Ce Mont au bord de la plage

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Pour toi maman

C’était une chaude journée d’été Normande, en 2006.

Nous nous étions arrêtés sur une plage, sauvage, pour casser la croûte.

Puis, nous décidâmes de jouer un peu au foot. Mais jouer au foot contre mon grand-frère, qui n’est pas passé loin de devenir un joueur de football professionnel, c’était frustrant. Non seulement, ses réflexes avec le ballon semblaient inhumains, mais la dune sur laquelle nous jouions, faisait de chaque pas une épreuve. Bien sûr, mon frère me voyait m’énerver et me frustrer, il rigolait pendant que je m’épuisais à essayer de lui prendre le ballon. Mon frère, ce n’était pas le genre à baisser son niveau de jeu juste pour que je puisse ne serait-ce que frôler le ballon. Non. Je devais essayer, me battre, avec moi-même, avec mon corps, pour le pousser à l’effort, et avec mon esprit, pour ne pas abandonner, essayer de trouver une tactique, un mouvement, un tacle, pour parvenir à lui piquer la balle. J’étais un enfant et un pré-adolescent très sportif. Même si j’étais de petite taille, j’avais de la force, une endurance olympique, du moins, c’est ce que l’on me disait à l’époque. Mais je me souviens, il y a de ça plus de quinze ans, que malgré mon acharnement, je n’arrivais pas à déstabiliser mon frère, je n’arrivais pas à toucher le ballon. J’essaie de me souvenir si, dans mes vains efforts, j’ai demandé à mon frère de me laisser une chance. Cela se peut. Toujours est-il que mon frère n’aurait pas baissé son niveau de jeu juste pour que je puisse me sentir mieux. Non, je devais me dépasser, je devais essayer, encore et encore. Aujourd’hui, je pense que c’est une de ses leçons de vie qu’il a voulu me laisser, comme s’il savait que cet été serait son dernier. La vie, il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle devienne moins difficile juste parce que nous peinons trop. Non, il faut se dépasser, s’adapter, observer, évoluer, revenir à la charge, tomber, apprendre de ses erreurs, se relever et continuer d’avancer. C’était ça, mon frère, mon grand-frère.

Je n’ai jamais pu le remercier pour toute l’aide qu’il m’a apporté, toutes ces leçons de vie qu’il m’a enseignées, et les fois où il m’a poussé à me bouger, à aller chercher ce que je voulais, moi qui n’osais que très peu, qui avait peur de tout, sous la tutelle de mon frère, j’avançais. Certains appelleraient cela « mettre des coups de pieds au cul », c’est bien dans cette veine, même si je trouve cette expression vulgaire. Du moins, il avait découvert comment je pouvais, sans nécessairement en être conscient, me fermer sur moi-même, rester dans mon propre monde, quitte à être seul. Bien sûr, des personnes de mon entourage me le disaient, et me le disent toujours, mais je n’avancerai pas pour autant. Les gens, autres que mon frère, peuvent bien dire ce qu’ils veulent pour me pousser de l’avant, mais ils ne sont pas mon frère. Mon frangin savait exactement comment je fonctionnais, il savait comment me faire marcher droit, sans nécessairement me brusquer, quoique… Je crois aujourd’hui qu’il me comprenait plus que je ne le pensais, jusqu’à ce que j’écrive ces lignes. Après tout, nous avions, et d’une certaine manière, nous avons toujours le même sang.

Avoir le même sang, ne signifie pas être identique. Nous étions deux personnes avec deux personnalités bien distinctes, ce que je veux dire, c’est que, bien que différents l’un de l’autre, nous comprenions l’autre parfaitement. Et j’ai dû écrire ces lignes pour le réaliser. J’ai déjà vu des fratries proches, mais jamais aussi complémentaires que moi ou mon frère pouvions l’être. J’idéalise la relation, peut-être, mais grâce à l’écriture, je prends du recul, et je ne fais qu’énoncer subjectivement mon ressenti.

Retour sur la plage. J’ai perdu, je n’ai pas réussi à lui piquer le ballon, c’est tout juste si j’ai réussi à le frôler. Je me souviens de son sourire, il était fier de moi, certes, j’avais perdu, mais je n’avais pas abandonné. Un sourire, il m’ébouriffe les cheveux, et me lance une petite pique bien fraternelle dans le genre « après tout, c’est moi le grand-frère ! ».

Nous étions au sommet d’une dune, surplombant la plage, et en observant les alentours, nous pouvions voir le Mont Saint-Michel à l’horizon.

Ce n’est qu’après notre partie de foot que nous nous sommes assis pour nous désaltérer et contempler la silhouette du Mont.

Je fis cette remarque, à mon frère, à propos de l’édifice, que nous avions visité un jour ou deux auparavant; « – Ju’, j’ai l’impression que le Mont Saint-Michel est super proche. On dirait qu’on peut y aller à pieds. »

À ma grande surprise, il fut d’accord avec ma remarque, et cela me rendait fier, que mon frère soit d’accord avec une chose que je pouvais dire. C’était rare quand nous étions plus jeunes, mais il avait maintenant dix-huit ans et moi, douze. Nous commencions à nous comprendre, à nous écouter, à faire équipe, à avoir de vraies discussions, des discussions matures. On parlait même de l’avenir. Intérieurement, j’avais peur que mon frère parte de la maison. Mais je sais que même si c’était le cas, il n’oublierait pas sa famille, qu’il ne m’oublierait pas moi.

Après avoir acquiescé à ma remarque, il me proposa cette idée de voir si nous pouvions atteindre, ou du moins, nous rapprocher du Mont Saint-Michel à pied ! Notre complicité grandissait, et en aucun cas l’idée de refuser de réaliser ce projet fou ne m’est passée par l’esprit.

Je n’ai même pas eu le temps de lui répondre que, déjà, nous étions debout et partions en direction du monument.

Nous avons peut-être marché l’équivalent d’un kilomètre et demi. Nous ne comprenions pas, il semblait que nous pouvions voir l’édifice se dévoiler de plus en plus, mais aussi, s’éloigner !

Je crois que, naïvement, moi du moins, nous avons pensé que nous pouvions atteindre le Mont à pieds, juste en continuant à marcher dans les dunes sauvages des plages normandes. Je me demande, encore maintenant, si mon frère, plus âgé, donc plus mature et réaliste, n’y a pas cru un petit peu aussi.

Maintenant, je dois avouer que la première chose qui m’est passée par la tête quand nous étions arrivés sur cette plage sauvage et que le Mont se dressait là-bas à l’horizon, était : « Est-ce une illusion d’optique ? Est-ce qu’on pourrait retourner au monument à pied ? » J’aime à penser, en écrivant ces lignes, que mon frère, pendant que nous longions la côte, avait pensé la même chose. J’aime à penser, qu’il avait gardé un peu de son esprit aventurier qu’il avait quand il était enfant, un peu de cette naïveté.

Évidemment, le Mont Saint-Michel était innatteignable. C’est un monument massif, superbe, impressionnant et poétique. La fine brume qui l’enveloppait se dissipait au fur et à mesure que nous continuions à marcher en sa direction, mais c’était tout, le Mont ne s’agrandissait pas, c’était une illusion d’optique, après tout.

Quand nous avons réalisé cela, nous rigolâmes comme deux enfants. Enfin, j’en étais un, lui avait dû grandir et devenir un homme rapidement. Nous avions poursuivi une chimère, et maintenant, il ne nous restait plus qu’à faire demi-tour, à revenir sur nos pas, en direction de mon père dans sa voiture. Nous savions que ce dernier nous attendrait avec le sourire aux lèvres, naïf que nous étions, de penser que nous aurions pu rejoindre la baie du Mont Saint-Michel à pied.

Ce fut l’une des dernières extravagances fraternelles, l’un de nos derniers délires.

