Roman noir chapitre 12 . L’Arsouilleur, Beau Costard.   57 comments

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L’Arsouilleur descendait le boulevard Saint-Denis tranquille, presque heureux. Il sortait de chez Viviane, légitime, repu. Elle lui avait mitonné un bœuf-carottes qui laissait un souvenir ému et, derrière, elle lui avait offert une petite sieste crapuleuse dont elle avait le secret. Y avait pas à dire : question graille et question se faire reluire, Viviane restait championne.

Faut dire qu’elle avait usiné le ruban pendant des années et, côté mecs, elle savait exactement ce qu’il leur fallait.

Sans cette histoire de l’autre salope qui s’était encore tirée, comme si la séance de Vigneux n’avait servi à rien, il aurait presque siffloté. Et puis cette garce qui lui avait remonté les olives jusqu’aux amygdales… C’est sûr que quand il la retrouverait, ce serait une autre danse. Faut pas abîmer la marchandise, d’accord, mais quand même.

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Il ruminait, la tête pleine de rancœur, sans même apercevoir la Traction noire qui le suivait à pas de loup..

Il se força à revenir à Viviane, à son sourire, à ce qu’il allait dire aux filles du taf pour leur remuer les méninges. Elles avaient parlé d’une grosse caisse noire dans laquelle l’autre s’était engouffrée, mais c’était bien peu.

Bref, le claquement sec des fers sous ses pompes n’arrivait pas à couvrir le bruit de ses pensées.

La Traction noire se rapprochait depuis un moment, glissant derrière lui comme un chat qui attend son heure. L’Arsouilleur n’y prêtait pas attention, trop occupé à renauder  contre la môme envolée et les embrouilles qui s’empilaient.

Puis, d’un coup, la caisse le dépassa. Pas vite. Juste assez pour qu’il sente le souffle du moteur. Elle se rabattit devant lui, freina net, propre, sans un crissement..

La portière arrière s’ouvrit.

— Hé, l’ami… fit une voix douce, presque polie. Viens donc faire un tour.

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Deux types descendirent. Pas des excités. Des mecs propres, peignés, lardeuss  bien taillés. Le genre qui sourit sans que les yeux sourient.

Des jumeaux.

Le premier leva les mains, paumes ouvertes, comme pour dire : on est entre gens civilisés.

— Pas d’embrouille, hein. On vient juste causer. Beaucostard veut te voir.

L’Arsouilleur fronça les sourcils.

— Beaucostard… qu’est-ce qu’il me veut, celui-là ?

Le deuxième type s’approcha d’un pas tranquille.

— Une histoire de carbure. Un arrangement. Tu lâches la petite et tout le monde rentre chez soi content.

Il posa une main légère sur le bras de l’Arsouilleur. Pas pour le forcer. Juste pour lui rappeler que la discussion avait déjà commencé.

— Allez, monte. On va pas jaspiner comme  ça sur le trottoir.

La Traction ronronnait, portière ouverte, comme une gueule prête à refermer ses dents.

L’Arsouilleur hésita une seconde. Une seule.

Puis il monta.

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L’un des deux monta à l’arrière, près de lui, en lui demandant d’agripper la barre des sièges avant. Prestement, il lui passa les pinces, le liant à la barre.

Interloqué, l’Arsouilleur lâcha un :

— Mais…

— T’inquiète, répondit l’autre, c’est si des fois t’avais l’humeur vagabonde.

Cette fois, l’inquiétude gagna. Il tenta de se rassurer en posant un flot de questions : pourquoi, on va où ?

Sans tourner la tête, celui qui conduisait lâcha :

— On va à Suresnes, c’est là que le patron a sa banque. Et tu sais bien, à notre époque, se baguenauder avec un paquet de flouze, y a quand même des malveillants.

L’Arsouilleur voyait que la voiture suivait la Seine vers l’ouest. Son inquiétude diminua un peu, mais il fallait bien qu’il admette qu’il avait les flubes.

Un peu avant le pont de Suresnes qu’on voyait au loin, la Traction quitta la route pour prendre le chemin de halage. Devant sa question, le chauffeur lança :

— Un truc comme ça, faut donner dans le discret, n’est-ce pas ?

La vue de la grosse Bentley au loin le rassura presque complètement. L’autre lui défit les pinces et l’invita à sortir après que la voiture se fut arrêtée.

Ils se rapprochaient de la berline. Le chauffeur descendit pour ouvrir la porte arrière quand un coup de feu claqua. L’Arsouilleur hurla : un des jumeaux venait de lui balancer une bastos dans le genou.

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Il s’effondra tandis que l’autre rangeait son 45 dans son étui sous sa veste.

— Fumier… fumier… pourquoi ?, gémissait l’autre.

— On te l’a dit, pour éviter des envies de vagabonderie.

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L’homme était sorti de la Bentley et s’approchait doucement. Il portait un très beau costume de chez Cifonelli et faisait attention à où poser ses Berlutti.

Le chauffeur cavalait vers lui pour lui installer une chaise de chasse en toile  verte et bois exotique. Il s’empressa de retourner à la voiture et revint avec un verre de whisky où tintait un glaçon.

L’homme s’assit. L’Arsouilleur le regardait, terrorisé, tenant son genou qui pissait le sang.

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Il prit un cigare, l’alluma et, de l’autre main, prit le verre de whisky tendu par le chauffeur..

— Bien, mon ami , je m’appelle Ange Canetti , mais dans le milieu on m’appelle « Beau-Costard ». Et vois-tu, tu as fait une grosse bêtise. Grosse.

Dans mon pays, en Corse, étant gosse, quand on trouvait un nid de vipères, on balançait de l’essence, on y mettait le feu et ensuite on tuait ces putains de serpents avec le fusil.

J’avais un ami, Jean-Eu… je veux dire André. André Balmer, que tu dois connaître sous le sobriquet idiot de « la Chignole ». Tu lui as fait du mal, et moi, si on lui fait du mal, ça me fait très mal.

L’Arsouilleur gémissait en se tenant le genou, mais la terreur le gagna quand il vit un des deux jumeaux arriver avec une bonbonne de gaz, suivi par l’autre qui tenait un gros brûleur, du genre de ceux qu’on utilise pour chauffer le bitume des toits avant d’y coller la bande hydrofuge.

L’Arsouilleur ne put contrôler ses sphincters. Une large tache sombre auréola son beau costume de chez Esder.

— Pitié… je regrette… je vais vous expliquer !

L’homme au cigare buvait son whisky par petites gorgées, tranquillement.

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— Tu as eu tort. Jean-Eudes me manque. Il me manque terriblement, l’émotion nouait les  mots dans sa gorge . Tu as eu tort miu amicu .

L’Arsouilleur hurla quand un des jumeaux alluma le brûleur. L’homme se leva, balança son whisky sur l’Arsouilleur en murmurant :

— Quel gâchis… un si bon whisky.

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L’autre approchait avec son chalumeau. Les hurlements couvraient le bruit du brûleur.

Le 45  claqua.

En s’éloignant, Ange se retourna et balança :

— Faites ça bien. Je ne veux pas voir sa sale tronche dans le journal.

Le lendemain, rue Réaumur,  là où  auparavant Jeanine cherchait à avoir des nouvelles d’Henri.
France-Soir titrait :

« Découverte d’un homme

partiellement calciné au pont de Suresnes »

Et en plus petit, en dessous :

« La PJ annonce que l’identification sera impossible. L’ensemble des sources d’identification ont été brûlées. On pense à un règlement de comptes. »

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(A suivre) .

