Le livre-cathédrale de Germaine Raccah

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Germaine Racca à ARTAME

J’ai connu la peintre et poète Germaine Raccah en 2018, quand mon enfant Paolo, artiste peintre aussi, commençait à fréquenter l’atelier d’ARTAME Gallery, 37 rue Ramponneau à Belleville. Une association où Paolo se rend assidûment les après-midis pour échanger et travailler avec d’autres artistes sensibles et motivés comme lui. Un lieu de rencontres qui est aussi un primordial point de repère dans le quartier parisien, puisqu’on y trouve vraiment « l’art » et « l’âme ». Pendant les sept années qui se sont écoulées, j’ai eu la chance de suivre assez régulièrement le travail de Germaine, qui m’a toujours étonné par sa cohérence, sa force et son originalité. Son infatigable production d’œuvres d’art sortant nettement de l’ordinaire, mérite d’être plus largement connue que ne l’est déjà. Cela dit, la richesse et la complexité de son univers — où dessin, peinture et poésie s’enchevêtrent et fusionnent continument, avant de prendre chacune son chemin autonome — m’oblige à structurer mes commentaires en quelques volets successifs. Pour l’instant j’en vois deux :

— le premier, celui d’aujourd’hui, est consacré au dernier de nombreux « Livres » que la peintre et poète Germaine Raccah a accompli jusqu’ici ;

— le deuxième s’attèlera à quelques considérations sur l’auto-analyse que Germaine fait d’elle-même dans un texte très intéressant qu’elle a coécrit avec sa sœur Patricia.

Il y aurait aussi un troisième volet, concernant de façon spécifique le style pictural et la poésie de Germaine Raccah (une forme d’expression, celle-ci, tout à fait autonome dans son importance, exerçant par rapport à la peinture moins une fonction explicative voire didactique qu’une fonction dialectique et transgressive) dont j’aimerais parler aussi, mais dont je ne sais pas si j’en serai capable.   

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Germaine Racca à ARTAME

LE LIVRE-CATHÉDRALE DE GERMAINE RACCAH

Je vais donc essayer d’ouvrir une porte sur l’univers pictural et poétique de Germaine Raccah, par le biais d’un coup d’œil sur le dernier « Livre » que l’artiste vient juste d’achever. Une œuvre prodigieuse et (physiquement) fragile à la fois, destinée à des mains respectueuses ainsi qu’à des regards passionnés, dont il est intéressant de connaître la genèse et comprendre les significations artistiques et existentielles profondes. Tout comme les autres traces d’existence fertile qu’elle a « reliées » et gardées soigneusement (entre cent et deux cents œuvres originales), cette dernière « architecture peinte en exemplaire unique » de Germaine Raccah peut être comparée à une « cathédrale » conçue à différentes échelles. En fait, ses envoûtantes pages-tableaux peuvent évoquer soit la splendeur de vitraux capturant la lumière soit le caractère allégorique et narratif des bas-reliefs accrochés aux grandes portes. On y découvre la même dimension artisanale et la même passion initiatique caractérisant cette époque fondatrice de notre civilisation, même si, bien sûr, le moteur de l’action artistique et narrative tient moins à la célébration d’une foi divine qu’à la démonstration évidente d’une inébranlable foi dans la vie, en dépit de la vie même. En tout cas, le fait de refermer dans un contexte unique des œuvres qui seules méritent des espaces dédiés, confère à chacun de ses Livres une touche de sacralité.

Il s’agit enfin d’une œuvre chorale, multiple, où la primordiale source d’inspiration vient de la Nature dans sa variété et complexité ainsi que dans sa dimension cosmique. Entre les deux pôles de la vie et de la mort, les personnages de Germaine flottent dans la nature-cosmos comme le fœtus dans le liquide amniotique maternel. Cela naît d’abord, je crois, d’une sorte de « compromis pratique » entre les contraintes d’un emploi du temps limité pour chaque séance dans l’atelier et le flux incessant des images et des personnages que les mains de l’artiste fabriquent suivant l’inspiration d’une pensée ou d’un thème qui s’imposent au fur et à mesure. Travaillant sur cette longue table généreuse et accueillante d’ARTAME, à côté des autres artistes, elle ne profite que rarement de l’espace et du temps nécessaires pour élaborer confortablement de moyens ou de grands formats. En fait, quelques-uns de ses collègues font des croquis, d’autres se contentent de peindre le détail d’une main, d’un pied, d’un profil, d’autres encore travaillent debout devant un chevalet. En général, le plus souvent, Germaine s’attèle à de petits dessins colorés aux pastels et/ou aux aquarelles ayant toujours la dignité et la force de tableaux accomplis. Il arrive souvent que des dessins, réalisés l’un après l’autre, témoignent d’une continuité narrative où l’inconscient se marie aisément au conscient ; ou alors on constate une rupture, un changement, une mutation, un coup d’aile que des mots appropriés parfois soulignent ou exaltent. C’est un long travail, qui s’écarte nettement de la bande dessinée ou du livre illustré justement en raison de sa genèse exquisement artistique et libre. Car en fait, si toujours un thème dominant existe et une narration se déroule, cela ne descend pas vraiment d’un scénario ou d’un canevas établi en avance, mais d’un flux créatif ayant l’allure d’un voyage initiatique : « Je sais bien où je veux aller, je connais finalement mon but, mais je n’aime pas tout prévoir, tout organiser ! » À ce stade de mon observation, je trouve une ressemblance entre la « recherche » de Germaine et celle de Fellini : comme le grand réalisateur italien, elle revient toujours sur ses blessures ancestrales par le biais d’un rêve basé sur le désir et foncièrement ancré aux plaisirs et aux manques de l’enfance. Tout comme Fellini, avant de recomposer dans une « chose accomplie » l’immense travail — par de sages coupures et le montage bien maîtrisé —, Germaine ne compte pas les scènes dans le tournage de son « film », elle ne se lasse non plus de travailler à fond les infinies variations que son sujet préféré lui suggère.

