La matinée New-yorkaise

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Il quitte la chaleur du lit. Quitter cet environnement presque embryonnaire, où l’on se sent intouchable, avec le parfum enivrant de Salma, qui donne l’impression d’être dans un monde qui n’appartient qu’à vous, semble presque être une punition.

Il la regarde dormir. Elle a un léger sourire. C’est presque comme si elle savait qu’il la regardait. Il sent son léger souffle, il l’entend. Tel un chant de sirène, il est attiré. Un baiser. Juste un, dans le cou, ou vers l’oreille. Peut-être sur le front. Sentir de plus près l’odeur de son Chanel 5. Mais à quoi bon déranger ce profond sommeil. Au fond de lui, il est heureux qu’elle dorme si bien. Elle se sent en confiance avec lui. Et lui, essaie de ne pas tomber dans un amour qui consumerait tout son être, toute son existence. Cela serait tentant, de vivre pour une autre, plutôt que de continuer à vagabonder seul dans cette vie.

Mais s’attacher, c’est dangereux.

Elle passe une de ses jambes par-dessus la couette. Il lutte intérieurement pour ne pas poser sa main sur ces cuisses bronzées et douces. Durant la nuit, le simple fait de les toucher l’amenaient dans ce monde où tous les hommes aimeraient rester. Ce monde où la tendresse n’est pas un signe de faiblesse, mais au contraire, un signe noble. Cette douceur, la chaleur sucrée de ses lèvres, la douceur de sa peau, la douce mélodie de sa voix, ses yeux verts transperçant l’âme. Est-ce de l’amour, de l’admiration, l’instinct animal ? Il la voudrait encore, pour lui seul, pendant des heures, dans cette chambre du centre-ville de Manhattan, à Greenwich Village.

La veille dans son café habituel, Reggi, à l’angle de la Macdoughal Street et de la W 3rd Street, a quelque pas de Washington Square, il continuait à écrire. Il avait ses habitudes. Il prenait son New-York Times tous les jours. Il évitait de regarder les informations à la télévision, et sur internet. Dans ce dernier, l’information était une jungle où démasquer le vrai du faux devenait une panacée, l’internet de l’information était toxique.

Son New-York Times, qu’il prenait en version papier, prenait toute la place de sa petite table habituelle, que les baristas lui gardaient tous les jours depuis qu’il avait fait de ce café son fief.

Puis, une fois par semaine, il achetait The New-Yorker. Laissant un peu de côté l’actualité, qui bien que rapporté par des professionnels, s’avérait parfois difficile à emmagasiner moralement. L’hebdomadaire The New-Yorker lui permettait de prendre une petite pause dans la semaine pour découvrir d’autre chose, d’autre monde, d’autres plumes.

Ce n’était qu’après avoir lu son journal et bu son premier café qu’il sortait son ordinateur, son carnet de note, et qu’il partait à la recherche de mondes, de personnages, qui lui permettait de s’évader, de reprendre une sorte de contrôle sur cette vie qui lui semblait indomptable. Il n’y avait qu’avec sa plume qu’il pouvait tout contrôler. C’est peut-être pour ça qu’il écrivait, le contrôle.

Il était publié, sous un nom de plume. Tout ce qu’il voulait, ce qu’il rêvait, c’était de pouvoir vivre de ses écrits, sans avoir à pavoiser dans les médias, sans devenir une célébrité.

L’anonymat, c’était la liberté. Mais l’indépendance financière, c’était aussi la liberté.

Ses textes étaient diffusés dans le New-Yorker, et autres périodiques et hebdomadaires littéraires. Cependant, quand il écrivait dans ces magazines, il ne donnait pas le meilleur de lui-même. Pour lui, ces publications étaient un moyen de gagner un peu d’argent, certes, mais aussi un moyen d’imposer son nom de plume sur la scène littéraire. Toute publicité, bonne ou mauvaise, est bonne à prendre. C’est du moins ce qu’il pense. Il gardait son jus, son énergie, pour ses romans et recueils de nouvelles.

Mais aujourd’hui, ce matin, il ne veut pas aller à son café habituel.

Il se lève doucement pour ne pas réveiller la femme dans son lit. Par politesse, peut-être, mais aussi car elle semblait pouvoir lui apporter de l’inspiration.

Il la regarde respirer lentement. Sa poitrine à moitié visible, caché par les draps, bouge doucement. C’est que tout le monde a l’air paisible, presque naïf, quand il dort.

