Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

mardi 10 février 2026

Les petits-déj

Il y a, dans ma façon de vivre ma vie dans tous ses moments, une façon de m'accrocher à des choses qui font du bien, parfois totalement futiles. Dont acte.

Je me lève souvent le matin avec une dalle d'enfer, phénomène amplifié par le fait que je me réveille très tôt, très souvent, et que mon corps a le temps de bien se mettre en route avant qu'il ne soit une heure décente pour risquer un pied hors du lit. Et, évidemment, quand la tête cogite, c'est encore plus tôt.

Les matins de bureau, c'est expédié, pas le temps, juste de quoi ne pas trop avoir le ventre qui gargouille avec indignation dès 10h13, en pleine réunion.

Les jours de télétravail, je prends du temps, je démarre la journée plus tranquillement, mon plateau et un livre à la main, ou de la musique ou une énième vidéo sur la photo. Certes, le moment de solitude sur les toits de Paris me manque mais mon estomac, lui, est plein de gratitude.

Et puis le week-end.

J'intrigue toute la fin de la semaine pour être sûre qu'il y a des restes de fromage. Je sers des portions minimales à l'ogrillon qui me sert de fils puîné en lui faisant la morale sur sa propre consommation du bien commun qu'est la boîte à fromage. Et le samedi matin je m'envoie joyeusement les fins de morceaux avant d'aller en acheter de nouveaux au marché. Récompense anticipée de la sortie sous la pluie à venir.

Le dimanche, depuis quelques semaines, quand il est là, Lomalarchovitch récompense ma trop grande permissivité sur son temps de PC / console par un plateau préparé par ses soins. Ses œufs brouillés commencent à être sérieusement au point. Bon, il n'est pas organisé et tout arrive froid sur mon lit, mais on progresse (et puis c'est tellement chou). Quand il est chez son père c'est mon troisième acte du dimanche : distribuer la pâtée du dimanche aux félins, faire le tour d'arrosage des plantes et me préparer un petit déj de compet. Et oui, je fais attention à ne pas confondre petit déj des chats avec le mien, merci de votre attention.

Les menus varient (parce que j'aime faire selon mes envies et pas de façon immuable), le plaisir, lui, est invariable.

Par ailleurs, j'ai désormais la maîtrise totale de l'infusion du thé et, depuis que je suis la seule adulte sous mon toit (enfin de plus de 20 ans, quoi), je redécouvre la joie immense du thé parfaitement infusé. Joie ineffable.

Ça n'a l'air de rien, on s'en fout un peu, de si j'aime manger le matin.

Mais si vous connaissez la vie, vous savez comme moi ce que représentent ces petites bouffées de joie simple.

(Et les prochains à dire que je suis compliquée, je trouve quand même que je suis assez facile à contenter : des bouquets de bons livres, du fromage et le petit déj au lit de loin en loin ? Honnêtement, je crois qu'il y a pire.)

Du thé, du café, des clémentines, un muffin et des œufs brouillés à la truffe sur le plateau de mon petit déj.
Je tiens à préciser qu'il n'y avait pas TANT de beurre sur ce muffin, c'est la photo qui rend bizarre (et oui, j'avais soustrait un petit bout de la truffe offerte par mes parents pour me faire des œufs brouillés à la truffe, je suis une mère indigne, signalez moi aux autorités compétentes.), févr. 2026

dimanche 8 février 2026

Recensement

Cette année, j'ai été recensée (avec le reste des habitants de l'appartement - sauf les chats). C'est la première fois de ma vie adulte.

J'étais assez enthousiaste sur le sujet (on a l'enthousiasme qu'on peut sur les sujets qui se présentent, hein) car la dernière fois qu'on a fait appel à mes devoirs citoyens, il s'agissait d'un tirage au sort en tant que jurée d'assises, et je faisais carrément moins la maline. Fort heureusement pour moi, même si j'imagine qu'il faut représenter "tout le monde", ça n'a pas été plus loin que le premier tour de tirage au sort.

Bref, le recensement = roupie de sansonnet, à côté.

Et puis c'est en ligne, ça prend quelques minutes, aussitôt fait aussitôt oublié.

Lomalarchovitch et moi sommes tombés sur l'agent recenseur alors qu'il faisait le tour des appartements pour remettre identifiants de connexion et consignes. Du coup j'ai expliqué à mon fiston de quoi il s'agissait, les incidences sur les politiques publiques et équipements locaux, le fait que c'était obligatoire. Et l'agent de nous dire qu'il était bien content de me l'entendre dire parce qu'il était confronté à de nombreux refus, de gens qui s'opposaient totalement.