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Oui, bien sûr, il y a un sujet préféré, qu’on n’arrive à identifier qu’au bout d’une longue et réitérée observation, page après page : il s’agit d’un petit être aux multiples facettes qui subit soit les métamorphoses envisageables entre l’humain et la bête (notamment les petits animaux, les oiseaux et les insectes) soit les infinies combinations de genre entre hommes et femmes. Cette figure, on ne peut plus fragile et tenace à la fois, revendique le statut de son existence unique nous invitant à la suivre dans ses fouilles et découvertes merveilleuses. À ce propos, il faut que j’ouvre une parenthèse : en 2019, Germaine Raccah prêta l’un de ses dessins pour une couverture de L’Étrave (revue des Poètes Sans Frontières). En cette occasion, elle me partagea son bonheur avec une lettre remarquable, par laquelle je me permets d’établir un parallèle entre la couverture de cette revue et celle du Livre éternel que Germaine fait et défait telle une interminable toile de Pénélope. La suivante citation de cette lettre nous aide d’abord à donner un nom, Minette, au personnage que je viens de décrire, ensuite à pénétrer à fond le sens le plus authentique de ce que Germaine transfère consciemment sur le papier avec ses pastels et ses aquarelles avant de le transmettre au monde entier.

«Minette (chatte ou jeune fille), donne-lui un petit os pour la calmer. De l’Étrave offerte dans ses lumières,  voici un ver comme sa peau recouvre le tissu et se charme de délicatesse pour exprimer sa couverture première épaisse en étoffe graine de tous ces rayons comme des pantalons embattent une jupette (jupe très courte) peut-être suspendue à ses anneaux en traînant sa chevelure tressée comme une langue insert ses lettres ouvertes dans des palmes accrochées où une minette chatouille son nez et trouve un nombril gommé. Sa bouche me donna un baiser dans l’exacte proximité d’une sensation énoncée pour le désir, car la gêne faisait bâiller le corps par une représentation intime d’un sac de spermatozoïdes. Pour une morale jaune et tiède, à la créativité aguerrie et née dans la paperasse, à la gaité inouïe, me voici, mêlée de poussière à la loure d’une vachette dans la seule raison d’une vie immortelle à m’élever dans la phosphorescence et guidée par cette grande et belle étoile, à me réserver dans les plaisirs.  Voici le pêché qui a mangé la pomme défendue, pour une activité sur la terre rose et dans le ciel bleu, limailles esthétiques pour les rouages architectoniques, ce ne sont que dès prophéties inventives de ce beau métier soyeux, enveloppé pour un fer chaud d’étoffe rouge, foulée par mes choix et le salut de mon âme, infatuée beauté, plaisante, gourmande de luxures dont je rêve avec cette peau en chair dans mon si exotique sentiment, romanesque et romantique quoique alentour au soufflet meurtrier avec des feuilles au monde dorées et rousses, s’ouvre pour le bourrichon de ma vie, l’aquarelle géniale de mon rêve merveilleux. Germaine Raccah»

Entre Kafka et Fellini, s’adaptant au fur et à mesure à l’évolution de ses sentiments et de ses enquêtes, la peinture et la poésie accompagnent toujours Germaine Raccah, l’aidant à creuser dans le mystère de la vie. Il s’agit, au fond, d’une auto-analyse, filtrée et sublimée par la musique des mots et la magie des couleurs aux extraordinaires nuances qu’octroie son originale dialectique entre le dessin et la peinture à l’eau. Une auto-analyse aussi serrée qu’impitoyable, que Germaine Raccah exploite sans merci sur elle-même. Fouillant par exemple dans les arcanes de la naissance et de la souffrance adolescente. Ne se dérobant pas à la nostalgie d’un tas de petites choses essentielles à la survie (l’amour qu’on reçoit avec la nourriture, l’accueil et l’accompagnement dans la découverte du monde extérieur, et cætera). Cependant, le travail de l’artiste va bien au-delà de cette analyse sévère : lorsqu’elle va à la rencontre de son destin incertain (honni et désiré à la fois), s’aventurant à l’orée de l’absence et du manque affectif, Minette, le personnage-clé de Germaine, cohabite et se confond avec des animaux de toutes sortes et tailles, avant de traverser de continues métamorphoses. Pourquoi savoure-t-elle la magie douloureuse de “s’habiller pour sortir dans la vie” ? Pourquoi se soumet-elle au plaisir-tourment de se maquiller et se peindre les lèvres et les ongles (des ongles vraies ou fausses n’ayant pas que la fonction d’embellissement du corps féminin mais aussi celle d’armes de défense et, à la limite, d’attaque…) ? Je crois deviner la réponse : parce qu’elle, par le biais de ces rituels, va trouver un accord avec la dure réalité, avant de s’accouder à la rambarde de la vie pour appeler à la clémence : « Laissez-moi vivre, libre de m’exprimer selon ma nature ! Ne me privez pas de l’amour ! »

Giovanni Merloni

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LE LIVRE AUX ONGLES POINTUS

Germaine Raccah 2025

En effeuillant le Livre-témoin ci-dessous, tout un chacun a la chance de s’immerger dans la joie captivante du dessin et de la couleur ainsi que de différentes techniques qui font le style original de notre amie Germaine.

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La tête exiguë

entre les Poux, les Pieds

et les Fous HOMME-FEMME

TRANSGENRE

TRANSEXUEL

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au vent qui chante et savoure

les êtres fleuris de David, Marie,

Alain, Jeff, Rosy, Christian, Jacob.

Fous errants autour du pigeon

comme pour le voir se farcir

une foulée au pied lancinant

autour des petits matins

déjeuner et après-midi

tranquilles au bonheur

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Si c’est une comédie humaine

face à ses choix abyssaux

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LA PEUR

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ET C’EST LE FOOT

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Mais, les mots ne sont

pas les choses, et les mots

pour bouger. Et que

se passe-t-il,

vraiment ?

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LARGEUR

D’UNE PANTOUFLE

AU SAUT

D’UNE JUPE

DE

FILLE

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Et une ignorante

foulée pour faire bouger

le croûton de sable

et l’énergie sifflant

avec une oreille

attendrie

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Et le chemin de

ses papouilles comme

un musée sur le

corps

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Avec ses pigeons

de poux

et ses deux dents

surélevées

Hélène marcha de

ses sossettes

qui illuminent la joie

ses espadrilles, ses talons

et un bel ongle

le diable, une souris, un pou

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Au bord du granite

et pointes pailletées

qui mettent

des grenades

aux couleurs

du monde

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*

C’est qu’est

le henné est

au miroir

des lèvres roses

*

ses chlakas vertes,

ses honteuses chaussures

d’étalon étroit

si peu méprisables,

le burlesque ne saurait l’être

avec les colibets dans un

neuf bœuf.