Ils s’étaient rencontrés la veille, sur l’angle de la West 4th Street et de la West 10th Street, au bar Small Club of Kazz, à quelques pas du Christopher Park, à quelques rues du Washington Park, l’endroit privilégié des habitants du Greenwich Village. C’était à ce club qu’il avait rencontré cette dame. Ses longues jambes, et sa paire de stiletto, ses fines chevilles, ses jambes bronzées, sa longue chevelure châtain, ses yeux verts l’avaient envoûté.

C’était la première fois qu’il la voyait dans le petit club de jazz. Club où il allait certains soirs, surtout quand il avait touché un chèque de ces écrits.

Il écoutait ces groupes de jazz venus de toute l’Amérique, et du monde entier. Car le Jazz a touché la terre entière, le Jazz, c’est la poésie de l’univers musicale. Aucune règle, ou presque. Même si l’époque est au hip-hop et à la pop, le jazz fait de la résistance. Évidemment, il n’y a plus de Billie Holiday, de Nina Simone, de Louis Armonstrong, d’Ella Fitzgerald ou de Miles Davis. Mais les musiciens de jazz d’aujourd’hui continuent à faire perdurer l’héritage.

C’est cette musique qui l’aidait à se détendre, mais aussi, elle l’inspirait. Tout comme l’écriture, le jazz est une histoire de contrôle, de création, de liberté. L’écriture est une musique, comme le disait Céline.

Il prend son ordinateur portable, le pose sur son bureau en face de la fenêtre et s’installe. Il tourne le dos à sa conquête d’un soir. Il la regarde dormir encore quelques secondes, s’enivrant de son parfum. Quand elle partira, son odeur restera. Le lit sera le seul témoin de leur amour éphémère.

L’écrivain ouvre son ordinateur, vérifie ses mails. Une de ses nouvelles avait été accepté par The New-Yorker. Ce dernier payait bien.

Une conquête amoureuse, un bon chèque, et New-York sous la neige. Il ne pouvait pas rêver mieux. Il est possible, pensait-il, que le bonheur existe, il faut juste s’en rendre compte. Il lui manque juste un bon café.

Jaskiers

Je revois mon village dans mes rêves

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Moi, un gamin de la ville, un gamin de banlieue, qui, presque toutes les nuits, rêves de son village perdu au milieu de l’Allier.

À l’entre de l’adolescence, après un drame, un deuil, qui n’a jamais été fait et, j’en parle sur ce blog depuis 4 ans maintenant, qui ne se fera sûrement jamais vraiment, car je n’arrive toujours pas à comprendre ce que c’est, je quittais mon appartement étroit, en pleine banlieue pour une grande et vieille maison bourbonnaise. J’y allais, avant d’y emménager, en vacances pendant mon enfance.

C’était toujours difficile, enfant, de quitter la bande d’ami(e)s de cité pour un village perdu. La maison me faisait même presque peur parfois. Comme si, c’était trop spacieux. J’étais habitué au confinement qu’apportent les murs d’un HLM. Mais… Pour une raison étrange, la maison était liée à des sentiments concernant les deux guerres mondiales. Une explication ; cette maison de famille était aussi la maison d’un résistant, et d’un vétéran de la Première Guerre Mondiale, ainsi qu’un autre, ayant fait, avec beaucoup de réluctance, la guerre d’Algerie dans une division du Génie. Je ne les ai jamais connus, mais c’était comme ci leurs esprits se manifestaient subtilement pour me rappeler le sacrifice et la folie dont l’être humain est capable.

C’est une vieille maison, avec des volets massifs en bois couleur bordeaux, de vieilles tuiles qui tombent quand le vent est fort, et de la peinture blanche sur les murs qui, érodée par le temps, laisse voir les briques roses-orange, couleurs typiques des roches de cette région, avec le noir, comme la cathédrale de Clermont-Ferrand. Le noir viendrait de la roche volcanique, le Puys de Dôme est un volcan endormi, après tout.

Un grand jardin, avec deux vieilles cabanes, une servait de poulailler et d’enclos à lapins, il y a encore les grilles, toutes érodées, et avec un peu d’imagination, vous pourriez sentir l’odeur de crottes animales. La deuxième cabane, je ne sais à quoi elle servait, toujours est-il qu’un jour, en compagnie d’un ami, nous avons forcé le loquet de la porte et décidé de vider le cabanon de son contenu.

