
« – Au fait, vous êtes gradé ? Sous-off’ ou trou fion ?
- Sergent.
- Pas mal le petit gars ! Vous êtes jeune et déjà une huile !
- Quand vous sortez de l’école avec le bac, vous pouvez entrer comme officier.
- Ah oui mais vous avez dû faire pas mal de terrain !
- J’ai été sur le terrain évidemment. Autant que mes camarades.
- Et on nous parle jamais de l’armée aux infos, à part le 14 juillet. On oublie qu’on a des jeunots qui se battent !
- Le manque d’information, c’est normal. La population n’a pas besoin d’être au courant des guerres en cours. Question d’image et avec ça, plus de latitudes grâce au silence. Les reporters de guerre au plus près des soldats, ça s’est arrêté au Vietnam. Le peuple ne doit surtout pas voir des soldats français se battre tous les jours à la télé.
- C’est vrai qu’on sait pas vraiment où nos gars se battent ! Oui, c’est curieux.
- Il y a aussi des femmes vous savez.
- Ça doit amener son lot de désagrément.
- Pas du tout. Elles se battent comme les hommes, s’entraînent pareil.
- Non mais ça d’accord. J’voulais dire par là… des jeunes gens en pleine forme avec des jeunes femmes, bah forcément, il doit y avoir des histoires de coucheries !
- Non.
- Étonnant.
- Il y a beaucoup de gradés femmes qui commandent des hommes.
- Et ça ne pose pas de problème ?
- Non.
- Hey bien mon garçon, c’est sacrément étonnant de voir à quel point l’armée a changé ! »
Je pensais avoir évité la discussion sur les sujets délicats, sujets que je n’ai pas forcément envie de parler. Mais non.
« – Vous avez été où ? Afghanistan truc comme ça ?
- Oui, entre autres.
- Y’a quoi d’autre… vous n’avez pas que fait l’Afghanistan ?
- Non.
- Je vois pas d’autre conflit auquel la force participe.
- Il y a l’opération Barkhane au Mali.
- Qu’est-ce qu’ils foutent là-bas ? Une guerre civile ?
- Terroristes. Et ça peut tourner à la guerre civile.
- Évidemment maintenant… c’est le terroriste. À notre époque, on nous disait que l’ennemi c’étaient les Russes.
- C’était encore l’époque du mur de Berlin, du rideau de fer.
- C’était une autre époque.
- Mais les problèmes avec les Russes ne sont jamais trop loin. Voyez l’élection de Trump.
- Ah ! Un sacré moustique celui-là ! »
Je me demandais s’il allait encore rester là longtemps. Il était chirurgien, il avait sûrement d’autres chats à fouetter. Ou à opérer. Non, ça c’est les vétos.
« – Bon, je vous laisse ! Mesdames, pas d’inquiétude, tout va bien se passer demain matin. Il n’y a aucune raison pour que les choses tournent mal. Et vous soldat, merci pour votre service !
- Merci docteur, tu verras ma chérie demain ça se passera comme prévu.
- Au revoir docteur. »
C’étaient mes dernières paroles, un au revoir courtois, mais j’avais envie de lui dire que je me fichais pas mal de ses remerciements pour mon service.
Car j’allai quitter l’armée. Il ne me restait plus que quelques mois à finir. Je ne pouvais plus supporter la vie de soldat. Mais je savais que ce qui m’attendait, la vie civile, qui serait une nouvelle épreuve. Une qui réserve ses lots de souffrances. Mais les vétérans, en France, tout le monde s’en fichent…
Jaskiers