Beul donne trop le pied d’amour

qui pose la question avec le

plaisir trop peu clair de sa

jouissance, crie l’abominable

sensation de sa jouissance

désir atrophié, exécrable

comparution du sentiment

de quelque chose

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*

Car nous perdons

toujours une fébrilité

qui nous transperce

un pied-sur-l’autre

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*

et ne plus croire à

la vulgarité

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*

et la pomme

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*

alors qu’il faudrait mettre

la clé de la maison

dans le trou de la serrure

pour ouvrir sa porte

et qu’on ne me voit pas

croquer la pomme dans

ma couchette et dans sa

tannière emmurée pour

quelques raisons que ce soit

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*

Cher CH.

Seul avec le pageot qui

rit pour une chienne ses

chaussons, sans chansons,

le pigeon derrière la

maison, est une hybridation

très visible entendue par des

fous

C’est une affaire bien délicate

pour nos demoiselles qui

touchent la commotion, la convulsion

Connaissant les figures en dépit

de toute convention de ses

griffures

*

Et, pour ses téguments de

plumes demandant quelle

intronisation à la comédie

semble tirer l’oreille

inextricable et vivre de songes

devant un petit pot de confiserie

et engagé de joies douces

et de beautés touchantes,

griffes chaleureuses

de persils qui

permettent la

métamorphose de

sa fleur dans

le fruit d’un

arbre

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DIRE

LE FÉMININ-MASCULIN

Le rouge aux lèvres apparaît

à la belle demoiselle,

ce que je suis sur ce qu’est

le sang

Dès lors qu’adolescente peinte

aux Désirs commençants

Je fouille un pelage

avec le persil de mon corps

produisant une séduction

perturbatrice et amante

d’une copulation normale

Et voilà au-dessus ou en

dessous

les semis de la mode aimante

sur cette bouche rouge

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Conduisant les grains

jusqu’aux asperges

depuis la prime enfance

nous l’apprennent

les maternelles

de la classe

comme ces plantes de

ROI coton

de haricot

et de pois-chiche

pour un bonheur

reviviscent

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Pour aller jusqu’au bout des

choses, je vois des petites

bulles dans un magma

d’œuf qui semble fouetter

les formes et se

reconnaître à des trous

d’olives

agités comme des petits

pois dorés

Germaine Raccah

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Quelques livres de Germaine Raccah (Archives d’ARTAME)

Pasolini, un poète civil révolté

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Pier Paolo Pasolini (5 mars 1922 – 2 novembre 1975) Desssin de Claudia Patuzzi

Je relance aujourd’hui un article sur Pier Paolo Pasolini que j’avais publié sur « La faute à Diderot » en novembre 2021.

Pasolini, un poète civil révolté

«…Je suis comme un chat brûlé vif

Écrasé par le pneu d’un camion

Pendu par des gamins à un figuier

Mais avec encore au moins six

De ses sept vies…

Comme un serpent devenu boule de sang

Une anguille mangée par moitié

Les joues creuses sous les yeux tirés vers le bas,

Les cheveux horriblement clairsemés sur le crâne

Les bras maigris comme ceux d’un enfant

Un chat qui ne crève pas…

La mort ne consiste pas à ne pas pouvoir communiquer

Mais à ne plus pouvoir être compris »

Pier Paolo Pasolini, Vitalité désespérée, 1962

Lorsqu’on songe à Pasolini, on ne peut pas se passer de sa mort, plus cruelle que la mort la plus horrible d’un film américain de mauvais goût. Une mort au demeurant impunie parce que détournée par une mise en scène “cinématographique” échafaudée par des criminels d’État qui n’ont rien négligé et ce, jusqu’au moindre escamotage, même le plus pervers, visant en réalité à dépister la vérité tout en la cachant. “On ne tue pas un poète !” a hurlé Elsa Morante lors du triste après-midi du 5 novembre 1975, Campo de’ fiori, la même place romaine où, 375 ans auparavant, Giordano Bruno, accusé d’hérésie fut mis à mort par le bûcher. Devant les yeux de tout le monde, parmi les larmes de consternation et de colère, s’écoulait la scène présumée, extrêmement convaincante, d’une mort “cherchée” qui ne l’était sans doute pas, avec cette image réitérée d’un pauvre corps qu’on achevait sauvagement, dans le paysage désolé de l’Idroscalo d’Ostia, contexte typiquement pasolinien qu’on avait peut-être emprunté à l’un de ses films : le premier, Accattone ou le dernier, Salò ou les 120 jours de Sodome.

« Pasolini fut un communiste hérétique, inscrivant en permanence des réalités apparemment “non politiques” : différence, inconscient, violences, vie privée et pratique de l’écriture, dans ce qu’on appelle traditionnellement politique (État ou partis). Contradiction au demeurant intolérable, qui fait éclater la politique, certaines formes de militantisme, et subvertit les normes qui la régissent. Elle ne peut susciter que violences, procès, condamnations, silences complices ou embarrassés. Pasolini en est mort. » Christine Buci-Glucksmann, Pasolini, Gramsci, lecture d’une marginalité in Pasolini, Séminaire dirigé par Maria Antonietta Macciocchi (Paris, 10, 11 et 12 mai 1979), Grasset 1979.

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Pier Paolo Pasolini.