La cabane, qui aujourd’hui, bien que totalement construite en grossières planches de bois, et qui, depuis plusieurs décennies, penche dangereusement sans jamais s’écrouler, contenait un tas de paperasse provenant de l’atelier de menuiserie familiale qui a, comme beaucoup d’autres entreprises de la région, fait faillite. Je me rappelle de ma grand-mère parlant des maisons qui se construisaient juste derrière leur jardin, construites sans l’aide de menuiser, pendant que mon grand-père sombrait dans une dépression après s’être coupé deux doigts avec une machine et voyant son métier disparaître sous ses yeux… Je ne sais si je dois m’étaler trop sur la menuiserie. C’est comme si les murs venaient jusqu’à mon petit appartement normand pour me dire de garder nos secrets et rêves fous que nous avons eus. Si le bois pouvait parler… mais en Auvergne, on ne parle pas de son cœur, de ses sentiments, excepté quand on a vidé quelques verres de vin blanc dans l’un des deux bars du village. Un bar a fermé, un subsiste encore, avec un bureau de tabac. C’est derniers ne seront jamais en voie d’extinction, ils ont toujours de la clientèle. Il en va autrement des autres petites épiceries qui ont fermé après l’ouverture de deux magasins de grande distribution. Cette menuiserie a été créée, ou reprise, je ne suis pas sûr, par mon arrière-grand-père (le survivant de la Grande Guerre), qui n’est maintenant que débarras, même si quelques machines fonctionnent toujours (plusieurs décennies sans fonctionner, mais elles en ont encore dans le ventre…) La scie à ruban fonctionne encore, enfin je crois. Je me souviens de mon défunt père me construisant une épée en bois en utilisant cette énorme machine bruyante. Je peine à parler ici de cet atelier, car j’y ai tellement de vécu, mais aussi, car nous avons subi plusieurs vols…

Revenons à la cabane, c’est à l’intérieur que j’ai retrouvé les lettres que mon arrière-grand-père envoyait à sa femme, Germaine, durant la Première Guerre Mondiale.

Je m’en veux encore de les avoir perdus. Je me souviens des premières lettres. Pour faire court, petit Jean, ainsi était-il surnommé dans le village, un jeune homme respecté, menuisier de profession, avec son propre atelier et des ouvriers, avait été envoyé se faire brûler les poumons, avec des agriculteurs, des professeurs, des ouvriers, et se battre contre d’autres agriculteurs, professeurs et ouvriers, allemands, car un archiduc a des milliers de kilomètres avait été assassiné. Ces lettres, aussi loin que je puisse m’en souvenir, parlaient de la réquisition de chevaux, les nombreux déplacements et la fatigue entraînée par la violente percée allemande. Et les lettres, superbement écrite, à tel point que je peinais à les décoder, car l’écriture manuelle de cette époque était d’une beauté telle, que chaque lettre était une œuvre d’art. Je me rappelle encore les petits mots d’amour, à la fin de la lettre. Toujours pudique, car auvergnat, mais où l’on pouvait sentir, juste avec un mot, la tendresse qu’avait mon arrière-grand-père envers mon arrière-grand-mère… Je me demande s’il avait parlé d’elle à ses compagnons d’infortune. Surtout qu’elle s’appelait Germaine… les blagues ont dû aller bon train dans les tranchées.

Cette cabane, une fois vidée, est devenue mon repaire pour deux ans. J’y allais pour lire les vieilles BD que mes oncles avaient laissées derrière eux, Les Pieds Nickelé surtout.

Dans la maison, il y avait ce bureau, toujours froid, quand j’y allais en vacances, car personne ne l’utilisait. Plus tard, quand j’y aménageais, il deviendrait mon bureau, mon « bordel organisé », mon « bunker ». Dans cette pièce se trouvait un énorme meuble en bois massif qui contenait des classeurs et livres de guerre de mon grand-père, vétéran de la guerre d’Algerie. Guerre dont il parlait uniquement à ma mère, avec les larmes aux yeux. Mais cela ne durait jamais longtemps, car grand-mère, solide comme un roc, veillait au grain, veillait à ce que l’auvergnat, très penché sur la bouteille, ne s’ouvre pas trop.

Mais c’est à l’étage que j’ai découvert un livre sur Oradour-sur-Glane… j’ai découvert ce livre avant de savoir lire, j’ai donc regardé les photographies de corps calcinés. Je ne comprenais pas, et ne comprends toujours pas après tout ce temps, comment l’on peut arriver à un tel niveau de barbarie.

Plus tard, mon père disait, à qui voulait l’entendre ; « Au lieu de me demander d’aller à Disneyland, mon fils de 9 ans m’a demandé de visiter Oradour-sur-Glane. » Et il m’y a emmené, avec mon défunt grand frère. Je me souviens encore le musée, avant de rentrer dans le village en ruine, une antichambre avant le choc, avec ces citations de paix, et d’espoir projetées sur le sol… et puis le village martyr, son silence pesant, aucun oiseau ne chantait. Le souvenir d’une machine à coudre, posée sur une table au milieu d’une maison en ruine.