Le dernier, se déroula quelques jours plus tard. Toujours avec mon frère, qui n’avait pas de permis mais qui apprenait à conduire, nous décidâmes, le dernier jour de nos vacances normandes, de prendre la voiture de notre père, en cachette, et d’aller une dernière fois à la plage. Ce que nous fîmes. Nous bravions l’interdit, pour une dernière aventure. Nous croisâmes même la police, qui heureusement, ne nous a pas arrêtés. Nous regardâmes ensemble le coucher de soleil sur la plage normande.

Ce fut le dernier coucher de soleil maritime auquel mon frère assistait.

Comme le chantait Ian Curtis, j’attends qu’un guide vienne me prendre par la main, car le mien m’a été enlevé trop tôt.

Je revois ta silhouette sur la plage, faisant face au soleil. Mon grand-frère, que tu reposes en paix. C’est, je crois, la dernière image de toi vivant que je me souviens parfaitement.

J’espère qu’il y a des couchers de soleils là où tu es, comme celui que nous avons vécu tous les deux.

Je t’aime mon frère, mon héros, mon modèle. Tu me manques.

Jaskiers

Là où les oiseaux voleront

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À Shannon,
À Emmanuelle,
Merci, et désolé.

Il y a ces moments suspendus dans le temps, où, avec l’ambiance adéquate, les bonnes musiques, écrire est la seule chose qui vous appelle.

C’est en planant sur la bande son de Dune, créée par l’inégalable Hans Zimmer, qu’une image, une scène me vient en tête.

Un natif américain, un vieil homme, à la peau ridée, abîmé par le soleil, parcheminée par le temps, est là, avec moi, quelque part sur un des rochers du Grand Canyon.

Le ciel indique la nuit, même si de la lumière se répand dans le canyon. C’est l’aube, peut-être. Il fait légèrement frais, un petit vent agréable passe sur notre peau, rentrant dans les pores. Cette fraîcheur, on aurait l’impression qu’elle nous purifie.

Je regarde cet homme, je suis fasciné. Nous ne pouvons pas vraiment communiquer par les mots. J’ai l’impression qu’il refuse de les utiliser. Comme si l’expérience que nous vivions ne devait en aucun cas déclencher la chimie implacable du cerveau gauche.

Il met un doigt sur sa bouche, pour me signifier de ne pas faire de bruit.

Nous voyons la Voie lactée, aucune pollution lumineuse ici. On pourrait croire que l’environnement est éclairé par le scintillement de ces milliers d’étoiles.

C’est un silence complet qui nous entoure.

Après quelques secondes à regarder ce spectacle céleste, il lève son bras, et pointe son doigt. Il fait un mouvement ample. Je vois cet oiseau. Je ne saurais dire si c’est un aigle, ou un énorme corbeau, mais il est majestueux. C’est une ombre, nous le voyons à contreplongée, nous voyons sa silhouette effacer les étoiles pendant quelques secondes, nous observons chaque battement d’ailes.

Le natif américain me regarde, me sourit. J’ai comme l’impression qu’il a réussi quelque chose, quelque chose d’important, pour moi.

La « vision » s’arrête là mais je la rejoue en boucle dans ma tête. Je sens une sérénité. Et je pense que je dois décoder ce message moi-même. Il y a un sens, voir plusieurs, mais j’ai l’impression que je peux interpréter cette scène, la décrypter, sans contrainte, sans peur.

Pour l’instant, je crois être arrivé à un moment important de ma vie. Et c’est moi, moi seul qui a décidé que les prochains temps devront être importants pour moi.

Parfois, j’ai honte, j’ai peur de le dire, – donc je l’écris mais peut-être pas le publier… – mais j’aimerais que mes jours soient comptés. Qu’enfin, je me libère de mes chaînes, car, nous n’emporterons rien dans nos tombes, nous laissons seulement des souvenirs pour nos proches, quelques biens matériels, peut-être, mais quelles valeurs ont-ils, ces biens, face à la mort ?

Soit, j’avance selon mes propres termes, à mes risques et périls, – qu’ai-je à perdre ? – soit je continue à moisir dans ma médiocrité, je me contente de vivre ma vie, dans une zone de confort trop confortable, à me détester moi-même car les regrets continueraient à me bouffer.

Et je n’arrive pas à croire que j’ai atteint les 30 ans. J’en ai presque honte.

Mon père est mort relativement jeune, à 58 ans, il était rongé par les regrets, des traumas dont il n’a jamais osé parler. Mon frère est mort très jeune, 18 ans. Je ne pense pas qu’il soit parti avec des regrets, il n’était pas du genre à en avoir, car il vivait sa vie et l’appréciait à chaque minute. Et, à 18 ans, je ne pense pas qu’il ait eu le temps d’en avoir beaucoup. Mais parfois, ce n’est pas le nombre, mais la sévérité qui prime, surtout en matière de regrets.

Je ne veux pas vieillir avec des regrets. Je ne veux pas vieillir tout court, mais ça, c’est immuable. Cependant, j’aimerais vivre, même si ce n’était question que d’une poignée d’années, intensément, follement, en dehors des carcans.

Je ne suis pas homme à marié, sûrement pas fait pour être père, mais l’avenir est pleins de surprises, je ne dirai pas « jamais » à ces choses-là, même s’il fut un temps, pas si lointain que ça, où le mariage et la paternité n’étaient même pas quelque chose à effleurer.

Mais ce que je veux, c’est vivre, enfin. Libre. Avec mes mots, écrire. Je ne veux pas la richesse, même si ça aide, je veux surtout vivre, faire ces expériences, prendre des risques, aimer, réapprendre à aimer… non pas apprendre à vivre, mais découvrir précisément comment je veux vivre.

J’ai attendu, comme dans la chanson « Disorder » de Joy Division, qu’un guide, remplaçant mon frère, me prenne par la main.

Mais, ce guide, il n’est pas là. Ce guide, ce ne peut être que moi. Je le réalise. Je m’y confronte. Il faut que je compte sur moi seul.

Le temps – notre pire ennemi, ou notre plus grand allié, je ne saurai dire. Les deux à la fois – presse.

Mais je ne veux pas quitter cette planète avec plus de regrets.

Il faut un commencement à tout. Et le hasard veut que j’écris ces lignes sur une musique de Hans Zimmer « Beginnings Are Such A Delicate Times » – les débuts sont toujours les moments les plus délicats.

Dois-je attendre un signe de ce « début » ? Je ne le crois pas, j’aimerais, cela me donnerait moins d’efforts à faire. C’est à moi de le provoquer, ce début.

Qu’il vienne par lui-même s’il le veut, mais il risque de ne pas me trouver, car, d’ici là, j’aurai sûrement commencé mon périple.

Jaskiers

Des Ombres, des Hommes – Dernière Partie

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Nous regardions avec un incroyable intérêt les premiers survivants de l’attaque nucléaire, sortir de ce Métro. Les vivants, les vrais, sortaient des entrailles de la Terre après l’Apocalypse.

Nous pouvions voir, et ressentir leurs émotions. Les masques à gaz cachaient leurs visages. D’abord, pour eux, ce fut l’effroi, puis une once d’espoir, celui que la ville n’était pas totalement dévastée. Qu’il y aurait d’autres survivants, des proches, les attendant quelque part. Mais ils ne virent que ruines.

Leur ville n’existait plus que dans leurs souvenirs. Rien n’avait résisté, rien n’était debout, rien ne vivait. Pas même d’oiseaux.

Le calme, qui était inexistant dans cette ville avant la bombe, imposait maintenant sa loi implacable. Seul le vent radioactif faisait sentir sa présence.

