Le lézard et les oiseaux de feux – Partie 3

Image

D’ailleurs, ils emmenèrent leur confrontation dans les nuages. Tels des aigles, ils les transperçaient, se suivant l’un l’autre, à tour de rôle. Aucun d’eux ne semblait avoir pris l’ascendant l’un sur l’autre.

Le soleil faisait office de peintre, il colorait avec ses rayons les nuages, donnant à l’affrontement une dimension mythologique, deux sortes de phénix métalliques qui se livraient à un combat à mort.

Le Lézard suivit ce balai céleste de ses grands yeux, ne pouvant donner de prédictions sur un potentiel vainqueur. Celui qui gagnerait le remporterait sur une chose qu’aucune espèce n’avait réussi à dompter ; la chance.

Le Lézard échoué se sentit d’un coup inférieur à ses deux guerriers de l’air. Pourtant, il était un Lézard, jamais un humain n’avait descendu un avion reptilien, encore fallait-il que ces humains aient connaissance de l’existence de reptiles bipèdes, mesurant deux mètres cinquante en moyenne et dont les yeux recouvraient la majeure partie du visage.

Seuls quelques élus, quelques privilégiés de la race humaine connaissaient leur existence. Et les contact entre les deux espèces étaient extrêmement rares. Ces rencontres se déroulaient dans le plus grand secret et seulement des personnalités politiques se rencontraient.

Le Lézard ne savait pas ce qu’il ressortait de ces entretiens. Les deux espèces gardaient le secret de leur rencontre, seulement les hautes sphères politiques des deux races avaient accès aux résultats de ces échanges.

Dernièrement, les humains se menaient une terrible guerre entre eux. Le continent qu’ils appelaient l’Europe était le théâtre d’une guerre terrible. La Terre en tremblait tous les jours. Des milliers d’hommes mourraient en quelques minutes. Il y eut des réunions à ce sujet, demandées par les humains. Le Lézard se doutait bien que ces derniers demandaient le soutien reptilien pour avoir l’ascendant sur l’ennemi. Mais il était coutume que les reptiliens travaillent pour qu’une guerre n’éclate pas, que la paix prospère entre les humains. Ils se sentaient responsables de cette race vivante, car les Lézards leur étaient largement supérieurs. Physiquement, d’une part, mais aussi intellectuellement. Leur technologie était bien au-dessus de celle des humains. Et la société reptilienne vivait en paix depuis quelques milliers d’années. Ils avaient eut, eux aussi, leurs violentes guerres, mais ils avaient réussi à tout le temps trouver un terrain d’entente. Cela ne fut pas simple, mais les générations de celle de notre Lézard, ne connaissant que la paix, trouvaient l’idée de se faire la guerre entre eux invraisemblable.

Jaskiers

Le lézard et les oiseaux de feux – Partie 2

Image

Le vrombissement des moteurs faisait vibrer la dune sur laquelle il se tenait. Il releva sa tête, se tourna à sa droite pour voir l’épave de son avion en flamme. L’idée de s’y diriger directement après son crash ne lui était pas venue à l’esprit. Il était surpris d’être encore vivant. Il s’est même demandé, pendant qu’il priait, s’il n’était pas déjà mort et si ce désert était un purgatoire. Le Lézard n’avait même pas essayé de chercher à savoir s’il était blessé. Il ne sentait aucune douleur. Il jeta un bref coup d’œil à son corps. Son uniforme était arraché du côté droit. Les écailles de son torse, de son épaule et de son bras rivalisaient de couleurs vives sous l’effet des rayons du soleil.

Le bruit de moteur revint lorsqu’il s’apprêta à reprendre sa prière. Il distingua à l’ouïe deux moteurs distincts. D’instinct il leva la tête, un réflexe pavlovien, ces bruits étaient nécessairement émis par des avions.

Il vit deux biplans, un aux couleurs vert-de-gris arborant une croix noire. Le deuxième était aussi un biplan, un SPAD S.XIII kaki, avec l’aileron peint en rectangles bleu, blanc et rouge.

Les deux avions volaient à moyenne altitude. Quand ils se rapprochaient, les mitrailleuses crépitaient, puis ils se tournaient autour comme dans une valse, parfois en prenant de l’altitude, ou en descendant.

Le Lézard ne savait qui l’avait abattu. Il n’était pas un soldat, du moins, pas un soldat d’une des deux armées. Sa machine, qui finissait de se faire consumer par les flammes sur sa dune, était bien armée. Mais ces armes, les humains ne les connaissaient pas. Et jamais il n’aurait pris le risque de tirer sur un avion humain. Pour sûr, ses armes étaient bien plus létales que celles des humains, mais le Lézard était aussi, pensait-il, meilleur pilote. Sa machine, en tout cas, était bien plus moderne que ces deux biplaces qui se chamaillaient dans les cieux. Et pourtant, quelque chose l’avait abattu…

Jaskiers

Le lézard et les oiseaux de feux – Partie 1

Image

Il se relevait, le sable s’écoulait de ses épaules comme les eaux d’une cascade de rivière. Le flot s’arrêta immédiatement une fois qu’il fut redressé.

Il ouvrit ses énormes yeux noirs, les pupilles comme des îlots sur une mer de flammes. Le soleil se reflétait à travers eux, lui donnant un semblant d’iris, de la même couleur que le sable.

Sa peau écaillée offrait toutes les couleurs de l’arc-en- ciel. Il ne bougeait pas, restant fermement planté sur ses deux jambes. Il cligna des yeux, le soleil lui arracha quelques larmes.

Le sable du désert lui envoya quelques grains dans le visage, qu’il balaya d’un coup vif avec ses mains palmées.

Il regarda un monceau de nuages blancs se déplacer juste au-dessus de lui. Cette vision lui rappela ses Dieux.

