
À Shannon,
À Emmanuelle,
Merci, et désolé.
Il y a ces moments suspendus dans le temps, où, avec l’ambiance adéquate, les bonnes musiques, écrire est la seule chose qui vous appelle.
C’est en planant sur la bande son de Dune, créée par l’inégalable Hans Zimmer, qu’une image, une scène me vient en tête.
Un natif américain, un vieil homme, à la peau ridée, abîmé par le soleil, parcheminée par le temps, est là, avec moi, quelque part sur un des rochers du Grand Canyon.
Le ciel indique la nuit, même si de la lumière se répand dans le canyon. C’est l’aube, peut-être. Il fait légèrement frais, un petit vent agréable passe sur notre peau, rentrant dans les pores. Cette fraîcheur, on aurait l’impression qu’elle nous purifie.
Je regarde cet homme, je suis fasciné. Nous ne pouvons pas vraiment communiquer par les mots. J’ai l’impression qu’il refuse de les utiliser. Comme si l’expérience que nous vivions ne devait en aucun cas déclencher la chimie implacable du cerveau gauche.
Il met un doigt sur sa bouche, pour me signifier de ne pas faire de bruit.
Nous voyons la Voie lactée, aucune pollution lumineuse ici. On pourrait croire que l’environnement est éclairé par le scintillement de ces milliers d’étoiles.
C’est un silence complet qui nous entoure.
Après quelques secondes à regarder ce spectacle céleste, il lève son bras, et pointe son doigt. Il fait un mouvement ample. Je vois cet oiseau. Je ne saurais dire si c’est un aigle, ou un énorme corbeau, mais il est majestueux. C’est une ombre, nous le voyons à contreplongée, nous voyons sa silhouette effacer les étoiles pendant quelques secondes, nous observons chaque battement d’ailes.
Le natif américain me regarde, me sourit. J’ai comme l’impression qu’il a réussi quelque chose, quelque chose d’important, pour moi.
La « vision » s’arrête là mais je la rejoue en boucle dans ma tête. Je sens une sérénité. Et je pense que je dois décoder ce message moi-même. Il y a un sens, voir plusieurs, mais j’ai l’impression que je peux interpréter cette scène, la décrypter, sans contrainte, sans peur.
Pour l’instant, je crois être arrivé à un moment important de ma vie. Et c’est moi, moi seul qui a décidé que les prochains temps devront être importants pour moi.
Parfois, j’ai honte, j’ai peur de le dire, – donc je l’écris mais peut-être pas le publier… – mais j’aimerais que mes jours soient comptés. Qu’enfin, je me libère de mes chaînes, car, nous n’emporterons rien dans nos tombes, nous laissons seulement des souvenirs pour nos proches, quelques biens matériels, peut-être, mais quelles valeurs ont-ils, ces biens, face à la mort ?
Soit, j’avance selon mes propres termes, à mes risques et périls, – qu’ai-je à perdre ? – soit je continue à moisir dans ma médiocrité, je me contente de vivre ma vie, dans une zone de confort trop confortable, à me détester moi-même car les regrets continueraient à me bouffer.
Et je n’arrive pas à croire que j’ai atteint les 30 ans. J’en ai presque honte.
Mon père est mort relativement jeune, à 58 ans, il était rongé par les regrets, des traumas dont il n’a jamais osé parler. Mon frère est mort très jeune, 18 ans. Je ne pense pas qu’il soit parti avec des regrets, il n’était pas du genre à en avoir, car il vivait sa vie et l’appréciait à chaque minute. Et, à 18 ans, je ne pense pas qu’il ait eu le temps d’en avoir beaucoup. Mais parfois, ce n’est pas le nombre, mais la sévérité qui prime, surtout en matière de regrets.
Je ne veux pas vieillir avec des regrets. Je ne veux pas vieillir tout court, mais ça, c’est immuable. Cependant, j’aimerais vivre, même si ce n’était question que d’une poignée d’années, intensément, follement, en dehors des carcans.
Je ne suis pas homme à marié, sûrement pas fait pour être père, mais l’avenir est pleins de surprises, je ne dirai pas « jamais » à ces choses-là, même s’il fut un temps, pas si lointain que ça, où le mariage et la paternité n’étaient même pas quelque chose à effleurer.
Mais ce que je veux, c’est vivre, enfin. Libre. Avec mes mots, écrire. Je ne veux pas la richesse, même si ça aide, je veux surtout vivre, faire ces expériences, prendre des risques, aimer, réapprendre à aimer… non pas apprendre à vivre, mais découvrir précisément comment je veux vivre.
J’ai attendu, comme dans la chanson « Disorder » de Joy Division, qu’un guide, remplaçant mon frère, me prenne par la main.
Mais, ce guide, il n’est pas là. Ce guide, ce ne peut être que moi. Je le réalise. Je m’y confronte. Il faut que je compte sur moi seul.
Le temps – notre pire ennemi, ou notre plus grand allié, je ne saurai dire. Les deux à la fois – presse.
Mais je ne veux pas quitter cette planète avec plus de regrets.
Il faut un commencement à tout. Et le hasard veut que j’écris ces lignes sur une musique de Hans Zimmer « Beginnings Are Such A Delicate Times » – les débuts sont toujours les moments les plus délicats.
Dois-je attendre un signe de ce « début » ? Je ne le crois pas, j’aimerais, cela me donnerait moins d’efforts à faire. C’est à moi de le provoquer, ce début.
Qu’il vienne par lui-même s’il le veut, mais il risque de ne pas me trouver, car, d’ici là, j’aurai sûrement commencé mon périple.
Jaskiers