Évidement, ils ne nous virent pas. Nous le comprîmes rapidement. Nous étions en face d’eux, à une vingtaine de mètres de la bouche de métro, dans les ruines d’un bâtiment dans lequel nous avions élu domicile, sans vraiment de raison, à l’instinct. Peut-être savions-nous, inconsciemment, que des humains n’étaient pas loin. Après tout, c’étaient eux, nos créateurs. Quelque chose nous liait.

Ils tournaient la tête, leur langage corporel montrait des signes de désespoir. Certains, regardaient droit en face d’eux après avoir balayé le décor apocalyptique de leurs regards. Puis ils semblaient nous observer. D’autres baissaient la tête, comme vaincu. C’est grâce à ces premiers que nous eûmes la confirmation qu’ils ne nous voyaient pas. Si cela avait été le cas, ils nous auraient attaqués. L’inconnu que nous représentions, l’invraisemblable, les monstres auxquels nous ressemblions n’aurait pu que déclencher la méfiance, l’hostilité, la peur, envers nous. Il était impossible que les humains nous comprennent juste en nous voyant.

Cette scène silencieuse dura cinq minutes, puis, un orage radioactif éclata. Comme toujours, ces orages arrivaient rapidement. Les nuages gris et noirs se rassemblaient en quelques secondes, faisant grimper les radiations en flèches, faisant tomber une sorte de pluie acide. Les éclairs éclatèrent au-dessus des humains.

Ils furent pétrifiés de peur, mais aussi, surpris, car ce phénomène météorologique, ils n’y étaient plus habitués.

Nous entendîmes leurs compteurs Geiger s’emballer. Les plus craintifs commençaient déjà à rebrousser chemin, se tournant en direction de l’entrée du Métro. C’était trop pour ceux-là. Leur ville n’était plus. Et pire, elle était hostile.

Les ténèbres descendirent, les éclairs éclatèrent aux alentours. Lumières fugaces dans les ténèbres ; Les Ombres surgirent.

Les Hommes aperçurent l’Ombre de l’enfant pleurant. Ils se regardaient les uns les autres, pour pouvoir confirmer qu’ils voyaient bien tous la même chose. Même ceux qui avaient décidé de rebrousser chemin firent demi-tour. C’était, pensaient-ils, de la vie, ça semblait être comme de la vie.

Ils distinguaient bien une sorte de personne, apparaissant à chaque fois qu’un éclair claquait au-dessus d’eux. Ils avançaient, prudemment, les débris restaient un danger, chaque pas pouvait être fatal, mais ils ressentaient une sorte de joie ; quelque chose de vivant, souffrant, certes, mais vivant, semblait avoir survécu.

Plus ils s’approchèrent, moins ils arrivaient à comprendre ce qu’ils voyaient. Les pleurs de l’enfant Ombre était vraiment la seule chose qui les attirait, car ils étaient tellement poignants. Certains, en leur for intérieur, pensaient porter secours à un enfant ayant survécu à la bombe atomique. Chose impossible évidemment, cela faisait des mois que l’Apocalypse nucléaire avait éclaté.

Mais plus ils avançaient vers la silhouette, plus ils réalisaient que le survivant n’en était peut-être pas un.

Les rescapés du Métro s’étaient tous arrêtés quand ils découvrirent à quoi ils faisaient face.

Même avec leurs masques à gaz couvrant leur visage, nous pouvions ressentir leur terreur. Cependant, ils ne s’arrêtaient pas, et avançaient vers l’Ombre, légèrement replié sur eux-mêmes car c’était un enfant et, d’instinct, ils ne voulaient pas risquer de l’effrayer.

Un s’approcha très près, trop près même. L’enfant releva son visage d’un coup, s’arrêtant de pleurer. Le rescapé tendit sa main vers l’Ombre. Ce dernier tendit la sienne aussi. Quand leurs mains se joignirent, l’homme poussa un cri effroyable et s’effondra.

Les autres rescapés restèrent là, pétrifiés. L’Ombre poussa un cri et disparu. L’orage continuait. Nous comprîmes que les Ombres étaient mortelles, du moins, pour les Hommes, car nous n’avions jamais cherché le contact physique, peut-être grâce à notre instinct, qui est de communiquer télépathiquement plutôt que de chercher le contact physique.

Les rescapés se précipitaient sur leur camarade allongé, inanimé. Nous entendîmes des cris, de colère, de tristesse, nous ne savions pas trop. Mais au vu du langage corporel des survivants du Métro, leur camarade n’était plus de ce monde.

Nous les vîmes, comme quand ils étaient sortis pour la première fois à l’air libre radioactif, leurs têtes se baisser sous l’impitoyable loi qu’imposait ce nouveau monde envers eux.

C’est à ce moment que nous nous concertâmes entre nous. D’un commun accord, nous décidâmes de rentrer en contact télépathique avec eux. Seulement, il s’avérait dangereux de nous mettre en contact avec tout le groupe. Quelles auraient pu être leurs réactions ? Ils venaient de découvrir leur ville détruite, la présence des Ombres et ils venaient de perdre l’un des leurs.
Nous décidâmes de choisir le rescapé le plus réceptif à la télépathie, chose que nous pouvions découvrir en les observant attentivement.

Notre choix se fit sur l’un des plus jeunes, il ne devait pas avoir plus de 25 ans, et nous ressentîmes une propension à la communication télépathique élevée chez lui.

Je me portais volontaire pour le contacter seul, en premier. Mes semblables me donneraient l’énergie nécessaire pour garder un contact assez long et puissant pour pouvoir lui expliquer qui nous étions, et que nous ne leur voulions aucun mal. Nous étions là pour les aider. Quelque chose nous poussait à leur tendre la main, à les accompagner, dans ce nouveau monde qui était, semble-t-il, créé pour nous.

Nous ne perdîmes que peu de temps et nous mirent directement en contact avec le jeune homme. Ce dernier se retrouva projeté dans notre dimension télépathique, nous avions, d’instinct, choisi une forêt comme environnement. Il fallait faire comprendre à l’humain qu’il était dans une autre dimension, et que nous n’étions pas hostiles.

Je me tins donc devant lui, au milieu d’une luxuriante forêt où les rayons du soleil passaient tel un fin voile à travers les branches et les feuilles.

L’humain regarda son corps en premier, observait ses mains gantés. Puis, il leva la tête pour découvrir l’environnement dans lequel nous l’avions amené.

Je le laissais quelques secondes pour qu’il puisse emmagasiner ce nouveau phénomène, encore un, pour lui.

Je m’approchais doucement, faisant bien attention de faire entendre ma présence tout en évitant tout comportement et geste brusque.

Il leva sa tête vers moi, je n’étais arrivé qu’à une poignée de mètres de lui. Je pouvais voir ses yeux bleus me fixer, grands ouverts à travers le masque à gaz.

« – S’il te plaît, n’ait crainte. Laisse-moi t’expliquer ce que je suis. »

Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Après tous ces chocs en si peu de temps, j’en rajoutais un autre. La panique s’emparait de lui. Il pensait que j’étais une sorte de monstre, ce qu’à l’extérieur, nous étions à la vue des humains. Il ne savait ni comment, ni pourquoi, il était là, projeté dans une forêt luxuriante en face d’une créature. Partir, s’évader, se réveiller de ce cauchemar, j’entendais sa détresse. J’essayais donc d’avancer doucement, les mains en avant, paumes vers le haut, signe reptilien d’une non-hostilité.

« – Nous sommes-la pour vous aider. Je comprends votre confusion, à toi, tes camarades. Nous ne sommes pas vos ennemis. Au contraire, nous sommes vos alliés, depuis le cataclysme, nous vous attendions. Nous pouvions sentir que vous n’étiez pas loin. Nous nous rencontrons, enfin. »

Je sentis que, bien qu’il ait entendu mes mots, qu’il les ait compris, la crainte prenait le dessus. Il chercha son revolver, le pointa sur moi, et tira sans hésiter. Mais nous étions dans une autre dimension, la balle ne me toucha pas, elle passa à travers moi. Nous étions dans le domaine télépathique que nous avions construit en une poignée de secondes pour communiquer avec l’humain.