Le reptilien abaissa sa tête, plaqua ses mains sur son ventre et récita :

« C’est dans ces royaumes lointains, au-dessus de toutes connaissances et existences physiques, qu’un jour, je revivrais. Grâce à Vous. Merci pour ce soleil, pour cette chaleur, pour ce sable. Grâce à Vous. Je n’ai pas souffert, toute souffrance que j’endure est le fruit de mon ego. Je dois travailler sur moi-même et me remettre en question. Grâce à Vous. Vous excuserez les vies que j’ai enlevées. Je suis un meurtrier. Combien de fois devrais-je vous demander l’absolution ? Je ne me bats pas pour vous. Vous êtes la paix. Moi-même, et mes semblables nous entretuons. Nous avons perdu la voie que vous nous avez montrée. Ayez pitié de mes ennemis, de mes amis. Nous savons que ce que nous faisons est contraire à vos Lois. La vie, ici bas, est difficile. Chaque vie que nous détruisons est un drame. Je l’admet, j’ai douté de Vous. Douté de votre existence. Quand j’ai vu ce qu’on pouvait se faire, les malheurs que nous imposons à nos semblables, je vous ai demandé d’agir. Grâce à Vous. J’ai longtemps cru que Vous nous aviez abandonnés, pire, que Vous n’existiez peut-être pas. C’est ici, seul et démuni, que je reprends foi en Vous. Vous n’avez rien fait car Vous nous avez laissé le libre arbitre. Toute cette misère, c’est nous qui l’avons engendrée. Personne ne nous a poussé à la violence, c’est nous qui avons choisi… »

À suivre

Jaskiers

Le non-retour

Image

Aux vétérans

Histoire inspirée par l’article de Shawn Hubler, parut dans le New-York Times, intitulé « Berkeley stiffens homeless rules as camps test empathy’s limits ».

C’est le bruit qui le ramène dans la chaleur afghane, comme aujourd’hui, ce bourdonnement. Madeleine de Proust auditive, le même bruit grossier de moteur qui ressemble à celui d’un char de combat Abrams, c’est ce bruit qui le cueille juste au réveil.

Au début, il crut que ce son venait de son rêve, rêve qu’il a d’ailleurs oublié immédiatement après son réveil en sursaut, quand il a compris que ce son était réel, et non l’œuvre de Morphée, ni celui de son inconscient hanté.

Ce bruit, au réveil, avec ce bourdonnement, c’était un aller direct, destination les montagnes afghanes, fusil d’assaut en mains, paquetage sur le dos, ce soleil qui tape comme un forcené, qui brouille la vision. Et ce sable. Partout, tout le temps, dans les yeux, dans les interstices des fusils, du matériel, qui collait aux vêtements pleins de sueurs. C’était un démon qui se déchaînait au contact des machines, des chenilles des tanks jusqu’aux hélices des hélicoptères de combat Apache.

Et cette chaleur, encore et toujours. Elle brûlait presque les poumons, chaque effort, chaque pas, elle pesait sur vous, faisait sentir sa présence, imposait sa loi. La sueur brûlait les yeux, les pieds, bien ficelés dans leur Rangers criaient clémence.

La soif. La soif, elle arrive plus vite que la faim. Ceci, il ne l’a pas appris à l’Armée, même pas en intervention, c’est depuis qu’ils vivaient à la rue qu’il avait fait ce cruel apprentissage. Dans les montagnes d’Afghanistan, il portait toujours deux gourdes. Une à sa ceinture, l’autre dans son sac. Par il ne savait par quel miracle, l’eau était toujours fraîche. L’armée avait sûrement dû investir des millions pour trouver le récipient idéal pour que le soldat ait toujours son eau fraîche sur le champ de bataille.

Quand le soldat se retrouve à la rue, dans son propre pays, par contre, les millions, ou plutôt les milliards, ont disparu. Il avait réalisé à son retour que l’armée investissait dans ces soldats actifs, ceux qui ne l’étaient plus devaient se débrouiller. Heureusement, l’armée, l’école de la violence, lui avait appris à survivre en pleine nature. Cela ne lui fut pas vraiment utile jusqu’ici, car c’était en ville que le jeune vétéran pouvait espérer un minimum d’aide et de soutiens. Savoir se battre au corps à corps était utile, mais le simple fait de montrer sa plaque d’identification militaire et ses tatouages suffisaient à avertir les agresseurs, qui bien que sans Kalashnikov, mais parfois avec un calibre, car c’est l’Amérique, qu’ils pouvaient dicter leurs lois dans la rue, mais pas à lui. Il comprit vite que les compatriotes pour lesquels il pensait s’être battu avaient peur de lui. Ils avaient peur de ce dont il pourrait être capable. Il apprit vite à ne plus parler de son service aux civiles, car à la question récurrente « Combien de barbus tu as buté là-bas ? », il serrait les poings, et sa mâchoire refusait de s’ouvrir pour répondre.

Et l’odeur, celle lourde, opiacée et légèrement violente des champs de pavots revenait quand il mendiait au marché de la ville. Mais a rester trop rivé sur ces odeurs, il pouvait commencer à sentir, et même, à goûter à l’odeur métallique du sang. Quand son odorat se rappelait ainsi à ses mauvais souvenirs, il se levait, prenait son béret contenant, dans les bons jours, un ou deux billets, le carton sur lequel lui et sa chienne Mowgly s’installaient pour mendier, et il partait pour la rivière. La balade jusqu’à la rivière était une balade longue, éprouvante, physique, elle lui rappelait ses longues marches en boot camp ou en territoire afghan. Sauf que les moustiques remplaçaient le bruit des balles dépassant la vitesse du son qui le frôlait. En Afghanistan, il n’y avait pas de telle rivière comme celle de son village natal. L’odeur de la guerre s’évanouissait pour être remplacée par celle des roseaux, des plantes bordant la rivière, et parfois, de l’odeur des poissons qu’un pêcheur venait d’attraper.