Je me disais que dans mon quartier, il y a sans doute pas mal de gens avec des papiers un peu bricolés, ou en sous-sous-sous location pas très officielle. Et que répondre à ce genre de questionnaire devait être terrifiant.

Et puis S. m'a dit qu'elle avait été recensée aussi (pas cette année) et qu'elle avait été la seule de son immeuble à le faire avant relances musclées.

C'est un peu vertigineux, ce que ça ouvre comme perspectives, sur la confiance entre citoyens et Etat, hein ?

Eh bien bon vertige à vous aussi. Pas de raison que je sois la seule.

La foule, de dos, mains levées (ok c'est un concert et pas une manif, j'avais pas de photo de manif).

mardi 3 février 2026

Arrière-grand-mère

Samedi, je cuvais une contrariété pas gravissime mais qui touche au cœur, sur le chemin entre la sortie du métro et l'entrée du ciné. À hauteur du Starbucks, un SDF m'accoste et me demande si j'ai de l'argent pour un café et un truc à manger. Pas de liquide, comme souvent, mais café et truc à manger, je veux bien lui acheter. On entre ensemble dans ce temps du capitalisme américain, le type hésite une plombe entre pain au chocolat qu'il n'y a pas, croissant qu'il veut peut-être et finit par fixer son choix sur un cookie. Quitte à être là, je me prends un cappuccino et m'indigne devant l'absence du cookie tout chocolat, la seule chose qui ne soit pas totalement overrated dans ce lieu de perdition.

Y en aura plus, me répond-on. Comme dans : plus jamais, on arrête. J'avais bien besoin d'une contrariété de plus.

Pendant les transactions habituelles dans ce commerce, prénom pour les gobelets[1], paiement, voilà mon nouveau meilleur ami qui me demande si je suis. Arrière-grand-mère. Bim. 35-40 ans direct sur la gueule en une seconde.

Je suis au courant que dormir dehors n'est pas extrêmement bon pour la santé, ni physique, ni mentale, je prends donc sur moi, mais ça commence à ne plus vraiment m'amuser.

En attendant nos cafés, le gars en verve de contact social (et ça se conçoit) me demande si j'ai une grande famille, parce que lui, il a une très grande famille. Et, je ne sais pas, il a dû voir à ma tête que c'était forcer un peu sa chance, la conversation sur les enfants, il a attrapé son café, son cookie, a tourné les talons en me disant qu'il me souhaitait beaucoup d'amour.

Alors je ne vais pas faire la fine bouche, de l'amour, j'en reçois, parental, filial, amical. Mais bon. Ça revenait un peu, dans l'instant, à demander à une personne amputée si elle avait des douleurs fantômes. Le mec n'étant pas devin, je ne lui en veux pas, mais je crois que c'est le café-cookie que j'ai payé le plus cher de ma vie entière (pas en euros - encore que).

J'ai enfoui le cookie-pépites, une trahison au tout-choco, si vous voulez mon avis, dans la poche de mon perfecto, le temps de rejoindre la salle.

Et puis Sorrentino m'a consolée, le reste de la journée a été dense, beau, je suis rentrée chargée de livres, de belles images, de vibrations.

C'était chouette.

Jusqu'à ce que ça le soit moins, aux environs de 21 heures. Rien d'insurmontable, ça aussi, ça passera.

Et puis neuf heures d'art, d'émotions qui élèvent, il ne faut jamais cracher dessus.

Un danseur de rue place Stravinsky. Si vous ne le savez pas, la place Stravinsky est l'un de mes endroits préférés de Paris - bon, ça n'est pas le moment, entre le centre Pompidou en travaux, la fontaine derrière des barrières, elle n'est pas à son meilleur moment. Mais ce danseur, je me suis assise sur un plot un moment pour le regarder, le prendre en photo. Il se passait quelque chose et j'étais contente d'être là pour le saisir.

Note

[1] Ils ne font jamais de faute à mon prénom, ce qui est assez logique, à part l'écrire sans e, ça me donne des envies horribles de leur dire que je m'appelle Hyacinthe ou Aglaë, juste pour qu'il y ait un peu de sport dans l'affaire.

lundi 2 février 2026

Les minutes qui ne servent à rien

Il m'arrive, parfois, souvent, de retarder de quelques minutes le moment de rentrer chez moi. Parfois plus que quelques minutes.

