Peu importe qui était dans cette chambre, il semblait que ce groupe de personnes ne lui voulait pas de mal.
Elle posa sa poignée sur la porte, et l’ouvrit doucement.
Rien. La chambre était plongée dans l’obscurité totale, plus aucunes voix, plus aucun bruit, plus d’odeurs de tabac. L’air était froid.
Ouvrant la porte en grand pour laisser rentrer un peu de lumière, elle vit que la chambre était bel et bien vide, et dans un état lamentable. Le matelas, déchiré, penchait sur l’armature du lit, une table était renversée au milieu de la pièce.
Confuse, elle resta sans bouger, cherchant une explication plausible à ce qu’elle venait de vivre.
« – Dégagez ! Dégagez d’ici ! Comment ?! Vous osez entrer dans la chambre des clients sans avertissements ?! Dégagez ! J’en ai tué pour moins que ça ! »
Alva ne se laissa pas prévenir deux fois par cette bruyante et effrayante voix de femme.
Elle se précipita à son bureau pour récupérer son thermos de café, cadeau d’anniversaire de mariage de sa femme, si elle l’oubliait, elle allait devoir aussi affronter les reproches de sa femme, et sortit comme une furie vers le parking.
Avant d’entrer dans sa voiture, un cri terrible, aigu, lui fit lâcher ses clefs. Elle les ramassa et enfonça la clé dans la serrure de la portière tout en tremblant.
Ce cri, c’était celui d’une femme, d’une femme qui devait avoir vu la mort en face, pensait la jeune femme en démarrant sa voiture.
Elle roulait, le pied sur l’accélérateur, et arriva chez elle en trombe.
Sa femme se leva, le visage encore endormis mais marquant une surprise mélangé de peur, et lui demanda ce qu’il s’était passé.
Alva, lui expliquait entre ses sanglots ce qu’elle venait de vivre, et surtout, le cri terrifiant en partant.
Elles décidèrent d’appeler la police immédiatement. Même si ce n’était que le fruit de son imagination, ce dont Alva n’était pas persuadé. Peut-être qu’une personne était vraiment en détresse, il fallait prévenir les autorités.
Sa femme s’en chargea. La police répondit qu’il irait jeter un coup d’œil dans la nuit et qu’ils rappelleraient pour les tenir informer.
Alva finit par s’endormir dans les bras de sa femme et dormît d’un sommeil agiter, puis la sonnerie du téléphone la réveilla.
La Police était au bout du fil, demandant pourquoi Alva était dans cet hôtel désaffecté et abandonné depuis plus d’une décennie au milieu de la nuit.
Une heure passa, puis deux. Minuit approchait et Alva avait été tranquille. Elle s’ennuyait ferme, elle avait relu plusieurs fois les brochures, son téléphone n’ayant toujours pas de wifi, elle envoyait des messages à sa femme qui lui répondait avec humour qu’elle travaillait dans le Stanley Hôtel des pauvres et qu’elle était en passe de découvrir son Shining. Alva ne rigolait pas, elle commençait même à avoir un peu peur, son service allait encore durée toute la nuit, et elle était déjà fatiguée. Prendre cette place de nuit si vite ne lui avait pas laissé prendre le temps de se préparer, de préparer son corps et son mental. Heureusement, sa femme lui avait préparé un thermos de café corsé pour l’aider à rester éveillé, mais la peur tapit dans le coin de son esprit l’aiderait aussi.
Sa femme étant partie se coucher, elle envoya des messages à des amies qui ne lui répondaient que sporadiquement, rendant en fait son attente encore plus pénible.
Enfin, minuit était arrivé, elle somnolait doucement, buvait de grandes gorgées de café, et regardait son téléphone qui ne vibrait plus. Toujours aucun réseau pour son wifi. Elle se promit qu’une fois son service fini, de télécharger quelques jeux qui l’occuperaient pendant ses veilles.
Au moment même où Alva commençait à se demander si ce qu’elle avait entendu au début de son service n’était pas juste le fruit de son imagination, une grande clameur éclata, provenant des chambres derrière elle.
La jeune femme sursauta, renversa son thermos, qui fit s’échapper quelques millilitres sur le bureau. Elle le releva rapidement, les yeux braqués sur le couloir à sa gauche.