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Résumé des chapitres précédents:

Chapitre 1 Henri, marlou endurci, semble avoir le béguin pour Jeanine qui fait le tapin, macquée par l’Arsouilleur.

Chapitre 2 Il l’invite à « la goujonnette » avec l’idée de la sortir du turbin. Son copain le patron, dit « Le gros Raymond », leur prépare la graille et aussi une piaule.

Chapitre 3 Henri et Jeanine étrennent la piaule préparée par Raymond. Henri et Raymond discutent de la préparation du casse chez un joaillier boulevard Blanqui. Raymond n’est pas chaud.

Chapitre 4 Le casse a merdé. La chignole a pris un pruneau des cognes et a avalé son extrait de naissance. Henri est touché mais en vie. Après l’hosto il ira au gnouf.

Chapitre 5 Jeanine apprend par Raymond que c’est l’Arsouilleur qui a balancé le casse. En rentrant chez elle, elle est enlevée par l’Arsouilleur et enfermée dans le coffre d’une voiture.

Chapitre 6 En prison, Henri déprime et se confie à Lambert. Il veut se venger de l’Arsouilleur

Chapitre 7 Jeanine est enfermée par l’Arsouilleur dans une maison de correction pour prostituées indociles. Elle est maltraitée et certains clients sont sadiques. Cependant Paula, la patronne de la maison se prend d’affection pour elle.

Chapitre 8 Henri et Lambert en prison. Henri se confie sur son enfance et son passé. Lambert cherche à l’apaiser.

Chapitre 9 L’Arsouilleur fait quitter la maison de redressement à Jeanine et lui fait faire le tapin rue Réaumur. Beau costard promet à Jeanine de la protéger et de « s’occuper » de l’Arsouilleur.

Chapitre 10. Henri et Lambert en prison. Procès de Henri, il prend 6 ans, est transféré à la centrale de Melun.

Chapitre 11 Jeanine, grâce à Beau Costard, est embauchée par le cabaret « Le Narcisse ». Elle s’adapte et fait même un numéro de strip-tease. Cependant elle pense toujours à Henri.

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Publié le 22 mars 2026 par Leodamgan dans Non classé

Roman noir Chapitre 11 Le Narcisse, Jeanine, Beau costard, Tarzan   57 comments

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La voiture circulait dans Paris,  remontait vers le 18eme,  Jeanine aperçut le moulin rouge,

la  guinde s’arrêta devant un cabaret :   Le Narcisse.  

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Le Narcisse n’était pas la plus grande boîte de Pigalle, ni la plus clinquante.
C’était une salle longue comme un couloir, avec un plafond trop bas et des miroirs piqués qui renvoyaient la lumière en éclats fatigués.
Au-dessus de la scène, un néon rose bourdonnait comme un moustique enrhumé.
Les banquettes en skaï rouge avaient connu trop de nuits, trop de coudes, trop de verres renversés.
Ça sentait le tabac froid, le parfum bon marché, et cette odeur de coulisses faite de laque, de poudre et d’un peu de trac, un trac qui colle à la peau comme un amant trop insistant.

une Traction  noire  s’arrêta  devant eux  deux  hommes en sortirent.

L’homme au cigare posa une main sur la nuque de Jeanine  — pas méchante, mais ferme — et lui fit  tourner la tête vers les jumeaux.
— Tu vois, dit il. Eux, c’est Pierre et Jean François. Nous, on les appelle Nénette et Rintintin.
Désormais, ils te protégeront aussi.
Il dit ça comme on annonce la météo.
Sans chaleur, sans menace.
Juste un fait.

Puis il avança vers la porte du cabaret.
Il l’ouvrit d’un geste habitué, comme s’il entrait chez lui.
Une bouffée d’air lourd s’échappe, chargée de parfum bon marché, de maquillage chauffé et de skaï usé..

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Les fauteuils rouges, alignés comme des soldats fatigués, montrent leurs coutures éclatées.
Dans un coin près du bar, quelques tables bancales.
Le sol colle un peu, souvenir de soirées trop longues et de verres renversés, et de talons pressés qui ont glissé dans la chaleur des numéros.

Le barman lève la tête, reconnaît l’homme au cigare, incline la tête — obséquieux — puis retourne essuyer ses bouteilles avec un torchon qui a renoncé à être propre.
Il ne dit rien, mais son signe vaut accueil.

Un grand homme sec s’avance.
Il a la démarche d’un type qui dort peu et voit tout.
— Je te présente Monsieur Rodolphe, dit l’homme au cigare. Ici, il me représente. Il est moi. Tu obéis. Si tu as un problème, tu t’adresses à lui.
— Bonjour Jeanine. Suivez moi, dit Rodolphe, déjà au fait de sa mission.

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Beau Costard, tourné vers l’escalier, lance :
— Je te la laisse. Moi, je monte.
Nénette et Rintintin le suivent, silencieux comme deux chiens de garde.

Rodolphe entraîne Jeanine vers le fond.
Derrière un rideau élimé, l’air devient plus chaud, plus dense, saturé de poudre, de laque et de secrets, et d’un peu de peau.

Les loges sont un chaos vivant, un capharnaüm organisé :
sur les murs, des miroirs cerclés d’ampoules — certaines grillées, d’autres trop vives ; sur les tables, des plumes, des bas roulés, des talons jetés comme après une bataille.

Une odeur de maquillage, de sueur, de tabac flotte partout, persistante, pénétrante, comme une marque de fabrique, une odeur de femmes qui se préparent à devenir plus grandes qu’elles-mêmes.

Les filles sont là, presque nues sous des peignoirs entrouverts.
Elles parlent, rient, se maquillent, se jugent.
Elles regardent Jeanine comme on regarde une intruse qu’on n’a pas invitée, avec ce mélange de défi et de curiosité propre aux coulisses.

Dans le fond, une autre, une jambe posée sur une chaise, cigarette au bec, s’occupe de son épilation avec la précision d’un chirurgien blasé.
Sans lâcher son rasoir, elle lève les yeux, la clope coincée au coin des lèvres.

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— Salut.
Un salut qui sent la poudre, la fatigue, et un peu la tendresse qu’on n’avoue pas.

Une femme plus âgée arrive : chignon serré, mètre ruban autour du cou, regard qui transperce.
Rodolphe annonce :
— Jeanine, voici Madame Andrée. Tu vas travailler avec elle.

Madame Andrée la scrute lentement, comme on évalue un tissu avant de le couper.
Les filles échangent un sourire en coin.
— Suis moi, dit-elle.

Elles traversent le couloir.
Jeanine lâche un petit « bonjour », quelques grognements lui répondent.
Elle s’efface pour laisser passer la fille qui s’épile, qui lui glisse un clin d’œil sans savoir pourquoi.

Madame Andrée grimpe quelques marches, ouvre une porte donnant sur un couloir qui longe la rue Germain Pillon.
Sur la gauche, une autre porte. Elle entre. Ça ressemble à une loge de concierge — et c’en est une : au fond, une porte vitrée donne sur l’entrée côté rue.

— Tiens, tu vas t’installer là. Il y a tout ce qu’il faut. Tu peux même faire ton frichti. Pour les courses, tu donneras ta liste à Monsieur Rodolphe.

Elle marque une pause, la regarde autrement.
Son visage sévère se détend un peu.
— Installe toi. Je reviens.
Tu vas voir… tu seras bien ici. Oui, tu seras bien.