L’odeur d’essence lui monta au nez. Le bulldozer était en train de démanteler le camp de sans domicile fixe dans lequel il vivait.

Sa chienne devenait nerveuse. Elle n’avait pas fait l’expérience de la guerre, mais elle semblait ressentir l’angoisse de son maître. Il posa sa main sur sa tête en lui promettant que tout irait bien, cela n’empêcha pas de faire trembler le canidé.

La veille, des élus de la ville étaient venus les voir, pour les avertir que le camp allait être démonté. Ils furent tous surpris, mais pas désappointés, les élus, bien qu’étant Démocrates, s’étaient mis d’accord sur le démantèlement du camp de SDF de la ville. Citant le risque sanitaire, il y avait, semblait-il, des rats, et le risque sécuritaire, ce dernier gagnait toujours plus de terrain au niveau politique.

Mais ils n’étaient pas venus les mains vides, les élus avaient prévu un plan de secours pour ces sans domicile, un hôtel bon marché avait été réquisitionné pour eux. Cet hôtel les garderait le temps nécessaire pour que chacun puisse faire les démarches nécessaires pour trouver un toit. Cependant, ils n’avaient pas le droit d’amener leurs animaux, ni aucun effet personnel. Il y avait des horaires à respecter, interdiction d’amener de l’alcool, des cigarettes et encore moins de la drogue.

Plus de la moitié des sans domicile fixe ont refusé. Le jeune vétéran en faisait partie.

Il savait que le bulldozer viendrait, ce matin-là. Personne n’a pensé à résister. Ils s’installeraient autre part, comme ils l’avaient toujours fait. C’est peut-être ça, l’Amérique ; détruire pour reconstruire. C’est pour ça que le jeune homme avait sacrifié les meilleures années de sa vie, de sa jeunesse.

Démocrate, républicain, à chaque élection, le Gerrymandering. Le vétéran réalisait que la démocratie pour laquelle il s’était battu, n’était, dans son pays, qu’une illusion.

Il n’avait pas grand-chose, quelques vêtements, sa chienne, la vie devant lui, et, surtout, la liberté.

Jaskiers

Un nouveau basculement [6-11-2024]

Image

Normandie – 6/11/2024

C’est donc ce que nous sommes, ce que nous avons décidé pour le futur, un criminel, reconnu, condamné par la justice, est (re)devenu le chef du monde libre.

Moi qui pensais me réveiller devant une nouvelle page d’histoire pleines d’espoirs, d’une femme présidente des Etats-Unis, la première, mais encore une fois – l’Histoire se répète, j’ai coutume de le dire ici, je n’ai rien inventé mais ce n’est on ne peut plus vrai – je me lève pour voir que l’humanité en a décidé autrement.

Pas une femme hautement qualifiée, charismatique, capable, non, toujours pas. L’Amérique, qui me fascine, en a décidé autrement, elle déçoit, cette Amérique, encore. Je ne comprends pas comment l’on ait pu « hésiter » entre ces deux candidats. Pourquoi les Américains acceptent-ils, et veulent, un personnage des plus abjects à sa tête ? Faut-il laisser l’Amérique de côté ? En tant qu’Européen, je pense qu’il faut que l’Europe soit plus unie que jamais, donc forte. Qu’elle soit la puissance mondiale qu’elle est supposée être. Et laissez les Américains dans leur coin le temps que leur crise s’arrête.

C’est que j’ai l’impression que nous sommes entrés dans une autre dimension depuis quelques années. La fiction a maintes fois dépassé la réalité.

Jon Stewart a délivré un discours d’espoir, voyant la défaite de Kamala Harris devenir inévitable. Devant son discours émouvant, j’ai compris, qu’une fois encore il va falloir continuer à se battre. Pour que les femmes soient libres de faire ce qu’elles veulent de leurs corps, pour que nous réduisions notre impact dévastateur sur l’environnement, pour que nous ne cédions pas à la haine, ni à la peur. Il va falloir être courageux, et solide, face au racisme, à la xénophobie, l’homophobie, transphobie et j’en passe.

Nous arrivons bel et bien devant un carrefour, chacun va devoir choisir son chemin, son camp. Même moi, le nihiliste en herbe. Je suis moi-même à ma propre croisée des chemins. Comme mes héros littéraires, je compte bien mettre la plume là où ça fait mal.

L’éternel pessimiste que je suis ne va pas m’empêcher de me battre pour ce en quoi je crois. C’est dans les crises que je préfère sortir de ma coquille, pas quand tout va bien. J’aime la difficulté, car elle pousse à nous dépasser, à se confronter à soi-même autant qu’aux autres.

Je pense souvent à l’enfant que je n’aurai sûrement jamais, et quel monde je lui laisserais si je venais à partir. Je veux pouvoir me regarder dans la glace, et me dire que je n’ai pas laissé la bigoterie et la haine nous envahir.

Nous ne contrôlons pratiquement rien, nous voyons le mur, nous voyons que l’impact est imminent, mais, il y a une lutte, entre ceux qui pensent que ce mur nous détruira, et ceux qui pensent que ce mur n’est qu’une illusion. Mais quand les grands penseurs, les grands scientifiques de notre epoque, et même ceux d’avant, nous disent que le mur est réel, certains préfèrent écouter des illuminés, qui, sans preuve, aucune, utilisant la haine et la peur de l’autre, ont réussi à persuader monsieur et madame tout-le-monde que ce mur, ce n’est qu’une illusion.

Les freins ont été desserrés, nous fonçons à pleine vitesse dans ce mur. C’est là, qu’il va falloir trouver les moyens, des systèmes, pour ralentir, au minimum.

C’est une époque, comme tant d’autres , où il va falloir choisir son camp. Il n’y a plus de place pour attendre et observer, car c’est nous, le monde entier, qui sommes lancés à pleine vitesse contre ce mur. Et, pour moi, ce mur est on ne peut plus réel.