Quand il vit que son coup de feu n’avait eu aucun effet, je sentis son désespoir, sa résignation, il tomba à genoux et commença à pleurer. Il était arrivé à un point où son esprit et son corps, ne pouvant plus encaisser de nouvelles émotions fortes, se repliaient sur eux-mêmes, dans un dernier élan de préservation.

« – Je vais te laisser. Je ne suis pas le seul de mon espèce, nous ne vous voulons aucun mal. Nous voulons vous aider. Nous avons compris que vous avez pris refuge dans le Métro. Nous n’y entrerons pas, notre place est ici, à l’extérieur, dans cet environnement devenu hostile pour vous. Nous vous aiderons du mieux possible, si vous le désirez, dans vos escapades extérieures. Va, dit à tes amis ce que tu viens de vivre. S’ils ne te croient pas, reviens, ici-même, en pensé, car nous sommes dans une autre dimension, celle de la télépathie, et nous t’aiderons à montrer à tes semblables que nous existons vraiment. »

Je pensais que ces mots l’aideraient à se ressaisir, mais il restait toujours là, à genoux, tête baissée.

« Ce que vous avez, là, dehors, ce n’est pas un humain, mais une Ombre. Nous nous sommes habitués à leurs présences. Aucun de nous n’a osé être en contact direct avec eux. Nous pensons que ce sont les victimes de l’accident nucléaire, et qu’elles ne comprennent pas qu’elles sont mortes. Nous ressentons leur détresse mais aussi, la solitude terrible qu’ils éprouvent. Votre compagnon est mort à cause du contact direct qu’il a eu avec l’Ombre. L’Ombre ne le fait pas exprès, mais il prend la vie pour ne pas être seul dans cet immense tombeau qu’est devenue cette ville, c’est ce que nous venons de découvrir. Je vais maintenant te laisser retourner à tes semblables. Je sens que tu vas pouvoir, quand tu sortiras du Métro, ressentir des Ombres, leurs présences, mais aussi, tu risques de faire des expériences étranges, comme rentrer dans une pièce, ou un bâtiment délabré, et avoir la vision de ce qu’il s’y passait avant la bombe nucléaire. Tu fais partie de ces humains à l’esprit ouvert et réceptif. C’est une chose que tu vas devoir apprendre à gérer. Mais, je crois que l’être humain s’habitue à tout, la preuve, tu es là. Maintenant, je te laisse, n’oublie pas, nous sommes là pour aider. »

J’attendis quelques secondes, pour voir s’il allait me répondre. Il leva juste sa tête dans ma direction, me fixa de son regard bleu intense, se releva et me tourna le dos. Je mis fin à notre entrevue télépathique.

De retour dans notre dimension, les compagnons du rescapé contacté s’étaient approchés en cercle autour de lui. Ils le virent se mettre à genoux, regardant en face de lui. Nous regardant, nous. Maintenant, le futur dépendait de ce qu’il allait dire et faire. Une autre forme de vie intelligente existait, nous n’étions plus seuls. Et cela apportait autant de risque que d’espoir.

Jaskiers

Des Ombres, des Hommes – Partie 5

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On ne pouvait les voir que dans la semi-obscurité. Il suffisait d’une simple lampe torche – comme nous pûmes le découvrir plus tard – d’une source de lumière se promenant dans les décombres d’un bâtiment, d’un cratère, pendant la nuit ou quand le temps était couvert par les nuages atomiques, pour voir ces Ombres prendre vie.

Les Ombres, c’était leur nom, tout simplement. Avec une infime source de lumière, vous pouviez voir ces Ombres vivre. Vivre, n’est peut-être pas le bon mot. Vous pouviez entendre leurs cris de détresses, leurs pleurs, surtout les enfants, et les femmes. Les hommes, eux, semblaient perdus. Nous avons découvert, avec mes semblables, que nous étions étroitement liés à eux.

Nous pûmes les observer quelques jours après l’apocalypse nucléaire.

Nous fûmes surpris. Nous pensions, au tout début, qu’ils étaient vivants, des sortes de rescapés, voir une nouvelle forme de vie, comme la nôtre.

Quand nous vîmes nos premières Ombres, une tempête radioactive venait tout juste de déverser son flot de pluie acide, les nuages noirs étaient, comme depuis le cataclysme, bas dans le ciel, et les éclairs virevoltaient, se fracassant sur le sol. L’air était électrique, et lourd.

Grâce à la lumière des coups de tonnerre, nous vîmes ces silhouettes sombres, légèrement opaques.

La toute première silhouette nous terrifia. C’était un enfant, pas plus de dix ans. Debout, au milieu des débris, il appelait ses parents, regardant dans tous les sens, comme un animal traqué. Nous pouvions voir sa tête – pas son visage, aucun trait n’était perceptible – bouger dans tous les sens, observant. Nous entendions ses pleurs, ses cris. Puis, il s’arrêta soudain, et il se dirigea vers nous. Après quelques éclairs, grâce auxquels nous pouvions observer qu’il courait en notre direction, il disparut. Il n’était qu’à quelques mètres de nous.

« – Papa, c’est toi ? Vous avez vu mon papa ? Ma mère devait venir me chercher aujourd’hui, mais elle a dû être retenue au travail. Dans ces cas-là, c’est mon père qui vient me chercher mais il n’est pas là. Je ne sais pas où je suis, ce n’est pas l’école. Aidez-moi ! »

Ces paroles nous terrifiaient. Après tout, c’était notre premier contact avec une entité. Nous n’avions toujours rien vu de vivant, et cette petite Ombre, c’était la vie, l’humanité, qui pour la première fois, nous contactait du tréfonds de l’apocalypse.

Nous n’avions soudain plus aucun visuel sur l’Ombre. Nous décidâmes, d’instinct, de répondre à ses paroles grâce à nos capacités télépathiques, mais il était impossible d’emmener cette Ombre dans notre dimension. Il était déjà impossible de la voir parfaitement, certes, mais même en nous concentrant pour essayer de capter l’esprit de l’Ombre et l’amener dans notre univers, il nous semblait que cette forme de vie était impossible à joindre.

Et ce fut là, à ce moment précis, que l’Ombre nous contacta, de lui-même, par son propre moyen de communication, la télépathie, aussi.

« – Qui êtes-vous ? Pourquoi est-ce que vous ressemblez à d’énormes chimpanzés ? Qu’est-ce qui se passe avec le monde ? Est-ce de votre faute ? »

Nous essayâmes de répondre, nous pensions qu’il entendait notre réponse collective : « Laisse-nous le temps de t’expliquer. » Mais c’était comme marcher en direction d’une tempête, tous les efforts que nous faisions pour communiquer avec lui s’évanouissait, notre télépathie ne pouvait l’atteindre.

Mais, après tout, il nous voyait. Moi, qui avait fait face aux rescapés maudits de l’explosion atomique, je ne fus pas plus surpris que ça. Je savais que nous étions visibles des autres entités. Mais compagnons, eux, en doutaient. Comme moi, ils étaient nés dans l’explosion atomique, mais ils n’eurent pas l’opportunité de rencontrer des humains comme j’avais pu le faire. Je ne sais pour quelle raison. Peut-être suis-je le premier de mon espèce à avoir pris vie.

L’enfant Ombre disparu. Les éclairs s’étaient tus, les nuages se dissipaient lentement, faisant de la place à la lumière du soleil.

Plus d’Ombre, plus de pleurs, plus d’appels à l’aide.

Ce fut notre première rencontre avec les Ombres.