C’est ça, cette maison d’enfance, l’influence qu’elle a eue sur moi. C’est dans cette maison qu’a aussi explosé mon intérêt pour l’Art.

C’est dans cette maison, et ce village, que j’erre dans mes songes. J’y revois ma grand-mère, mon père, parfois mon frère. Mes voisins, qui ont depuis longtemps déménagé, mais ils restent propriétaires de leur maison dans mon monde onirique.

Parfois, je me balade pour aller au bar du bourg, fermé depuis des années maintenant. Je m’apprête à revoir mes ami(e)s d’adolescence, je prépare mon corps à une beuverie, j’angoisse de la gueule de bois du lendemain. Et souvent, dans ces rêves, je décide de m’envoler, comme un oiseau. J’ai peur de toucher les câbles électriques qui pendouillent partout, le long des rues, je me contorsionne pour les éviter. Et je vais haut, loin, je veux voir de haut ce village. Je rêve souvent d’un chemin menant à une ferme et un bois, qui n’existe pas dans la réalité. Je sais que je n’ai pas le droit d’être là, mais je m’y aventure quand même. Je peux m’envoler si un agriculteur sort son fusil, ce qui n’arrive jamais, mais la peur trotte dans ma tête. Je fais aussi ce rêve étrange où je creuse un énorme trou dans un petit carré de gazon pour en faire une piscine avec plusieurs amis.

Durant mes séances de vol, je plane au-dessus des arbres et de la flore luxuriante bordant l’Allier, je ne sais où je vais. Je vois des tracteurs, des oiseaux, des champs, des haies, des vaches, des décors champêtres dignes de romans, de poèmes, de chansons.

Et puis, je rêve beaucoup de toi papa. Tu n’es pas mort, dans mes songes. Tu avais juste besoin de prendre du repos, à cause de ton cancer. On m’avait fait croire à ta mort pour que tu puisses te reposer. Et quand je te revois, c’est comme ci mes soucis disparaissaient. « Enfin, me dis-je, tout cela était un mauvais cauchemar ».

Et puis je me réveille. Tout cela était un rêve. J’en ai l’habitude, mes voyages nocturnes font partie de moi. J’ai parfois l’impression d’avoir une deuxième vie, dans mes rêves, et souvent, je me surprends à vouloir dormir, non pour me reposer, mais pour aller dans mon monde.

Jaskiers

[Article de 2020] Un hasard heureux ?

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Cette article date de 2020… J’ai appris la nouvelle le matin même de sa mort et j’ai eu un peu mal au coeur. Voici un des deux articles que j’avais posté en 2020. Une page ce tourne, encore une après Belmondo. Mais la beauté, elle, reste. Au fait revoir Monsieur Delon

Hier, j’ai posté un article rempli de photographies et de gif d’un jeune Alain Delon. Ce soir en faisant les courses et en passant devant le rayon magazine, je tombe sur un France Dimanche hors-série sur LE MONSIEUR !

Un heureux hasard ? Oui ou non, j’ai 225 photos exclusives de Delon à regarder alors à la prochaine !

Jaskiers

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[Article de 2020] Alain Delon jeune parce que c’est dimanche :

Cette article date de 2020… J’ai appris la nouvelle le matin même de sa mort et j’ai eu un peu mal au coeur. Voici un des deux articles que j’avais posté en 2020. Une page ce tourne, encore une après Belmondo. Mais la beauté, elle, reste. Au fait revoir Monsieur Delon

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Fumer c’est mal !
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Avec Romy Schneider bien sur
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Fumer c’est très mal Alain !
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Wow…
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Ma prochaine coupe de cheveu pour sur !
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Flippant le petit air de Ted Bundy
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Wow V2
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Profitons, c’est encore dimanche !
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Freddy Mercury ´stache
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On a dis c’est dimanche pas de travail Alain !
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Après la baignade, voilà pas de travail !
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Oui, demain c’est lundi Alain…

Si vous aussi vous êtes un homme hétérosexuel et que vous avez questionné votre sexualité après ces images et gifs, saches que vous n’êtes pas le seul !

Jaskiers

Hommage à Billie Holiday et Strange Fruit

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Ce soir, vous amenez votre bien aimé(e) au Café Society, à Greenwich Village, New-York.

Nous sommes en 1939, et il semble que le monde est à l’aube d’un nouveau conflit.

La crise économique vous a secoué, mais vous avez trouvé un petit Eden, un refuge, le jazz !

Il ne faut bouder ces petits moments, hors-du-temps que vous offre la musique.