Les ceintures de sécurité ne seront d’aucune aide.

Jaskiers

Des Ombres, des Hommes – Dernière Partie

Image

Nous regardions avec un incroyable intérêt les premiers survivants de l’attaque nucléaire, sortir de ce Métro. Les vivants, les vrais, sortaient des entrailles de la Terre après l’Apocalypse.

Nous pouvions voir, et ressentir leurs émotions. Les masques à gaz cachaient leurs visages. D’abord, pour eux, ce fut l’effroi, puis une once d’espoir, celui que la ville n’était pas totalement dévastée. Qu’il y aurait d’autres survivants, des proches, les attendant quelque part. Mais ils ne virent que ruines.

Leur ville n’existait plus que dans leurs souvenirs. Rien n’avait résisté, rien n’était debout, rien ne vivait. Pas même d’oiseaux.

Le calme, qui était inexistant dans cette ville avant la bombe, imposait maintenant sa loi implacable. Seul le vent radioactif faisait sentir sa présence.

Évidement, ils ne nous virent pas. Nous le comprîmes rapidement. Nous étions en face d’eux, à une vingtaine de mètres de la bouche de métro, dans les ruines d’un bâtiment dans lequel nous avions élu domicile, sans vraiment de raison, à l’instinct. Peut-être savions-nous, inconsciemment, que des humains n’étaient pas loin. Après tout, c’étaient eux, nos créateurs. Quelque chose nous liait.

Ils tournaient la tête, leur langage corporel montrait des signes de désespoir. Certains, regardaient droit en face d’eux après avoir balayé le décor apocalyptique de leurs regards. Puis ils semblaient nous observer. D’autres baissaient la tête, comme vaincu. C’est grâce à ces premiers que nous eûmes la confirmation qu’ils ne nous voyaient pas. Si cela avait été le cas, ils nous auraient attaqués. L’inconnu que nous représentions, l’invraisemblable, les monstres auxquels nous ressemblions n’aurait pu que déclencher la méfiance, l’hostilité, la peur, envers nous. Il était impossible que les humains nous comprennent juste en nous voyant.

Cette scène silencieuse dura cinq minutes, puis, un orage radioactif éclata. Comme toujours, ces orages arrivaient rapidement. Les nuages gris et noirs se rassemblaient en quelques secondes, faisant grimper les radiations en flèches, faisant tomber une sorte de pluie acide. Les éclairs éclatèrent au-dessus des humains.

Ils furent pétrifiés de peur, mais aussi, surpris, car ce phénomène météorologique, ils n’y étaient plus habitués.

Nous entendîmes leurs compteurs Geiger s’emballer. Les plus craintifs commençaient déjà à rebrousser chemin, se tournant en direction de l’entrée du Métro. C’était trop pour ceux-là. Leur ville n’était plus. Et pire, elle était hostile.

Les ténèbres descendirent, les éclairs éclatèrent aux alentours. Lumières fugaces dans les ténèbres ; Les Ombres surgirent.

Les Hommes aperçurent l’Ombre de l’enfant pleurant. Ils se regardaient les uns les autres, pour pouvoir confirmer qu’ils voyaient bien tous la même chose. Même ceux qui avaient décidé de rebrousser chemin firent demi-tour. C’était, pensaient-ils, de la vie, ça semblait être comme de la vie.

Ils distinguaient bien une sorte de personne, apparaissant à chaque fois qu’un éclair claquait au-dessus d’eux. Ils avançaient, prudemment, les débris restaient un danger, chaque pas pouvait être fatal, mais ils ressentaient une sorte de joie ; quelque chose de vivant, souffrant, certes, mais vivant, semblait avoir survécu.

Plus ils s’approchèrent, moins ils arrivaient à comprendre ce qu’ils voyaient. Les pleurs de l’enfant Ombre était vraiment la seule chose qui les attirait, car ils étaient tellement poignants. Certains, en leur for intérieur, pensaient porter secours à un enfant ayant survécu à la bombe atomique. Chose impossible évidemment, cela faisait des mois que l’Apocalypse nucléaire avait éclaté.

Mais plus ils avançaient vers la silhouette, plus ils réalisaient que le survivant n’en était peut-être pas un.

Les rescapés du Métro s’étaient tous arrêtés quand ils découvrirent à quoi ils faisaient face.

Même avec leurs masques à gaz couvrant leur visage, nous pouvions ressentir leur terreur. Cependant, ils ne s’arrêtaient pas, et avançaient vers l’Ombre, légèrement replié sur eux-mêmes car c’était un enfant et, d’instinct, ils ne voulaient pas risquer de l’effrayer.

Un s’approcha très près, trop près même. L’enfant releva son visage d’un coup, s’arrêtant de pleurer. Le rescapé tendit sa main vers l’Ombre. Ce dernier tendit la sienne aussi. Quand leurs mains se joignirent, l’homme poussa un cri effroyable et s’effondra.

Les autres rescapés restèrent là, pétrifiés. L’Ombre poussa un cri et disparu. L’orage continuait. Nous comprîmes que les Ombres étaient mortelles, du moins, pour les Hommes, car nous n’avions jamais cherché le contact physique, peut-être grâce à notre instinct, qui est de communiquer télépathiquement plutôt que de chercher le contact physique.

Les rescapés se précipitaient sur leur camarade allongé, inanimé. Nous entendîmes des cris, de colère, de tristesse, nous ne savions pas trop. Mais au vu du langage corporel des survivants du Métro, leur camarade n’était plus de ce monde.

Nous les vîmes, comme quand ils étaient sortis pour la première fois à l’air libre radioactif, leurs têtes se baisser sous l’impitoyable loi qu’imposait ce nouveau monde envers eux.