La clameur la frigorifia, il semblait que l’hôtel était rempli de clients, les cris durèrent quelques secondes, mais c’était assez de temps pour qu’Alva puisse discerner qu’il devait y avoir beaucoup plus de deux clients dans l’hôtel, même en comptant le manager.
Peut-être la télé, pensa-t-elle, la coupe du Monde de Rugby se déroule en ce moment… mais des matchs à cette heure ? Serait-ce la télévision du patron ? Les voix semblaient tellement nettes, elle avait même cru avoir entendu des tintements de verres.
Fébrilement, elle se leva de son bureau, se dirigea vers le couloir gauche, ou une chaleur anormale, une chaleur qu’elle n’avait pas encore ressentie depuis qu’elle avait pris son service, l’envahissait. C’était comme approcher d’une pièce remplie de personne faisant la fête, une chaleur humaine.
Puis, ce fut des rires, à gorges déployées, gras. L’odeur de tabac envahissait une nouvelle fois ses narines. Alva s’avança dans le couloir, elle put suivre grâce au bruit d’où venait le vacarme.
Arrivant au niveau de la porte de la chambre incriminée, elle hésita à entrer, elle devait cogner avant d’entrer dans la chambre d’un client, enfin c’est ce que sa raison lui disait, elle n’avait jamais travaillé dans l’hôtellerie. La jeune femme, sur la pointe des pieds, colla son oreille sur la porte en bois nacrée qui semblait pouvoir s’écrouler au moindre mouvement brusque.
Les rires continuaient. Elle discernait entre ces émanations de joie, des échanges inaudibles.
J’entends des voix des femmes… plusieurs. Les hommes semblent juste rigoler.
« – Mais entrez donc mademoiselle ! »
Alva s’écarta précipitamment de la porte, reculant doucement, comment savaient-ils qu’elle était derrière la porte ?
« – Ne soyez pas timide Mademoiselle ! Venez boire un peu avec nous, et un petit cigare ! Les femmes fument maintenant Bertrand ! Pas très professionnel mais on ne dira rien à votre manager ! »
Terrifiée par ces paroles, elle continuait de reculer.
« – Bon, apportez nous une autre bouteille de champagne si vous ne voulez pas nous rejoindre, mademoiselle. »
Alva s’arrêta près de son bureau. Elle aurait voulu demander à son manager ce qu’il se passait, ce qu’elle devrait faire, mais elle ne savait pas dans quelle chambre le patron créchait, et elle n’avait aucune envie de s’aventurer dans les ascenseurs.
Les rires continuaient. Une fois la peur domptée, la curiosité prit le dessus. Elle se rapprocha une nouvelle fois de la porte.
« – Plus de champagne mademoiselle ? C’est à cause de toi, Edouard ! Tu bois toujours plus que de raison ! »
Et Alva s’installa à son bureau, spacieux, sans ordinateur, remplacé par un bon vieux carnet de réservations ressemblant à un vieux grimoire.
L’odeur du hall d’entrée était étrange, un mélange de tabac, de parfums de marques, avec de légers relents d’alcool, mélangé à l’odeur de renfermé venant de la moquette, qui était usée jusqu’à la corde, les motifs qu’elle devait arborer avaient disparu à cause de l’usure et de l’entretient plus qu’insuffisant.
Les deux couloirs qui partaient chacun d’un côté de son bureau menaient aux premières chambres, avec au bout de ces couloirs un ascenseur menant aux étages supérieurs. Tous les étages étaient aménagés de cette manière linéaire très simple, tout droit, avec à chaque extrémité des deux couloirs parallèles, des ascenseurs. Pas d’escalier.
Alva n’avait pas à prendre ces ascenseurs qui semblaient prêts à rendre l’âme, tellement les craquements qu’ils émettaient quand ils montaient faisaient vibrer la cabine. Elle avait peur pour les clients et pour le manager, ce dernier ne les ménageait pas, appuyant sur les boutons plusieurs fois, les martelant en se plaignant de leur lenteur.
Mais c’était sa première nuit de travail, de veille. Une nuit qu’elle n’était pas prête d’oublier.
Les premiers événements étranges commencèrent directement après sa toute première prise de service.
La froide nuit de mi-janvier était tombée tôt, l’hôtel n’avait que deux clients qui s’étaient enregistrés dans la journée et qui devaient sûrement se trouver dans leur chambre.