Les filles passaient en robe de chambre entre deux numéros, un foulard sur les cheveux, une cigarette au coin des lèvres.
Elles parlaient bas, d’une voix râpeuse, avec cette solidarité un peu rude des femmes qui savent ce que c’est que de tenir debout quand tout vacille.

Vers 21h00 Rodolphe sortit, ouvrit les vitres qui protégeaient les photos noir et blanc du spectacle, et enleva les petits morceaux d’adhésifs noirs qui masquaient la poitrine des filles. Les lumière clignotèrent plus fort.

Rodolphe avait installé Jeanine dans un coin des coulisses, posée sur un tabouret bancal, un gobelet de tisane froide entre les mains, avec cette injonction sèche :
— Tu regardes. Tu touches à rien. Tu apprends.

Jeanine avait hoché la tête, les doigts crispés sur son gilet de laine, tandis que devant elle le cabaret bruissait comme une ruche en surchauffe.

Puis, d’un coup, les lumières s’éteignirent. Un silence tomba, lourd, presque religieux.
Un claquement sec retentit, et la musique démarra : un swing rapide, insolent, qui semblait sortir d’un gramophone ivre.

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Les filles du corps de ballet — Mireille, Dora, Lulu, Gisèle, Annie — déboulèrent en éventails et plumes, jambes hautes, sourires peints, gestes sûrs.
Elles connaissaient leur affaire : un clin d’œil au public, un déhanché, un tourbillon de jupons qui faisait voler la poussière des projecteurs, leurs corps dessinant des courbes qui accrochaient la lumière comme des promesses.

Jeanine, dans l’ombre, retint son souffle.
Elle n’avait jamais vu ça de si près.
La scène, c’était un autre monde : chaud, vibrant, dangereux, un monde où la peau brillait sous les projecteurs comme un secret partagé.

Le maître de cérémonie surgit comme une bourrasque, fracassant, la voix pleine de promesses :
— Mesdames et messieurs, bienvenue au Narcisse, le seul endroit où la nuit ne dort jamais !

Le public applaudit, déjà conquis.

La musique changea. Une lumière blanche, presque religieuse, découpa la scène.

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Maria de Rome apparut, toge blanche, pieds nus, silhouette longue comme une statue antique. Elle avançait lentement, gestes mesurés, ombres glissant sur son corps comme des serpents apprivoisés.

Jeanine murmura :
— C’est beau…
Rodolphe, derrière elle, souffla :
— Attends de voir la suite.

La suite arriva brutalement : une baignoire en zinc roula sur scène.
Suzanne, alias Çacolepas, entra habillée comme une bourgeoise qui veut prendre un bain.
Après un lent décarpillage elle tourne le dos au public et laisse apparaitre le fait qu’elle ne porte pas le petit triangle en tissu, avec ses rubans. Dehors l’enseigne affichait nu intégral, cette fois nous y sommes.

Elle entra dans la baignoire et fit semblant de se laver avec une grosse éponge, se leva, dos au public, se tournant lentement…  Mais, il y a l’éponge qui tient par miracle à l’endroit de l’intégral, sur un cache sexe, le problème est qu’hélas, l’adhésif…

— Putain de merde Madame André ça colle pas !
Et se tournant vers Dédé le machino chargé du rideau :
— Et toi ducon tu peux pas fermer le rideau, merde !

Le public riait, croyant à un gag.
Les coulisses, elles, retenaient leur souffle.

Les coulisses devinrent alors un champ de bataille.
Jojo et Marco, les “Sauvages”, se maquillaient à la va vite, riaient comme des gosses.
Un Tarzan de remplacement enfilait un pagne en fausse peau de léopard.
L’Exploratrice entra en scène, lampe torche, casque colonial, jouant la peur, la maladresse, la surprise.

Jojo et Marco surgirent en hurlant, dansant, grimaçant.
Le public adorait.
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Ils attachent l’exploratrice au poteau et la dénudent.

Tarzan descend d’une corde, chasse les deux cannibales puis, arrachant son pagne d’un geste vif, emporte la pauvre exploratrice derrière les palmiers en contreplaqué.

Les lumières se rallumèrent pour l’entracte.
Le public se leva, commanda, but, dragua, rit.
Les filles coururent aux loges, changèrent de costumes, se disputèrent un miroir.

Jeanine resta dans son coin. Elle observait. Elle apprenait.

Madame Andrée passa, lui glissa :
— Regarde bien, ma petite. C’est ton école.

La deuxième partie reprit avec Shéhérazade.
Çacolepas revint, voiles orientaux, musique lente.
Elle ondulait, racontait une histoire sans paroles. Le public était suspendu à ses gestes.
Et, comme toujours, un morceau de costume menaçait de tomber. Les habitués guettaient ce moment. Elle jouait avec, malicieusement, comme une chatte qui sait exactement quand montrer la griffe.

Jeanine comprit alors que Çacolepas n’était pas maladroite.
Elle était géniale, elle savait doser le désir comme d’autres dosent la lumière.

Rodolphe se pencha vers elle.
— Tu vas reprendre ce rôle.
— Moi ?
— Oui, toi. T’as la tête de l’emploi. Et la fraîcheur. Ça plaît.
Il la regarda une seconde de trop, juste assez pour qu’elle sente qu’il parlait de plus que de son visage.

Jeanine rougit, ne sut quoi répondre.

Le final arriva comme un feu d’artifice.
Toutes les filles revinrent, plumes, paillettes, sourires éclatants. Les danseurs les rejoignirent.
Le maître de cérémonie hurla :
— Le Narcisse vous embrasse ! Revenez quand vous voulez !

Le rideau tomba sous un tonnerre d’applaudissements.

Les coulisses se vidèrent lentement. Les filles se démaquillaient, les danseurs plaisantaient, Roger rangeait ses bouteilles.

Jeanine resta plantée là, encore pleine de lumière et de bruit.

Madame Andrée passa, lui tapota l’épaule.
— Alors ?
— C’est… c’est beaucoup.
— Oui. Mais tu vas t’y faire.

Elle sourit, rare douceur.
— Et tu verras… tu seras bien ici.
Ici, on apprend vite. Le corps aussi.

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Jeanine baissa les yeux.
Elle sentait que quelque chose venait de basculer. Elle ne savait pas encore quoi.
Mais elle savait qu’elle ne repartirait pas tout de suite.

Un matin, alors qu’elle recousait un bouton pression sur le pagne de Tarzan, Jeanine fronçait les sourcils. Il fallait un bouton qui tienne, mais pas trop. Trop dur, Tarzan arrachait tout. Trop lâche, il perdait son pagne avant l’heure. Un équilibre fragile, comme tout ici.

Elle tirait l’aiguille, concentrée, quand une ombre se posa sur elle. Monsieur Rodolphe.

— Bon. Ce soir tu montes sur scène. Tu remplaces l’Exploratrice. Andrée va t’expliquer tout ça.

Il dit ça comme on annonce une livraison de légumes. Puis il repartit.

Jeanine sentit son ventre se nouer. Elle, monter sur scène, elle, montrer son corps, elle n’avait jamais imaginé ça, même dans ses cauchemars. Mais en même temps… il y avait quelque chose d’inattendu. Un souffle nouveau. Une idée étrange : être regardée. Non pas comme une proie. Non pas comme une fille perdue. Mais comme une apparition. Une présence. Une force.

Elle pensa à Henri, à sa douceur maladroite, à ses mains qui tremblaient quand il lui touchait la joue. Et soudain, l’idée d’être nue devant des inconnus lui sembla presque plus facile que d’être nue devant lui. Parce que là, sur scène, ce n’était pas elle qu’on verrait : c’était un personnage, une silhouette, une lumière.