C’est à ce moment que nous nous concertâmes entre nous. D’un commun accord, nous décidâmes de rentrer en contact télépathique avec eux. Seulement, il s’avérait dangereux de nous mettre en contact avec tout le groupe. Quelles auraient pu être leurs réactions ? Ils venaient de découvrir leur ville détruite, la présence des Ombres et ils venaient de perdre l’un des leurs.
Nous décidâmes de choisir le rescapé le plus réceptif à la télépathie, chose que nous pouvions découvrir en les observant attentivement.

Notre choix se fit sur l’un des plus jeunes, il ne devait pas avoir plus de 25 ans, et nous ressentîmes une propension à la communication télépathique élevée chez lui.

Je me portais volontaire pour le contacter seul, en premier. Mes semblables me donneraient l’énergie nécessaire pour garder un contact assez long et puissant pour pouvoir lui expliquer qui nous étions, et que nous ne leur voulions aucun mal. Nous étions là pour les aider. Quelque chose nous poussait à leur tendre la main, à les accompagner, dans ce nouveau monde qui était, semble-t-il, créé pour nous.

Nous ne perdîmes que peu de temps et nous mirent directement en contact avec le jeune homme. Ce dernier se retrouva projeté dans notre dimension télépathique, nous avions, d’instinct, choisi une forêt comme environnement. Il fallait faire comprendre à l’humain qu’il était dans une autre dimension, et que nous n’étions pas hostiles.

Je me tins donc devant lui, au milieu d’une luxuriante forêt où les rayons du soleil passaient tel un fin voile à travers les branches et les feuilles.

L’humain regarda son corps en premier, observait ses mains gantés. Puis, il leva la tête pour découvrir l’environnement dans lequel nous l’avions amené.

Je le laissais quelques secondes pour qu’il puisse emmagasiner ce nouveau phénomène, encore un, pour lui.

Je m’approchais doucement, faisant bien attention de faire entendre ma présence tout en évitant tout comportement et geste brusque.

Il leva sa tête vers moi, je n’étais arrivé qu’à une poignée de mètres de lui. Je pouvais voir ses yeux bleus me fixer, grands ouverts à travers le masque à gaz.

« – S’il te plaît, n’ait crainte. Laisse-moi t’expliquer ce que je suis. »

Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Après tous ces chocs en si peu de temps, j’en rajoutais un autre. La panique s’emparait de lui. Il pensait que j’étais une sorte de monstre, ce qu’à l’extérieur, nous étions à la vue des humains. Il ne savait ni comment, ni pourquoi, il était là, projeté dans une forêt luxuriante en face d’une créature. Partir, s’évader, se réveiller de ce cauchemar, j’entendais sa détresse. J’essayais donc d’avancer doucement, les mains en avant, paumes vers le haut, signe reptilien d’une non-hostilité.

« – Nous sommes-la pour vous aider. Je comprends votre confusion, à toi, tes camarades. Nous ne sommes pas vos ennemis. Au contraire, nous sommes vos alliés, depuis le cataclysme, nous vous attendions. Nous pouvions sentir que vous n’étiez pas loin. Nous nous rencontrons, enfin. »

Je sentis que, bien qu’il ait entendu mes mots, qu’il les ait compris, la crainte prenait le dessus. Il chercha son revolver, le pointa sur moi, et tira sans hésiter. Mais nous étions dans une autre dimension, la balle ne me toucha pas, elle passa à travers moi. Nous étions dans le domaine télépathique que nous avions construit en une poignée de secondes pour communiquer avec l’humain.

Quand il vit que son coup de feu n’avait eu aucun effet, je sentis son désespoir, sa résignation, il tomba à genoux et commença à pleurer. Il était arrivé à un point où son esprit et son corps, ne pouvant plus encaisser de nouvelles émotions fortes, se repliaient sur eux-mêmes, dans un dernier élan de préservation.

« – Je vais te laisser. Je ne suis pas le seul de mon espèce, nous ne vous voulons aucun mal. Nous voulons vous aider. Nous avons compris que vous avez pris refuge dans le Métro. Nous n’y entrerons pas, notre place est ici, à l’extérieur, dans cet environnement devenu hostile pour vous. Nous vous aiderons du mieux possible, si vous le désirez, dans vos escapades extérieures. Va, dit à tes amis ce que tu viens de vivre. S’ils ne te croient pas, reviens, ici-même, en pensé, car nous sommes dans une autre dimension, celle de la télépathie, et nous t’aiderons à montrer à tes semblables que nous existons vraiment. »

Je pensais que ces mots l’aideraient à se ressaisir, mais il restait toujours là, à genoux, tête baissée.

« Ce que vous avez, là, dehors, ce n’est pas un humain, mais une Ombre. Nous nous sommes habitués à leurs présences. Aucun de nous n’a osé être en contact direct avec eux. Nous pensons que ce sont les victimes de l’accident nucléaire, et qu’elles ne comprennent pas qu’elles sont mortes. Nous ressentons leur détresse mais aussi, la solitude terrible qu’ils éprouvent. Votre compagnon est mort à cause du contact direct qu’il a eu avec l’Ombre. L’Ombre ne le fait pas exprès, mais il prend la vie pour ne pas être seul dans cet immense tombeau qu’est devenue cette ville, c’est ce que nous venons de découvrir. Je vais maintenant te laisser retourner à tes semblables. Je sens que tu vas pouvoir, quand tu sortiras du Métro, ressentir des Ombres, leurs présences, mais aussi, tu risques de faire des expériences étranges, comme rentrer dans une pièce, ou un bâtiment délabré, et avoir la vision de ce qu’il s’y passait avant la bombe nucléaire. Tu fais partie de ces humains à l’esprit ouvert et réceptif. C’est une chose que tu vas devoir apprendre à gérer. Mais, je crois que l’être humain s’habitue à tout, la preuve, tu es là. Maintenant, je te laisse, n’oublie pas, nous sommes là pour aider. »

J’attendis quelques secondes, pour voir s’il allait me répondre. Il leva juste sa tête dans ma direction, me fixa de son regard bleu intense, se releva et me tourna le dos. Je mis fin à notre entrevue télépathique.

