Génération Perdue #12 |Un au-revoir est un adieu

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« 5 août 1915, à mon petit Armand,

Tu es encore bien jeune [quinze mois] et ne peux comprendre ce qui se passe en ce moment: la guerre, ses horreurs, ses souffrances. Cette carte sera un souvenir de ton père, et il souhaite qu’à l’avenir les hommes soient meilleurs, et que semblable chose ne puisse plus arriver. Que jamais tu n’aies besoin, et soit forcé, de mener la vie que je subis en ce moment en compagnie de beaucoup de papas qui ont laissé, comme moi, de petits anges chez eux. […] »

Lettre de Joseph Thomas, mort 8 mois après avoir envoyé cette lettre, à Verdun. Extrait recueillit dans « Paroles de Poilus » de Jean-Pierre Guéno

Jaskiers

Bonne année à vous !

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Encore une année de passée… à la vitesse de la lumière. Que ça va vite !

L’année passée, sur le blog, c’était, encore, écriture créative.

Et je pense faire une pause. J’arrive à la fin des histoires écrites en 2022. Je n’ai pas écris, ou très peu, cette année. Ma santé fluctue. Des hauts, des bas. Surtout des bas. Mais l’espoir est là, et tant qu’il y a de l’espoir…

Des projets, hors écriture, risquent de débarquer sur le blog. Ça, ou peut-être une pause, un hiatus. J’ai grand besoin d’un break. Pour voir où je vais aller, si je vais continuer.

Mais nous n’en sommes pas encore là. Il me reste encore quelques textes à publier.

Il ne me reste qu’à vous souhaiter le meilleur pour cette année. Une bonne/meilleure santé et un peu plus d’argent. Voici mes vœux pour vous.

Merci à vous, merci de me lire, pour vos « j’aime » et commentaires.

J’espère que cette année sera positive. Je vous souhaite le meilleur. Merci. Encore merci.

Jaskiers

Les lumières, entre autres chose.

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Un taux d’alcool qui pourrait rendre n’importe quels parents malades d’inquiétudes, le jeune homme brun danse au milieu de la piste de dance de la boîte de nuit.

Il ne sait pas si l’on peut qualifier de danse ses enchaînements de mouvements erratiques et parfois amples, bousculant les autres danseurs et ses ami(e)s, mais il s’en fiche.

C’était le samedi soir, enfin, il pouvait être lui-même ; saoul, avec quelques amis et avec des filles. Toute la semaine, il n’attendait que ce jour. Ce pouvait aussi être le vendredi, tout cela dépendait des plans de ses copains. Rarement, mais cela s’était déjà produit, le week-end festif commençait le vendredi, et finissait le dimanche avec une gueule de bois à rendre jaloux un bûcheron.

L’alcool jouait un rôle important dans sa vie sociale. Il joue un rôle important dans la vie sociale française. Sa première cuite, il la eut à 12 ans, après avoir bu de la bière aux 18 ans de son frère. Une cuite accidentelle. Son grand frère et ses amis lui avaient fait croire que les bières étaient sans alcool. Il trouva le goût de la bière étrange, pas vraiment mauvaise mais loin de l’idée qu’il s’en était faite. Pas vraiment sucrée, un goût étrange et cette sensation légèrement amère qu’elle laissait sur le palais l’avait surpris. Mais pour faire comme les grands, il avait enchaîné. La deuxième bière fut plus douce à passer, la troisième aussi, la quatrième lui donna des vertiges. Mais il n’était pas saoul. Il se rappelait avoir vomi une fois de retour à la maison. Il eut le droit à une petite leçon de morale de la part de sa mère. Il avait beau blâmer son frère et ses amis, sa matriarche en avait profité pour lui montrer les conséquences de l’abus d’alcool.

Ça deuxième cuite, la vraie, la volontaire, c’était au 14 juillet de son village, à 16 ans.

Créchant chez un ami dont les parents étaient absents, ils se réunirent entre eux, avec de l’argent de poche ou volé aux parents, achetèrent sans problème quelques bouteilles de vin rouge et de whisky au Carrefour du coin. Il était évidemment interdit de vendre de l’alcool aux mineurs, mais il fallait attendre l’amie caissière qui y travaillait, ne faire rentrer que deux des leurs, ceux qui avaient l’air les plus vieux, et le tour était joué.

L’achat se fit la veille du jour de fête nationale. Il leur fallut un certain self-control pour ne pas entamer l’alcool immédiatement. Mais le lendemain, ils ne se firent pas prier.