Et pourtant… quand elle imagina les regards des hommes, elle sentit un frisson courir le long de son dos. Pas un frisson de désir. Un frisson de pouvoir. Comme si, pour la première fois, c’était elle qui tenait les cartes. Elle qui décidait ce qu’on voyait, ce qu’on devinait, ce qu’on rêvait.

Une lutte intérieure commença : la pudeur contre la scène, la honte contre la lumière, la petite fille contre la femme qu’elle n’avait jamais pensé devenir.

Madame Andrée arriva pour récupérer le pagne.

— Toi, t’as la ligne. Tu peux remplacer. Rien d’affreux, juste un numéro léger. Mais faudra t’épiler, ma belle. Ici, on montre la lumière, pas l’ombre. Tu verras ça avec Suzanne.

Elle dit ça comme on dit “passe-moi le sel”. Jeanine baissa les yeux. Elle sentait quelque chose bouger en elle. Un souffle. Une audace.

— Tu verras, ma belle, ajouta Andrée. Le trac, c’est juste le cœur qui se souvient qu’il est vivant.

Le soir venu, les coulisses vibraient déjà. Les filles couraient, les plumes volaient, Jeanine, elle, tremblait. Les mains moites, la gorge sèche, les jambes molles.

Les deux danseurs — Jojo et Marco — la repérèrent tout de suite.

— Hé, la petite nouvelle, fit Jojo. T’as la gueule de quelqu’un qui va tourner de l’œil. Marco éclata de rire.

Le rideau vibrait. La musique commençait. Le projecteur chauffait déjà l’air. Jeanine sentit son cœur cogner contre sa poitrine. Ses jambes voulaient reculer. Son ventre se tordait. Elle avait honte, peur, envie de disparaître.

Et pourtant… quand Rodolphe murmura derrière elle : « À toi », elle avança.

Un pas. Puis un autre.

La lumière la cueillit comme une vague chaude. Le public n’était qu’une masse sombre, un souffle, un murmure. Elle leva les yeux. Elle sentit les regards. Elle sentit la chaleur. Elle sentit… quelque chose d’autre.

Un vertige. Un pouvoir. Une liberté étrange.

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Elle fit ce qu’on lui avait dit. Elle joua la surprise, la peur, la maladresse. Elle tortilla un peu, comme Jojo l’avait dit. Elle sentit Marco derrière le décor, qui lui soufflait : « C’est bien, ma belle. Continue. »

Ils la déshabillèrent   comme   il faisaient chaque  soir   mais en prenant soin de  la rassurer  chaque fois par un petit mot chuchoté  couvert par le son des tam-tams

Ils l’encadrèrent comme deux grands frères un peu voyous. Marco planqué derrière son bouclier peinturluré, se glissa derrière elle.

 — Tortille, tortille, ma belle. C’est ça le secret. Tu tortilles et ça passe.

Et il lui fit des chatouilles dans le dos, juste là où la peau frissonne.

— Arrête ! souffla-t-elle, mi-morte de honte, mi-morte de rire.

— Voilà ! dit Jojo. Ça, c’est un sourire. Garde-le. Le public adore quand ça tremble un peu.

— Allez, tortille, tortille. On est là. Tu assures .

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Enfin Tarzan arriva pour la sauver. Elle se laissa porter. Elle oublia son corps. Ou plutôt : elle le retrouva.

Quand le rideau tomba, elle resta immobile. Le cœur battant. Les joues brûlantes. Les mains tremblantes.

Elle avait réussi. Elle avait survécu. Elle avait… aimé ça. Pas tout. Pas la honte, pas la peur. Mais ce moment où la lumière l’avait prise, où les regards s’étaient posés sur elle, où elle avait senti qu’elle existait autrement. Un sentiment bizarre. Un mélange de vertige, de fierté, de trouble. Comme si elle venait de franchir une porte qu’elle ne savait même pas chercher.

Quand elle revint dans les coulisses, les filles la virent arriver et quelque chose changea dans l’air.

Mireille souffla :
— Eh ben ma cocotte… t’as pas tremblé tant que ça.

Lulu ajouta :
— Pour une première, t’as assuré. On en a vu des qui se barraient en courant.

Gisèle hocha la tête :
— Et t’as pas oublié de tortiller. Ça, c’est la marque des bonnes.

Jeanine rougit. Elle ne savait pas quoi répondre. Puis Suzanne arriva. Les filles se turent. Elle la regarda de haut en bas.

— Pas mal, la petite.

Elle s’approcha, remit une mèche derrière son oreille.

— T’as le trac dans les yeux, mais t’as la lumière dans les épaules. Ça, ça s’apprend pas.

Elle lui donna une petite tape sur la joue.

— Continue comme ça. Et surtout… écoute pas trop les cons.

Puis elle repartit. Les filles éclatèrent de rire. Jeanine, elle, resta plantée là, le cœur encore battant.

Cette nuit-là, elle ne dormit pas.

Elle resta allongée sur son lit étroit, les mains croisées sur le ventre, les yeux ouverts dans le noir. La scène revenait par vagues : la lumière, le bruit sourd du public, la chaleur des projecteurs, les pas qu’elle avait faits sans réfléchir, le moment où elle avait senti les regards glisser sur elle comme une caresse inattendue.

Elle avait eu peur. Elle avait eu honte. Elle avait eu envie de disparaître.

Et pourtant… il y avait eu autre chose. Un frisson. Un vertige. Une sensation étrange, presque douce, presque dangereuse : celle d’exister autrement.

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Elle pensa à Henri. À sa pudeur maladroite. À ses mains qui tremblaient quand il lui touchait la joue. À sa façon de la regarder comme si elle était faite de verre.

Qu’est-ce qu’il dirait, Henri, s’il la voyait là, sur scène,  nue, jouant la femme qu’elle n’avait jamais été
Il serait choqué, sûrement. Blessé, peut-être. Ou peut-être qu’il ne comprendrait pas.

Elle ferma les yeux. Elle imagina son regard. Sa voix. Et elle sentit une douleur douce, un pincement au cœur.

Mais elle imagina aussi les regards du public. Le souffle de la salle. La chaleur de la lumière. Et ce frisson de pouvoir, ce moment où elle avait senti que, pour une fois, c’était elle qui décidait.

Entre les deux — Henri et la scène — quelque chose tirait en elle. Deux forces contraires. Deux vies possibles. Elle ne savait pas encore laquelle gagnerait.

Mais elle savait une chose :
ce soir-là, quelque chose avait basculé.

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Et elle ne pourrait plus jamais revenir exactement en arrière.

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(A suivre) .

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Résumé des chapitres précédents:

Chapitre 1 Henri, marlou endurci, semble avoir le béguin pour Jeanine qui fait le tapin, macquée par l’Arsouilleur.

Chapitre 2 Il l’invite à « la goujonnette » avec l’idée de la sortir du turbin. Son copain le patron, dit « Le gros Raymond », leur prépare la graille et aussi une piaule.

Chapitre 3 Henri et Jeanine étrennent la piaule préparée par Raymond. Henri et Raymond discutent de la préparation du casse chez un joaillier boulevard Blanqui. Raymond n’est pas chaud.

Chapitre 4 Le casse a merdé. La chignole a pris un pruneau des cognes et a avalé son extrait de naissance. Henri est touché mais en vie. Après l’hosto il ira au gnouf.