Si je me rendais aujourd’hui, lors d’un jour de marché, en ce même Campo de’ Fiori, et que je m’aventurais parmi les rectangles de soleil, avant de m’abriter à l’ombre solennelle de la statue pensive de Giordano Bruno, je trouverais sans doute la clé d’une pensée, au sujet de Pasolini, que je porte sur moi depuis longtemps: celle de l’inéluctable alternance de la lumière et du sombre, du beau temps et de la pluie, des larmes et des rires, des cours et recours historiques, des rotations et révolutions des corps célestes. L’historique vicissitude de notre péninsule c’est une alternance de hauts et de bas, d’inexorable navette entre chance et malchance, entre oubli et sagesse. Non, décidément, l’Italie de tous les oxymores et de toutes les possibles nuances ne sera jamais le pays de l’aurea mediocritas, en dépit de sa millénaire civilisation fondée sur une idée pacifique et équilibrée des rapports humains et sociaux. Si nous pouvions assister à une séquence cinématographique au ralenti du destin inconstant de notre malheureux pays, nous y trouverions inscrites, avec leur frénétique intermittence de lumière et d’ombre, l’œuvre et la vie de Pasolini. Et nous comprendrions alors que sa mort aussi s’inscrit dans la phase sombre de notre existence commune ; qu’elle n’est que l’anticipation emblématique des tragédies successives, qui furent plus graves même. Voilà pourquoi, au lendemain de la mort du poète, on n’a pas voulu écouter ni surtout comprendre les signaux de danger que Pasolini avait lancés dans un crescendo aussi spasmodique que courageux. Il ne s’adressait pas aux pouvoirs, évidents ou cachés — d’ailleurs réfractaires à l’écoute — qui étaient en train d’imposer la ruine au pays, ni aux “mouches cochères de la révolution”, prêtes à chercher dans ses mots faisant autorité un encouragement à leurs aventures dangereuses ; il s’adressait à tous les Italiens ayant à cœur la démocratie républicaine et l’unité antifasciste pour qu’ils réagissent promptement. Ensuite, pendant ces 46 années qui se sont écoulées entre célébrations et découvertes pasoliniennes, presque rien n’a été fait pour réparer aux dégâts de sa mémoire trompée. Pasolini, tout comme Gramsci, parlait souvent du “génocide de la langue” opéré par la mortification et mise à l’écart des dialectes, ressource spécifique et très originale dont devait profiter notre culture vaste et articulée : il était parfaitement conscient du fait que sa voix même serait réduite au silence. Il s’agissait de l’une de rarissimes voix qui avait osé se lever au-dessus de notre très italienne habitude (qui convient si bien aux puissants) de nous “parler dessus” les uns les autres ; le génocide de cette voix et, avec elle, de l’importance primordiale de la vérité fut perpétré et ne cesse de l’être dans l’allégresse générale…

Revenant Campo de’ fiori, cette place populaire à l’allure vénitienne qui ne cessera jamais de commémorer ces deux hérétiques insoumis, Giordano Bruno et Pier Paolo Pasolini, elle me vient à l’esprit la première condamnation politique que Pasolini subit en 1949 avec l’expulsion du parti communiste pour indignité morale : « Nous saisissons l’occasion des faits ayant déterminé une grave mesure disciplinaire à charge du poète Pasolini de Casarsa — écrit le 26 octobre La fédération du PCI de Pordenone — pour dénoncer encore une fois les délétères influences de certains courants idéologiques et philosophique de personnages tels Gide, Sartre et de poètes et hommes de lettres également décadents, qui se prétendent progressistes tout en rassemblant en vérité les plus délétères aspects de la dégénérescence bourgeoise. »

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Pasolini avec Laura Betti et Moravia.

Bien sûr, au-delà des conséquences de cette mesure disciplinaire, extrêmement dure pour Pasolini, obligé du jour au lendemain à s’exiler du Frioul à Rome avec sa mère, il faut encadrer un acte semblable dans la mentalité assez stricte de l’époque, fort conditionnée, chez les communistes aussi, par l’Église catholique de Pius XII, un pape notoirement réactionnaire : « …l’expérience personnelle et politique d’une différence irréductible produit un lien explosif où l’homosexualité touche à la politique et la fait exploser dans son inconscient. Une sorte d’ambivalence initiale et violente. À l’époque, jeune dirigeant de la section communiste de Casarsa, en lutte entre les paysans du Frioul, Pasolini en fut exclu pour “indignité morale” au terme d’un double procès : celui du tribunal d’État et celui de son parti. En cette période de guerre froide marquée par un stalinisme moralisateur faisant feu sur la “décadence”, la différence était, comme l’écrira l’Unità, “une déviation idéologique”… D’autant que l’enracinement nécessaire du PCI comme “parti de masse” dans la société civile et la culture ne le prédisposait guère à être “deux pas en avant” des masses et des mœurs de la majorité. » Christine Buci-Glucksmann, Pasolini, Gramsci, lecture d’une marginalité in Pasolini, Séminaire dirigé par Maria Antonietta Macciocchi (Paris, 10, 11 et 12 mai 1979), Grasset 1979.

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Pasolini avec Moravia au café Rosati, piazza del Popolo, Rome.

Et pourtant, après cette condamnation abrupte, que la sensibilité d’aujourd’hui jugerait cynique et honteuse, cet homme moins tourmenté qu’orgueilleux de sa diversité ne cessa jamais de se considérer communiste et ce fut justement en force de sa formation marxiste et de sa foi dans le parti de Togliatti et Gramsci qu’il en fut un critique toujours constructif ainsi qu’un important allié. Bien plus pénible et meurtrissant a été le combat de résistance de Pasolini contre la persécution aveugle de l’État, et notamment de l’administration judiciaire : tout un cycle de procès et d’attaques sur la presse qui a duré jusqu’à son assassinat. Là aussi son combat, lucide et courageux, a toujours abouti à des actes publics où l’homme Pasolini s’effaçait pour s’exprimer pleinement en poète civil : « …dès l’origine, puis toujours, Pasolini a été ce que l’on appelait jadis un poète civil. Poète parce que poète et civil justement par sa volonté constante d’intervenir et de modifier les choses, ce en quoi il faut sans doute voir un fait lié à son état marginal initial, originel, de naissance, à savoir le besoin qu’il éprouvait d’être au milieu des autres, d’être aimé. Mais, naturellement, son impulsion fondamentale était d’influer sur les autres, de les orienter dans une certaine direction, de les éclairer et de les instruire. De les instruire aussi, certes, car il ne faut pas oublier que Pasolini avait été professeur et, chez lui, le côté didactique est très important. […] La grande originalité de Pasolini a été justement d’être un poète civil de gauche qui se référait non pas à la rhétorique de l’humanisme mais à la poésie moderne décadente européenne…. Il y avait en lui la révolte de l’homme en marge… et la sensibilité du monde moderne. » Alberto Moravia, “Pasolini poète civil, en Pasolini, Séminaire dirigé par Maria Antonietta Macciocchi (Paris, 10, 11 et 12 mai 1979), Grasset 1979.

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Paolini footballeur.

