J’avais repéré un pavé de Fantazy, pour patienter avant d’attaquer la rentrée polar de janvier. Babel de R.F. Kuang. Raté, le pavé m’est resté sur l’estomac.
1928, l’empire britannique à son apogée. Un jeune orphelin de Canton dont la mère vient de mourir du choléra est guéri par un professeur anglais et emmené à Oxford. Là, rebaptisé Robin Swift, il va intégrer Babel, l’institut de traduction de la prestigieuse université et étudier comme une brute pour devenir traducteur.
Il faut dire que l’empire tire une bonne partie de sa supériorité mondiale de l’argentogravure : Aucune traduction n’est précise à 100 %, le « même mot » dans deux langues différentes a des sens légèrement différents. Et de cette différence nait une énergie que l’on peut canaliser si on grave les mots, d’une certaine façon, sur une barre d’argent pur. L’Angleterre a l’argent, Oxford concentre les meilleurs traducteurs, venus du monde entier.
Sur place, il n’a que trois amis. Ramy de Calcutta, Victoire d’Haïti, et Letty, jeune fille anglaise en rupture avec sa riche famille. Peu à peu il va prendre conscience qu’il contribue à la domination britannique sur le monde, et se poser des questions sur son rôle.
Un pavé donc, de plus de 700 pages. J’ai vraiment essayé d’aller au bout, mais j’ai craqué après environ 500 … Pour de multiples raisons.
La plus importante sans doute est que le roman manque de nuances et de légèreté, voire de finesse. Et ça commence par les quatre personnages qui ne sont là que pour représenter une facette de l’état de domination du monde : Ramy a la peau sombre, donc même s’il est très intelligent, il est tout le temps discriminé ; Robin pourrait passer pour blanc … de loin, donc il passe mieux mais finit par être aussi toujours renvoyé à ses origines « inférieures » ; Victoire la pauvre cumule, femme, noire, représentante de ses ancêtres esclaves ; et Letty est la gentille cruche blanche anglaise, qui en plus de trois ans ne se rend jamais compte de ce qui arrive à ses amis, bien qu’elle passe son temps avec eux. Et c’est tout. A part ça ils n’ont pas de goûts particuliers, ils sont fades, ils sont ados et post ados et ne tombent jamais amoureux, n’ont aucune autre vie qu’étudier et se révolter (mais pas très bien). Bref ils sont chiants et je me fichais de ce qui allait leur arriver. Au point de ne pas aller au bout.
La symbolique est appuyée, voire lourdingue. Imaginez, c’est grâce à l’argent (le métal) et la maîtrise des langues que la perfide Albion domine le monde. Le tout symbolisé donc par l’argentogravure. Ce n’est ni une révélation, ni d’une grande finesse d’analyse.
Ensuite je suis intéressé mais pas passionné par les problèmes de traduction. Donc avoir de temps en temps un cours de linguistique comparée, c’est bien. Le premier m’a intéressé, le suivant aussi, mais ils ont eu tendance à s’accumuler et j’ai petit à petit eu l’impression que l’autrice voulait absolument m’en mettre plein la vue. Sauf qu’elle a juste réussi à me fatiguer et que j’ai commencé à sauter des paragraphes entiers.
Et puis il y a des problèmes de narration et de cohérence.
Le système de magie déjà. Le principe est très original et assez génial. Mais l’autrice ne va pas au bout, et finalement il parait assez faible, très imprévisible, peu fiable et ne peut en aucune façon expliquer la domination britannique. Sauf parce qu’elle a des colonies, beaucoup d’argent, une flotte dominatrice et aucun scrupule. Ce qui n’est pas du tout magique en fait.
Et ce qui a fini de me sortir complètement du roman c’est un coup de théâtre, qui arrive quand même très tard, pas crédible pour un sou. Sans révéler qui et quoi, un meurtre change la donne. Il arrive comme un cheveu sur la soupe, la scène est bancale, et tout ce qui en découle devient de plus en plus incohérent. Là j’ai laissé tomber.
Le souci finalement c’est que c’était suffisamment intrigant pour me pousser aussi loin, et pas assez bon pour m’amener au bout. Donc j’ai eu l’impression de me faire avoir et de perdre mon temps. Et du coup je suis pas content.
Pas content ! Pas content ! Pas content ! Pas content ! Pas content !
R.F. Kuang / Babel (Babel, 2022), PAL (2025), traduit de l’anglais par Michel Pagel.