Chapitre 5 Jeanine apprend par Raymond que c’est l’Arsouilleur qui a balancé le casse. En rentrant chez elle, elle est enlevée par l’Arsouilleur et enfermée dans le coffre d’une voiture.

Chapitre 6 En prison, Henri déprime et se confie à Lambert. Il veut se venger de l’Arsouilleur

Chapitre 7 Jeanine est enfermée par l’Arsouilleur dans une maison de correction pour prostituées indociles. Elle est maltraitée et certains clients sont sadiques. Cependant Paula, la patronne de la maison se prend d’affection pour elle.

Chapitre 8 Henri et Lambert en prison. Henri se confie sur son enfance et son passé. Lambert cherche à l’apaiser.

Chapitre 9 L’Arsouilleur fait quitter la maison de redressement à Jeanine et lui fait faire le tapin rue Réaumur. Beau costard promet à Jeanine de la protéger et de « s’occuper » de l’Arsouilleur.

Chapitre 10. Henri et Lambert en prison. Procès de Henri, il prend 6 ans, est transféré à la centrale de Melun.

Publié le 15 mars 2026 par Leodamgan dans Non classé, Prose à Marc

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La cellule était calme, juste le bourdonnement lointain des tuyaux et le cliquetis régulier d’un trousseau quelque part dans le couloir. Lambert lisait, comme toujours, le dos droit, les lunettes sur le nez.

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Henri, lui, fixait le plafond, les mains croisées derrière la tête, le regard perdu.

— Tu vas finir par faire un trou à force de le regarder, ton plafond, dit Lambert sans lever les yeux.

Henri grogna, un son vague.

— J’pense, répondit-il.

— À quoi ?

— À rien. À tout. À six ans.

Lambert referma son livre d’un geste lent, presque cérémonieux, remonta ses lunettes avec son index

— Pourquoi six ans ?

— j’sais pas, je m’dis…

— Justement. Six ans, c’est long si tu les passes à ruminer. Mais ça peut être moins long si tu t’occupes la tête.

Le matin du procès, on était venu le chercher tôt. Henri avait à peine eu le temps d’enfiler ses godasses que les pinces claquaient déjà autour de ses poignets.

Dans le fourgon, l’air sentait le métal froid et le cuir mouillé.

Quand ils traversèrent le pont au-dessus de la Seine, Henri leva les yeux. La Conciergerie surgit, massive, sombre, comme un château qui aurait oublié de mourir.
Et surtout, il vit l’horloge. L’horloge dorée, immense, qui brillait malgré le ciel gris. Elle semblait le regarder passer, impassible, comme si elle avait vu défiler des siècles de condamnés avant lui.

Henri sentit un frisson.

— C’est là qu’ils gardaient les types avant la guillotine, murmura un flic à côté de lui, presque fier de son effet.

Henri ne répondit pas. Il fixait l’horloge, hypnotisé. Chaque seconde qui tombait lui rappelait que la sienne allait peut-être s’arrêter ici. Le fourgon tourna, la Conciergerie disparut derrière les pierres.
Henri inspira, lentement.

— Putain… pensa-t-il. C’est vraiment pour moi, cette fois.

Le fourgon s’arrêta dans une cour étroite, encaissée entre deux murs noirs de pollution. On ouvrit la porte d’un coup sec. L’air de Paris entra, froid, nerveux, chargé de cette odeur de pierre mouillée et de ville qui ne pardonne rien.

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Henri descendit, menotté, encadré par deux gendarmes. Chaque pas résonnait dans le couloir du palais comme si on marchait dans un tombeau.

Ils traversèrent un escalier de pierre, puis un autre. Les murs transpiraient l’histoire, la peur, les verdicts déjà écrits. Henri avait l’impression d’être avalé par un monstre de marbre.

Quand ils poussèrent la porte de la salle d’audience, un souffle chaud lui frappa le visage : le mélange de parfums bon marché, de laine mouillée, de papiers froissés, de regards qui jugent avant même de savoir.

Les bancs étaient presque pleins. Des gens qu’il ne connaissait pas, mais qui semblaient déjà convaincus de sa culpabilité. Il sentit leurs yeux glisser sur lui comme des lames.

Et puis là-bas, dans le fond, toute menue, fragile, elle était là, elle était loin mais il ne voyait qu’elle, ses yeux… Il eut comme un haut le cœur, il aurait voulu crier, lui dire les mots qu’il n’avait pas osé lui dire jusque-là.

L’émotion le gagnait, elle était là.

On le fit asseoir dans le box. Le bois était froid, rugueux, comme s’il avait gardé la mémoire de tous ceux qui s’y étaient agrippés avant lui.

Puis la porte latérale s’ouvrit. Le procureur entra.

Un homme sec, tiré à quatre épingles, la robe parfaitement lissée, les lunettes cerclées d’or. Il avançait lentement, avec cette assurance tranquille de ceux qui savent qu’ils vont gagner.

Il ne regarda même pas Henri au début. Il posa ses dossiers, les aligna, les tapota du bout des doigts. Un rituel. Un prélude.

Puis seulement, il leva les yeux. Son regard accrocha celui d’Henri. Pas longtemps. Juste assez pour dire : Je t’ai déjà classé. Je sais ce que tu es. Je vais te réduire en miettes.

Henri sentit son ventre se nouer. Il se tourna vers Jeanine là-bas  désespéré. Le procureur prit la parole avant même que le président ne lui donne officiellement la main, comme si la salle lui appartenait déjà.

— Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les jurés… Nous avons aujourd’hui devant nous un individu dont la violence n’a rien d’un accident. Rien d’une erreur. Rien d’un égarement.

Sa voix était claire, coupante, presque élégante.

— Nous avons affaire à un homme dangereux. Un homme qui, par ses actes, a montré qu’il pouvait franchir la ligne. Et qui pourrait la franchir encore.

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Henri sentit son cœur cogner dans sa poitrine. Chaque mot du procureur tombait comme un marteau sur une enclume. Lambert avait raison : le proc se faisait plaisir. Et Henri, dans son box, se sentait déjà condamné avant même que le procès ne commence vraiment.

La porte de la cellule grinça comme si elle hésitait à s’ouvrir. Le maton poussa Henri à l’intérieur d’une main sèche. Henri entra, raide, les épaules verrouillées. Il avait encore sur lui l’odeur du tribunal : un mélange de sueur froide, de bois ciré et de justice qui tombe comme une enclume.

Lambert leva les yeux de son bouquin. Il comprit tout de suite. Pas besoin de mots. Henri resta planté là, sans bouger, les poings serrés au point que les jointures blanchissaient.

— Alors… ? demanda Lambert doucement.

Henri inspira, mais l’air semblait lui râper la gorge.

— Six ans, tu vois.  

Il lâcha ça comme on crache du sang.

Il s’assit sur le bord de la paillasse, les coudes sur les genoux, exactement comme la veille, mais cette fois il n’y avait plus de passé à fouiller. Juste un avenir qui claquait comme une porte de cellule.

— Putain… six ans, répéta-t-il, comme s’il n’y croyait pas encore.

Lambert referma son livre, et cette fois posa ses lunettes sur ses genoux.

— Raconte.

Henri passa une main sur son visage, encore marqué par les néons du palais de justice.

— La salle… froide comme une morgue. Les jurés, trois types, trois bonnes femmes. Ils me regardaient comme si j’avais déjà tué quelqu’un. Le président… Un vieux hibou avec une robe trop grande. Il parlait lentement, comme s’il savourait chaque mot.