De retour dans notre dimension, les compagnons du rescapé contacté s’étaient approchés en cercle autour de lui. Ils le virent se mettre à genoux, regardant en face de lui. Nous regardant, nous. Maintenant, le futur dépendait de ce qu’il allait dire et faire. Une autre forme de vie intelligente existait, nous n’étions plus seuls. Et cela apportait autant de risque que d’espoir.

Jaskiers

Des Ombres, des Hommes – Partie 5

Image

On ne pouvait les voir que dans la semi-obscurité. Il suffisait d’une simple lampe torche – comme nous pûmes le découvrir plus tard – d’une source de lumière se promenant dans les décombres d’un bâtiment, d’un cratère, pendant la nuit ou quand le temps était couvert par les nuages atomiques, pour voir ces Ombres prendre vie.

Les Ombres, c’était leur nom, tout simplement. Avec une infime source de lumière, vous pouviez voir ces Ombres vivre. Vivre, n’est peut-être pas le bon mot. Vous pouviez entendre leurs cris de détresses, leurs pleurs, surtout les enfants, et les femmes. Les hommes, eux, semblaient perdus. Nous avons découvert, avec mes semblables, que nous étions étroitement liés à eux.

Nous pûmes les observer quelques jours après l’apocalypse nucléaire.

Nous fûmes surpris. Nous pensions, au tout début, qu’ils étaient vivants, des sortes de rescapés, voir une nouvelle forme de vie, comme la nôtre.

Quand nous vîmes nos premières Ombres, une tempête radioactive venait tout juste de déverser son flot de pluie acide, les nuages noirs étaient, comme depuis le cataclysme, bas dans le ciel, et les éclairs virevoltaient, se fracassant sur le sol. L’air était électrique, et lourd.

Grâce à la lumière des coups de tonnerre, nous vîmes ces silhouettes sombres, légèrement opaques.

La toute première silhouette nous terrifia. C’était un enfant, pas plus de dix ans. Debout, au milieu des débris, il appelait ses parents, regardant dans tous les sens, comme un animal traqué. Nous pouvions voir sa tête – pas son visage, aucun trait n’était perceptible – bouger dans tous les sens, observant. Nous entendions ses pleurs, ses cris. Puis, il s’arrêta soudain, et il se dirigea vers nous. Après quelques éclairs, grâce auxquels nous pouvions observer qu’il courait en notre direction, il disparut. Il n’était qu’à quelques mètres de nous.

« – Papa, c’est toi ? Vous avez vu mon papa ? Ma mère devait venir me chercher aujourd’hui, mais elle a dû être retenue au travail. Dans ces cas-là, c’est mon père qui vient me chercher mais il n’est pas là. Je ne sais pas où je suis, ce n’est pas l’école. Aidez-moi ! »

Ces paroles nous terrifiaient. Après tout, c’était notre premier contact avec une entité. Nous n’avions toujours rien vu de vivant, et cette petite Ombre, c’était la vie, l’humanité, qui pour la première fois, nous contactait du tréfonds de l’apocalypse.

Nous n’avions soudain plus aucun visuel sur l’Ombre. Nous décidâmes, d’instinct, de répondre à ses paroles grâce à nos capacités télépathiques, mais il était impossible d’emmener cette Ombre dans notre dimension. Il était déjà impossible de la voir parfaitement, certes, mais même en nous concentrant pour essayer de capter l’esprit de l’Ombre et l’amener dans notre univers, il nous semblait que cette forme de vie était impossible à joindre.

Et ce fut là, à ce moment précis, que l’Ombre nous contacta, de lui-même, par son propre moyen de communication, la télépathie, aussi.

« – Qui êtes-vous ? Pourquoi est-ce que vous ressemblez à d’énormes chimpanzés ? Qu’est-ce qui se passe avec le monde ? Est-ce de votre faute ? »

Nous essayâmes de répondre, nous pensions qu’il entendait notre réponse collective : « Laisse-nous le temps de t’expliquer. » Mais c’était comme marcher en direction d’une tempête, tous les efforts que nous faisions pour communiquer avec lui s’évanouissait, notre télépathie ne pouvait l’atteindre.

Mais, après tout, il nous voyait. Moi, qui avait fait face aux rescapés maudits de l’explosion atomique, je ne fus pas plus surpris que ça. Je savais que nous étions visibles des autres entités. Mais compagnons, eux, en doutaient. Comme moi, ils étaient nés dans l’explosion atomique, mais ils n’eurent pas l’opportunité de rencontrer des humains comme j’avais pu le faire. Je ne sais pour quelle raison. Peut-être suis-je le premier de mon espèce à avoir pris vie.

L’enfant Ombre disparu. Les éclairs s’étaient tus, les nuages se dissipaient lentement, faisant de la place à la lumière du soleil.

Plus d’Ombre, plus de pleurs, plus d’appels à l’aide.

Ce fut notre première rencontre avec les Ombres.

Les suivantes furent tout aussi intenses, même plus.

Un jour, nous vagabondions, sans but, dans les ruines des bâtiments. Espérant trouver un sens à notre existence. Pas besoin de manger, de boire, ni de dormir. Tout ce que nous avions, c’était nous. L’obsession, c’était de trouver des humains. Comme j’étais le seul à en avoir vu, je me chargeais d’arpenter aussi longtemps que je le pouvais, les restes dévastés de la ville.

Je ne trouvais rien. Puis, un soir, l’obscurité se posa, la nuit allait tomber. La pleine lune éclairait les décombres, et c’est là que nous vîmes, dans les gravats de buildings, des bras sortirent des murs, des fenêtres, des débris et puis des cris, encore.