Surtout, vous avez réussi à avoir une table au Café Society. Votre amant(e) le sait, vous êtes là pour écouter une jeune prodige du jazz : Billie Holiday !

La soirée commence, plus qu’un café, vous mangez le plat du chef. Mais votre faim s’atténue à la seule pensée de cette nouvelle chanteuse en vogue.

D’ailleurs, la voici.

Elle entre sur la petite scène, ses musiciens s’installent discrètement à leurs place, derrière elle.

Les lumières s’éteignent doucement dans le cabaret. Vous vous retrouvez dans l’obscurité. Vous ne voyez que Lady Day, surnom donné par Lester Young à la nouvelle voix du jazz New-yorkais. Sa robe est rouge, et elle a des camélias dans les cheveux. Elle sait déjà imposer son style.

Des applaudissements, des sifflets, et comme trop souvent, quelques propos racistes sortent, ces derniers sont surtout murmurés, l’obscurité cache les visages, mais la honte empêche ces racistes d’étaler leur haine avec plus d’aplomb. Lâcheté et méchanceté, même dans le nord de l’Amérique.

La performance commence, elle débute par un petit peu de trompette, qui laisse sa place au piano. Et puis, la voix de Billie retentit, les musiciens entament leur partition, mais la mélodie, vous ne l’entendez pas. Vous n’entendez que les paroles :

Southern trees bear a strange fruit

(Les arbres du Sud portent un fruit étrange)

Blood on the leaves and blood at the root

(Du sang sur leurs feuilles et du sang sur leurs racines)

Black bodies swinging in the southern breeze

(Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud)

Strange fruit hanging from the poplar trees

(Un fruit étrange suspendu aux peupliers)

Pastoral scene of the gallant South

(Scène pastorale du vaillant Sud)

The bulging eyes and the twisted mouth

(Les yeux révulsés et la bouche déformée)

Scent of magnolia, sweet and fresh

(Le parfum des magnolias doux et printannier)

Then the sudden smell of burning flesh

(Puis l’odeur soudaine de la chair qui brûle)

Here is a fruit for the crows to pluck

(Voici un fruit que les corbeaux picorent)

For the rain to gather, for the wind to suck

(Que la pluie fait pousser, que le vent assèche)

For the sun to rot, for the tree to drop

(Pour le soleil pourrir, pour que les arbres tombent)

Here is a strange and bitter crop

(Voici une culture étrange et amère.)

La dernière note est pour Miss Holiday.

Puis, c’est le silence total, au Café Society. Les lumières ne se rallument pas. Personne ne bouge, personne ne parle. Le temps est suspendu. L’air est lourd.

Il n’y a plus que la honte et le désarroi.

Vous venez d’être l’auditeur d’une des premières Protest Song.

À vous de décider de la suite de la soirée.

Le lien vers la chanson : Billie Holiday & Her Orchestra – Strange Fruit (Audio)www.youtube.com › watch

Jaskiers

Doodles Doom Days #26 | Joyeuse Saint-Valentin (avec Wonder Woman !)

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Pour les Wonder Women qui me suivent, merci à elles !

Jaskiers

Pourquoi ma maison n’a pas de miroirs ? (Nouvelle)

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En hommage à Anna Coleman Ladd

C’était il y a si longtemps gamin, mais pour moi, c’est comme si c’était hier.

Quand la dame m’a posé le masque en céramique sur le visage, elle me tendit un miroir, mais je ne voulais pas voir mon visage tout de suite.

« Et pourquoi ? » Tu dois te demander à cet instant.

Je ne me sentais pas prêt, c’était en quelque sorte un nouveau moi, une personne que je connaissais mais qu’à moitié, que j’allais rencontrer une fois mon regard posé sur mon reflet dans la glace.

J’étais pas prêt gamin, je n’étais pas d’accord avec ça, j’étais un inconnu, physiquement, mais mentalement, je pensais que tant que je n’avais pas vu mon nouveau visage, je resterais moi-même.

La dame comprit immédiatement ce qu’il se tramait, je n’étais pas le premier à qui cette artiste, car c’est comme ça qu’on la considérait entre nous, avait créer un masque sur mesure, épousant et complétant nos gueules cassées.

Ça n’a pas changé ma vie instantanément. En fait, au début, c’était plutôt le contraire. Je m’étais habitué à ce visage ravagé par la guerre. J’avais, en quelque sorte, fais le deuil et accepté cette figure. J’arrivais à encaisser le regard des autres. Tu sais gamin, certains en sont fiers de leurs gueules cassées ! Ça prouve que tu t’es battu pour la France.