Alva sortit son téléphone portable, et réalisa qu’elle n’avait aucune réception wifi. Qu’allait-elle faire toute la nuit ?
Elle s’assit sur le vieux fauteuil de bureau derrière son comptoir et jeta un œil sur les quelques prospectus et dépliants proposants divers business et activités disponibles aux alentours.
Elle n’eut pas le temps de s’intéresser au premier document tombé dans ses mains quand une voix derrière elle l’interpella :
« – Pardonnez madame ! Ma femme a bu trop de champagne et a vomi sur le magnifique tapis Roche Bobois ! Je vous dédommagerai évidemment ! Je voulais juste vous prévenir par respect. »
Alva se retourna pour répondre aux intrigantes paroles mais il n’y avait personne. Et elle était sur de les avoirs entendus.
Une odeur de cigare lui monta au nez… étrange de sentir cette odeur, encore, il était interdit de fumer dans le lobby et dans la plupart des chambres.
Pensant que c’était le monsieur qui venait juste de lui parler, et qui avait disparu avant qu’elle ai pu le voir, qui avait allumé un cigare, elle dit :
« – Monsieur, il est interdit de fumer dans le hall. »
Ses paroles restèrent sans réponses, et Alva se retourna vers ses prospectus, réfléchissant à la marche à suivre dans le cas d’un client malade, quand une voix lui répondit enfin :
« – Et depuis quand Môdame ?! »
La voix n’était pas la même qu’elle avait entendue la première fois. C’était celle d’une femme dont le timbre de voix naturel avait été aggravé par une longue et forte consommation de tabac.
Alva se retourna, personne. Mais elle rétorqua quand même.
« – C’est la loi madame. »
Du couloir sur sa droite, la voix lui répondit :
« – Quelle loi môdame ! Jamais entendu pareille ineptie ! »
Cette fois, même si elle était légèrement apeurée, elle était aussi passablement agacée, Alva se leva et se dirigea vers le couloir de droite.
Les néons aux plafonds clignotaient, elle vit que le couloir était vide.
« – Une autre bouteille de Moet et Chandon mademoiselle ! »
La jeune femme sursauta, et se dirigea vers le couloir de gauche. Là encore, il n’y avait personne.
Sûrement les deux clients qui s’amusent à se jouer de moi, pensa-t-elle. Elle se mentait à elle-même, son instinct avait compris que quelque chose clochait. La jeune femme voulu même appeler par téléphone les deux clients, mais cela aurait été inapproprié. Qu’aurait-elle pu leur demander ? Ne risquerait-elle pas sa place ? Comment justifier à son manager cette action si les clients en venaient à se plaindre ? Non, le mieux était de ne rien faire.
Après tout, le client est roi. Qu’il soit réel ou imaginaire…
Elva passait sa carte dans le lecteur, elle pointait pour son service de nuit dans cet hôtel au bord de la faillite.
L’immeuble était vieux, décrépi, les meubles étaient arrivés à un degré d’usure et de saleté incroyable. Le propriétaire ne s’en souciait plus, il avait d’autres projets plus lucratifs sur le feu. Il laissait donc ce vieil hôtel, pourtant historique, centenaire, qui avait vécu des années de luxe, de faste, pourrir.
Une rumeur circulait sur une autre raison pour expliquer l’abandon de cet hôtel par son riche propriétaire. Ce dernier n’y aurait passé qu’une seule nuit, et n’était jamais revenu. Ceux qui travaillaient à cette époque parlaient du propriétaire qui était parti après sa première nuit à l’hôtel, comme une furie, blanc comme un linge, les yeux cernés, avec une humeur fracassante. Il s’était plaint du bruit incessant qu’il avait entendu toute la nuit. Des bruits de pas, des verres qui s’entrechoquaient, des cris, des portes qui claquaient… il avait jeté son dévolu sur les pauvres femmes de chambre, les blâmant pour avoir laissé un groupe de clients faire la fête. Le problème, c’est qu’il n’y avait pas eu de fête cette nuit-là, il n’y jamais vraiment eu de fête à l’hôtel, des réceptions oui, mais pas de fête à proprement parler, et encore moins la nuit. L’hôtel avait encore à cette époque un certain standing même s’il se dégradait inexorablement sous le poids du temps et des souvenirs.