Ça a commencé quand la vie avec mon ex m'est devenue compliquée. Ça s'est accentué quand on s'est séparés mais qu'on cohabitait.

C'est devenu un moment courant.

En principe, quand je sors du train, s'il y a un bus qui passe dans les sept minutes, c'est rentable (en temps) de l'attendre. Sinon, ça ira plus vite à pied.

Alors on pourrait se dire, fastoche, voilà une prise de décision facile.

Sauf que.

Souvent.

J'ai envie de lire, un peu plus longtemps. Ou d'écouter de la musique sans être interrompue. Ou juste être là, dans le flot de mes pensées, n'être personne, pour les gens qui m'entourent, d'autre que la dame qui attend le bus à côté d'eux. Penser, réfléchir, respirer.

Pas des heures, non plus.

De loin en loin il m'arrive même de laisser passer un bus. Prendre le suivant comme on achète au temps quelques minutes qui ne servent à rien.

Cheap bargain.

Pour quelques instants, pas forcément tristes, pas forcément teintés, mais juste à moi.

Un arbre sur le toit du bureau, un jour de neige.

vendredi 30 janvier 2026

Téléscopage

Je vous préviens, ceci est un faisceau de pensées entremêlées sans grande conclusion. Vous vous aventurez dans ce billet à vos risques et périls.

J'ai lu la semaine dernière, grâce à S. et son mari, Le photographe inconnu de l'Occupation de Philippe Broussard. Récit d'une enquête qui a duré plusieurs années sur l'auteur d'un millier de photos de Paris (et sa proche banlieue) pendant l’Occupation allemande, entre 1940 et 1941.

La couverture du livre "Le photographe inconnu de l'Occupation".

La prise de photos à l'extérieur et depuis chez soi était interdite pendant cette période, la valeur historique de ces clichés est importante (et leur valeur artistique aussi, d'ailleurs, pour nombre d'entre eux).

Evidemment les incessants débats sur la photo de rue, ce qu'on a le droit, techniquement, de faire ou pas, mais aussi l'importance de cette pratique dans le fait de documenter une époque. Comment les gens s'habillent, se déplacent, interagissent dans l'espace public. Sans les grands patrons de la photo de rue et de la photo humaniste, nos idées sur le sujet seraient moins nettes, probablement. (Et je ne dis pas ça comme un prétexte urgent à acheter un bouquin consacré à Brassaï qui a croisé ma route il y a quelques jours, non non non. Ou juste un peu.)

Et puis la visite d'une expo, enfin, samedi dernier, consacrée à Denise Bellon. Photographe humaniste, amie des surréalistes, juive, elle a dû fuir Paris pendant la guerre pour des raisons évidentes. Elle a passé une partie de la guerre à Lyon. (Allez voir cette expo.)

Une petite fille porte une brassée de bois pour une collecte solidaire du côté de Lyon, en 1942. Un homme barbu à une soupe solidaire à Lyon, en 1942 Un crieur de journaux au large sourire, dans la rue, à la libération de Paris.

Enfin bref. Tout ceci convergeait dans ma tête sur la puissance de l'image (la vraie, pas celles fabriquées par des IA), alors même que le temps d'attention que nous leur prêtons est minime. Le scroll, les supports de diffusion de plus en plus répandus nous ont accoutumés à "voir" par les yeux de quelqu'un d'autre, un paysage inconnu, un point de vue étonnant, une archive qui parle. Et, comme le dit justement Alain, le vrai est de plus en plus difficile à distinguer du faux.

Par ailleurs je pensais à cette question d'interdiction de photographier et je la liais avec l'arrêt d'Internet en Iran, comme mesure de répression. Et à ce qui se passe aux États-Unis avec, notamment, les meurtres commis par les agents de l'ICE.

Comme il serait "pratique" que ces interventions fatales ne soient plus visibles par le monde.

Bref, je n'ai pas de conclusion à vous offrir, à vous de finir le boulot !

Plus sérieusement, je crois que si quelque chose ressort de toutes ces pensées qui se lient entre elles, pour moi, c'est : si on réentraînait notre regard. Qu'on crée des images, ou qu'on regarde attentivement celles qui nous sont proposées. De façon critique, artistique, mais aussi intellectuelle. Que me raconte cette photo / ce tableau / cette vidéo ? Qui regarde ? Que veut-il ou veut-elle me dire ? Pourquoi ? Comment ?

(D'ailleurs ne nous limitons pas aux images, les textes, les sons, tout devrait faire l'objet de plus d'attention. Moins de consommation, plus de concentration.)