Les suivantes furent tout aussi intenses, même plus.

Un jour, nous vagabondions, sans but, dans les ruines des bâtiments. Espérant trouver un sens à notre existence. Pas besoin de manger, de boire, ni de dormir. Tout ce que nous avions, c’était nous. L’obsession, c’était de trouver des humains. Comme j’étais le seul à en avoir vu, je me chargeais d’arpenter aussi longtemps que je le pouvais, les restes dévastés de la ville.

Je ne trouvais rien. Puis, un soir, l’obscurité se posa, la nuit allait tomber. La pleine lune éclairait les décombres, et c’est là que nous vîmes, dans les gravats de buildings, des bras sortirent des murs, des fenêtres, des débris et puis des cris, encore.

Leurs mains essayaient désespérément de s’accrocher à quelque chose. Leurs cris, presque à l’unisson, raisonnaient dans toute la ville. Le son réverbérait dans les ruines faisant office de chambre d’échos.

Mais ce n’était que des bras et des mains, et rien d’autre. Pas de corps, pas de tête, pas de tronc ni de jambe. C’est comme s’ils cherchaient à s’agripper à quelque chose, à qui, à quoi ?

Nous essayâmes de répondre à cette détresse en utilisant la télépathie. Tous ensemble, comme la première fois où nous avions vu une Ombre, nous mîmes cette capacité, en commun, pour avoir plus de force, pour pouvoir communiquer, du moins, essayer, sans trop nous fatiguer.

Directement, nous fûmes télépathiquement reliés à eux, comme avec le premier Ombre. Nous pouvions déceler des paroles, des mots en fait, à travers les cris de désespoir.

« Pourquoi ? Mort ? Vivant ? Peur. Incompréhension. Confusion. Solitude. Angoisse. Proche. Perdu. Seul. Seul. Seul. » Ce dernier mot revenait sans cesse. Nous comprîmes.

Ils étaient des victimes de la bombe, morts dans leurs appartements, et qui, maintenant, cherchaient un sens à leur situation, une explication à leur existence, à cette agonie. Peut-être pensaient-ils être en enfer, ils étaient malheureusement encore là, des Ombres, ne vivant que quand l’obscurité et la lumière se rencontraient.

Et comme avec le premier Ombre, nous ne pûmes nous faire entendre à eux. Nous recevions leurs messages de détresses, ils ne recevaient pas nos messages d’apaisements.

C’est en voyant sortir ces humains de la bouche de Métro qu’instinctivement, je me mis à m’inquiéter pour eux. Non pas seulement à cause de l’environnement hostile qu’avait laissé l’explosion nucléaire, mais aussi à cause des Ombres.

La nuit tombait, les humains allumèrent leur lampe. Et déjà, des Ombres émirent leurs plaintes. Et à mon grand étonnement, j’allais découvrir que les humains pouvaient les voir, et les entendre, eux aussi.

Peut-être pouvions-nous communiquer avec eux, télépathiquement. Peut-être qu’ils n’auraient pas peur de nous. Peut-être qu’un contact était possible, et donc, un futur.

À suivre

Jaskiers

Des Ombres, des Hommes – Partie 4

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Et je vis ces centaines de rescapés s’écrouler les uns après les autres. J’entendais leurs dernières pensées, mais ce n’était que des bruits insensés. Les mots ne suffisaient plus, leurs cerveaux étaient trop endommagés pour les utiliser. Ils étaient comme revenus à l’âge de pierre, où la parole n’était que son.

J’ai essayé de les protéger, en transportant leur psyché dans mon domaine de lumière télépathique, mais il était impossible de les garder plus de quelques secondes, même individuellement. Je venais juste de découvrir cette capacité, je découvrais mes limites. Et malheureusement, je ne pus que regarder ces pauvres âmes agoniser devant moi.

Ils s’écroulèrent, leur souffrance était enfin terminée. Je pensais qu’ils seraient libérés de cette agonie, qu’ils partaient pour un monde meilleur. Je me trompais.

Toute la ville n’était que ruines. Les seules présences, c’étaient celles des miens. Nous étions ces sortes de créatures, nées de l’explosion atomique. Nous communiquons par télépathie, entre nous. Les radiations extrêmes et le climat, devenu hostile, ne nous affectaient pas. Il est vrai que nous n’étions pas vraiment présents dans cette réalité, nous préférions nos mondes télépathiques.

Il se passa des mois avant de voir une poignée d’humains sortir du Métro. C’est à ce moment-là que nous avons compris qu’il y avait bel et bien eu des survivants. Le Métro avait été l’endroit le moins touché par la bombe atomique. Et ceux qui s’y trouvaient lors du cataclysme étaient déjà en relative sécurité.

Avec mes semblables, nous décidâmes de nous mettre en contact avec eux. Il fallait qu’ils sachent qu’ils n’étaient pas seuls. Nous étions là, depuis des mois, à exister entre nous, sans voir âme qui vive.

Certains d’entre nous disaient ressentir des présences, quelque part dans les environs. Mais nous avions fouillé les débris des buildings, tendu l’oreille, rien. Nous avions bien vu ces entrées de Métro, mais il semblait impossible d’y pénétrer. Nous gardâmes en tête que certains d’entre nous ressentaient la présence d’êtres vivants. Certains en concluaient que ces ressentis étaient dus à la présence d’animaux, d’insectes, ayant survécu à l’explosion et aux retombées nucléaires.

Mais, je ne suis pas sûr de pouvoir décrire précisément ce que je ressentis quand je vis ce groupe d’Hommes, équipés de masques à gaz, et de fusils, sortir de l’entrée du Métro, en se faufilant entre les débris. Nous ne savons pas exactement comment ils ont réussi cet exploit. De l’extérieur, il semblait tout bonnement impossible de se frayer un chemin entre les décombres. Mais ils réussirent.

C’est à cet instant que nous découvrîmes qu’un être humain ne pouvait pas nous voir. Nous nous étions presque précipités sur eux, s’ils nous avaient vus, ils n’auraient pas hésité à braquer leurs fusils sur ces sortes de monstres que nous étions. Mais nous découvrîmes qu’ils ne nous voyaient point. Peut-être avaient-ils besoin de réaliser, de prendre en compte qu’ils avaient réussi à sortir, et que leur ville n’était plus que ruine. Il était difficile d’observer leur visage derrière leurs masques à gaz. Nous ne pouvions distinguer que leurs yeux, difficilement.

L’incrédulité, la peur, l’angoisse, la terreur, la tristesse. C’est tout ce que nous pouvions décrypter de leur regard.

Nous nous concertâmes entre nous, comprenant qu’ils ne nous voyaient pas, certains pensaient qu’il fallait se signaler télépathiquement à eux immédiatement, de peur qu’ils retournent dans le Métro sans être au courant de notre présence. D’autres, au contraire, étaient inquiets et ne voulaient pas les effrayer. Qu’ils soient dehors devait déjà être un choc émotionnel conséquent, la télépathie n’aurait été que de trop.

Ils ne nous voyaient pas, ne nous connaissaient pas. Il va de soi que l’inconnu effraie, surtout dans un monde atomisé. Nous décidâmes de ne pas nous montrer. Cependant, ils allaient faire connaissance avec un nouveau danger, presque une nouvelle dimension. Car les morts étaient restés sur Terre. Et, eux aussi, avaient peur.

À suivre

Jaskiers

Des Ombres, des Hommes – Partie 3

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Je voulais leur venir en aide, à ces martyrs, dont la peau se détachait de leur corps, détruit par l’énergie atomique.

Ils étaient nus, tous, car la chaleur insoutenable, après l’explosion, faisait brûler les vêtements sur leur peau. Et beaucoup avaient leur épiderme fondu dans le textile. Je n’avais donc pas totalement tort, quand, au premier abord, je pensais que ce qui pendait de leurs bras étaient leurs vêtements.