Pour beaucoup, c’était la première fois qu’ils buvaient de l’alcool. L’euphorie s’empara de certains, qu’il fallait calmer, il n’était même pas midi.

Après avoir mangé une bonne plâtrée de pâtes engouffrée en une poignée de minutes, le groupe se dirigea vers la mairie, attenante à la salle des fêtes où le bal des pompiers allait se dérouler après le feu d’artifice.

Cette fois, notre sujet ressentit l’euphorie, la soûlerie, celle qui vous fait oublier vos problèmes et vous rends confiant, beaucoup trop, surtout pour lui qui en manquait beaucoup.

Pendant 6 ans, l’alcool allait être synonyme de vie sociale, d’amitié et d’amour. Impossible de sortir entre amis sans boire. D’ailleurs, aucun de ses amis ne sortaient sans être sûr pouvoir se saouler.

Le temps a passé maintenant. Plus d’alcool, plus de fête, plus de vie sociale comme avant. Des amis morts sur la route, d’autre de cancer.

Mais aujourd’hui, quand il regarde en arrière, il se dit qu’il a profité de sa jeunesse. Ceux partis, beaucoup trop tôt, leurs souvenirs, il ne sait pas vraiment comment penser à eux. Tous ces souvenirs, ses conneries faites sous l’influence de l’alcool et parfois de la marijuana, ces souvenirs d’écoles aussi, il ne sait pas quoi en faire.

C’est pour cela qu’il a écrit ce texte. Pour eux, car il aurait pu être l’un d’eux, et parfois, il regrette de n’être pas parti à la place de ceux partis trop tôt.

Jaskiers

Pourquoi ma maison n’a pas de miroirs ? (Nouvelle)

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En hommage à Anna Coleman Ladd

C’était il y a si longtemps gamin, mais pour moi, c’est comme si c’était hier.

Quand la dame m’a posé le masque en céramique sur le visage, elle me tendit un miroir, mais je ne voulais pas voir mon visage tout de suite.

« Et pourquoi ? » Tu dois te demander à cet instant.

Je ne me sentais pas prêt, c’était en quelque sorte un nouveau moi, une personne que je connaissais mais qu’à moitié, que j’allais rencontrer une fois mon regard posé sur mon reflet dans la glace.

J’étais pas prêt gamin, je n’étais pas d’accord avec ça, j’étais un inconnu, physiquement, mais mentalement, je pensais que tant que je n’avais pas vu mon nouveau visage, je resterais moi-même.

La dame comprit immédiatement ce qu’il se tramait, je n’étais pas le premier à qui cette artiste, car c’est comme ça qu’on la considérait entre nous, avait créer un masque sur mesure, épousant et complétant nos gueules cassées.

Ça n’a pas changé ma vie instantanément. En fait, au début, c’était plutôt le contraire. Je m’étais habitué à ce visage ravagé par la guerre. J’avais, en quelque sorte, fais le deuil et accepté cette figure. J’arrivais à encaisser le regard des autres. Tu sais gamin, certains en sont fiers de leurs gueules cassées ! Ça prouve que tu t’es battu pour la France.

Moi, je n’en ai été pas fier. Je n’en avais pratiquement plus honte. Non, aucune fierté d’avoir tué d’autres hommes qui ne m’avaient rien fait. J’étais même en colère, car j’ai vu des copains disparaître en une fraction de seconde. Il disparaissait dans une poussière noire, dans un nuage rouge… certains étaient morts et déjà six pieds sous terre. Les obus, sa tue et sa peut enterrer en même temps.

Je les envie parfois, ils n’ont plus à vivre sur cette terre avec les visions d’horreur qui hantent les vivants. J’ai des copains qui sont devenus fous. Leurs corps étaient bien vivants, mais leurs esprits, gamin, étaient partis dans des recoins tellement sombres, que jamais ils n’ont jamais pu revenir à la réalité. Et puis, il y a ceux qui ont mis un terme à leur vie. Comment les en blâmer ? Les cauchemars, le retour à la vie civile, à une vie normale, c’était très difficile. On pensait tous qu’on allait y passer, jamais on avait pensé à ce que serait notre futur si nous survivions.

La guerre, c’est une connerie gamin, mais c’est malheureusement humain. C’est comme ça…

C’était pas facile pour grand-mère non plus. Je lui en ai fait beaucoup voir, mais elle est restée à mes côtés. Malgré les disputes, l’alcool, mon visage horrible, mes cauchemars qui me réveillaient en sursaut, hurlant à la mort, mon aversion pour le bruit, le silence était primordial pour moi, car chaque bruit pouvait déclencher en moi des souvenirs de la vie dans les tranchées.

