
Portrait d’archives daté de novembre 1945, de l’écrivain Romain Gary, en uniforme militaire, signant des autographes sur ses photos. AFP PHOTO (Photo AFP)
Au Collectionneur d’Âmes
C’était la nuit, le 18 octobre 2024, deux heures du matin, je ne veux pas dormir. C’est comme s’il n’y avait pas assez d’heures dans la journée pour faire tout ce dont je veux faire. Ces choses à faire, ce n’est pas grand-chose, c’est limite insultant aux yeux d’un monsieur/madame Tout-le-monde. Je suis le sujet de la chanson de Brassens ; La mauvaise réputation. C’est moi, cette chanson. Avec un peu de Balavoine ; S.O.S d’un terrien en détresse (Sortez les violons !).
Je vis, je survis, comme beaucoup d’autres. J’ai de la chance, quand même, il faut l’admettre. Il y a pire. Malheureusement.
Donc nous sommes cette nuit d’automne, étrangement (avec le réchauffement climatique, donc est-ce vraiment étrange ?…) chaude. J’ai eu ma liseuse Kindle, il y a une poignée de jours de ça. Je m’abonne à Kindle, et je vois, dans mes suggestions de lectures ; Romain Gary.
Ce n’est pas la première fois que je rencontre ce nom. Je mets plusieurs de ses livres dans ma pile à lire virtuelle, il m’intrigue. Je sais qu’il est le seul auteur à avoir gagné deux fois le prix Goncourt, un avec son nom d’usage français, l’autre avec son pseudonyme, Émile Ajar. J’avais lu un article sur cet événement, l’écrivain qui a gagné deux fois le prestigieux prix de littérature française, il y avait de ça peut-être deux ans. Mais, étrangement, je n’ai pas décidé de chercher, de découvrir plus en détail qui était cet auteur.
Mais cette nuit-là, je décide subitement d’en savoir plus sur le monsieur, après tout, un algorithme me l’a conseillé… La modernité réserve de bonnes surprises.
Comme beaucoup de ma génération, je me jette sur son Wikipedia.
Et là, c’est la révélation. Sans jamais lire un seul de ses livres*, je sais que cet écrivain va me plaire, je le sens, mon instinct me le dit. Heureusement, je n’ai pas à débourser trop d’argent pour lire certaines de ses œuvres (cependant, si l’un ou l’une d’entre vous possède « Les couleurs du jour », et que vous êtes prêt à m’en faire un bon prix, je suis preneur…). Mais j’écris ces lignes sans avoir lu une seule de lui.* Seulement quelques extraits, glanés sur les quatrièmes de couvertures que j’ai pu consulter. J’aime la prose que j’ai pu lire ici et là. J’aime ce qu’il semble avoir à raconter, j’admire déjà sa vie.
Physiquement, il ressemble plus à un Faulkner, mais je ressens une énergie à la Hemingway, à la Joseph Kessel. De la catégorie des aventuriers, baroudeurs, qui ont décidé d’écrire. Mes héros littéraires, ceux auxquels je veux ressembler avec ma plume. Mais j’y reviendrai plus tard.
D’abord, j’apprends que le monsieur, découvrant que sa femme, Jean Seberg, le trompe avec Clint Eastwood, décide de prendre le premier avion pour Los Angeles pour provoquer en duel le cow-boy le plus connu du monde. Le célèbre acteur refuse… Je n’en sais pas plus sur cette histoire. Peut-être, comme avec Hemingway, fait elle partie de la légende ? Mais Doux Seigneur, quel homme ! Attention, je ne dis pas que j’admire les hommes qui provoquent en duel d’autres hommes, ce n’est pas ce que je dis. C’est cette attitude sanguine, impulsive, aventuresque et dangereuse que j’adore.
L’écrivain Gary est aussi l’un des premiers à s’être rallié à De Gaulle. Il a combattu dans les Forces de l’Air Française Libre (FAFL). Il s’est battu, pour la France, lui qui disait « Je n’ai pas une goutte de sang français mais la France coule dans mes veines. » Il a été un soldat.
Et puis, toujours sur Wikipedia, je lis le paragraphe « Romain Gary et la mort ». Je pensais que cela allait être une analyse exhaustive de l’obsession de l’auteur avec la Mort (comme Stephen King), mais non.
J’apprends que l’auteur s’est suicidé d’un coup de revolver dans la bouche… à 66 ans. Comme Hemingway, qui s’est suicidé d’un coup de fusil de chasse à 61 ans.
Le choc. La similarité entre les deux auteurs, relative, mais surtout subjective, finit par me convaincre. Il va falloir que je lise l’homme.
J’ai voulu tout apprendre, tout lire d’Hemingway, et je l’ai fait, du moins, presque. J’étais dans une période très sombre de ma vie, et l’auteur de « Pour qui sonne le glas » m’a sauvé, en partie, grâce à ses œuvres. J’ai découvert, avec lui, ce que pouvait être l’écriture. Une aventure. Avec Gary, je ne pourrais sûrement pas tout lire de lui, mais je sens à quel point il peut être important pour moi.
