Henry avait l’habitude de se lever au milieu de la nuit pour son pipi nocturne et fumer une cigarette. Une très mauvaise habitude que de fumer, mais c’est encore plus mauvais la nuit. Non seulement, fumer à jeun est mauvais, mais cela dérègle le cycle du sommeil. Couplé à cette mauvaise habitude; le besoin d’uriner et Henry se réveillait toujours à la même heure, 5 h 30 du matin.
Quand les événements qui vont être relatés ont-ils démarré ? Henry n’aurait su le dire exactement, car sa vie n’était maintenant qu’une nuit infinie. Tous ses repères avaient disparu.
Cela avait débuté comme d’habitude. Après un rêve étrange où il pilotait une sorte de bolide qui avait la forme et la senteur d’un savon à la lavande. Dans ce rêve, il roulait très vite, tellement que l’air autour de lui semblait se matérialiser en une sorte de voile qu’il finissait par percer et il s’était réveillé à ce moment-là. 5 h 30.
Ces réveils précis duraient depuis plus d’un an. Il était habitué au froid qui l’enveloppait dès la sortie du lit. Le chemin jusqu’aux toilettes, il le faisait sans lumière.
Une fois sa vessie apaisée, il s’asseyait sur son vieux fauteuil dans son salon pour fumer sa cigarette.
Il restait éveillé environ un quart d’heure, puis allait se recoucher. Et cette fois-ci, sa petite veille ne dérogea pas à la règle.
Il se rendormait aussitôt. Il adorait retrouver la chaleur des draps après la fraîcheur de la nuit. Henry se sentait comme un enfant bordé par sa mère.
Souvent, son deuxième sommeil était celui le plus peuplé de rêves insensés, rêves qu’il aimait noter sur un carnet de bon matin. Cela lui permettait de faire marcher sa mémoire. Et il était fasciné par ce que son subconscient pouvait créer. Il adorait les tournures loufoques, improbables que son cerveau créait pendant son sommeil. Il était fasciné par le fait que dans ses rêves sans logiques, jamais il ne questionnait le sens des situations et des événements qui s’y déroulaient.
C’est pour cela qu’après s’être couché après sa cigarette, qu’il se rendormit et se réveilla à 5 h 30.
J’ai dû rêver que je m’étais levé pour fumer comme d’habitude. L’habitude a pris le dessus sur mon subconscient, ou quelque chose dans le genre.
Ce fut sa première impression. Henry devait avouer que ce rêve était très réaliste, il ressemblait à la réalité.
Arrivé aux toilettes comme un automate programmé, il découvrit qu’il n’avait aucune envie d’uriner. Cela lui était déjà arrivé, souvent même. Soit il n’avait pas assez bu, soit l’organisation de sa journée avait bousculé son horloge biologique, il avait uriné abondamment avant d’aller se coucher et le corps n’avait pas encore besoin d’évacuer.
Même si le pipi ne se réalisa pas, la pause cigarette s’imposait. Il fut bien plus confus avec le fait de ne pas avoir envie d’uriner quand l’odeur de cigarette lui monta au nez.
Il ne fumait à l’intérieur de l’appartement que la nuit. Le jour, il fumait au balcon. C’était mieux pour ses poumons, pour l’air de l’appartement s’il recevait des invités.
Peut-être, pensa-t-il, qu’à force de fumer ici toutes les nuits, l’odeur s’était infiltrée dans le tissu du fauteuil, voir dans les rideaux, dans tout ce qui pouvait retenir la fumée…
Henry alluma sa cigarette, en pensant à ce qu’il pouvait se procurer pour retirer cette odeur de tabac de son bureau. Il essayait de rappeler ces publicités qui passaient à la télé, présentant un produit miracle détruisant, toujours à 99 %, les mauvaises odeurs. Mais à son grand étonnement, ces publicités qui lui rentraient dans la tête plus facilement que ses leçons, les dates d’anniversaires ou ses rendez-vous, semblaient avoir disparue de sa mémoire.
Sa cigarette terminée, il alla se recoucher, heureux de retrouver la chaleur de son lit douillet.
Il fit encore un rêve, il conduisait son automobile-savon jusqu’à percer le voile de l’air, ou de quelque chose d’autre. Cette fois, il ne se réveilla pas tout de suite. Après avoir percé le voile, il se retrouvait dans un endroit sombre, toujours dans son étrange véhicule, et des sortes de lianes se trouvaient en face de lui. Toutes espacés d’une manière anarchique mais toute étaient raides. Ne sachant que faire, il appuya sur un bouton de son véhicule qui fonça directement dans cet étrange biome.
Il se réveilla, légèrement en sueur. Il était 5 h 30.
Cette fois, Henry commençait à s’inquiéter.
Était-il en train de faire une sorte d’AVC ? Était-il malade ? De la fièvre ? Il se toucha le front, non. Un problème avec le réveil ? Peut-être est-il bloqué à 5 h 30 et ses réveils n’étaient que la signification d’une mauvaise nuit.
L’homme regarda son réveil affichant les chiffres en rouge, 5 h 31.
Aucune envie d’uriner, pas non plus vraiment envie de fumer, il avait l’impression d’avoir fumé quelques minutes plus tôt. Mais l’angoisse qui commençait à l’accaparer le fit céder.
Henry se ralluma une cigarette, non sans sentir l’odeur de tabac, encore plus forte cette fois.
Allumant son Zippo, il regarda son cendrier, qu’il ne vidait que le matin pour éviter l’odeur du tabac froid, odeur encore plus désagréable que la normale, même pour les fumeurs.
Deux mégots étaient écrasés dans son vieux cendrier.
Je deviens fou ! Je deviens fou, c’est ça. Je commence à faire de la démence comme ma vieille tante… à trente ans ? Il n’y a pas d’âge pour devenir fou, mais à ce point ? Quand même. Il faut que je prenne un rendez-vous avec un neurologue. Si ça se trouve je fais un mini-AVC. Foutu tabac ! Et puis t’as plus vingt ans mon vieux…
Il fuma sa cigarette en une poignée de minutes, et reparti se coucher, non sans avoir bu un verre d’eau fraîche avant.
Il replongea dans les draps, l’envie de dormir ne semblait pas s’atténuer.
Étrange… si ça se trouve c’est un rêve… qui a dans son étrangeté une régularité et réalité étrangement puissantes…
Il se rendormit.
Pour se réveiller à 5 h 30.
Paniqué, il prit son téléphone pour appeler sa mère. On a beau avoir trente ans, on a encore besoin de sa maman. Personne ne répondit. Il attendit quelques minutes, c’était le milieu de la nuit après tout.
Sa maman ne répondait pas. Même après avoir laissé sonner la tonalité pour laisser à sa mère le temps de se réveiller. Il regarda son réveil, qui semblait cette fois bel et bien mal fonctionner , 5 h 33. Il ne savait pas depuis combien de temps il était réveillé avec exactitude mais il était persuadé de l’être depuis bien plus de cinq minutes. Son téléphone semblait aussi bloqué à la même heure. Son micro-onde affichait lui aussi 5 h 33.
C’est ce moment qu’il réalisa que quelque chose de grave s’était peut-être passé. La fin du monde ? Le soleil s’est évaporé ? Un problème dans l’espace-temps ?
Henry décida cette fois de faire quelque chose.
Jaskiers