Alva y travaillait pour pouvoir payer ses factures. Sa femme était infirmière, mais sa paie ne pouvait assurer leur subsistance, Alva à dû trouver un job, rapidement, et elle tomba sur cette petite annonce pour une place de réceptionniste de nuit dans cet hôtel.
Peu de personnes ne semblaient s’être présentées pour ce travail ; la vue de l’hôtel décrépi avait déterrée pas mal de candidats. Quand le manager reçut Alva pour son entretien, il semblait heureux que quelqu’un ce soit enfin présenté.
L’entretien d’embauche fut vite expédié, le manager était celui qui se vendait, pas le candidat. C’était presque pathétique à voir ce vieil homme déballer sa joie d’avoir quelqu’un pour s’occuper de la réception la nuit.
Alva commença le lendemain. Elle avait été prévenue par son patron, le manager, qu’il était rare que des clients s’aventurent à prendre une chambre dans cet hôtel. Ceux qui venaient étaient souvent des personnes que le patron décrivait comme « louche, pas de notre standing ». Alva réalisa que son manager était sûrement encore coincé à l’époque doré de l’Hotel. Il faut dire que le prix d’une nuit dans cet hôtel était très élevé, trop pour des chambres aux meubles poussiéreux, à la literie crasseuses, aux vitres sales, au sol jonché de détritus. Pas d’équipe d’entretien, trop chère selon le manager, et c’était lui qui s’en occupait. En fait, il n’y avait que lui comme employé. Il se disait « le manager de l’Hotel, des murs, de l’immeuble, le garant de l’Histoire et protecteur de l’Héritage de cette incroyable bâtisse. »
Il ne pouvait pas travailler la nuit, évidemment, le vieil homme devait dormir. Mais il se reposait dans une des chambres de l’hôtel.
Alva, par curiosité, avait demandé pourquoi l’ancien ou l’ancienne réceptionniste avait démissionné.
« – La plupart ne restent pas longtemps, je ne vais pas vous mentir… mais vous verrez, la nuit, cet hôtel reprend vie. C’est sûrement la raison pour laquelle nos clients, eux aussi, et depuis quelques années, ne restent qu’une nuit… n’ayez pas peur, prenez cela comme une expérience professionnelle unique ! »
Était-ce le milieu de la nuit ? Au début ? À l’aube ?
Je ne me rappelle plus, seulement, je sais que la chambre était plongée dans la pénombre.
Pourquoi étais-je réveillé ? Je ne me rappelle plus.
Pourquoi je fixais la porte de ma chambre ? Vous avez deviné, je ne me souviens plus.
Est-ce que j’étais éveillé ou encore dans les bras de Morphée ? Encore une question sans réponse.
Ce dont je me rappelle, ce sont ces mannequins de boutiques, ceux que je voyais quand je passais devant cette boutique de prêt-à-porter, boutique qui dans mes souvenirs n’était jamais ouverte. Les mannequins n’étaient jamais habillés, il semblait y avoir de la poussière sur eux, de la crasse. Ces mannequins n’étaient pas ceux que l’on trouve habituellement dans les boutiques. Ils étaient plats, grands, aucunes formes, asexuelles. On distinguait évidemment la tête, les bras, peut-être un peu de hanche, les jambes et c’est tout. Mais ils étaient plats et chacun avaient sa couleur, bleu, rouge, gris, blanc, noir, vert.
Je passais devant souvent. La boutique était dans une galerie marchande où ma mère m’emmenait pour faire les courses et je jetai toujours un coup d’œil à ces mannequins, abandonnés au regard de tout le monde.
La nuit dont je parle, ces mannequins ont ouvert la porte de ma chambre, ils étaient toujours aussi plats, leur bras et jambes bougeaient et c’était tout. Qu’ils étaient maigres ces bras et ces jambes ! Mais ils étaient sûrs de leur mouvement. Celui (ou celle…) qui avait ouvert la porte était le mannequin de couleur jaune, j’ai vu sa main et son avant-bras lentement redescendre à ses flancs après avoir ouvert la porte pour lui et ses camarades.
Ils rentrèrent tous, toutes les couleurs et s’installèrent debout, devant mon lit et ne bougèrent plus.
Attendaient-ils de moi quelque chose ? Voulaient-ils que je les habille ? Que je leur parle ?