Et puis gamin, j’ai tué. Comment on revient à une vie civile après avoir été entraîné et après avoir tué d’autres humains ? En temps de paix, tu tues quelqu’un, tu vas en prison, ou on te passe à la guillotine, mais en temps de guerre, on te pousse à tuer, on donne des médailles, on te portes aux nues quand tu réussis à tuer d’autres être humains.

Je souhaite de tout mon cœur que la guerre ne cogne jamais à ta porte mon garçon.

Mais pour répondre à ta question, j’ai regardé mon nouveau visage, et c’était étrange, beau et effrayant. Une partie de mon visage était moi, l’autre une imitation.

J’ai pleuré. Je n’ai jamais accepté ce masque, mais il me le faut pour pouvoir vivre dans une certaine dignité, pour les autres. Je ne le porte pas pour moi.

C’est pourquoi il n’y a pas de miroir chez moi. L’apparence, c’est quelque chose de secondaire, ce n’est que vanité.

Je sais que tu m’as aussi demandé pourquoi je ne parlais pas. Ma gueule cassée n’a plus de mâchoire. Tu voudras un jour savoir comment c’est arrivé, mais tu le sais déjà, j’étais dans les tranchées. C’est ça, la guerre.

Profite de ta vie, profite de la paix. Je me suis battu pour que cette foutue guerre ne revienne plus jamais.

Ton grand-père qui t’aime.
1937

Jaskiers

Le prodige du néant

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Comment qualifier L., nous aimons tellement mettre les gens dans des cases, selon tellement de critères, qu’il est inutile d’en donner des exemples. Notre esprit logique, au fonctionnement cartésien ne supporte pas l’incohérence, une personne appartient à un groupe, consciemment ou pas. Personne ne déroge à la règle, ni vous, ni moi, ni L.

Le cas L. est en fait plutôt simple, nous le placerions dans la catégorie des génies. Mais un génie de quoi ? C’est là que se situe le problème. Notre personnage est un génie en tout ! Tout ! Comme Crésus, tout se qu’il touchait se transformait en or.

Il n’était pas seulement bon en tout, il était excellent, prodigieux.

L. avait appris à lire seul, avant la maternelle, apprenant simplement grâce aux lectures que lui faisaient ses parents.

L’apprentissage de l’écriture s’avéra un jeu d’enfant, au sens littéral et figuratif. L’enfant avait simplement observé les grands écrire. Avec quelques notions de bases insufflées par ses parents, comment tenir un crayon correctement, le commencement de chaque phrase par des majuscules en début et par un point en fin de phrase, les verbes, le genre et le nombre, L. apprit de lui-même le reste en lisant des livres d’école de ses grands frères et sœurs.

Les parents de L. furent autant enthousiasmés par la précocité impressionnante de leur petit qu’effrayés.

Mais le prodige commençait déjà sa propre éducation. Mathématiques, géométrie, histoire, géographie, tout ce qui lui passait sous les yeux se retrouvait assimilé et compris à la perfection.

Après la maternelle, où sauter une classe avait été conseillé mais refusé par ses parents qui pensaient que la maternelle était importante, ils considéraient comme un ciment important pour un enfant ses années douces d’apprentissages de la vie, il survola ses premières classes, non seulement au point de vue de l’apprentissage, mais aussi de la maturité.

Le cas de L. devint problématique dès son arrivée en CP. Son maître était impressionné, et lui aussi, inquiet par l’intelligence du garçon. Il semblait qu’il n’avait qu’à entendre une fois une information, un concept, un sujet, pour le comprendre et le maîtriser parfaitement.

Il fut question de le faire sauter le CE1 pour le CE2. Les parents acceptèrent, cette fois, L. était, selon eux, assez mature pour comprendre pourquoi il devait changer de classe, quitter ses camarades pour avancer d’une classe.

Mais la maîtresse se trouva avec les mêmes réflexions que le maître de CP, le gamin était différent.

Enfant prodige, génie précoce, voici ce que la mère et le père de L. entendait de sa maîtresse de CE2. Il fallait lui faire faire des tests, consulter un psychiatre ou un psychologue pour pouvoir l’aider à se comprendre, l’aider dans un avenir qui semblait déjà lui appartenir.

Les parents refusèrent, les stigmas de la psychologie avaient trop d’emprise sur eux, leur enfant ne deviendrait pas une bête de foire, une sorte de cobaye pour le domaine médical et psychiatrique.

Il sauta directement au CM2 après une année en CE2 que le garçon trouvait ennuyeux. L. commençait à montrer des signes de lassitude envers l’école.