De cet homme gentil et bon l’on dira pendant beaucoup de temps encore qu’il était  “étrange” et que son homosexualité assumée, endurée telle une maladie ou alors comme un manque impossible à combler, se traduisait “forcément” en une vision personnelle de la réalité, pour ainsi dire tordue et scandaleuse qu’il imposait aux autres. En vérité, par le biais de cette “autre réalité”, venant du monde parfois atrocement “réel” de la banlieue romaine, qu’il a au fur et à mesure transfiguré par son prodigieux et irrépressible élan poétique, Pasolini nous a offert une clé pour regarder en face notre propre réalité et nous interroger sur le sens ultime et profond de notre existence. « Pasolini aimait beaucoup Rimbaud et, ensuite, …il a vu en Rimbaud le poète civil, mais de gauche, qui pouvait lui ressembler…Rimbaud… en plus du poète qu’il fut, a été le poète de la Commune de Paris… un poète révolté dans la tradition nettement presque criminelle de Villon. Et c’est justement de cette étrange symbiose d’un Frioulan et d’un Français du Nord, tous deux garçons, qu’est née la poésie civile de Pasolini, si originale et tellement actuelle, mais qui toutefois, il faut le dire, se rattache d’étrange façon à notre plus grand poète du XIXe siècle, à Leopardi… » Alberto Moravia, “Pasolini poète civil” en Pasolini, Séminaire dirigé par Maria Antonietta Macciocchi (Paris, 10, 11 et 12 mai 1979), Grasset 1979.

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Pasolini et Totò sur le set de « Uccellacci et uccellini »

Personne ne peut oublier ses films ainsi que la force évocatrice de sa façon de rêver les yeux ouverts, le regard d’uccellaccio et d’uccellino à la fois permettant à Pasolini de saisir la vie des choses et l’arracher à la mort. Personne n’oubliera son cri de garçon irrévérencieux mais, si l’on regarde bien, affectueux vis-à-vis de tous ceux qui se barricadaient dans un silence embarrassé plutôt qu’admettre ses raisons, plutôt qu’admettre que Pasolini avait raison. Tenu à l’écart, en dehors de toutes ces portes, Pasolini n’est pourtant pas demeuré seul : d’un côté, en reniant ses origines bourgeoises, il se forma une véritable “famille” dans le contexte des “borgate” romane où il trouva aussi sa primordiale source d’inspiration (notamment avec Sergio Citti [1933-2005], Franco Citti [1935-2016] et Ninetto Davoli [1948]) ; de l’autre, il entretenait des liens réguliers, souvent très amicaux, avec des écrivains, des poètes, des réalisateurs, des acteurs, des journalistes et des critiques littéraires  (tels Alberto Moravia [1907-1990], Attilio Bertolucci [1911-2000], Elsa Morante [1912-1985], Gianfranco Contini [1912-1990], Maria Antonietta Macciocchi [1922-2007], Francesco Rosi [1922-2015], Maria Callas [1923-1977], Paolo Volponi [1924-1994], Anna Magnani [1908-1973], Laura Betti [1927-2004], Enzo Siciliano [1934-2006], Dacia Maraini [1936], etc.). Tout ce volume de jeu se traduisit pour Pasolini en une “double vie” constellée de tiraillements et de déchirures : « Je sais bien […] comment se déroule la vie d’un intellectuel. Je le sais parce qu’en partie il s’agit de ma vie aussi. Lectures, solitudes au laboratoire, cercles en genre de peu d’amis et beaucoup de connaissances, tous des intellectuels et des bourgeois. Une vie de travail et dans la substance bien. Mais moi, comme le docteur Hyde, j’ai une autre vie. En vivant cette vie, je suis forcé à rompre les barrières naturelles (et innocentes) de classe. Défoncer les cloisons de l’Italietta, et me projeter donc dans un autre monde : le monde rural, le monde sous-prolétaire et le monde ouvrier. » Pier Paolo Pasolini, Scritti corsari, Saggi sulla politica e la società, Mondadori, Milano 1999, p. 320.

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Pier Paolo Pasolini, Autoportrait.

De sa fréquentation des mondes pauvres voire misérables et marginalisés d’abord de la campagne du Frioul de l’immédiat après-guerre, ensuite des “borgate” sous-prolétaires romaines, Pasolini a tiré sa vision primordiale, créative et libératrice, d’un monde épuré où l’on pouvait atteindre la véritable “essence” des choses, tandis que le milieu intellectuel et bourgeois — où s’invite aussi la bataille politique où le PCI est alternativement le moteur positif ou la cible des sorties publiques pasoliniennes — lui offrait surtout un espace de réflexion et de rationalité. Cependant, les deux vies étaient toutes deux indispensables pour alimenter en Pasolini cette force compulsive où la recherche du juste s’entrecroisait continûment avec celle du beau avant d’atteindre cette « beauté de la vérité » (ou alors cette « vérité de la beauté ») que seul le génie est en mesure de produire. Comme on peut l’apprécier en cette réflexion d’Antonino Sorci au sujet de la double vie de Pasolini et de Nietzsche : « De Socrate à Walter Benjamin en passant par Rosa Luxemburg, plusieurs penseurs ont payé de leur vie le choix de ne pas renoncer à leur liberté d’expression, face à un système qui imposait une vision du monde unilatérale et totalisante. Mais si on voulait chercher parmi ces martyres, ceux qui ont sacrifié non seulement une, mais plutôt deux vies à la cause de la connaissance, on ne pourrait pas éviter de mentionner les noms de Friedrich Nietzsche et de Pier Paolo Pasolini. Ces deux auteurs ont conçu, plus que d’autres, la contradiction comme une arme pour faire scandale, pour renverser les lieux communs, afin de retrouver une authenticité dans leur propre façon de vivre. Le sacrifice de ces deux penseurs possède une valeur particulière, car il est l’expression la plus efficace d’une volonté de puissance qui retrouve dans sa propre négation la manifestation de sa liberté. » Antonino Sorci, “Postures du penseur inactuel à la recherche de l’authenticité : l’exemple de la double vie de Pasolini et de Nietzsche”, Université de la Sorbonne Nouvelle Paris 3

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Pasolini et Laura Betti.