Je n’en sais rien car j’ai crié et me suis caché sous ma couette. Le temps que ma mère arrive pour demander ce qu’il se passait et me rassurer, ils avaient disparus.
Cauchemar… Cauchemar ? J’avais environ 6 ans, je me rappelle distinctement les voir rentrer doucement, et même si leur visage n’était qu’un vulgaire ovale sans traits aucuns, j’étais persuadé qu’ils me regardaient. Maintenant encore, quand il m’arrive de repenser à cette horreur onirique, je ne m’en rappelle pas comme d’un cauchemar mais comme un vrai souvenir, comme si j’étais éveillé et que ces mannequins étaient vraiment entrées dans ma chambre. Qu’ils étaient vivants, avec une conscience. Si je me concentre, j’ai presque l’impression qu’ils m’ont parlé, pas physiquement, ils n’avaient pas de bouches mais communiquaient par télépathie.
Pourquoi étaient-ils venus ME voir, moi un enfant et pas un autre ? Que me voulaient-ils ? Que me serait-il arrivé si ma mère n’était pas venues à mon secours ?
Peut-être qu’en fin de compte, tout ceci était un rêve, enfin un cauchemar. Même si ma mère ne s’en souvient pas du tout, et pourtant, je n’étais pas le genre d’enfant à crier et à appeler à l’aide après un mauvais voyage onirique.
Après tout, pourquoi, après cette nuit, les mannequins avaient disparu de la boutique ?
Tant de questions, dans un monde qui est obsédé par les réponses. Je ne cherche pas plus loin, les choses sont parfois mieux laissées sans réponses.
J’étais enfant, je dirais que je devais avoir 8 ou 9 ans. J’étais en vacances chez mon père qui m’avait amené à la campagne, dans la maison de ma grand-mère. Une vielle maison qui nous appartient depuis plusieurs générations, si j’ai bien calculé.
C’était (et est toujours) une vieille bâtisse, avec de massifs volets en bois, un étage, un immense jardin, une petite cour devant et l’atelier de menuisier datant de mon arrière-grand-père juste en face. En faite je pense même que l’atelier a été construit à l’époque de mon arrière-arrière-grand-père, mais je ne suis pas sûr.
Toujours est-il que cet été, je jouais dans la cour de devant, une cour pas bien grande mais constituée de cailloux, de sable et de mauvaises herbes qui semblent pousser en une nuit.
Mon père bricolait dans l’atelier et moi, j’avais découvert comment faire du ciment, du moins je pensais que j’avais découvert comment en faire.
J’avais décidé de créer une sorte de petit fort en utilisant le sable et les cailloux de la cour mélangés avec du ciment « prêt à l’emploi ».
Autant vous dire que mon fort ressemblait plutôt à une sorte de montagne. Qu’à cela ne tienne, j’avais sorti mes petites voitures et avait créé des chemins avec une balayette qui passaient autour de la montagne, j’étais content.
Je jouais tranquillement, mon père toujours en train de bricoler je ne sais quoi dans l’atelier, ma grand-mère, handicapée, devant sa télé quand j’entendis quelqu’un cogner dans une vitre.
Je me retournais pour voir si c’était ma grand-mère qui cognait à une des vitres du rez-de-chaussée, personne.
Trois nouveaux coups retentirent à ce même moment et je levais ma tête. Une femme pâle, brune, un visage fin, avec sur la tête une sorte de voile, me faisait signe, avec un grand sourire.
Je lui rendis son signe amical et recommença à jouer. Je pensais que c’était une nouvelle femme de ménage qui était venue aider ma grand mère, sans que je ne m’en rende compte. Je n’ai pas plus été surpris que ça.
Après une demi-heure de course poursuite effrénée autour de la montagne de ciment, appelons cette montagne ce à quoi elle ressemblait vraiment, un monticule de sable, de cailloux mélangé avec du « ciment » et de l’eau, je décidais de rentrer pour prendre mon goûter.