L’enfant avait compris qu’il n’avait aucun besoin de professeurs.

Il refusa un jour d’aller à l’école. Ses parents se préparaient déjà à faire l’école à domicile. Par cela, comprendre laisser L. étudier seul, à la maison. Les évaluations imposées par l’éducation nationale pour les élèves scolarisées à domicile seraient une formalité.

Ses années scolaires se passèrent dans la solitude, qu’il adorait plus que tout. Les autres n’étant qu’une distraction abrutissante pour le garçon.

Ce fut ainsi des années où ses parents essayaient de l’aider de leur mieux, lui proposant cette fois une aide psychologique, qu’il accepta seulement pour en apprendre plus sur la psychologie. Il était devenu un manipulateur hors pair.

L. se savait hors du commun. Durant son année de troisième, la sixième et la cinquième avaient dû être sautées, il disparut. Plus personne dans la chambre.

Il n’a jamais été retrouvé. Si vous voulez mon avis, avec toutes ses connaissances et ses capacités presque surhumaines, il a décidé qu’il pouvait vivre comme il le voulait. Et jamais nous le retrouverons, il n’a besoin de personne, de rien. Il est tout, il n’est rien. Il est nous, il est vous. L. vit. Loin, car la distance guérit tout les maux et non-dits d’une enfance passé sous les yeux d’adultes impressionnés, une jeunesse qui n’en était pas une. L’adulte vit selon ses propres règles maintenant. Pour lui, tout est masquerade, tout est une farce savamment orchestrée par des forces qui dépassent le commun des mortels. Que nous vivions dans le moule ou en dehors, nous faisons tous partie de ce spectacle. Le rideau est toujours levé. Le public est aussi acteur. Un jour, le rideau se refermera.

Jaskiers

Les racines ne poussent pas toutes dans le même sens

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France 1939

Vincent H. et Edgar R., les meilleurs amis de tous les temps, des inséparables, ainsi étaient-ils surnommés par leur famille et leurs autres amis.

Amis depuis les bancs de l’école, ils n’étaient pas des cancres, chacun avait eu son certificat d’étude, mais, quand les inséparables avaient envie de rire, au dépend des autres, ils n’hésitaient pas à ruser.

Quand il se faisait prendre par le professeur, jamais il n’accusait l’autre, bien que le maître essayait de savoir qui des deux étaient le meneur, les deux comparses se protégeaient l’un l’autre.

Mais ils n’étaient plus des enfants, ils venaient de sortir de l’école, Edgar voulait devenir ingénieur et Vincent un docteur.

Tous les deux s’étaient inscrits à deux universités différentes à Paris. La séparation fut difficile, plus difficile qu’avec leur familles respectives, plus que quitter leur petit patelin, se séparer allait être une épreuve.

Les deux meilleurs amis s’étaient promis de se voir aussi souvent que possible une fois à Paris. Pourquoi pas habiter ensemble ?

Au fond de leur cœur, il savait qu’une distance allait forcément s’imposer, peut-être allaient-ils se trouver d’autres amis, des amoureuses aussi.

Avant de partir, ils décidèrent de faire un dernier petit coup, une dernière petite bêtise. La commune avait décidé de planter quelques pins dans le parc communal.

Pourquoi pas voler un de ces pousses entreposés dans une petite salle près de la salle des fêtes, qu’Edgar et Vincent savaient, n’était jamais fermée à clef, et le planter dans le jardin de Vincent, situé à l’orée d’un champ avec quelques arbres. La planque idéal pour planter ce pin qui deviendrait le symbole d’une amitié. Et si un jour ils s’oubliaient, ils n’avaient qu’à marcher un peu dans le grand Jardin du futur médecin, pour se remémorer qu’ils étaient les inséparables.

Les deux amis firent leur coup en pleine nuit, après le match de foot du samedi soir. Ils savaient que tous les joueurs, leurs amis et les spectateurs seraient en train de fêter la victoire, ou la défaite peu importe pour les footballeurs, et qu’ils n’auraient aucun problème pour mener à bien leurs larcins.

Une fois le pousse de leur pin choisi méticuleusement, par cela comprendre prendre celui qui était le plus grand, ils n’y connaissaient rien en arbre, ils coururent jusqu’au jardin de la maison de famille de Vincent. Personne dans les rues. Seul le bruit de leur semelles martelant le trottoir les accompagnaient.

Arrivés au point où il avait prévu, avant le vole, de planter leur pin, ils se reposèrent en essayant de reprendre leur souffle saccadé à cause de leur fou rire.

Le moment fut venu de planter l’arbre.