Moi, je n’en ai été pas fier. Je n’en avais pratiquement plus honte. Non, aucune fierté d’avoir tué d’autres hommes qui ne m’avaient rien fait. J’étais même en colère, car j’ai vu des copains disparaître en une fraction de seconde. Il disparaissait dans une poussière noire, dans un nuage rouge… certains étaient morts et déjà six pieds sous terre. Les obus, sa tue et sa peut enterrer en même temps.

Je les envie parfois, ils n’ont plus à vivre sur cette terre avec les visions d’horreur qui hantent les vivants. J’ai des copains qui sont devenus fous. Leurs corps étaient bien vivants, mais leurs esprits, gamin, étaient partis dans des recoins tellement sombres, que jamais ils n’ont jamais pu revenir à la réalité. Et puis, il y a ceux qui ont mis un terme à leur vie. Comment les en blâmer ? Les cauchemars, le retour à la vie civile, à une vie normale, c’était très difficile. On pensait tous qu’on allait y passer, jamais on avait pensé à ce que serait notre futur si nous survivions.

La guerre, c’est une connerie gamin, mais c’est malheureusement humain. C’est comme ça…

C’était pas facile pour grand-mère non plus. Je lui en ai fait beaucoup voir, mais elle est restée à mes côtés. Malgré les disputes, l’alcool, mon visage horrible, mes cauchemars qui me réveillaient en sursaut, hurlant à la mort, mon aversion pour le bruit, le silence était primordial pour moi, car chaque bruit pouvait déclencher en moi des souvenirs de la vie dans les tranchées.

Et puis gamin, j’ai tué. Comment on revient à une vie civile après avoir été entraîné et après avoir tué d’autres humains ? En temps de paix, tu tues quelqu’un, tu vas en prison, ou on te passe à la guillotine, mais en temps de guerre, on te pousse à tuer, on donne des médailles, on te portes aux nues quand tu réussis à tuer d’autres être humains.

Je souhaite de tout mon cœur que la guerre ne cogne jamais à ta porte mon garçon.

Mais pour répondre à ta question, j’ai regardé mon nouveau visage, et c’était étrange, beau et effrayant. Une partie de mon visage était moi, l’autre une imitation.

J’ai pleuré. Je n’ai jamais accepté ce masque, mais il me le faut pour pouvoir vivre dans une certaine dignité, pour les autres. Je ne le porte pas pour moi.

C’est pourquoi il n’y a pas de miroir chez moi. L’apparence, c’est quelque chose de secondaire, ce n’est que vanité.

Je sais que tu m’as aussi demandé pourquoi je ne parlais pas. Ma gueule cassée n’a plus de mâchoire. Tu voudras un jour savoir comment c’est arrivé, mais tu le sais déjà, j’étais dans les tranchées. C’est ça, la guerre.

Profite de ta vie, profite de la paix. Je me suis battu pour que cette foutue guerre ne revienne plus jamais.

Ton grand-père qui t’aime.
1937

Jaskiers

Service d’ennuis – Partie Finale

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Peu importe qui était dans cette chambre, il semblait que ce groupe de personnes ne lui voulait pas de mal.

Elle posa sa poignée sur la porte, et l’ouvrit doucement.

Rien. La chambre était plongée dans l’obscurité totale, plus aucunes voix, plus aucun bruit, plus d’odeurs de tabac. L’air était froid.

Ouvrant la porte en grand pour laisser rentrer un peu de lumière, elle vit que la chambre était bel et bien vide, et dans un état lamentable. Le matelas, déchiré, penchait sur l’armature du lit, une table était renversée au milieu de la pièce.

Confuse, elle resta sans bouger, cherchant une explication plausible à ce qu’elle venait de vivre.

« – Dégagez ! Dégagez d’ici ! Comment ?! Vous osez entrer dans la chambre des clients sans avertissements ?! Dégagez ! J’en ai tué pour moins que ça ! »

Alva ne se laissa pas prévenir deux fois par cette bruyante et effrayante voix de femme.

Elle se précipita à son bureau pour récupérer son thermos de café, cadeau d’anniversaire de mariage de sa femme, si elle l’oubliait, elle allait devoir aussi affronter les reproches de sa femme, et sortit comme une furie vers le parking.

Avant d’entrer dans sa voiture, un cri terrible, aigu, lui fit lâcher ses clefs. Elle les ramassa et enfonça la clé dans la serrure de la portière tout en tremblant.

Ce cri, c’était celui d’une femme, d’une femme qui devait avoir vu la mort en face, pensait la jeune femme en démarrant sa voiture.