Il eut un rire bref, sans joie.

— Le proc… ah ça, il s’est fait plaisir. « Individu dangereux », « récidive possible », « violence gratuite ». Il m’a peint comme un ogre. À l’entendre, j’étais prêt à égorger des bébés pour un paquet de Gitanes.

Lambert hocha la tête, attentif.

— Et ton avocat ?

Henri haussa les épaules.

— Le baveux… Un petit jeune. Il tremblait presque. Il a parlé de ma vie, de ma mère, de la guerre… Mais ça sonnait creux. Comme s’il lisait un texte qu’il ne comprenait pas. Le proc l’a bouffé tout cru.

Il se tut un instant.

— Quand le président a dit « six ans de réclusion », j’ai senti un truc tomber dans mon ventre. Un truc lourd. Comme si on m’avait retiré l’air.

Lambert ne dit rien. Il attendait.

Henri reprit, plus bas :

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— J’ai regardé les jurés. Pas un qui m’a regardé en retour. Ils avaient déjà la tête ailleurs. Comme si j’étais un dossier qu’on range dans une armoire.

Il souffla, fatigué.

— Et voilà. Six ans. Pour un flingue qui était même pas chargé.

Lambert se leva, s’approcha, posa une main sur son épaule.

— Tu t’attendais à quoi ?

Henri haussa les épaules, perdu.

— J’sais pas. Peut-être… un peu moins. Peut-être… qu’on me voit autrement qu’un chien galeux.

Un silence. Il ne voulait pas lui parler de Jeanine, ça c’était dans son cœur, du regard qu’ils avaient échangé quand après le verdict il retournait vers  la porte…  les gendarmes le tiraient, il avait essayé de trainer, il avait tenté de crier Jeani …. mais les mots, les jambes, tout s’était effondré  comme dans un sale rêve , un  brume d’incrédulité.

Il revint de ces images :

— Ça fait quoi, six ans, Lambert ?

— Ça fait long, répondit Lambert. Mais ça fait pas une vie.

Henri hocha la tête, lentement.

— Ouais… peut-être.

Il se laissa tomber en arrière sur la paillasse, les yeux fixés au plafond.

— Putain… six ans.

Lambert resta debout un moment, puis dit simplement :

— On fera avec. Un jour après l’autre.

Henri ferma les yeux. Il avait mal. Henri resta allongé un moment, les yeux ouverts dans le noir. Puis quelque chose le traversa, un truc bête, presque enfantin, mais qui lui serra la gorge. Il se redressa un peu.

— Attends…

Lambert, qui s’apprêtait à retourner à son livre, se tourna vers lui.

— Quoi ?

Henri se redressa un peu, appuyé sur un coude. Il regarda Lambert comme si, pour la première fois, il voyait vraiment l’homme en face de lui.

— Moi… j’me plains avec mes six ans… mais toi… toi, tu risques quoi ? Quinze ? Plus ?

Lambert haussa les épaules, un geste calme, presque fataliste.

— On verra bien.

Henri sentit un pincement dans la poitrine. Il chercha ses mots, maladroit, comme un gosse qui veut s’excuser sans savoir comment.

— Écoute… j’voulais pas… j’voulais pas faire le pauvre type. Il baissa les yeux.Toi, t’as un sacré poids sur le dos. Et malgré ça… tu m’aides. Tu m’parles. Tu m’laisses pas couler.

Lambert eut un sourire discret.

— C’est normal.

— Non, insista Henri. Il releva la tête. — C’est pas normal. Pas ici. Pas en taule. Il inspira. — Alors… merci. Vraiment.

— Dis, Lambert…

— Oui ?

Henri hésita, comme s’il avait peur d’être ridicule.

— Ton prénom… j’le connais même pas.

Lambert cligna des yeux, surpris.
Un sourire lui passa sur le visage, un sourire rare, qui adoucissait tout.

— C’est Paul.

Henri hocha la tête, lentement, comme si ce simple mot venait de poser quelque chose de solide entre eux.

— Merci, Paul.

Lambert resta silencieux une seconde, touché malgré lui.

— De rien, Henri.

Henri se rallongea, les yeux au plafond. Il avait toujours mal. Mais maintenant, il savait le prénom de l’homme qui l’aidait à tenir debout.

Et ça changeait tout.

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Le fourgon cellulaire démarra de la Santé à l’aube, dans un froid qui collait aux os. Henri Delmas, menottes aux poignets, était assis sur la banquette métallique d’une des petites cages du véhicule. La tôle vibrait sous les cahots de la route, et chaque virage faisait tinter les chaînes.
Il ne voyait rien du dehors, juste une fente grillagée laissant passer un filet de lumière grise.

Les surveillants ne parlaient pas. Le moteur ronflait comme un animal fatigué. Henri comptait les minutes, puis renonça. Le temps n’avait plus la même texture depuis sa condamnation.

Il repensa à Lambert. Comment ils s’étaient serré la main, étreints,  une tape dans le dos et les chasses qui se baissent pour ne pas montrer qu’ils sont humides. L’ancien prof de philo, qui parlait doucement, comme s’il craignait de froisser l’air. L’affaire qui l’avait conduit là — sa femme, l’amant, la nuit où tout avait basculé — circulait dans les couloirs, mais lui n’en parlait guère Il portait sa faute comme on porte un manteau trop lourd, sans chercher d’excuses. Entre eux, pourtant, quelque chose s’était noué. Lambert lui avait mis des livres entre les mains, des vrais, ceux qui remuent l’intérieur. Henri avait résisté au début, puis s’était laissé prendre. Ils s’étaient promis de s’écrire quand Lambert partirait en centrale. Quinze piges , peut‑être plus. Une éternité.

Henri se surprit à espérer que Lambert tienne le coup. Il revoyait ses gestes précis, sa manière de tourner les pages comme si chaque phrase pouvait encore sauver quelque chose, son index pour remonter ses lunettes avant de parler. Dans la cellule, les soirs d’insomnie, Lambert parlait de Spinoza ou de Duras avec la même douceur, et Henri, malgré lui, s’apaisait. C’était peut‑être ça, l’amitié en détention : deux vies cabossées qui se frôlent et s’accordent un peu de lumière. Maintenant que le fourgon l’emmenait vers Melun, Henri sentit cette lumière vaciller. Il se demanda s’il aurait la force d’écrire, de tenir la promesse. Peut‑être que oui. Peut‑être que non. Mais la pensée de Lambert,… Paul   avait-il dit…   suffisait à lui donner un semblant de direction.

Après une heure de route, le fourgon ralentit. Une odeur d’humidité et de terre mouillée entra par les interstices.

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La porte arrière s’ouvrit brusquement.

— Delmas, descendez.

Henri posa le pied sur le sol de la cour de la Maison Centrale de Melun.
Un bâtiment massif, austère, se dressait devant lui. Les murs semblaient suinter le froid. Il inspira profondément. Un nouveau chapitre de sa peine commençait.

On le fit passer par une série de couloirs étroits.
Au greffe, un surveillant moustachu, l’air blasé, énonça mécaniquement :

— Nom, prénom, date de naissance…
— Motif de la condamnation…
— Durée de la peine : six ans.

On lui retira ses vêtements civils, soigneusement pliés et rangés dans un sac étiqueté. On lui donna un pantalon rêche, une chemise trop large, une veste élimée. Le paquetage sentait la poussière et le savon bon marché.

— Bâtiment C, cellule 214.
Le surveillant lui tendit un matelas roulé.
— Suivez-moi.