Les deux comparses attrapèrent chacun une extrémité du pousse, se regardèrent et chacun avait envie de pleurer. Mais ils étaient des hommes maintenant, les larmes, c’était pour les enfants et les filles !

Doucement, ils introduisirent le pin dans le trou de terre fraîche, puis ils prirent chacun une pelle pour recouvrir le trou. Ils allèrent récupérer deux arrosoirs cachés par leurs soins à l’avance, dans quelques buissons sauvages du jardin, déjà rempli d’eau et le déversèrent en même temps au pied du pin.

L’eau coulant et s’introduisant dans la terre fraîchement retournée allaient compenser pour les larmes qu’ils voulaient verser.

Et pour les larmes qu’ils auraient envie de verser pour le futur. Car la guerre vint, puis la défaite et le temps des choix.

Edgar, l’aspirant ingénieur, décida de rejoindre la division Charlemagne de la Wehrmacht, et Vincent, l’aspirant docteur, traversa la Manche pour rejoindre de Gaule.

Jamais le pin ne poussa. Seulement la haine.

Jaskiers

Des bouteilles et l’irrémédiable (histoire vraie/personnelle)

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Un cadavre sur un banc dans le parc du village. Les rumeurs disent que l’homme avait vomi ses tripes, littéralement. Que son ventre était gonflé. La douleur était son masque de mort.

Il était connu pour boire, beaucoup. Mais personne n’a daigné lui en parler, semble-t-il. Le cadavre retrouvé mort sur un vulgaire banc en bois était connu de son vivant comme étant un habitué du bar du bourg.

Il laisse derrière lui une jeune fille. Jeune fille qui avait dû faire face durant sa scolarité, au collège du village, à l’harcèlement sur son physique. En filigrane, des remarques sur l’alcoolisme de son père avaient sûrement dû lui arriver en échos. Car l’alcoolisme, et surtout l’alcoolique, on s’en moque en cachette. Les personnes semblent savoir que le sujet est tabou, ils préfèrent lâcher leurs blagues de mauvais goût dans le dos plutôt qu’en face. Cette jeune fille a sûrement dû souffrir autant des blagues cruelles sur son physique que sur le penchant pour la boisson de son père.

Cette jeune fille l’a-t-elle rejeté, ce père alcoolique ? Sa femme, ou son ex-femme, la mère de la jeune fille, l’a t’elle écartée de lui ? Car il est mort seul. Dans le froid d’une nuit d’automne. On ne peut que tergiverser sur comment il a fini sa vie dans cet endroit. Sentait-il que la fin approchait ? Que son corps refusait de subir cette torture ? Dans son agonie supposée, pourquoi avoir choisi le parc de la commune pour dernière demeure ? Une réponse simple, la maison où sa fille vivait n’était pas loin.

Personne ne sait vraiment qui l’a trouvé. La gendarmerie, la plus proche, c’est-à-dire a une bonne vingtaine de kilomètres du village, est venue et a constaté le décès. Enfin, c’est la rumeur qui rapportait ça.

C’est une chose d’avoir un proche alcoolique. Une autre d’avoir un proche alcoolique dans un petit village où tout le monde se connaît.

L’hypocrisie des villageois est déroutante.

« Ça allait mal finir, on le savait de toutes façons.

J’avais de la peine pour lui, et sa gamine.

Il était gentil, même avec un coup dans le nez. »

Une question me saute à la gorge à chaque fois que je me rappelle les mots de ces gens : si vous étiez persuadés que sa consommation d’alcool était excessive, pourquoi n’avez vous rien fait ?

Dans un village, on ne se mêle pas des problèmes des autres, on écoute, on plaint un peu l’autre en face. Mais surtout, on s’en remet aux copains pour en rire. Mais on ne fait rien. On s’occupe de ses propres problèmes.

Les amis de cet homme mort n’étaient pas les personnes qui allaient l’aider, ils étaient eux aussi des piliers de comptoir.

Le barman du village afficha au moins deux photos de ces malades alcooliques sur le comptoir de son bar, en souvenir.

De mon point de vue, cela est plus qu’irrespectueux. C’est comme si Kalachnikov affichait les photos de toutes les personnes tuées par un AK-47 dans son bureau.

Ce tenancier de bar n’était pas blanc comme neige, de mon point de vue.

Je sais qu’il n’hésitait pas à vendre quelques verres de blanc cassis à mon paternel… bien que mon père était en train de combattre une leucémie.

Il n’y avait pas sa photographie dans le bar à sa mort. Mon père ne l’aimait pas trop, apparement.