Toujours est-il qu’à son secours, bien avant les “ragazzi di vita” et les nombreuses amitiés intellectuelles, Pasolini vit arriver Arthur Rimbaud et Antonio Gramsci, deux génies “révoltés” qui n’auraient jamais pu accepter, de leur vivant, une telle surdité, une telle myopie, un tel manque de flair, de goût et de tact rencontré par Pasolini auprès des Palais en train de s’écrouler tout seuls devant son dédain émerveillé. Un dédain sans doute provocateur, qu’on ne pourrait pourtant pas réduire à une boutade ou alors à un simple geste anticonformiste ou décadent. Je consacrerai l’un de prochains articles au rapport idéal, très fécond et rapproché, entre Pasolini et la figure du grand chef communiste et penseur qui fut Antonio Gramsci. Quant à Rimbaud — dont la rêverie agit telle une mèche explosive sur le jeune Pasolini, faisant déclencher en lui la détermination irréductible de devenir “poète divin” — ce qu’écrit Albert Camus dans L’Homme révolté est très intéressant : « Rimbaud n’a été le poète de la révolte que dans son œuvre », tandis que, ajoutons-nous, Pasolini a eu le courage de dépasser le cap sans s’arrêter : « La grandeur de Rimbaud… éclate à l’instant où, donnant à la révolte le langage le plus étrangement juste qu’elle n’ait jamais reçu, il dit à la fois son triomphe et son angoisse, la vie absente au monde et le monde inévitable, le cri vers l’impossible et la vie rugueuse à étreindre, le refus de la morale et la nostalgie irrésistible du devoir. En ce moment où, portant en lui-même l’illumination et l’enfer, insultant et saluant la beauté, il fait d’une contradiction irréductible un chant double et alterné, il est le poète de la révolte, et le plus grand. (…) Mais il n’est pas l’homme-dieu, l’exemple farouche, le moine de la poésie qu’on a voulu nous présenter… (…) Sa vie, loin de légitimer le mythe qu’elle a suscité, illustre seulement… un consentement au pire nihilisme qui soit. Rimbaud a été déifié pour avoir renoncé au génie qui était le sien, comme si ce renoncement supposait une vertu surhumaine. Bien que cela disqualifie les alibis de nos contemporains, il faut dire au contraire que le génie seul suppose une vertu, non le renoncement au génie. » Albert Camus, Surréalisme et Révolution, dans L’Homme révolté, Quarto Gallimard 2013.

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Pasolini avec Franco Citti et Anna Magnani

Les mots de Camus à propos du courage qu’on doit s’attendre d’un génie, en ce cas le génie de Rimbaud, peuvent efficacement représenter, opportunément renversés, la conception de la poésie et de l’art de Pasolini se traduisant pour lui, toujours, en consécration totale à la lutte politique et culturelle. Cependant, tout en ayant manifesté, dans son engagement civil et politique, la cohérence et le courage que son “camarade” Rimbaud n’eut pas jusqu’au bout, Pasolini, en parfaite syntonie avec Gramsci, n’avait pas envie de devenir un leader ni un chef. Voilà pourquoi il décida de s’exprimer artistiquement, poétiquement sur le thème difficile et douloureux de notre malchanceuse et parfois merveilleuse réalité italienne. Cet homme, qui aurait pu s’évader de lui-même en se dérobant carrément aux règles, a tenacement cherché ces règles mêmes et n’a pas hésité à entrer publiquement en collision avec elles. Francesco Rosi a dit que Pasolini était un “homme contre”. Furio Colombo a dit que Pasolini avait vécu en protagoniste. Alberto Moravia, en citant Rimbaud, a dit que Pasolini était un poète civil de gauche. Quant à Camus, il aurait ajouté — s’il n’avait pas disparu lui aussi prématurément — que Pasolini était un “homme révolté” dont la cohérence dans l’engagement politique et culturel s’était montrée beaucoup plus solide et fiable que celui du plus grand des poètes maudits. « C’est un fait qu’il vivait l’homosexualité comme une maladie qui le séparait du monde. Mais c’est un fait aussi qu’il réussit à transformer ce sentiment de la séparation et de la différence en une force non seulement morale, mais aussi de connaissance. […] Le fait d’être ou plutôt de se sentir séparé alimenta dans son imagination des stratégies objectivantes, fit se décanter des corrélatifs métaphoriques et intellectuels, pour se libérer d’obsessions subjectives ; mais cette libération chez lui fut dialectique. Pasolini ne nia jamais la racine individuelle de son écriture, mais il la reprit toujours à l’intérieur d’un cadre historique, à l’intérieur d’un jugement complexe et articulé sur les vicissitudes politiques et culturelles de la société italienne. » Enzo Siciliano, Pasolini non réconcilié in Pasolini, Séminaire dirigé par Maria Antonietta Macciocchi (Paris, 10, 11 et 12 mai 1979), Grasset 1979.

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Pier Paolo Pasolini.

Dans quelques mois, le 5 mars 2022, lors du centenaire de la naissance de Pier Paolo Pasolini se dérouleront, partout en Europe, des initiatives politico-culturelles où son œuvre sera sans doute réexaminée à la lumière de 47 années qui se sont écoulées depuis sa mort, au lendemain donc d’un changement profond et inimaginable de la société et des hommes à l’heure de la globalisation que personne, sauf Pasolini, ne pouvait jusqu’au bout imaginer à la veille de son abrupte disparition. Pour tout le monde la contradiction sera évidente, par exemple, entre la banalité répétitive de la plupart des films qu’on produit aujourd’hui (en dépit de moyens parfois très coûteux et d’énergies disproportionnées) et la force expressive et morale des films de Pasolini, jaillissant de la modestie des moyens techniques que la poésie et l’ingéniosité compensaient : Pasolini vivait dans le regret d’un “paradis perdu” où, dans les rares joies de l’enfance et de l’adolescence, il avait saisi la “beauté tangible” de la vie. Maintenant, nous tous regrettons le paradis perdu que Pasolini était. « La confession. Si l’on devait reconstituer les significations complexes que l’acte de se confesser a rendues explicites dans la tradition catholique, on devrait évoquer et imaginer les plus atroces souffrances du moi. Dans la confession, c’est le moi couvert de plaies, divisé, agenouillé, c’est-à-dire ramassé sur lui-même le plus près possible de la terre (de la mère) qui tente, par l’exploit atroce de la verbalisation, de vaincre toute schizophrénie et de rassembler ses membres épars. Il y a volonté de guérison : car le péché est une maladie – une maladie très particulière que l’on soigne en l’énonçant. Eh bien, pourquoi ne pas supposer dans l’anxiété d’autodévoilement qui marque toute la production pasolinienne, dans cette confession réitérée, une urgence authentique, nullement ambiguë, de « santé », de guérison, de libération de la maladie ? » Enzo Siciliano, Pasolini non réconcilié in Pasolini, Séminaire dirigé parMaria Antonietta Macciocchi (Paris, 10, 11 et 12 mai 1979), Grasset 1979.