La porte s’ouvrit dans un grincement. La cellule était petite, humide, éclairée par une fenêtre haute barrée de trois barreaux. Un homme était assis sur le lit du fond, en train de rouler une cigarette.

Il leva les yeux.

— Ah. Le nouveau.

Henri posa son matelas.
L’homme se présenta :

— Marcel Ragueneau. On m’appelle Le Blond.
Il n’avait pourtant plus beaucoup de cheveux, mais un sourire franc.

Henri répondit simplement :
— Delmas. Henri.

Le Blond observa son nouveau compagnon comme on jauge un outil qu’on n’a pas choisi mais qu’il faudra bien utiliser.

— T’inquiète pas, dit-il. Ici, ça tourne. On bosse, on ferme sa gueule, et on attend que ça passe.


Il écrasa sa clope dans une boîte de conserve.
— Demain, ils t’enverront sûrement à l’atelier. Y a une place libre aux fleurs artificielles.

Henri fronça les sourcils.
— Des fleurs ?

— Ouais. Pour les macchabées. . Couronnes, gerbes, tout le tralala. C’est pas glorieux, mais c’est calme. Et ça carme  un peu.

Henri hocha la tête. Il n’avait pas le choix.

La nuit fut courte. Les bruits du bâtiment — portes qui claquent, pas lourds, toux, hurlements  — formaient une sorte de respiration collective.
Henri dormit par fragments, réveillé par le froid et l’odeur de renfermé.

Au petit matin, un surveillant ouvrit la porte :

— Delmas ! Atelier. Suivez.

Le bâtiment des ateliers était plus lumineux que les cellules, mais l’air y était saturé d’odeurs : colle, teinture, poussière de tissu.

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On conduisit Henri dans une grande salle où une vingtaine de détenus travaillaient en silence. Des tables longues, des bobines de fil de fer, des pétales en tissu coloré, des rubans noirs portant des inscriptions dorées : À notre regretté, Souvenir éternel, À notre ami.

Un contremaître civil, tablier gris, lunettes rondes, s’approcha.

— C’est le nouveau ?
Le surveillant acquiesça.
— Très bien. Delmas, c’est ça ? Vous serez au montage des fleurs. Travail minutieux. Pas besoin de muscles, juste de la patience.

Il lui montra une place libre.

— Vous prenez les pétales, vous les assemblez autour du fil de fer, comme ça.
Il fit la démonstration.
— Ensuite, vous fixez la fleur sur la couronne. Simple. Mais propre.

Henri s’assit. Devant lui, une boîte pleine de pétales rouges.
Il en prit un, puis un autre. Ses doigts tremblaient un peu.

Le détenu à côté de lui, un grand maigre aux yeux cernés, murmura :

— T’habitueras. Au début, on a l’impression de fabriquer des trucs pour sa propre tombe.

Henri esquissa un sourire nerveux.

Les heures passèrent. Le bruit des ciseaux, le froissement du tissu, les chuchotements, tout formait une sorte de musique lente. Henri sentit peu à peu son esprit se calmer. Le travail répétitif avait quelque chose d’hypnotique.

À midi, le contremaître passa derrière lui.

— Pas mal pour un premier jour. Continuez comme ça.

Henri releva la tête. Pour la première fois depuis longtemps, il sentit une forme de fierté, minuscule mais réelle.

Le soir, Le Blond l’accueillit :

— Alors, les fleurs ?
— C’est… spécial.
— T’y feras pas attention au bout d’une semaine. Et puis, c’est mieux que les espadrilles. Là-bas, ça gueule, ça pue la colle, et ça se marave  pour un rien.

Henri s’assit sur son lit. Il avait mal aux doigts, mais son esprit était étrangement apaisé.

— Tu verras, dit Le Blond en s’allongeant. À Melun, on survit en trouvant un rythme. Le tien, ce sera les morts.

Henri resta silencieux. Il pensa à sa vie dehors, à ce qu’il avait perdu. Puis il regarda ses mains tachées de teinture rouge. Des mains qui fabriquaient des fleurs pour ceux qui ne reviendraient plus.

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Et lui, combien de temps avant de refleurir ?

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(A suivre) .

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Résumé des chapitres précédents:

Chapitre 1 Henri, marlou endurci, semble avoir le béguin pour Jeanine qui fait le tapin, macquée par l’Arsouilleur.

Chapitre 2 Il l’invite à « la goujonnette » avec l’idée de la sortir du turbin. Son copain le patron, dit « Le gros Raymond », leur prépare la graille et aussi une piaule.

Chapitre 3 Henri et Jeanine étrennent la piaule préparée par Raymond. Henri et Raymond discutent de la préparation du casse chez un joaillier boulevard Blanqui. Raymond n’est pas chaud.

Chapitre 4 Le casse a merdé. La chignole a pris un pruneau des cognes et a avalé son extrait de naissance. Henri est touché mais en vie. Après l’hosto il ira au gnouf.

Chapitre 5 Jeanine apprend par Raymond que c’est l’Arsouilleur qui a balancé le casse. En rentrant chez elle, elle est enlevée par l’Arsouilleur et enfermée dans le coffre d’une voiture.

Chapitre 6 En prison, Henri déprime et se confie à Lambert. Il veut se venger de l’Arsouilleur

Chapitre 7 Jeanine est enfermée par l’Arsouilleur dans une maison de correction pour prostituées indociles. Elle est maltraitée et certains clients sont sadiques. Cependant Paula, la patronne de la maison se prend d’affection pour elle.

Chapitre 8 Henri et Lambert en prison. Henri se confie sur son enfance et son passé. Lambert cherche à l’apaiser.

Chapitre 9 L’Arsouilleur fait quitter la maison de redressement à Jeanine et lui fait faire le tapin rue Réaumur. Beau costard promet à Jeanine de la protéger et de « s’occuper » de l’Arsouilleur.

Publié le 8 mars 2026 par Leodamgan dans Non classé, Prose à Marc

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Que faire au jardin en mars 2026   34 comments

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ou déjà fait?

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ENLEVER les plaques de polycarbonate qui protègent le bassin en hiver

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Ai-je oublié quelque chose?

On verra en avril…

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Publié le 7 mars 2026 par Leodamgan dans Non classé

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Roman noir chapitre 9. Jeanine, Paula, l’arsouilleur, Beau Costard   57 comments

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La maison de Vigneux avait été montée par deux Russes. Des malins.
Ils vendaient, contre bons émoluments, un centre de « redressement » pour les hétaires qui râlaient, traînaient des pieds ou refusaient d’aller aux pantres.

Le principe était simple et imparable : humiliation, crasse, violence. Des traitements assez dégradants pour marquer les filles au fer rouge. Après ça, la simple idée d’y remettre les pieds suffisait à les rendre dociles comme des agneaux.

Le barbeau signait le contrat, refilait sa gagneuse aux Ruskoffs, et pouvait même venir assister — seul ou avec un pote — aux séances de remise en ordre.
Les invités, eux, lâchaient leurs fantasmes peinards, sans crainte ni conséquences.

Sur place, c’était Paula qui tenait la baraque. Avec l’homme au café, un Moldave paumé là, on ne savait trop comment, ni pourquoi, mais coincé dans la galère jusqu’au cou.

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Paula s’était entichée de Jeanine.
Et sauf quand l’Arsouilleur débarquait avec des invités, Jeanine était plutôt épargnée. Les journées n’en restaient pas moins interminables, même si Paula s’efforçait de les rendre moins dures.