Ce bar est maintenant fermé depuis une décennie. Tenir une entreprise dans un village est difficile. Tellement que l’on n’hésite pas à servir de l’alcool à des personnes vulnérables, à des adolescents. Si l’argent rentre, après tout…

Devrais-je mettre les buralistes sur la même balance ? Cela aurait du sens. Mais il y a une différence entre être alcoolique et fumeur. Celle évidente de la proximité d’un barman et de ses clients réguliers. Celle où la consommation de la substance, et l’abus, se voient directement, via le comportement, surtout chez le barman.

Mais à quoi bon écrire là-dessus… l’homme a crevé seul sur un banc, le village a montré son hypocrisie habituelle quand l’alcool tient un rôle majeur.

Dans un village, j’estime que 90 % des adultes boivent régulièrement.

Je le sais, mon père était alcoolique et vivait dans ce village.

Je le sais, pendant 3 ans, tous les week-ends je pratiquais le Binge-Drinking dans ce village.

Je pense écrire sur d’autres drames liés à l’alcoolisme. J’ai été observateur pendant une partie de mon enfance puis acteur les week-ends dans ma vie de jeunes adultes.

Ai-je mentionné que le barman vendait de l’alcool aux mineurs ? Oui. Il vendait aussi des cigarettes… au détail ! Une cigarette = 1 €.

Si jamais la police entrait, il laissait le paquet ouvert sur le comptoir : « J’le laisse ouvert et j’enlève quelques cigarettes. Et s’ils demandent, je leur dis que c’est mon paquet. »

Dire que cet homme était à la crémation de mon père. Qu’il m’a accosté sur le trottoir. J’avais quelques moments auparavant juste placé les cendres de mon père à côté de ceux de mon frère…

Attention, cet homme n’est pas responsable de l’alcoolisme de ses clients. Mais il ajoutait de l’huile sur le feu. Je doute qu’il ait ne serait-ce qu’une once de remords. Il dort la conscience tranquille.

Peut-être pensait-il que c’était de ma faute. Après tout, c’était mon père, j’aurai dû l’aider à arrêter de boire. Mais j’ai essayé, tellement. Jusqu’à me détruire. Jusqu’à me juger responsable de sa mort. Mais plus je pense à cette personne, plus je me remarque que certains hommes sont foncièrement mauvais. L’argent est maître. Je ne l’accuse pas évidemment d’avoir tué ces hommes. Je pose juste la question éthique. Une question de moral, de valeurs.

Je ne sais ce qu’est devenue la jeune fille dont le père mourra seul dans le parc.

J’ai quitté ce village. J’espère qu’elle aussi.

Jaskiers

Un rêve, la réalité (nouvelle)

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Installé sur le toit de son immeuble en pleins centre ville, son tout nouveau télescope déployé et prêt à l’emploi, David sentait qu’il avait réussis quelque chose d’important.

Depuis gamin, avoir un télescope, c’était son rêve, qu’il dût oublier pendant longtemps. Son père et sa mère vivaient sur la corde raide niveau finance. Des sacrifices, il en fit beaucoup, mais il s’était promis que quand il serait grand, il aurait son télescope. Un bon, un vrai de vrai, de qualité.

Il dut attendre bien après ses années de fac pour enfin réussir à s’en acheter un.

Être devenu avocat d’affaires, c’était quelque chose, mais ce télescope qui n’attendait plus que lui pour observer l’Espace, c’était le symbole de sa réussite. Pas les diplômes ni les honneurs.

David avait beaucoup travaillé pour être là où il était. Tous ses sacrifices, ses efforts, ses soucis, tout cela l’avait mené ici. Sur le toit de l’immeuble de son cabinet d’avocat.

Les mains moites, légèrement tremblantes, les yeux légèrement humides dû à l’émotion autant qu’aux températures froides de cette nuit dégagée, il s’approcha enfin de son Graal. Le jeune avocat allait enfin voguer là où nul humain ne mettrait les pieds, du moins, avant très longtemps. Excepté la Lune. Ce fut d’ailleurs sa première cible.

Elle n’était qu’à son premier quart, mais l’excellente qualité du télescope lui renvoyait l’image claire des sinuosités, des cratères et des traits si distinctif de notre satellite naturel. Il arrêta là son observation de la Lune, se projetant déjà une nouvelle séance d’observation pour la prochaine pleine Lune.

Il s’écartait du télescope pour apprécier le moment qu’il venait de passer a admirer une petite parcelle de notre satellite naturel.

David s’ouvrît une bière, bu une généreuse gorgée, leva ses yeux vers le ciel étoilé. Tout ce qu’il voyait, il pouvait maintenant l’observer de plus près.