Ils n’avaient plus de cheveux, je pouvais voir leur mâchoire, à vif, leur crâne dénudé de peaux. Leurs yeux avaient fondu. Ils avançaient tels des morts-vivants, car c’est ce qu’ils étaient. Ils criaient, plus par peur, car je pense que leurs cerveaux n’étaient pas en état d’envoyer ses signaux de douleurs, ils étaient sûrement dans le même état que leurs hôtes, à la fin de leur vie.

Les survivants marchaient tous dans la direction opposée à l’épicentre, doucement. Leur instinct les guidait, sans voir, ils savaient qu’ils devaient s’éloigner de l’origine de la mort.

Quant à moi, j’essayais d’avancer vers eux. Je ne souffrais de rien. J’étais né grâce à l’explosion atomique, eux, ils mourraient à cause d’elle. J’essayais d’avancer, mais je sentais ce corps lourd, massif, qui me pesait. Je n’avais pas de peau, j’étais comme une ombre, une ombre opaque. Mes bras étaient légèrement plus longs que mes jambes, ces dernières étaient déjà assez grandes pour dépasser la taille d’un être humain de taille moyenne.

Les rescapés, condamnés, se dirigeaient vers moi, pendant que moi, je venais vers eux.

J’ai essayé de leur parler, de vive voix, mais comment, quand vous n’êtes qu’une ombre, utiliser une bouche, des cordes vocales, qui n’existent pas.

Je leur parlais, mais dans ma tête. Comme une pensée.

« – Continuez à avancer. » leur dis-je en moi-même.

Mais eux non plus, ne pouvaient pas parler. J’entendais cependant leurs pensées. Ils essayaient de me répondre, mais leurs cous dévastés n’avaient plus de force, ni les organes fonctionnant correctement. J’entendais leur confusion, ils ne comprenaient plus ce qui leur arrivait. C’était un cataclysme, l’impensable était devenu réalité. Tout ce dont à quoi ils pensaient, c’était de marcher, de s’éloigner le plus possible de l’épicentre, devenu le premier cercle de l’Enfer sur Terre.

Je continuais mes efforts pour me diriger vers eux. Mon corps était tellement pesant, que je n’avançais que de quelques mètres avec grandes peines. Les survivants marchaient plus vite que moi.

Devant mon impuissance à les rejoindre – et qu’aurais-je pu faire pour leur venir en aide ? Ils étaient des squelettes vivants, littéralement – je découvrais que non seulement, nous pouvions communiquer par une sorte de télépathie, mais que je pouvais emmener leurs psychés dans un autre monde, dans une autre dimension pendant quelques secondes. Je ne pouvais le faire pour tous les survivants marchant à mon encontre. Trois âmes en détresse, après plusieurs essaies avec plus de rescapés, me semblait être le maximum que je puisse faire. Cela me fatiguait énormément, je ne pouvais plus marcher du tout pendant ces contacts télépathiques.

Je les emmenais dans un environnement empli d’une douce lumière blanche. J’avais fait ça d’instinct, je pouvais ressentir que durant ces voyages télépathique, la lumière, l’environnement que j’avais créé instinctivement les rassuraient.

« -Continuez d’avancer ». C’était la seule chose que je trouvais à leur communiquer. Je sentais que dans une poignée, de minutes, ils s’écrouleraient et mourraient.

À suivre

Jaskiers

Des Ombres, des Hommes – Partie 2

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Des débris tombaient des cieux. Au loin, dans le champignon atomique éclatait le tonnerre. Il n’y avait plus de ciel, le jour se confondit avec la nuit. Puis les ténèbres s’abattirent, les rayons du soleil ne pouvais passer à travers les épais nuages noirs provoquées par la bombe.

Je me souviens avoir vu des meubles, des étagères, des armoires, des choses de la vie de tous les jours, valser, voler, être projetées dans le ciel, puis se volatiliser.

Puis, est venu ce qui me hante aujourd’hui. Des survivants de la première déflagrations.

Ils sortaient de nul part, littéralement. Au début, je n’ai vu que des silhouettes, sortant du néant. De loin, ce n’était que des ombres.

Je pensais que certains s’étaient emmitouflés dans leur vêtement, pour se protéger de l’air infernal qui brûlait bronches et poumons. Mais, d’instinct, j’avançais vers eux. Je me souviens maintenant, je ne souffrais pas. J’avançais vers l’épicentre. Et je m’approchais des survivants.

Survivants, ce n’est pas le mot adéquat.

Ce n’était pas leur manteaux et vêtement qui pendaient de leurs corps, mais leur peau.

À suivre

Jaskiers

Des Ombres, des Hommes – Partie 1

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(Inspiré par l’œuvre et l’univers créé par Dmitri Gloukhovski)

« La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques […] Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison » Albert Camus dans le journal Combat après le largage des bombes nucléaires sur Nagasaki et Hiroshima

Même si l’apocalypse planait au-dessus de leurs têtes, que les puissants agitaient la menace nucléaire à tour de bras, jamais, ils n’auraient pensé que ces menaces auraient été menées à bien.

C’était vivre avec cette terrible angoisse tous les jours, que leurs vies pouvaient s’arrêter en quelques secondes, que le monde pouvait être dévasté pour toujours.

Et puis vint le moment où, par la force de l’habitude, l’être humain s’adaptant à tout, ils devinrent comme devenus sourds, insensibles, à ces menaces constantes. Depuis plusieurs générations, la bombe nucléaire était devenue comme cette menace que font les parents à leurs enfants qui n’obéissent pas, mais qui ne vient jamais.

Il leur était impossible d’imaginer que le monde serait détruit juste car les puissants de ce monde se menaçaient l’un, l’autre, sans s’occuper des populations, ceux qui voulaient, qui pensaient pourtant que le cataclysme était impossible.

Impossible, car une seule bombe nucléaire entraînerait automatiquement une réplique d’autres nations nucléaires.

Et cela arriva… Peu s’y étaient préparés, et même ceux qui l’étaient, furent victimes.

Faut-il parler de chance ? Être vivant après l’apocalypse nucléaire semble être pire que la mort. Peut-être est-ce ça, l’enfer… la Terre dévastée, dangereuse, irradiée, et l’instinct de survie de l’Homme.

Je ne fais partie d’aucune de ces personnes. J’ai juste ressenti et transcrit la pensée des Hommes avant le cataclysme. Mais quand l’apocalypse est arrivée… Je n’ai pas compris, je crois que je n’étais même pas vivant avant que les bombes n’explosent. J’essaie de me souvenir, mais rien.

C’est comme si j’étais né grâce à la bombe. D’ailleurs, je n’ai rien d’humain.

Je me souviens juste de ce tremblement, de l’air devenu brulant, asphyxiant, de ce souffle puissant, détruisant tout sur son passage, de ce bruit terrifiant, se bourdonnement qui faisait vibrer chaque cellule de mon corps.

Je me souviens, j’ai vu ce champignon atomique, ce devait ressembler à l’éruption du Vésuve, les Pompéiens ont peut-être vu quelque chose d’identique, un colosse de fumée se projeter dans le ciel pour venir anéantir la vie.

Tout ce qui était autour de moi se désintégrait. Un building de plusieurs étages s’évapora en une fraction de seconde. Il n’y avait même pas de débris, eux aussi, avaient été soufflés par l’onde de choc.

Puis, il se fit un calme, terrible, le temps s’était comme mis en pause. Plus rien ne bougea pendant une poignée de secondes, pas un son, même pas une odeur. Puis, ce fut comme si le souffle d’une deuxième bombe éclatait à nouveau.

À suivre.

Jaskiers

Des gens dans la forêt

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Je ne sais comment parler de ce… phénomène… Je ne sais même pas si c’est le bon mot, phénomène.