Elle roulait, le pied sur l’accélérateur, et arriva chez elle en trombe.

Sa femme se leva, le visage encore endormis mais marquant une surprise mélangé de peur, et lui demanda ce qu’il s’était passé.

Alva, lui expliquait entre ses sanglots ce qu’elle venait de vivre, et surtout, le cri terrifiant en partant.

Elles décidèrent d’appeler la police immédiatement. Même si ce n’était que le fruit de son imagination, ce dont Alva n’était pas persuadé. Peut-être qu’une personne était vraiment en détresse, il fallait prévenir les autorités.

Sa femme s’en chargea. La police répondit qu’il irait jeter un coup d’œil dans la nuit et qu’ils rappelleraient pour les tenir informer.

Alva finit par s’endormir dans les bras de sa femme et dormît d’un sommeil agiter, puis la sonnerie du téléphone la réveilla.

La Police était au bout du fil, demandant pourquoi Alva était dans cet hôtel désaffecté et abandonné depuis plus d’une décennie au milieu de la nuit.

Jaskiers

Service d’ennuis – Partie 2

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Et Alva s’installa à son bureau, spacieux, sans ordinateur, remplacé par un bon vieux carnet de réservations ressemblant à un vieux grimoire.

L’odeur du hall d’entrée était étrange, un mélange de tabac, de parfums de marques, avec de légers relents d’alcool, mélangé à l’odeur de renfermé venant de la moquette, qui était usée jusqu’à la corde, les motifs qu’elle devait arborer avaient disparu à cause de l’usure et de l’entretient plus qu’insuffisant.

Les deux couloirs qui partaient chacun d’un côté de son bureau menaient aux premières chambres, avec au bout de ces couloirs un ascenseur menant aux étages supérieurs. Tous les étages étaient aménagés de cette manière linéaire très simple, tout droit, avec à chaque extrémité des deux couloirs parallèles, des ascenseurs. Pas d’escalier.

Alva n’avait pas à prendre ces ascenseurs qui semblaient prêts à rendre l’âme, tellement les craquements qu’ils émettaient quand ils montaient faisaient vibrer la cabine. Elle avait peur pour les clients et pour le manager, ce dernier ne les ménageait pas, appuyant sur les boutons plusieurs fois, les martelant en se plaignant de leur lenteur.

Mais c’était sa première nuit de travail, de veille. Une nuit qu’elle n’était pas prête d’oublier.

Les premiers événements étranges commencèrent directement après sa toute première prise de service.

La froide nuit de mi-janvier était tombée tôt, l’hôtel n’avait que deux clients qui s’étaient enregistrés dans la journée et qui devaient sûrement se trouver dans leur chambre.

Alva sortit son téléphone portable, et réalisa qu’elle n’avait aucune réception wifi. Qu’allait-elle faire toute la nuit ?

Elle s’assit sur le vieux fauteuil de bureau derrière son comptoir et jeta un œil sur les quelques prospectus et dépliants proposants divers business et activités disponibles aux alentours.

Elle n’eut pas le temps de s’intéresser au premier document tombé dans ses mains quand une voix derrière elle l’interpella :

« – Pardonnez madame ! Ma femme a bu trop de champagne et a vomi sur le magnifique tapis Roche Bobois ! Je vous dédommagerai évidemment ! Je voulais juste vous prévenir par respect. »

Alva se retourna pour répondre aux intrigantes paroles mais il n’y avait personne. Et elle était sur de les avoirs entendus.

Une odeur de cigare lui monta au nez… étrange de sentir cette odeur, encore, il était interdit de fumer dans le lobby et dans la plupart des chambres.

Pensant que c’était le monsieur qui venait juste de lui parler, et qui avait disparu avant qu’elle ai pu le voir, qui avait allumé un cigare, elle dit :

« – Monsieur, il est interdit de fumer dans le hall. »

Ses paroles restèrent sans réponses, et Alva se retourna vers ses prospectus, réfléchissant à la marche à suivre dans le cas d’un client malade, quand une voix lui répondit enfin :

« – Et depuis quand Môdame ?! »

La voix n’était pas la même qu’elle avait entendue la première fois. C’était celle d’une femme dont le timbre de voix naturel avait été aggravé par une longue et forte consommation de tabac.

Alva se retourna, personne. Mais elle rétorqua quand même.

« – C’est la loi madame. »

Du couloir sur sa droite, la voix lui répondit :

« – Quelle loi môdame ! Jamais entendu pareille ineptie ! »

Cette fois, même si elle était légèrement apeurée, elle était aussi passablement agacée, Alva se leva et se dirigea vers le couloir de droite.