En rentrant dans la cuisine, je dis à ma grand-mère, qui était devant sa télévision, que je ne savais pas qu’elle avait une nouvelle femme de ménage. Elle me répondit qu’elle n’avait pas changée de femme de ménage depuis plus de 10 ans. Je lui demandais donc qui était cette personne à l’étage qui m’avait fait « coucou ». Elle me répondit par un silence, une expression un peu inquiétante, comme si elle parlait à un fou. Elle me répondit que personne n’était monté là-haut, les femmes de ménages ne pouvant faire le ménage que dans les espaces de vies de la bénéficiaire. Ma grand-mère étant lourdement handicapée, l’étage n’était pas un espace de vie. Aussi, personne n’était venu faire une visite de courtoisie à ma grand-mère, ce qui était chose courante à cette époque pas si lointaine.
L’étage n’était occupé par personne, excepté par mon père et moi quand nous y dormions.
J’affirmais avec certitude avoir vu quelqu’un à l’étage, une femme. Mais ma grand-mère trouva l’explication : j’avais imaginé ça, j’étais tellement pris dans mes courses de petites voitures que j’ai imaginé une femme me faisant un signe de la main et un sourire.
Depuis ce jour, c’est la chose la plus inexplicable qui m’est arrivée. Je suis persuadé que j’ai vu cette femme car je me rappelle exactement à quoi elle ressemblait, et surtout, je me souviens avoir entendu distinctement les coups sur la vitre, le signe de la main, le sourire, le beau visage de la femme et son châle de marié.
En regardant des vieilles photos de famille, je crois avoir reconnu mon arrière-grand-mère, une femme brune au visage fin, je n’ai que cette photo d’elle… en robe de marié. Je n’avais jamais vu cette photo auparavant, c’était en fouillant il y a 3 ou 4 ans dans une vieille armoire que j’ai trouvé cette photographie.
J’ai demandé des renseignements à ma grand-mère, elle m’a dit que c’était une femme très belle, avec des cheveux magnifiques, mais avec une personnalité des plus… extravagantes. Elle croyait aux extraterrestres par exemple, ce qui n’est pas rien quand on sait qu’à l’époque, cette croyance était très mal vue.
Parfois, ma grand-mère me dit parfois qu’elle entend quelqu’un cogner à une vitre la nuit. Elle et moi ne croyons pas aux fantômes. J’aimerais qu’ils existent, cela rendrait la vie plus intéressante, mais je ne peux expliquer ce que j’ai vu ce jour-là. Je m’en rappelle comme ci c’était hier.
J’ai dormi des années et passées plus de dix ans dans cette maison et je n’ai jamais vécu quelque chose de paranormal. Je n’ai jamais entendu les bruits que ma grand-mère entends la nuit, jamais vu d’autre apparition ni senti de présence.
Mais j’ai vu, j’en suis sûr et certain, ce que je crois être le fantôme de mon arrière-grand-mère, dont je porte le prénom en troisième prénom (ça se dit ça ?).
Je préfère cette théorie là, celle du fantôme, à celle d’une personne qui vivait en cachette dans la maison familiale, à l’insu de ma grand-mère, et même de moi et de mon père.
Je sais ce que j’ai vu, et jamais je n’ai vécu d’autres expériences. Et honnêtement, j’aime à me souvenir de son beau visage.
Cette sensation qu’un poids se pose sur le bord du lit, c’est ce sentiment vague qu’il ressentait. Pas la première fois d’ailleurs, cela arrivait surtout quand il était fatigué.
Quand ce poids s’installait dans son lit, il ne pouvait plus bouger. Ouvrir les paupières était effrayant. Ce petit mouvement lui semblait impossible et inutile car la chambre était emplie de pénombre.
Ce qu’il craignait le plus, c’était que ce poids se déplace sur son torse, sur sa cage thoracique. Dans ces moments là, son esprit était comme coincé entre rêve et réalité, il était on ne peut plus confus, apeuré. Tétanisé était possiblement le mot qui conviendrait le mieux car il lui était impossible de bouger et de respirer quand l’entité entrait ses songes.
Ce sont des sentiments dithyrambiques quand il y repense car il avait toujours voulu avoir des hallucinations. Une expérience extra-sensorielle, un événement qu’il ne pourrait expliquer et qu’il chérirait. Il a souvent pensé à prendre des drogues dures pour avoir ce genre d’expériences mais les drogues douces ne faisaient déjà pas bon ménage avec ses méninges, mieux valait ne pas tenter le diable, d’autant que dernièrement, le diable semblait envoyer un de ses sbires pour l’étouffer dans son sommeil.