J’observe depuis quelque temps, un attroupement, enfin, des gens, rentrer dans cette forêt de pins (je crois que ce sont des pins en tout cas) près de chez moi.

Certains sont habillés d’une sorte de pyjama à rayures, la plupart en fait. Et ils sont encadrés par ces personnes habillées en noir.

Je ne sais pas si ce sont des hommes, des femmes ou les deux. Les personnes en habits rayés n’ont pas de cheveux. Les personnes en noir ont des sortes de chapeaux.

Cela fait bien quelques semaines que cela dure. J’ai posé des questions à maman et papa, ils ne répondent pas, me disent que ce sont des gens qui font leur travail.

Mais je n’ai jamais vu des personnes crier quand elles travaillent. Et puis, il y a comme des petites explosions parfois. Ça raisonne et fait s’envoler les oiseaux. Ça me fait sursauter. Je pense que ceux qui travaillent aussi doivent sursauter.

Parfois, il y a une série de bruits, comme si quelqu’un frappait un arbre avec un gros bâton en fer. C’est un bruit un peu sourd. J’ai cru, au début, que c’était parce qu’ils coupaient des arbres, mais si c’était le cas, j’entendrais ces bruits tout le temps. Mais ce n’est que de temps en temps, au moins une fois par jour.

Parfois ça crie. Les cris font peur. On dirait qu’un ouvrier (ou ouvrière) c’est fait mal. Ça arrive tous les jours, plusieurs fois. Ça m’empêche de me concentrer pour travailler avec ma professeure.

Je lui ai demandé, un jour, ce que c’était que ces bruits, mais elle m’a dit qu’elle ne l’entendait pas. Je crois qu’elle ment, j’ai regardé son visage, ses lèvres se sont tordues. C’est ce qu’elle fait quand je fais des fautes dans mes devoirs.

Ces gens dans la forêt arrivent très tôt le matin. Je ne suis même pas levé mais je les entends. Ils me réveillent. Au début, tous ces bruits, ça me faisait peur. Mais quand mes parents m’ont dit que c’étaient des travailleurs, je n’ai plus eu peur. Même si je trouve étrange d’entendre ce genre de bruit. Je ne savais pas que travailler, comme les grands, était aussi bruyant. Ça fait presque peur. Peut-être que je devrais demander à mon père de m’emmener avec lui, à son travail, pour voir si dans son travail aussi, ils font du bruit.

Mon papa est calme mais il peut vite devenir colérique. Parfois, je le trouve rude avec maman. J’ai entendu un jour maman dire qu’elle avait honte de vivre ici, avec moi, dans cette maison si près du camp où travaille papa.

Mais j’ai décidé de sortir voir les travailleurs dans la forêt. Mon papa a un uniforme noir, qui ressemble presque à celui des gens qui accompagnent les autres en pyjama rayé. Papa aussi a une sorte de chapeau, mais je crois qu’il est moins gros que ceux de la forêt.

Je suis sorti aujourd’hui. J’ai pris mon carnet avec moi, pour noter, comme ça je pourrai faire un compte-rendu à papa, comme les professionnels.

Les gens en pyjamas sont très maigres, ils n’ont pas de cheveux. Beaucoup semblent malades. Je me suis précipité, en colère, vers l’une des personnes en noir, et j’ai vu que leur costume ressemblait presque à celui de papa.

C’étaient des femmes, en uniforme d’homme. Quand je suis allé les voir, j’ai pris mon ton le plus sévère, comme papa le fait avec maman, pour leur demander pourquoi ces gens étaient si mal en point.

Les femmes ont bondi quand elle m’ont vu. Je crois que j’ai réussi à leur faire peur.

Je leur ai dit que j’allai en parler à mon père, qu’ils allaient avoir des problèmes pour traiter les gens comme ça.

Ils ont forcé une personne en pyjama à creuser un trou. Je leur ai dit que c’était pas comme qu’on se comportait en tant que patron envers ses employés.

Ils m’ont dit que ce trou était pour moi, que je pourrai jouer dedans tout en surveillant ce qu’il se passe, comme ça, je pourrai en parler à mon père. C’est ce qu’ils m’ont dit.

Je ne vois pas pourquoi je jouerai dans un trou plein de terre. Comment je suis censé les surveiller dans un trou ?

Quand je leur ai dit, ils m’ont dit que j’aurai tout le temps du monde pour réfléchir à tout ça, quand je serai dans le trou.

J’irais dans ce trou pour faire semblant que je leur obéis, ce sont des adultes, je peux les rouler dans la farine, mais ce soir, j’irai dire à papa tout ce que j’ai vu et ça bardera pour eux.

Les femmes viennent me chercher pour me mettre dans le trou. Elles m’ont dit de faire attention, qu’ils risquaient d’y avoir des insectes qui pourraient me manger. Je n’ai pas peur, papa m’a dit que la peur c’est pour les faibles. Je n’en suis pas un. Il sera fier de moi, ce soir.

(Ce texte a été inspiré par la lecture du livre « Les mannequins nus » de Christian Bernadac et par le film « La zone d’intérêt » du réalisateur Johnathan Glazer.)

En hommage aux déportés des camps nazis. Victimes et survivants

Jaskiers

Romain Gary, Ernest Hemingway, Joseph Kessel et une certaine vision de ma vie, future et passée.

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Portrait d’archives daté de novembre 1945, de l’écrivain Romain Gary, en uniforme militaire, signant des autographes sur ses photos. AFP PHOTO (Photo AFP)

Au Collectionneur d’Âmes

C’était la nuit, le 18 octobre 2024, deux heures du matin, je ne veux pas dormir. C’est comme s’il n’y avait pas assez d’heures dans la journée pour faire tout ce dont je veux faire. Ces choses à faire, ce n’est pas grand-chose, c’est limite insultant aux yeux d’un monsieur/madame Tout-le-monde. Je suis le sujet de la chanson de Brassens ; La mauvaise réputation. C’est moi, cette chanson. Avec un peu de Balavoine ; S.O.S d’un terrien en détresse (Sortez les violons !).

Je vis, je survis, comme beaucoup d’autres. J’ai de la chance, quand même, il faut l’admettre. Il y a pire. Malheureusement.

Donc nous sommes cette nuit d’automne, étrangement (avec le réchauffement climatique, donc est-ce vraiment étrange ?…) chaude. J’ai eu ma liseuse Kindle, il y a une poignée de jours de ça. Je m’abonne à Kindle, et je vois, dans mes suggestions de lectures ; Romain Gary.

Ce n’est pas la première fois que je rencontre ce nom. Je mets plusieurs de ses livres dans ma pile à lire virtuelle, il m’intrigue. Je sais qu’il est le seul auteur à avoir gagné deux fois le prix Goncourt, un avec son nom d’usage français, l’autre avec son pseudonyme, Émile Ajar. J’avais lu un article sur cet événement, l’écrivain qui a gagné deux fois le prestigieux prix de littérature française, il y avait de ça peut-être deux ans. Mais, étrangement, je n’ai pas décidé de chercher, de découvrir plus en détail qui était cet auteur.

Mais cette nuit-là, je décide subitement d’en savoir plus sur le monsieur, après tout, un algorithme me l’a conseillé… La modernité réserve de bonnes surprises.

Comme beaucoup de ma génération, je me jette sur son Wikipedia.

Et là, c’est la révélation. Sans jamais lire un seul de ses livres*, je sais que cet écrivain va me plaire, je le sens, mon instinct me le dit. Heureusement, je n’ai pas à débourser trop d’argent pour lire certaines de ses œuvres (cependant, si l’un ou l’une d’entre vous possède « Les couleurs du jour », et que vous êtes prêt à m’en faire un bon prix, je suis preneur…). Mais j’écris ces lignes sans avoir lu une seule de lui.* Seulement quelques extraits, glanés sur les quatrièmes de couvertures que j’ai pu consulter. J’aime la prose que j’ai pu lire ici et là. J’aime ce qu’il semble avoir à raconter, j’admire déjà sa vie.

