
Je ne sais comment parler de ce… phénomène… Je ne sais même pas si c’est le bon mot, phénomène.
J’observe depuis quelque temps, un attroupement, enfin, des gens, rentrer dans cette forêt de pins (je crois que ce sont des pins en tout cas) près de chez moi.
Certains sont habillés d’une sorte de pyjama à rayures, la plupart en fait. Et ils sont encadrés par ces personnes habillées en noir.
Je ne sais pas si ce sont des hommes, des femmes ou les deux. Les personnes en habits rayés n’ont pas de cheveux. Les personnes en noir ont des sortes de chapeaux.
Cela fait bien quelques semaines que cela dure. J’ai posé des questions à maman et papa, ils ne répondent pas, me disent que ce sont des gens qui font leur travail.
Mais je n’ai jamais vu des personnes crier quand elles travaillent. Et puis, il y a comme des petites explosions parfois. Ça raisonne et fait s’envoler les oiseaux. Ça me fait sursauter. Je pense que ceux qui travaillent aussi doivent sursauter.
Parfois, il y a une série de bruits, comme si quelqu’un frappait un arbre avec un gros bâton en fer. C’est un bruit un peu sourd. J’ai cru, au début, que c’était parce qu’ils coupaient des arbres, mais si c’était le cas, j’entendrais ces bruits tout le temps. Mais ce n’est que de temps en temps, au moins une fois par jour.
Parfois ça crie. Les cris font peur. On dirait qu’un ouvrier (ou ouvrière) c’est fait mal. Ça arrive tous les jours, plusieurs fois. Ça m’empêche de me concentrer pour travailler avec ma professeure.
Je lui ai demandé, un jour, ce que c’était que ces bruits, mais elle m’a dit qu’elle ne l’entendait pas. Je crois qu’elle ment, j’ai regardé son visage, ses lèvres se sont tordues. C’est ce qu’elle fait quand je fais des fautes dans mes devoirs.
Ces gens dans la forêt arrivent très tôt le matin. Je ne suis même pas levé mais je les entends. Ils me réveillent. Au début, tous ces bruits, ça me faisait peur. Mais quand mes parents m’ont dit que c’étaient des travailleurs, je n’ai plus eu peur. Même si je trouve étrange d’entendre ce genre de bruit. Je ne savais pas que travailler, comme les grands, était aussi bruyant. Ça fait presque peur. Peut-être que je devrais demander à mon père de m’emmener avec lui, à son travail, pour voir si dans son travail aussi, ils font du bruit.
Mon papa est calme mais il peut vite devenir colérique. Parfois, je le trouve rude avec maman. J’ai entendu un jour maman dire qu’elle avait honte de vivre ici, avec moi, dans cette maison si près du camp où travaille papa.
Mais j’ai décidé de sortir voir les travailleurs dans la forêt. Mon papa a un uniforme noir, qui ressemble presque à celui des gens qui accompagnent les autres en pyjama rayé. Papa aussi a une sorte de chapeau, mais je crois qu’il est moins gros que ceux de la forêt.
Je suis sorti aujourd’hui. J’ai pris mon carnet avec moi, pour noter, comme ça je pourrai faire un compte-rendu à papa, comme les professionnels.
Les gens en pyjamas sont très maigres, ils n’ont pas de cheveux. Beaucoup semblent malades. Je me suis précipité, en colère, vers l’une des personnes en noir, et j’ai vu que leur costume ressemblait presque à celui de papa.
C’étaient des femmes, en uniforme d’homme. Quand je suis allé les voir, j’ai pris mon ton le plus sévère, comme papa le fait avec maman, pour leur demander pourquoi ces gens étaient si mal en point.
Les femmes ont bondi quand elle m’ont vu. Je crois que j’ai réussi à leur faire peur.
Je leur ai dit que j’allai en parler à mon père, qu’ils allaient avoir des problèmes pour traiter les gens comme ça.
Ils ont forcé une personne en pyjama à creuser un trou. Je leur ai dit que c’était pas comme qu’on se comportait en tant que patron envers ses employés.
Ils m’ont dit que ce trou était pour moi, que je pourrai jouer dedans tout en surveillant ce qu’il se passe, comme ça, je pourrai en parler à mon père. C’est ce qu’ils m’ont dit.
Je ne vois pas pourquoi je jouerai dans un trou plein de terre. Comment je suis censé les surveiller dans un trou ?
Quand je leur ai dit, ils m’ont dit que j’aurai tout le temps du monde pour réfléchir à tout ça, quand je serai dans le trou.
J’irais dans ce trou pour faire semblant que je leur obéis, ce sont des adultes, je peux les rouler dans la farine, mais ce soir, j’irai dire à papa tout ce que j’ai vu et ça bardera pour eux.
Les femmes viennent me chercher pour me mettre dans le trou. Elles m’ont dit de faire attention, qu’ils risquaient d’y avoir des insectes qui pourraient me manger. Je n’ai pas peur, papa m’a dit que la peur c’est pour les faibles. Je n’en suis pas un. Il sera fier de moi, ce soir.
(Ce texte a été inspiré par la lecture du livre « Les mannequins nus » de Christian Bernadac et par le film « La zone d’intérêt » du réalisateur Johnathan Glazer.)
En hommage aux déportés des camps nazis. Victimes et survivants
Jaskiers