Leurs mains essayaient désespérément de s’accrocher à quelque chose. Leurs cris, presque à l’unisson, raisonnaient dans toute la ville. Le son réverbérait dans les ruines faisant office de chambre d’échos.

Mais ce n’était que des bras et des mains, et rien d’autre. Pas de corps, pas de tête, pas de tronc ni de jambe. C’est comme s’ils cherchaient à s’agripper à quelque chose, à qui, à quoi ?

Nous essayâmes de répondre à cette détresse en utilisant la télépathie. Tous ensemble, comme la première fois où nous avions vu une Ombre, nous mîmes cette capacité, en commun, pour avoir plus de force, pour pouvoir communiquer, du moins, essayer, sans trop nous fatiguer.

Directement, nous fûmes télépathiquement reliés à eux, comme avec le premier Ombre. Nous pouvions déceler des paroles, des mots en fait, à travers les cris de désespoir.

« Pourquoi ? Mort ? Vivant ? Peur. Incompréhension. Confusion. Solitude. Angoisse. Proche. Perdu. Seul. Seul. Seul. » Ce dernier mot revenait sans cesse. Nous comprîmes.

Ils étaient des victimes de la bombe, morts dans leurs appartements, et qui, maintenant, cherchaient un sens à leur situation, une explication à leur existence, à cette agonie. Peut-être pensaient-ils être en enfer, ils étaient malheureusement encore là, des Ombres, ne vivant que quand l’obscurité et la lumière se rencontraient.

Et comme avec le premier Ombre, nous ne pûmes nous faire entendre à eux. Nous recevions leurs messages de détresses, ils ne recevaient pas nos messages d’apaisements.

C’est en voyant sortir ces humains de la bouche de Métro qu’instinctivement, je me mis à m’inquiéter pour eux. Non pas seulement à cause de l’environnement hostile qu’avait laissé l’explosion nucléaire, mais aussi à cause des Ombres.

La nuit tombait, les humains allumèrent leur lampe. Et déjà, des Ombres émirent leurs plaintes. Et à mon grand étonnement, j’allais découvrir que les humains pouvaient les voir, et les entendre, eux aussi.

Peut-être pouvions-nous communiquer avec eux, télépathiquement. Peut-être qu’ils n’auraient pas peur de nous. Peut-être qu’un contact était possible, et donc, un futur.

À suivre

Jaskiers

Des Ombres, des Hommes – Partie 4

Image

Et je vis ces centaines de rescapés s’écrouler les uns après les autres. J’entendais leurs dernières pensées, mais ce n’était que des bruits insensés. Les mots ne suffisaient plus, leurs cerveaux étaient trop endommagés pour les utiliser. Ils étaient comme revenus à l’âge de pierre, où la parole n’était que son.

J’ai essayé de les protéger, en transportant leur psyché dans mon domaine de lumière télépathique, mais il était impossible de les garder plus de quelques secondes, même individuellement. Je venais juste de découvrir cette capacité, je découvrais mes limites. Et malheureusement, je ne pus que regarder ces pauvres âmes agoniser devant moi.

Ils s’écroulèrent, leur souffrance était enfin terminée. Je pensais qu’ils seraient libérés de cette agonie, qu’ils partaient pour un monde meilleur. Je me trompais.

Toute la ville n’était que ruines. Les seules présences, c’étaient celles des miens. Nous étions ces sortes de créatures, nées de l’explosion atomique. Nous communiquons par télépathie, entre nous. Les radiations extrêmes et le climat, devenu hostile, ne nous affectaient pas. Il est vrai que nous n’étions pas vraiment présents dans cette réalité, nous préférions nos mondes télépathiques.

Il se passa des mois avant de voir une poignée d’humains sortir du Métro. C’est à ce moment-là que nous avons compris qu’il y avait bel et bien eu des survivants. Le Métro avait été l’endroit le moins touché par la bombe atomique. Et ceux qui s’y trouvaient lors du cataclysme étaient déjà en relative sécurité.

Avec mes semblables, nous décidâmes de nous mettre en contact avec eux. Il fallait qu’ils sachent qu’ils n’étaient pas seuls. Nous étions là, depuis des mois, à exister entre nous, sans voir âme qui vive.

Certains d’entre nous disaient ressentir des présences, quelque part dans les environs. Mais nous avions fouillé les débris des buildings, tendu l’oreille, rien. Nous avions bien vu ces entrées de Métro, mais il semblait impossible d’y pénétrer. Nous gardâmes en tête que certains d’entre nous ressentaient la présence d’êtres vivants. Certains en concluaient que ces ressentis étaient dus à la présence d’animaux, d’insectes, ayant survécu à l’explosion et aux retombées nucléaires.

Mais, je ne suis pas sûr de pouvoir décrire précisément ce que je ressentis quand je vis ce groupe d’Hommes, équipés de masques à gaz, et de fusils, sortir de l’entrée du Métro, en se faufilant entre les débris. Nous ne savons pas exactement comment ils ont réussi cet exploit. De l’extérieur, il semblait tout bonnement impossible de se frayer un chemin entre les décombres. Mais ils réussirent.

C’est à cet instant que nous découvrîmes qu’un être humain ne pouvait pas nous voir. Nous nous étions presque précipités sur eux, s’ils nous avaient vus, ils n’auraient pas hésité à braquer leurs fusils sur ces sortes de monstres que nous étions. Mais nous découvrîmes qu’ils ne nous voyaient point. Peut-être avaient-ils besoin de réaliser, de prendre en compte qu’ils avaient réussi à sortir, et que leur ville n’était plus que ruine. Il était difficile d’observer leur visage derrière leurs masques à gaz. Nous ne pouvions distinguer que leurs yeux, difficilement.

L’incrédulité, la peur, l’angoisse, la terreur, la tristesse. C’est tout ce que nous pouvions décrypter de leur regard.