Sa prochaine direction, Mars.

Mars n’était pas la planète qui le fascinait le plus. Il préférait les anneaux d’astéroïdes d’une Saturne ou l’immense Jupiter. Mais Mars est la planète la plus proche de la Terre, et avec sa couleur rouge, on ne pouvait pas l’éviter.

Il entra sur l’application connectée à son télescope le nom de la planète rouge.

Et doucement, le télescope se dirigera de lui-même dans la direction de la planète.

Ce n’était qu’un test, il voulait rechercher lui-même les planètes, l’application était un gadget utile pour ceux qui étaient pressés, qui n’avaient qu’une faible connaissance de la Voie Lactée. Rechercher une planète par soi-même, c’était partir à l’aventure, rencontrer des constellations et autres beautés de l’Espace. Ce n’était que pour tester l’efficacité de cette application.

Et il s’avéra qu’il n’y avait pas de quoi se plaindre, le télescope était pile sur Mars. David n’avait qu’à ajuster et régler les différentes options offertes par son appareil pour observer Mars comme il le voulait.

Mais soudain, quelque chose d’étrange qui doucement semblait passer devant la planète rouge, fit son apparition.

David essaya de régler une nouvelle fois son télescope, mais cette masse étrange était toujours là, descendant lentement mais sûrement devant la planète rouge.

Il vérifiait si ce n’était pas un insecte qui se serait posé sur la lentille mais l’avocat ne trouva rien.

La masse recouvrait maintenant l’entièreté de Mars, qui disparut.

David alluma son téléphone, ouvra le réseaux social populaire du moment, tapa dans la barre de recherche ‘Mars’, voir si d’autres férus d’astronomie observaient le même phénomène que lui. Mais il ne trouva rien.

L’avocat n’avait pas eu tout le temps de s’être parfaitement informé sur l’utilisation de son télescope high-tech. Il pensait que le phénomène venait peut-être aussi de son manque d’expérience dans la manipulation d’un télescope.

En regardant une nouvelle fois dans le télescope, la masse avait laissé sa place aux reflets de rouge de Mars.

Le jeune homme n’eut pas le temps de savourer la planète martienne, la masse remontait, et en un rien de temps, elle cacha Mars une nouvelle fois.

Cette masse était plus proche cette fois, il put observer de légers reflets sur cette chose qui commençait à se dévoiler sur la lentille du télescope.

Une forme massive, ovale, avec des sortes de tentacules qui flottaient sous son corps.

Pourquoi ressentait-il que cette chose, il la reconnaissait ?

Il ouvrit sa serviette, sortie quelques dossiers de clients à la va-vite pour ressortir un livre de poche usé. « L’appel de Chtuhulu » de H. P. Lovecraft.

Un frisson lui traversa le dos, en levant son regard, il put voir la chose approcher. Plus besoin de télescope.

(À suivre ?)

Jaskiers

Mémoires de pavés (Nouvelle)

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Regroupés en masse dans cette rue historique, la plupart sont vêtus de noir, de capuches, de masques à gaz, de bandanas, de casques de protection en tout genre ; militaires, ouvriers, et même des casques de fortunes fait de casseroles. Certains portent des chaussures de sécurités, d’autre de robustes chaussures de randonnée montantes. Des genouillères, des coudières, des gants, pour les plus débrouillards, ou chanceux, des gilets pare-balles.

Aucune personne sans armes. On ne parle pas d’armes à feux, bien qu’il est très probable que certains cachent un calibre, mais d’armes blanches, couteaux, sabres et autres épées, battes de baseball, des poings américains, des barres à mine, et enfin, tout objet qui peut servir d’arme que l’on peut trouver dans une maison ou appartement.

Des parapluies étaient ouverts et déployés, brandit, bien que le ciel, légèrement nuageux, n’annonçait aucune averse. Certains brandissaient des couvercles de poubelles ou de vulgaires planches de bois mal taillées.

Evidement, il y avait les cocktails Molotov. Un vieux classique en période d’insurrection. Les bouteilles en verre d’où sortaient un bout de tissus se trouvaient dans les mains de presque chaque personne présente ce jour-là.

Pour la rue historique, qui avait connue tant de défilés militaires, de visite de dictateurs, de chefs d’États, de touristes perdus, ce défilé de milliers de civils armées n’était pas vraiment une nouveauté. Oh, oui, elle avait vu des guerres, des cadavres, pas mal de violence policière mais des citoyens armés ? Ce n’était pas la première fois même si c’était rare.