Physiquement, il ressemble plus à un Faulkner, mais je ressens une énergie à la Hemingway, à la Joseph Kessel. De la catégorie des aventuriers, baroudeurs, qui ont décidé d’écrire. Mes héros littéraires, ceux auxquels je veux ressembler avec ma plume. Mais j’y reviendrai plus tard.

D’abord, j’apprends que le monsieur, découvrant que sa femme, Jean Seberg, le trompe avec Clint Eastwood, décide de prendre le premier avion pour Los Angeles pour provoquer en duel le cow-boy le plus connu du monde. Le célèbre acteur refuse… Je n’en sais pas plus sur cette histoire. Peut-être, comme avec Hemingway, fait elle partie de la légende ? Mais Doux Seigneur, quel homme ! Attention, je ne dis pas que j’admire les hommes qui provoquent en duel d’autres hommes, ce n’est pas ce que je dis. C’est cette attitude sanguine, impulsive, aventuresque et dangereuse que j’adore.

L’écrivain Gary est aussi l’un des premiers à s’être rallié à De Gaulle. Il a combattu dans les Forces de l’Air Française Libre (FAFL). Il s’est battu, pour la France, lui qui disait « Je n’ai pas une goutte de sang français mais la France coule dans mes veines. »  Il a été un soldat.

Et puis, toujours sur Wikipedia, je lis le paragraphe « Romain Gary et la mort ». Je pensais que cela allait être une analyse exhaustive de l’obsession de l’auteur avec la Mort (comme Stephen King), mais non.

J’apprends que l’auteur s’est suicidé d’un coup de revolver dans la bouche… à 66 ans. Comme Hemingway, qui s’est suicidé d’un coup de fusil de chasse à 61 ans.

Le choc. La similarité entre les deux auteurs, relative, mais surtout subjective, finit par me convaincre. Il va falloir que je lise l’homme.

J’ai voulu tout apprendre, tout lire d’Hemingway, et je l’ai fait, du moins, presque. J’étais dans une période très sombre de ma vie, et l’auteur de « Pour qui sonne le glas » m’a sauvé, en partie, grâce à ses œuvres. J’ai découvert, avec lui, ce que pouvait être l’écriture. Une aventure. Avec Gary, je ne pourrais sûrement pas tout lire de lui, mais je sens à quel point il peut être important pour moi.

J’en reviens à ma vie. J’ai 30 ans. Je n’ai pas fait grand-chose de mon temps sur cette terre. Mais que veut dire « grand-chose » ? Je n’en sais rien. Peut-être que je devrai être marié, avec au moins, un enfant, et être cadre, manager, auto-entrepreneur, avec une voiture électrique et une maison à crédit.

Laissez-moi vous dire, que je ne vois pas du tout ma vie comme ça. Cependant, je me sens vieux. J’ai atteint les trente ans. Je n’arrive pas à le réaliser. C’est comme si… je n’avais pas prévu d’atteindre ce cap.

Et puis, je me souviens d’Hemingway, qui, à Paris, à 27 ans, sans le sous, (la légende raconte qu’il attrapait des pigeons pour les manger avec sa première femme et leur fils) voit ses amis, notamment F. Scott Fitzgerald, rencontrer le succès.

Après un énième périple en Espagne, il décide d’écrire « Le soleil se lève aussi ». Son ambition, son objectif ; le succès. Gagner sa vie avec sa plume. Et il réussit. Cela marque le tournant de la vie d’écrivain d’Hemingway, qui était jusqu’ici journaliste. C’est d’ailleurs grâce à ce métier qu’il développa son style sobre, qu’il gardera tout au long de sa carrière.

Qu’en est-il de ma petite personne ? Qu’est-ce que je désire ?

Dois-je écouter, encore, ces professionnels de santé, qui me disent… depuis des années maintenant, de penser à moi ? D’accord, mais si je pensais vraiment à moi, je voudrais devenir Hemingway, Joseph Kessel et Romain Gary.

Je laisserai tout en plan, enfin, je crois, pour partir à l’aventure. En mer, voyager, vivre des expériences, voir et raconter, affronter aussi la vie, au lieu de la subir.

Je suis trentenaire maintenant… ma vingtaine a été un sacré bordel, la trentaine commence de la même manière, mais plus je vais continuer à rester cantonné à ma zone de confort, plus je vais commencer à me détester, à regretter. Et j’ai déjà des regrets. Et je ne veux pas « vivre » l’aventure de la vie sans but. Je pense que j’ai compris, ce que je désire profondément, c’est écrire. Ce que je déteste ce sont les regrets et le temps qui passe…

Et puis, vieillir me fait peur. Être jeune est aussi effrayant qu’étrange, selon mon point de vue. J’ai l’impression que 30 ans, c’est un passage important, où l’on peut encore décider de sa vie.

Et toutes ces réflexions me sont venues en lisant ce passage, dont j’ai parlé précédemment, intitulé « Romain Gary et la mort » de la page Wikipedia de l’auteur :

En 1978, lors d’un entretien avec la journaliste Caroline Monney, lorsque celle-ci lui pose la question : « Vieillir ? », Romain Gary répond : « Catastrophe. Mais ça ne m’arrivera pas. Jamais. J’imagine que ce doit être une chose atroce, mais comme moi, je suis incapable de vieillir, j’ai fait un pacte avec ce monsieur là-haut, vous connaissez ? J’ai fait un pacte avec lui aux termes duquel je ne vieillirai jamais ».
Romain Gary se suicide le 2 décembre 1980 avec son Browning GP, se tirant une balle dans la bouche.

Attention, je ne dis pas que je veux me suicider. Je dis juste que le monsieur a décidé de son heure. Le monsieur, homme de lettres, entre autres, a fait son choix (même si je me demande si, vraiment, dans la vie, nous avons vraiment le choix, si tout n’est pas déjà écrit à l’avance… mais ne nous écartons pas trop du sujet), il a vécu, vu, ressenti, aimé et écrit. Ce que je voudrais faire pareil ! Et si cela signifie que je dois aussi faire un pacte avec le Seigneur, si l’on me donnait le choix entre : Une vie calme et longue, ou une à la Gary, Kessel, ou Hemingway, aventureuse, où je gagnerai ma vie grâce à mes écrits ( Doux Seigneur, j’ai osé écrire ça ! J’avoue enfin…? ) mais où je ne dépasserai pas les 40 ans, je choisirai cette dernière. Car vivre avec des regrets, c’est, je crois, pire que la mort.

Le titre de cet article contient aussi le nom Joseph Kessel, et je remarque que je n’ai que très peu parlé, de lui. Certes, je l’ai déjà lu, j’ai adoré, mais il faut, là aussi, que je m’y intéresse bien plus. Ce n’est pas l’intérêt qui me manque, c’est le temps… et il passe vite quand on est occupé à aimer.

Je vous laisse avec ces quelques mots de Romain Gary ;

Le roman et la vie se confondent, ma vie est une Narration tantôt vécue tantôt imaginée et si un journal américain [Le New-York Time] m’a donné le nom de « collectionneur d’âmes », c’est que je ne cesse de faire mon plein de je innombrables, par tous les pores de ma peau… » Romain Gary, La nuit sera calme, 1974

* Nous sommes au Réveillon de Noël, j’ai depuis lu « Les trésors de la mer Rouge » que j’ai absolument adoré, et j’ai aussi lu le recueil de nouvelles « L’orage », que j’ai apprécié. Monsieur Gary, merci. Monsieur Kessel, j’arrive.

Jaskiers