Les néons aux plafonds clignotaient, elle vit que le couloir était vide.

« – Une autre bouteille de Moet et Chandon mademoiselle ! »

La jeune femme sursauta, et se dirigea vers le couloir de gauche. Là encore, il n’y avait personne.

Sûrement les deux clients qui s’amusent à se jouer de moi, pensa-t-elle. Elle se mentait à elle-même, son instinct avait compris que quelque chose clochait. La jeune femme voulu même appeler par téléphone les deux clients, mais cela aurait été inapproprié. Qu’aurait-elle pu leur demander ? Ne risquerait-elle pas sa place ? Comment justifier à son manager cette action si les clients en venaient à se plaindre ? Non, le mieux était de ne rien faire.

Après tout, le client est roi. Qu’il soit réel ou imaginaire…

Jaskiers

Service d’ennuis – Partie 1

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Elva passait sa carte dans le lecteur, elle pointait pour son service de nuit dans cet hôtel au bord de la faillite.

L’immeuble était vieux, décrépi, les meubles étaient arrivés à un degré d’usure et de saleté incroyable. Le propriétaire ne s’en souciait plus, il avait d’autres projets plus lucratifs sur le feu. Il laissait donc ce vieil hôtel, pourtant historique, centenaire, qui avait vécu des années de luxe, de faste, pourrir.

Une rumeur circulait sur une autre raison pour expliquer l’abandon de cet hôtel par son riche propriétaire. Ce dernier n’y aurait passé qu’une seule nuit, et n’était jamais revenu. Ceux qui travaillaient à cette époque parlaient du propriétaire qui était parti après sa première nuit à l’hôtel, comme une furie, blanc comme un linge, les yeux cernés, avec une humeur fracassante. Il s’était plaint du bruit incessant qu’il avait entendu toute la nuit. Des bruits de pas, des verres qui s’entrechoquaient, des cris, des portes qui claquaient… il avait jeté son dévolu sur les pauvres femmes de chambre, les blâmant pour avoir laissé un groupe de clients faire la fête. Le problème, c’est qu’il n’y avait pas eu de fête cette nuit-là, il n’y jamais vraiment eu de fête à l’hôtel, des réceptions oui, mais pas de fête à proprement parler, et encore moins la nuit. L’hôtel avait encore à cette époque un certain standing même s’il se dégradait inexorablement sous le poids du temps et des souvenirs.

Alva y travaillait pour pouvoir payer ses factures. Sa femme était infirmière, mais sa paie ne pouvait assurer leur subsistance, Alva à dû trouver un job, rapidement, et elle tomba sur cette petite annonce pour une place de réceptionniste de nuit dans cet hôtel.

Peu de personnes ne semblaient s’être présentées pour ce travail ; la vue de l’hôtel décrépi avait déterrée pas mal de candidats. Quand le manager reçut Alva pour son entretien, il semblait heureux que quelqu’un ce soit enfin présenté.

L’entretien d’embauche fut vite expédié, le manager était celui qui se vendait, pas le candidat. C’était presque pathétique à voir ce vieil homme déballer sa joie d’avoir quelqu’un pour s’occuper de la réception la nuit.

Alva commença le lendemain. Elle avait été prévenue par son patron, le manager, qu’il était rare que des clients s’aventurent à prendre une chambre dans cet hôtel. Ceux qui venaient étaient souvent des personnes que le patron décrivait comme « louche, pas de notre standing ». Alva réalisa que son manager était sûrement encore coincé à l’époque doré de l’Hotel. Il faut dire que le prix d’une nuit dans cet hôtel était très élevé, trop pour des chambres aux meubles poussiéreux, à la literie crasseuses, aux vitres sales, au sol jonché de détritus. Pas d’équipe d’entretien, trop chère selon le manager, et c’était lui qui s’en occupait. En fait, il n’y avait que lui comme employé. Il se disait « le manager de l’Hotel, des murs, de l’immeuble, le garant de l’Histoire et protecteur de l’Héritage de cette incroyable bâtisse. »

Il ne pouvait pas travailler la nuit, évidemment, le vieil homme devait dormir. Mais il se reposait dans une des chambres de l’hôtel.

Alva, par curiosité, avait demandé pourquoi l’ancien ou l’ancienne réceptionniste avait démissionné.

« – La plupart ne restent pas longtemps, je ne vais pas vous mentir… mais vous verrez, la nuit, cet hôtel reprend vie. C’est sûrement la raison pour laquelle nos clients, eux aussi, et depuis quelques années, ne restent qu’une nuit… n’ayez pas peur, prenez cela comme une expérience professionnelle unique ! »

Jaskiers