Elle n’avait, par contre, jamais vue autant de ressentiment et de colère battre ses pavés et trottoirs centenaires. Plus de respect pour les vieilles dames !

Dans les moments historiques, les pas lourds, remplis d’excitations ou de peurs, elle connaissait. Elle les aimait d’ailleurs. C’est un honneur d’être foulé par l’Histoire. Mais cette foule, c’était quelque chose d’autre. Une chose qu’elle n’était pas sûr de vouloir, ou pouvoir, supporter. C’était peut-être le signe de la fin, d’une fin. De quoi ? L’Histoire ne révèle pas ses secrets si vite, il faut parfois du temps pour comprendre vraiment ce qu’elle fait. Parfois, c’est seulement après quelques jours que tout change, que l’Histoire dévoile son jeu, qu’elle s’impose.

La rue devint encore plus inquiète quand en face des protestataires, des policiers, armées, casqués, équipés comme des soldats de science-fiction près a affronté une horde d’extraterrestres, sont apparus.

Des bottes, des pas, des centaines de milliers de pas qui vibraient se mêlaient à des cris sauvages, des insultes.

La rue aurait voulu s’effondrer pour éviter de voir la suite. Elle n’eut pas à ressasser cette pensée longtemps.

Déjà, le clan des policiers avaient lancé ses gaz lacrymogènes.

La rue fut surprise, des amies à elle lui avaient dit qu’ils y avaient des sommations avant ce genre d’action déclenchée par la police.

Elle devait se rendre à l’évidence que ce n’était pas juste une manifestation lambda.

Déjà, le clan des citoyens (enfin ‘clan’, c’est ce que déduisit la rue en ayant observé cette masse de personnes en colère) renvoyait à l’envoyeur ces sortes de cannettes de sodas fumantes.

Ce qu’elle a vu et vécu ce jour la fut son dernier jour.

Plus jamais elle n’eut à vivre à ce genre de situation. Depuis ce jour, elle a disparu et s’est promis de ne plus jamais accueillir d’être-humains sur son sol.

Jaskiers

La Der-des-Der – Partie Finale

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Klaus maintenant debout, fixe le français. Ce dernier a peur. Non pas qu’il pense que l’allemand va l’attaquer, mais cette boue sèche, blanche et craquelé qui recouvre son visage le mets mal à l’aise. Cet homme est devenu un animal, ou plutôt, il ressemble à un mort-vivant.

Mais le sourire qui s’affiche doucement sur ce visage fatigué, juvénile et encrassé fait naître un sourire en lui.

Les deux hommes sont debout, se sourissent et ils éclatent de rire en même temps. Les nerfs se sont détendus, et, surtout, ce sont deux êtres humains qui découvrent que l’autre n’est pas un monstre. Ils sont censés s’entretuer, arracher à l’autre la vie de n’importe quelle manière, mais leur humanité a repris le dessus. Ils ont gagné la guerre, la vraie, celle qui compte vraiment. Ils ne se sont pas laissé influencer par ces réflexes d’assassins qu’ils ont acquis depuis trois années de tranchées.

Les larmes coulent sur les deux visages. Celles de l’allemand forment un sillon sur la terre sèche de son visage. Le français enlève son casque et le lance dans l’eau croupie, l’allemand sort une pipe, le français du tabac. Ils se rapprochent, le français prend la pipe de Klaus et y introduit le tabac. Il tend la pipe à l’allemand qui la refuse.

Gérald comprend, il doit l’allumer. Ce qu’il fait. Une volute de fumée s’échappe doucement de la pipe, le français exhale la fumée et regarde le ciel gris. Il tend une nouvelle fois la pipe à Klaus qui, cette fois, la récupère et la fume.

Le français décroche sa gourde, il se souvient maintenant de ce qu’elle contient. Il l’ouvre et la tend à Klaus. Ce dernier ne se fait pas prier, mais dès qu’il porte la gourde à sa bouche, le français lui tapote légèrement le bras.

« – Vin ! Wine ! Camarade ! »

Klaus éclate d’un rire franc, brandit la gourde, penche sa tête et prend de généreuses gorgées. Il fait quelques gargarismes et déclenche le rire gras du français.

« – Danke ! Kamarad Vin ! 

  • Camarade tabac ! »

Klaus rend la gourde à Gérald. Ils vont pour se donner une franche poignée de main.

Leurs corps viennent de disparaître. Il ne reste rien d’eux, seulement des morceaux de chair qui brûlent éparpillés dans un nouveau cratère d’obus fumant.

(Plus jamais ça ?)

FIN

Jaskiers