Ses ambitions hallucinatoires se concrétisèrent bien vite. C’était pendant ses siestes que l’entité semblait la plus prompte à intervenir.
Mais elle avait déjà commencé à venir les nuits, régulièrement elle s’asseyait sur son lit, parfois un peu sur lui. Elle aimait beaucoup secouer le lit quand elle n’essayait pas de l’étouffer. C’était comme être dans un manège, il se cramponnait dans un état de semi-sommeil et sentait sont corps subir les oscillations du lit. Et il n’avait pas peur. Il attendait que ça passe. C’était devenu une habitude.
Souvent elle venait avec son ami, le rat, qui aimait se frotter à ses jambes et se balader sous la couette. Il se réveillait en sueur et secouait sa couette mais il n’y avait rien bien évidemment. Il avait peur de la morsure ou que d’autre rats le rejoigne dans ses brefs mais intenses moments de panique. Elle envoya une dizaine de fois son ami le rat.
Les interventions de l’entité étaient plus concrètes quand venait l’heure de sa sieste. Elle commençait par s’asseoir sur son lit, comme à son habitude, parfois posant une main pesante sur son torse. Et pénétrait ses songes. Des images sans queues ni têtes défilaient dans son esprit, il réalisait parfois qu’il avait arrêté de respirer et vous pouviez l’entendre essayait de reprendre son souffle. Comme un nageur resté sous l’eau un peu trop longtemps revenant à la surface, à quelques secondes de mourir noyé.
Un jour, elle décida de se montrer, très subrepticement.
Le défilement des images s’était arrêté, il ouvrit les yeux, la sueur avait nimbé son oreiller, ou peut-être était-ce de la bave. Les deux semblent plausibles. Réveillé, il se mit sur le dos et pour la première fois, vît l’entité.
Elle était dans le coin supérieur gauche de sa chambre, les mains collées au plafond et les jambes écartées, prenants leurs appuies chacune sur les murs formant l’angle.
Rouge sanguine qu’elle était, des yeux ronds et noirs, une langue rose et velue pendante, une couronne, un corps tailladé, un large sourire composé de dents requins.
Elle n’apparut peut-être qu’une seconde, même moins. Assez pour qu’il sentit un poids sur sa poitrine et pour refermer les yeux et essayer de se rassurer.
Il fit tout de suite un rêve où il était projeté de l’autre côté de la chambre par une force invisible. Il criait à l’aide mais personne ne venait et il le savait, personne ne viendrait, non seulement il était seul mais de sa gorge ne sortait qu’un petit râle pitoyable.
Il se réveilla en sueur, le cœur battant, avec un mal de crâne terrible. Il aurait juré que cela c’était vraiment passé. Il n’aurait même pas été surpris de se réveiller dans le coin de la chambre où il avait été propulsé dans son cauchemar.
Peut-être deux années plus tard, ces rêves et cauchemars, cette entité, semblaient avoir disparue de sa vie, disparue aussi vite qu’ils étaient apparus. Il avait tord.
Il dormait dans un tout autre endroit maintenant, il avait déménagé. Son habitude de faire la sieste ne l’avait pas quitté. Et l’entité semblait s’être évaporée, du moins c’était ce qu’ils pensait car elle s’était faufilée discrètement dans ses cartons de déménagements.
Il dormait quand il sentit quelque chose s’assoir délicatement à ses pieds. Son réflexe a été de se réveiller immédiatement pour trouver un affaissement au pied de son lit, comme si quelqu’un c’était vraiment assit à ses pieds, la couette portait la marque d’une personne qui s’y était assise. Il y posa sa main, la marque ovale, le tissus bien aplati contrastait avec les plis du reste de la couette et il sentit une chaleur à l’endroit où il posa sa main. Elle était revenue, et cette fois-ci, cela n’était sûrement pas qu’un simple mauvais rêve. Il avait une preuve, physique de sa présence. Il était seul. Le seul humain du moins.
Durant la sieste suivante, il vît la deuxième apparition de la créature, assise sur le dossier d’une chaise posée à côté de son lit dont il se servait pour poser son linge à laver.
Elle n’avait pas changée, toujours aussi rouge, la langue rose et poilue pendue entre deux de ses énormes crocs. Elle souriait mais plus amicalement cette fois. Et cette couronne qu’elle portait était magnifique, d’or, finement taillée, incrusté de pierres de toutes les couleurs. Elle pencha la tête à droite et disparu.
