Il était assis dans une des salles de ce musée où il avait trouvé refuge. Il avait connu mieux. Pire aussi. Quatre décennies d’emplois variés en usine, dans le « tertiaire » voire en plein air, lui avaient tanné le cuir au point que c’était presque peinard d’être là, à surveiller des œuvres d’art et des visiteurs, même s’il s’avérait parfois plus enrichissant et plus simple de dialoguer avec les œuvres plutôt qu’avec certains visiteurs. Son travail, malgré quelques aspects peu ragoutants, avait l’énorme avantage de ne pas lui occuper l’esprit en dehors des horaires où il officiait.
Il avait connu les affres des postes « à responsabilité », les réunions bidons et les pseudo concertations, les présentations de bilan et autres joyeusetés, sans oublier les réveils au milieu de la nuit dus à l’angoisse du grain de sable qui bloque la machine, de l’imprévu qui fait dérailler le plan amoureusement conçu… Il n’était plus tenu de pondre des synthèses, de rendre des comptes sur des courbes et des graphiques abscons. Il avait sans regret renoncé aux avantages de ces fonctions, notes de frais, repas d’affaires et petits cadeaux qui entretiennent l’amitié et renforcent les liens.

Assis dans la salle du musée, il repensait aux années passées tout en veillant au respect des œuvres et au bien-être du visiteur, à moins que ce ne fût le contraire, il se posait parfois la question en son for intérieur. Le lieu était calme, parfait pour en finir avec plus de quatre décennies d’activité professionnelle de boulots plus ou moins agréables. Encore une vingtaine de mois avant de tirer sa révérence et de disposer à nouveau de son temps, ou de ce que le destin voudrait bien lui accorder.
Il se rencogna dans sa chaise, le dos bien droit, passer d’une fesse sur l’autre, croiser les jambes, gauche sur droite, droite sur gauche. Il était à peu près bien, à part cette fichue chanson de Bruant qui passait en boucle à l’étage. Qu’il soit maudit tout comme les bourgeois qui venaient tromper leur ennui en se faisant engueuler dans les beuglants de la Butte. Il se décida à bouger, monta à l’étage supérieur, sonorisé par une gymnopédie de Satie, plus supportable – même en boucle – que la goualante misérabiliste du premier étage.
Apaisé par Satie, il s’avisa qu’il était l’heure d’aller manger. Bruant pleurait « qu’à Montmertre, il n’avait pas toujours mangé du pain », alors que lui, privilégié qu’il était, bénéficiait de tickets-restaurant et de 45 minutes de pause à midi. Un sandwich, une cigarette et 256 marches plus tard, il était de retour dans la salle, repu et près à affronter Bruant pour les 4 heures à venir. Il en avait vu d’autres. A 18 ans, il avait préféré la bohème aux études, l’aventure à la certitude d’un avenir bien propre mais ennuyeux. L’époque, qui oscillait entre acide et révolution, quand ce n’était pas un mélange des deux, semblait pleine d’ouvertures surprenantes, mais aussi de pièges qui se refermaient sur les troubadours en route pour Bombay.

On pouvait encore rêver, le monde n’était pas encore devenu cette planète malade de l’humanité, il y avait encore des animaux sauvages, des espaces vierges, l’air et l’eau étaient encore purs, les banquises stables. Bref, un monde fascinant. Il était parti sur les routes, clochard céleste en retard de vingt ans, beatnik ta mère, paix au Vietnam et pétard à Amsterdam.
Il hésitait alors entre être un animal heureux ou un homme malheureux, s’étourdissant au long des routes, bouffant des kilomètres sans but, juste à la rencontre des autres, du monde, de la vie en fait. Libre et rien à foutre de rien. Une forme de bonheur qui se payait en dormant dehors et en faisant la manche pour acheter du pain.
Il jouait les ermites à travers l’Europe, lorsque, de retour d’Ibiza, l’armée le convoqua. Il passa des Baléares à la Forêt Noire, de la plus extrême liberté à la vie de caserne d’un régiment de hussards qui, signe des temps, avait troqué leurs chevaux pour des blindés. Trois mois plus tard, il fut congédié à la suite d’un court entretien avec un psychiatre militaire ( ! ) pour « traits psychopathiques », comme si l’armée et la guerre n’était pas précisément le paradis des psychopathes en tout genre. Rendu à la vie civile, il était aussitôt reparti sur les routes à la recherche de la perle rare qui pourrait enfin donner du sens à son existence.