Nous nous concertâmes entre nous, comprenant qu’ils ne nous voyaient pas, certains pensaient qu’il fallait se signaler télépathiquement à eux immédiatement, de peur qu’ils retournent dans le Métro sans être au courant de notre présence. D’autres, au contraire, étaient inquiets et ne voulaient pas les effrayer. Qu’ils soient dehors devait déjà être un choc émotionnel conséquent, la télépathie n’aurait été que de trop.

Ils ne nous voyaient pas, ne nous connaissaient pas. Il va de soi que l’inconnu effraie, surtout dans un monde atomisé. Nous décidâmes de ne pas nous montrer. Cependant, ils allaient faire connaissance avec un nouveau danger, presque une nouvelle dimension. Car les morts étaient restés sur Terre. Et, eux aussi, avaient peur.

À suivre

Jaskiers

Des Ombres, des Hommes – Partie 3

Image

Je voulais leur venir en aide, à ces martyrs, dont la peau se détachait de leur corps, détruit par l’énergie atomique.

Ils étaient nus, tous, car la chaleur insoutenable, après l’explosion, faisait brûler les vêtements sur leur peau. Et beaucoup avaient leur épiderme fondu dans le textile. Je n’avais donc pas totalement tort, quand, au premier abord, je pensais que ce qui pendait de leurs bras étaient leurs vêtements.

Ils n’avaient plus de cheveux, je pouvais voir leur mâchoire, à vif, leur crâne dénudé de peaux. Leurs yeux avaient fondu. Ils avançaient tels des morts-vivants, car c’est ce qu’ils étaient. Ils criaient, plus par peur, car je pense que leurs cerveaux n’étaient pas en état d’envoyer ses signaux de douleurs, ils étaient sûrement dans le même état que leurs hôtes, à la fin de leur vie.

Les survivants marchaient tous dans la direction opposée à l’épicentre, doucement. Leur instinct les guidait, sans voir, ils savaient qu’ils devaient s’éloigner de l’origine de la mort.

Quant à moi, j’essayais d’avancer vers eux. Je ne souffrais de rien. J’étais né grâce à l’explosion atomique, eux, ils mourraient à cause d’elle. J’essayais d’avancer, mais je sentais ce corps lourd, massif, qui me pesait. Je n’avais pas de peau, j’étais comme une ombre, une ombre opaque. Mes bras étaient légèrement plus longs que mes jambes, ces dernières étaient déjà assez grandes pour dépasser la taille d’un être humain de taille moyenne.

Les rescapés, condamnés, se dirigeaient vers moi, pendant que moi, je venais vers eux.

J’ai essayé de leur parler, de vive voix, mais comment, quand vous n’êtes qu’une ombre, utiliser une bouche, des cordes vocales, qui n’existent pas.

Je leur parlais, mais dans ma tête. Comme une pensée.

« – Continuez à avancer. » leur dis-je en moi-même.

Mais eux non plus, ne pouvaient pas parler. J’entendais cependant leurs pensées. Ils essayaient de me répondre, mais leurs cous dévastés n’avaient plus de force, ni les organes fonctionnant correctement. J’entendais leur confusion, ils ne comprenaient plus ce qui leur arrivait. C’était un cataclysme, l’impensable était devenu réalité. Tout ce dont à quoi ils pensaient, c’était de marcher, de s’éloigner le plus possible de l’épicentre, devenu le premier cercle de l’Enfer sur Terre.

Je continuais mes efforts pour me diriger vers eux. Mon corps était tellement pesant, que je n’avançais que de quelques mètres avec grandes peines. Les survivants marchaient plus vite que moi.

Devant mon impuissance à les rejoindre – et qu’aurais-je pu faire pour leur venir en aide ? Ils étaient des squelettes vivants, littéralement – je découvrais que non seulement, nous pouvions communiquer par une sorte de télépathie, mais que je pouvais emmener leurs psychés dans un autre monde, dans une autre dimension pendant quelques secondes. Je ne pouvais le faire pour tous les survivants marchant à mon encontre. Trois âmes en détresse, après plusieurs essaies avec plus de rescapés, me semblait être le maximum que je puisse faire. Cela me fatiguait énormément, je ne pouvais plus marcher du tout pendant ces contacts télépathiques.

Je les emmenais dans un environnement empli d’une douce lumière blanche. J’avais fait ça d’instinct, je pouvais ressentir que durant ces voyages télépathique, la lumière, l’environnement que j’avais créé instinctivement les rassuraient.

« -Continuez d’avancer ». C’était la seule chose que je trouvais à leur communiquer. Je sentais que dans une poignée, de minutes, ils s’écrouleraient et mourraient.

À suivre

Jaskiers

Des Ombres, des Hommes – Partie 2

Image

Des débris tombaient des cieux. Au loin, dans le champignon atomique éclatait le tonnerre. Il n’y avait plus de ciel, le jour se confondit avec la nuit. Puis les ténèbres s’abattirent, les rayons du soleil ne pouvais passer à travers les épais nuages noirs provoquées par la bombe.

Je me souviens avoir vu des meubles, des étagères, des armoires, des choses de la vie de tous les jours, valser, voler, être projetées dans le ciel, puis se volatiliser.

Puis, est venu ce qui me hante aujourd’hui. Des survivants de la première déflagrations.

Ils sortaient de nul part, littéralement. Au début, je n’ai vu que des silhouettes, sortant du néant. De loin, ce n’était que des ombres.

Je pensais que certains s’étaient emmitouflés dans leur vêtement, pour se protéger de l’air infernal qui brûlait bronches et poumons. Mais, d’instinct, j’avançais vers eux. Je me souviens maintenant, je ne souffrais pas. J’avançais vers l’épicentre. Et je m’approchais des survivants.

Survivants, ce n’est pas le mot adéquat.

Ce n’était pas leur manteaux et vêtement qui pendaient de leurs corps, mais leur peau.

À suivre

Jaskiers