La proximité de cette apparition le choqua. Elle était là, pas loin, se rapprochait. Prenait-elle de la confiance ? Était-elle bienveillante ? Bien que terrifiante, il ne sentait pas forcément de mauvaises intentions en elle.
Elle apparue une autre fois, la dernière.
Cette fois, perchée sur un tabouret, comme un chat prêt à bondir, comme les gargouilles des cathédrales. Sa couronne étincelait, sa peau était toujours aussi rouge, il pouvait voir deux grosses écailles au niveau de ses cuisses, des tendons et des bouts de chairs accrochés à ses ligaments, les muscles à vifs. Des pattes de rapace à la place des pieds, des mains ornées de longues griffes noires. Ses yeux rond le fixait, elle ouvrit la bouche pour en sortir un son guttural et rauque. Il sentit son corps s’effondrer. Quelque chose éclata dans ses oreille, puis ce fut le néant.
L’entrée dans la chambre funéraire fût la chose la plus dure.
La vue d’un corps sans vie provoque une blessure dans l’âme. Cette blessure ne se refermera pas. La douleur peut s’atténuer mais c’est tout.
Encore plus quand le corps est celui d’un proche.
L’odeur d’une de ces chambre est caractéristique. Elle s’imprimera dans votre cerveau et reviendra vous hantez des années après, au milieu de la journée ou de la nuit.
La froideur du corps après l’épreuve de l’entrée de la chambre détruit toute résistance. Vous n’êtes plus rien, bien que vous soyez le seul vivant dans cette salle. En fait, vous mourrez un peu. Quelque chose part en vous. Un peu de votre innocence enfantine, une part de ce que vous étiez se retire. Surtout car vous ne vous posiez pas les bonnes questions vous et votre proche. Les non-dits, l’affection, les secrets, tous ça resteront en vous tout en vous enlevant une partie de vous même. C’est la vie. La vie est un paradoxe, de mon point de vue.
C’est à se demander si à la vue du corps inanimé d’un être aimé ou d’un inconnu, votre propre corps, votre cerveau, votre organisme, vos cellules, se demandent « Est-ce possible ? ».
Ne me dite pas que vous n’avez pas peur de la mort. On peux faire les malins à se dire que l’on n’en a pas peur, mais je pense que quand elle vient vous chercher, quand le souffle de la vie vous ai retiré, la terreur du « et après ? » doit vous submerger. Une sorte d’attente, un temps de latence terrible, de quelque millisecondes, une antichambre avant de quitter se monde.
Votre corps a une mémoire, vous avez votre conscience, les deux sont peut-être lié par l’inconscient, je n’en sais rien, je présume juste. Cette entité s’exprime souvent sans que vous vous en rendiez compte.
La nuit, vous faite se rêve. Ou se cauchemar. Vous choisissez.
Vous rentrez encore dans cette chambre à l’odeur ténue, froide, pathétiquement décorée. Votre proche est allongé la. Rien ne bouge. Vous vous approchez doucement. Ses yeux s’ouvrent. Ses iris sont rouge. Vif. Vous vous approchez, se rouge est en faite une rose. L’être aimé ne cligne pas des yeux, il ne bouge pas il est mort. Mais ses yeux sont ouverts, ses yeux vous offrent deux rose rouges pourpres. Et vous vous réveillez.
Vous ne savez plus quand exactement vous avez fais se rêve. Une semaine ? Deux mois ? Un an après l’enterrement ?
Dans tous les cas se rêve reste avec vous. Son sens vous échappe. L’inconscient a communiqué son message, à vous de le décrypter.
Et aucune réponse ne semble être la bonne ou la mauvaise. Et vous vivez avec. Hanté.
Je crois que pour l’Homme vivant, la mort est un désert, chaque grain de sable est une question. Peut-être devrions nous pensez à la vie, la mort elle est une énigme insoluble. Pendant que l’on se pose des questions sur la mort, le sablier de notre vie s’écoule. Irrémédiablement. Le temps ne se rattrape pas, ne s’achète pas. Il est notre ennemi. Il nous soumet. Corps et âme.
Demain sera toujours un autre jour, jusqu’à ce que le sablier se vide.