Tout était prétexte à venir la voir : une caresse au passage, un baiser volé.
Le soir, Paula la faisait monter dans sa chambre. Elle la baignait, la frictionnait de crème, l’habillait, la déshabillait, selon son humeur.

Jeanine était devenue sa poupée.
Un jeu d’enfant qui virait au jeu d’adulte. Un jeu qu’elle subissait en pensant à Henri. Elle devait tenir. Rester en vie. Son cerveau tournait sur une seule idée fixe : retrouver les bras d’Henri.

Un soir, une séance « invité » alla plus loin que d’habitude.

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Un petit bonhomme était venu avec l’Arsouilleur. Rondouillard, l’air gentil, presque inoffensif. Derrière ses petites lunettes rondes, rien ne laissait deviner le dérèglement qui lui bouffait le ciboulot.

Il fit déshabiller Jeanine. Puis il l’attacha au sommier.

Il se dévêtit à son tour, pliant soigneusement ses fringues, méticuleux. Il posa à part un petit canif et une planchette en bois d’une dizaine de centimètres. Une réglette. Dessus, Jeanine remarqua des signes bizarres, gravés à la va-vite.

Il s’approcha d’elle en marmonnant :
— Bon… avant, faut enlever les fluides toxiques.

Il se plaça près de son pied, posa la réglette, psalmodia des trucs incompréhensibles. Puis, d’un geste sec, il entailla la jambe de Jeanine.

Elle hurla.

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Un trait rouge apparut, puis le sang perla. Il déplaça la réglette et recommença.

Jeanine cria encore. Mais cette fois, hurla plus fort.

Paula.

Le frappadingue continuait de remonter la jambe, bredouillant ses saloperies.
La porte vola presque de ses gonds.

Paula surgit. Elle remonta sa jupe trop serrée sur ses hanches, balança ses chaussures à travers la pièce et lui colla un énorme coup de saton  dans la tronche.

Le type n’eut même pas le temps de couiner.
Il s’écrasa par terre, les bras en croix, pathétique, groggy. Ridicule comme un gros coléoptère sur le dos.

Paula se précipita pour défaire les liens de Jeanine quand l’Arsouilleur déboula, gueulant pour son invité.

Paula se redressa, attrapa l’Arsouilleur par les revers et lui envoya un coup de genou en plein dans les joyeuses.

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Il devint vert.

— Ici, patron, c’est moi ! hurla-t-elle. Si toi pas content, changer crémerie. Si moi pas contente, dire patrons moi. Eux refaire gueule  à toi pas belle.

Paula emmena Jeanine dans sa chambre. Elle nettoya les estafilades avec douceur. Jeanine pleurait sans retenue.
Paula la berça, lui parla de la Pologne, d’un coin tranquille, loin de tous ces cons. « Quand j’aurai des sous », disait-elle.

Mais l’incident laissa des traces.

Quelques temps plus tard, Paula débarqua dans la piaule de Jeanine. Les yeux rouges. Elle posa un carton sur le lit.
— Tiens. Tes affaires. fini pour toi.

Dans le carton, ses vêtements. Et, posée dessus, une petite rose.

L’Arsouilleur arriva.
— Grouille-toi. J’ai pas que ça à foutre.

Jeanine s’exécuta. Elle passa devant Paula sans un mot.
Paula la serra soudain dans ses bras, l’embrassa et glissa un papier dans sa main.
— À te revoir, petit oiseau…

— Bon, ça va les greluches !
Paula lança un regard plein de haine à l’Arsouilleur.

Ils arrivèrent à la Frégate. Jeanine se retourna. Paula était sur le pas de la porte. Elle lui fit un signe. Jeanine répondit.

La portière claqua.

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— Bon, ça va changer pour toi, lâcha l’Arsouilleur. Fini la rue Blondel. Maintenant tu bosses rue Dussoubs et rue  Réaumur. Comme ça, je t’ai à l’œil.

Il disait vrai. Il créchait à l’angle de la rue du Caire et de la rue Saint-Denis, chez sa légitime, Viviane, une saloperie du même acabit, prompte à distribuer les torgnoles.

Le lendemain, Jeanine battait le pavé à l’angle de Dussoubs et Réaumur.
Un peu plus loin, les coursiers de France-Soir s’agitaient. Une vraie ruche.

Elle s’approcha l’air de rien, pour mater les gros titres du baveux, histoire de rester branchée sur le monde.

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Une grosse bagnole pila devant elle.
Puis une autre. Deux types en costard descendirent, la veste à gauche bien boursouflée. L’un ouvrit la portière de la berline.

Un gars sapé comme un milord en sortit et s’avança vers elle.

Jeanine eut peur.
Pas encore… pensa-t-elle.

— Bonjour. Tu es bien Jeanine ? Jeanine Chaumier ?

— Oui… souffla-t-elle.

Il parlait doucement. Une voix qui ne laissait aucune place à la discussion.
— Je m’appelle Ange Canetti. Ami de la Chignole. Enfin… je l’étais.
Raymond m’a dit que toi et Henri étiez ses amis. Il m’a demandé de te protéger.

Il la fixa.
— Monte. Je vais t’expliquer. Spiccia ti.

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— Au fait, dans le milieu on m’appelle Beau Costard. Mais tu peux m’appeler Ange. Les deux derrière, là ? Maintenant, ils veillent sur toi. Et ils savent ce qu’ils ont à faire.

Jeanine tremblait.
— Mais… l’Arsouilleur… ?

— L’Arsouilleur ? trancha-t-il.
C’est plus ton problème. Je vais m’en occuper. Tu peux me croire, picculu… je vais m’en occuper. Basta cusi.

Elle monta à l’arrière avec lui.
— Spiccia , fit-il au chauffeur.

Le moteur ronfla.

Jeanine était pétrifiée. À côté d’elle, l’homme cherchait tranquillement un gros cigare dans une boîte en métal.
Il tapota doucement son genou.

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— N’aie pas peur… va. Va be .

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(A suivre) .

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Résumé des chapitres précédents:

Chapitre 1 Henri, marlou endurci, semble avoir le béguin pour Jeanine qui fait le tapin, macquée par l’Arsouilleur.

Chapitre 2 Il l’invite à « la goujonnette » avec l’idée de la sortir du turbin. Son copain le patron, dit « Le gros Raymond », leur prépare la graille et aussi une piaule.

Chapitre 3 Henri et Jeanine étrennent la piaule préparée par Raymond. Henri et Raymond discutent de la préparation du casse chez un joaillier boulevard Blanqui. Raymond n’est pas chaud.

Chapitre 4 Le casse a merdé. La chignole a pris un pruneau des cognes et a avalé son extrait de naissance. Henri est touché mais en vie. Après l’hosto il ira au gnouf.

Chapitre 5 Jeanine apprend par Raymond que c’est l’Arsouilleur qui a balancé le casse. En rentrant chez elle, elle est enlevée par l’Arsouilleur et enfermée dans le coffre d’une voiture.

Chapitre 6 En prison, Henri déprime et se confie à Lambert. Il veut se venger de l’Arsouilleur

Chapitre 7 Jeanine est enfermée par l’Arsouilleur dans une maison de correction pour prostituées indociles. Elle est maltraitée et certains clients sont sadiques. Cependant Paula, la patronne de la maison se prend d’affection pour elle.

Chapitre 8 Henri et Lambert en prison. Henri se confie sur son enfance et son passé. Lambert cherche à l’apaiser.

Publié le 1 mars 2026 par Leodamgan dans Non classé, Prose à Marc

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