J’en reviens à ma vie. J’ai 30 ans. Je n’ai pas fait grand-chose de mon temps sur cette terre. Mais que veut dire « grand-chose » ? Je n’en sais rien. Peut-être que je devrai être marié, avec au moins, un enfant, et être cadre, manager, auto-entrepreneur, avec une voiture électrique et une maison à crédit.
Laissez-moi vous dire, que je ne vois pas du tout ma vie comme ça. Cependant, je me sens vieux. J’ai atteint les trente ans. Je n’arrive pas à le réaliser. C’est comme si… je n’avais pas prévu d’atteindre ce cap.
Et puis, je me souviens d’Hemingway, qui, à Paris, à 27 ans, sans le sous, (la légende raconte qu’il attrapait des pigeons pour les manger avec sa première femme et leur fils) voit ses amis, notamment F. Scott Fitzgerald, rencontrer le succès.
Après un énième périple en Espagne, il décide d’écrire « Le soleil se lève aussi ». Son ambition, son objectif ; le succès. Gagner sa vie avec sa plume. Et il réussit. Cela marque le tournant de la vie d’écrivain d’Hemingway, qui était jusqu’ici journaliste. C’est d’ailleurs grâce à ce métier qu’il développa son style sobre, qu’il gardera tout au long de sa carrière.
Qu’en est-il de ma petite personne ? Qu’est-ce que je désire ?
Dois-je écouter, encore, ces professionnels de santé, qui me disent… depuis des années maintenant, de penser à moi ? D’accord, mais si je pensais vraiment à moi, je voudrais devenir Hemingway, Joseph Kessel et Romain Gary.
Je laisserai tout en plan, enfin, je crois, pour partir à l’aventure. En mer, voyager, vivre des expériences, voir et raconter, affronter aussi la vie, au lieu de la subir.
Je suis trentenaire maintenant… ma vingtaine a été un sacré bordel, la trentaine commence de la même manière, mais plus je vais continuer à rester cantonné à ma zone de confort, plus je vais commencer à me détester, à regretter. Et j’ai déjà des regrets. Et je ne veux pas « vivre » l’aventure de la vie sans but. Je pense que j’ai compris, ce que je désire profondément, c’est écrire. Ce que je déteste ce sont les regrets et le temps qui passe…
Et puis, vieillir me fait peur. Être jeune est aussi effrayant qu’étrange, selon mon point de vue. J’ai l’impression que 30 ans, c’est un passage important, où l’on peut encore décider de sa vie.
Et toutes ces réflexions me sont venues en lisant ce passage, dont j’ai parlé précédemment, intitulé « Romain Gary et la mort » de la page Wikipedia de l’auteur :
En 1978, lors d’un entretien avec la journaliste Caroline Monney, lorsque celle-ci lui pose la question : « Vieillir ? », Romain Gary répond : « Catastrophe. Mais ça ne m’arrivera pas. Jamais. J’imagine que ce doit être une chose atroce, mais comme moi, je suis incapable de vieillir, j’ai fait un pacte avec ce monsieur là-haut, vous connaissez ? J’ai fait un pacte avec lui aux termes duquel je ne vieillirai jamais ».
Romain Gary se suicide le 2 décembre 1980 avec son Browning GP, se tirant une balle dans la bouche.
Attention, je ne dis pas que je veux me suicider. Je dis juste que le monsieur a décidé de son heure. Le monsieur, homme de lettres, entre autres, a fait son choix (même si je me demande si, vraiment, dans la vie, nous avons vraiment le choix, si tout n’est pas déjà écrit à l’avance… mais ne nous écartons pas trop du sujet), il a vécu, vu, ressenti, aimé et écrit. Ce que je voudrais faire pareil ! Et si cela signifie que je dois aussi faire un pacte avec le Seigneur, si l’on me donnait le choix entre : Une vie calme et longue, ou une à la Gary, Kessel, ou Hemingway, aventureuse, où je gagnerai ma vie grâce à mes écrits ( Doux Seigneur, j’ai osé écrire ça ! J’avoue enfin…? ) mais où je ne dépasserai pas les 40 ans, je choisirai cette dernière. Car vivre avec des regrets, c’est, je crois, pire que la mort.
Le titre de cet article contient aussi le nom Joseph Kessel, et je remarque que je n’ai que très peu parlé, de lui. Certes, je l’ai déjà lu, j’ai adoré, mais il faut, là aussi, que je m’y intéresse bien plus. Ce n’est pas l’intérêt qui me manque, c’est le temps… et il passe vite quand on est occupé à aimer.
Je vous laisse avec ces quelques mots de Romain Gary ;
Le roman et la vie se confondent, ma vie est une Narration tantôt vécue tantôt imaginée et si un journal américain [Le New-York Time] m’a donné le nom de « collectionneur d’âmes », c’est que je ne cesse de faire mon plein de je innombrables, par tous les pores de ma peau… » Romain Gary, La nuit sera calme, 1974
* Nous sommes au Réveillon de Noël, j’ai depuis lu « Les trésors de la mer Rouge » que j’ai absolument adoré, et j’ai aussi lu le recueil de nouvelles « L’orage », que j’ai apprécié. Monsieur Gary, merci. Monsieur Kessel, j’arrive.
Jaskiers