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Tullio Pericoli, Portrait-caricature de Pier Paolo Pasolini

Avec d’autres similitudes et coïncidences en grand nombre, ce côté de la “confession” apparente Pasolini à un autre penseur solitaire, Jean-Jacques Rousseau, tandis que pour d’autres aspects — tels l’indépendance du jugement et le besoin absolu de vérité, nonobstant le vif attachement idéal et morale au destin de la gauche en général et du parti communiste en particulier — Pasolini affiche d’impressionnantes affinités avec Albert Camus. Une confrontation entre ces trois “génies révoltés” fera sans doute l’objet d’un autre de mes prochains articles. Pour l’instant, je parlerai moi-aussi, à ma façon, de Pasolini. Non pour le célébrer mais pour le comprendre. Sachant que pour parler de Pasolini il faut d’abord savoir l’écouter, en évitant de trop s’écarter de sa façon (métaphorique, paradoxale, exotérique et solennelle) d’introduire ses thèmes et ses théorèmes. Ce que Pasolini nous raconte ce ne sont pas jusqu’au bout des histoires : les lieux et les personnages interprètent presque toujours des rôles qui ne paraissent pas les leurs, et cela provoque chez le spectateur une série de réactions immédiates qui ne trouveront de composition et d’explication qu’à la fin du film, du livre ou de la poésie, ou même des heures et des jours depuis. Cela arrive aussi pour les écrits politiques de Pasolini, qu’ils soient “corsaires” ou “luthériens” : en dépit de la force perturbatrice et parfois explosive de chaque passage, ce n’est qu’à la fin, en fermant les yeux, que nous commençons à comprendre et retenir le sens de son message. Aujourd’hui, les choses ont changé de manière impressionnante. Cependant, ce qui compte et peut nous sauver c’est l’essence archaïque et même préhistorique de l’homme : voilà pourquoi Pasolini, comme tous les grands ayant su regarder “au-delà”, est encore présent parmi nous : plutôt qu’un être mythique ou un père charismatique, il nous paraît un frère étrange qui tout en ayant toujours raison ne te laisse pas croire que tu es une nullité. Pasolini est un repère très important pour notre génération, pour nous communistes alors jeunes et désormais adultes ayant vécu de l’intérieur les dynamiques de la grande transformation de Togliatti à Berlinguer, suivie par la lente et inexorable involution aboutissant à l’implosion finale : par la provocation de sa voix unique et la force de ses images, Pasolini a été toujours beaucoup plus proche de nous, même dans la critique la plus féroce et impitoyable, que tous ces camarades qui militaient dans les groupes “révolutionnaires” plus ou moins extrêmes. Dans l’Italietta “américaine” et malheureuse qui ne respecte personne ni n’accepte l’idée d’une œuvre complexe et polyphonique, continûment mise en discussion (comme l’aurait voulu Trotski dans sa “révolution permanente”) par l’enrichissement des contributions et des inventions, Pasolini a su s’imposer en protagoniste, s’adressant singulièrement et personnellement à chacun de ses lecteurs ou spectateurs, un peu comme Garibaldi. Ce que nous transmet Pasolini, notamment au sujet de la vérité historique autour de ce qui se passait au temps où il vivait – qui est aussi un temps très important et crucial pour la vie, parallèle, de ma génération – capture toujours mon attention avec une violence qui, bien que désarmée, m’oblige à bien réfléchir avant de proposer mon ressenti et mes quelques expériences des faits qui ont amené Pasolini à en chercher la “véritable” cause. Car en fait dans mon analyse des “vérités” de Pasolini, je ne me bornerais pas à relater ce que je connais ou ce que j’ai vécu personnellement de son/notre temps, mais je me sentirais obligé à remémorer ce qui s’est passé successivement, en Italie et en Europe, jusqu’à nos jours. Les vérités de Pasolini sont encore actuelles et dramatiquement instructives, non seulement pour nous, les jeunes communistes désemparés d’alors, ayant survécu au ’68, à l’euphorie des Régions rouges ainsi qu’à la tragédie des massacres et des années de plomb. Toujours est-il qu’analyser les nœuds, même les plus connus, de la pensée politique de Pasolini n’est pas du tout facile, en relation moins à l’immensité et richesse de son œuvre multiforme qu’à la densité et à la force de chacune de ses images, de chacun de ses vers, capables de catapulter au fur et à mesure sur la scène ou dans la mêlée une nouvelle lumière, une nouvelle voix, une nouvelle vérité.

Je vais essayer de le faire, de la façon la plus synthétique possible, fouillant parmi les écrits politiques de Pasolini et parcourant les séquences de quelques-uns de ses films emblématiques, tout en sachant que dans ses messages assez rarement l’on trouvera des attitudes dogmatiques pouvant être interprétées comme des mots d’ordre. Ce sera néanmoins très difficile sinon impossible de “répondre” à Pasolini ou de dialoguer avec lui sur un plan d’égalité. Je chercherai alors de l’aide dans la complexité de son langage constellé de coupures ainsi que dans cette indispensable “distanciation” que recommande par des arguments irréfutables le philosophe Jacques Derrida (1930-2004) : « …la meilleure façon d’être fidèle à un héritage, c’est de lui être infidèle. Nul ne doit répéter comme un perroquet l’enseignement d’un maître. Il faut toujours déconstruire ce dont on hérite afin de réinventer une pensée qui prend en compte le passé pour mieux comprendre l’avenir. » Élisabeth Roudinesco, “La déconstruction contre la tyrannie du dogme” sur “Le Monde” 19 mai 2021.

Giovanni Merloni

Traduction EN ITALIEN

Rien que deux ans

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Claudia Patuzzi

Rien que deux ans

dès qu’à la porte

accourut samaritaine

une dame empressée et tendre

qui téléphona,

dès que toi bouche bée

à jamais d’ici

tu es partie.

*

Ça fait deux ans à peine

que le marasme se déclencha

de te savoir sans moi

éloignée, réléguée

seule de jour seule la nuit

et cet étrange mal subliminal

de me savoir sans toi,

s’accrochant à mes doigts

la faute d’être en vie.

*

Il y a deux ans pile

il te ravit, tardif

un ascenseur flambant neuf.

Avec adresse on t’ajusta 

sur la chaise du pape :

tu semblais ne pas entendre

ni te rebeller non plus

étourdie ou confortée

par lex voix chuchotantes.