Fin du flashback. Retour au musée. Plan serré sur lui, la chaise, les visiteurs charmés par le lieu. « Vous en avez de la chance de travailler ici, j’échangerais bien avec vous… » . Motus et bouche cousue sur les conditions de travail pas toujours au top et le salaire à pleurer, afficher le fin sourire du privilégié conscient de son immense bonheur et laisser l’autre à ses illusions.
Dehors l’automne, bientôt l’hiver, débarquer dans le noir, repartir à la nuit tombée, la sensation d’être quelque part au quatrième sous-sol d’une termitière. Bruant ou Satie aujourd’hui ? En fait, il aurait préféré rester au chaud chez lui sous la couette.
Hélas, cet endroit charmant est ouvert 365 jours par an, les ponts sont suspendus et les dimanches en famille loin d’être systématiques. Il passe dans l’autre bâtiment, qui abrite les collections permanentes, et rêvasse un moment sur les vitrines consacrées à la Commune de Paris, hop, un coup de chiffon pour virer la poussière et les traces de doigts gras, et sur la photo, les fédérés le regardent droit dans les yeux. Il mesure alors tout l’affadissement de l’époque actuelle où quelques vitrines brisées lors d’une manifestation deviennent « un centre ville dévasté » dans les journaux télévisés avec la même poubelle qui brûle en boucle pendant deux jours sur les chaines d’informations « en continu »…
Il a vieilli, certes, mais en lui brûle toujours la même colère devant l’injustice et la misère. Chaque matin, entre son domicile et son boulot, il passe devant des malheureux qui dorment dehors, dans des recoins ou , au contraire, devant des banques. Rage froide. Il a beau glisser un de ses foutus ticket-restaurant dans une main gelée, filer des clopes et de la monnaie pour un café, le compte n’y est pas. Plus tard, assis sur sa chaise dans le musée, il se tape Bruant qui chiale sa misère mise en scène pour les bourges. Montmartre fut pauvre, mais digne. On y surinait le rupin dans les rues sombres et les filles de petite vertu posaient pour les rapins.
Aujourd’hui, la Butte fait un peu la pute. « Happy hour » rue Caulaincourt : les nantis sirotent en terrasse chauffée des bières au quinoa sans gluten sous le nez des sans domicile naufragés sous plastique au pied des escaliers de la Butte. Mais on ne parle plus de lutte des classes. Il y a des exclus et des inclus, c’est dans la nature humaine et voilà. Même le mitan a foutu le camp. Reste une caricature de Butte, maquillée comme une voiture volée, où les touristes se font tirer le portrait ou le portefeuille, c’est selon.
Enervé, il repart vers l’autre bâtiment pour retrouver Satie et, peut-être, un peu d’apaisement. Profitant d’un moment sans visiteurs, il se relit. Persiste et signe. Plutôt la bande à Bonnot que la médiocre clique des bourgeois de Neuilly. Il songe in petto que c’est assez farce de finir dans un musée. Plongez dans le Montmartre d’hier, ses apaches, ses artistes aussi fauchés que talentueux, la fée verte, Verlaine, Utrillo, Modigliani, bourrés comme des vaches, s’engueulant et vomissant leur mépris des conventions sur le pavé gras… Et enfin, à la sortie, retrouvez les gueux du troisième millénaire, les petits voleurs à la tire ou à l’arrache, les pauvres empaquetés dans des cartons en bas des escaliers, toujours durs aux miséreux.
Il en feraient une tête s’ils revenaient, les Verlaine, Modi, Utrillo et consorts ! Ainsi divaguait le gardien du musée, tantôt assis, tantôt en vadrouille entre les salles et le jardin. Les temps changent, comme chantait Dylan au siècle dernier. Mais là, faut bien admettre que le troisième millénaire s’annonce plutôt en mode pourri. En cent petites années, on a bien esquinté la planète, flingué des tas d’animaux, bétonné les prairies et ratiboisé les forêts. La passion sans retenue du pognon déclenche en l’homme ses plus bas instincts, se décline en guerres, famines, pandémie, envie et jalousie. Une poignée de très riches pensent s’en tirer avec des murs, des barbelés et des milices privées. Les plus atteints se voient même vivre sur d’autres planètes, laissant crever les autres derrière eux.
Et il est là, assis sur cette chaise, entouré de tableaux et de lithos, attendant la fin de sa journée de travail en se souvenant d’un monde pas si lointain où les Indiens d’Amérique voyaient passer de gigantesques hordes de bisons, un monde où la technique n’avait pas encore été bouffée par la technologie, un monde où l’on pouvait encore imaginer que nos rêves prendraient racines. Hélas, ce sont nos pires cauchemars qui nous barrent l’horizon.
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