*

Tout à fait nul,

de la fenêtre, au ralenti

je scrutais la chaise blanche

le haut rouge

tes cheveux ébouriffés

la rouge ambulance

la déchirure du corps et du cœur.

*

Ce jour-là te laissai partir

dans l’espoir désespéré

de te savoir en de mains fortes

hôte de voix gentilles

de gestes prêts et charitables.

Entre-temps, silencieux

l’écheveau se défit

de nos corps enlacés

que personne ne put ajuster

ni par mille colles et palliatifs

maintenir en vie.

*

Chaque jour, sans me retourner

à même la terre j’abandonnais

le scénario et les décors

de notre étreinte déchirée

et venais auprès de toi

m’accrochant à d’étranges cabales

arrachées au métro, à la foule des pas

à ce couloir devenu familier

de blouses vertes et fauteuils roulants.

*

En riant j’accourais

à l’hôtel de la ta vie.

En pleurant retournais

à l’hôtel de ma mort.

Giovanni Merloni

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14 giugno 2023, boulevard Magenta, Parigi.

Au cours de sa sournoise maladie, il y avait déjà eu des séparations de Claudia femme, mère, écrivaine, dévoratrice de livres et de films, accro de petits bibelots jusqu’au collectionnisme, Claudia alter ego et alter tout pour moi et tout ceux et celles qui gagnèrent son cœur. Toujours est-il que cette séparation d’il y a deux ans pile fut la première véritable et irréversible séparation entre nous. Était-ce la mort qui nous séparait déjà ? Pas encore. Mais la vie paraissait ne plus nous unir : entre nous une cloison invisible s’était dressée. Dès lors, pour entrer dans sa nouvelle demeure, il fallait dénicher la porte cachée. Certes, une fois cette porte ouverte, on nous avait octroyé une sorte d’agréable presque-vie, mais combien était-elle précaire, déséquilibrée et injuste !

G. M.

TEXTE EN ITALIEN

Petit vocabulaire de poche

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La passerelle Bichat, canal Saint Martin (Paris 10e), acrylique sur toile de Paolo Merloni, 2025

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Texte de Claudia Patuzzi

Petit vocabulaire de poche

Partout seule,
partout étrangère,
j’ai compris que les mots
(comme les pierres[1])
ont le pouvoir d’abattre
langues et frontières.

Combien de mots tombent-ils bruyamment ?
Combien d’eux traînent-ils dans le vent ?
Ou alors restent muets, dans le cachot du cœur ?

Il y a des mots en guise de péniches
rapides et légères
s’échouant sur la rive de l’autre
tout en gardant le sourire
d’un marin inconnu[2] .

Il y a des mots en forme de flèches,
des mots aigus [3] comme des cristaux,
capables de briser l’écran gris
de l’indifférence et de la résignation.

Il y a des mots à la nature d’oiseaux,
curieux et vagues, [4]
ayant la force de ressusciter l’espoir
que la solitude cache.

Il y a les mots enfantins,
sautillant comme autant d’écureuils,
des mots nous aidant
à retrouver nous-mêmes
dans la clairière d’un jardin perdu.[5]

Il y a des mots de biais,
réfractant nos questions
tels les reflets d’un miroir,
des mots hantés de mystères
de labyrinthes et de rêves.[6]

Il y a des mots à l’allure d’ondes
qui traversent les derniers refuges
de l’histoire, arpentant tous les enfers
et le cimetières du monde.

Il y a des mots au parfum de fleurs,
rouges comme le sang des innocents,
des mots s’épanouissant
jusque sur les tombeaux
pour nous rappeler l’injustice.[7]

Il y a des mots qui vont en couple
ou en rime, qui nous racontent
(joliment, en boucle)
les mêmes histoires connues :
« amour-fleur-cœur.» [8]

Au fond de tous les mots,
au bout de l’horizon, vous trouverez
les mots se sauvant dans le vent
le vol fou [9] de mots minuscules
se perdant dans l’espace
d’une bulle de savon.

Pour en finir, refoulés qui sait où,
il y a des mots tout à fait inventés
qu’on n’a pas encore reconnus
ni transcrits, et qui poussent pourtant,
comme des poussins dans le nid,
contre leurs coquilles.

002bis-finestra-gatto180améliorè

Claudia Patuzzi

(Traduction de Giovanni Merloni)

[1] Carlo Levi [2] Vincenzo Consolo [3] Albert Camus et Jean Paul Sartre [4] Jacques Prévert et Giacomo Leopardi [5] Italo Calvino [6] Jorge Luis Borges [7] Primo Levi [8] Umberto Saba [9] Dante Alighieri

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Publié la première fois le 12 avril 2014 sur « Décalages et métamorphoses »

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Un ange pour Francis Royo

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Claudia Patuzzi, Un ange pour Francis Royo, 2017

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Texte de Claudia Patuzzi

Un ange pour Francis Royo

Le temps d’un instant, hélas
le ciel est devenu noir,
l’air, une plaque de verglas
s’est alourdi de larmes sans espoir.

Suspendus sur les branches
la tête cachée sous les ailes
les oiseaux se sont tus
quand soudain, au bout de l’étang
un Cœur brisé a cessé d’animer
par ses portes son sang.

Au secours ! Aux bords de l’univers,
dans un tourbillon d’atômes vagabonds,
Francis Royo a quitté ses vers !

Chez nous
l’écho de sa voix de miel
retentit dans le vol léger
des pissenlits, dans la sève
des arbres, à l’abri d’un ciel
infini, effleurant, tel un rêve
l’onde inconnue d’une mer mère.

Dans le noir sidéral
il ne cesse guère
de nous sourire, en voltigeant
parmi les bribes acérées
des firmaments en fuite
en côtoyant, telle une étoile filante
toutes les tragédies du monde.

D’un côté à l’autre du Cosmos
elles dansent ses envies sublimes
confiant aux amis plus intimes
l’ élan généreux de ses mots :

« N’ayez pas peur de briser la surface !
Passez-vous de la nostalgie !
L’univers des poètes est bien loin de s’évanouir
je vous y garderai une place
pour ne pas mourir ! »

Claudia Patuzzi

N.B. J’avais écrit ces vers au lendemain de la disparition de Francis Royo. Je ne cesse d’être touchée par la beauté de ses poésies, dont je découvre au fur et à mesure de nouvelles merveilles, et j’avoue que la personnalité à la fois discrète et énergique de cet homme extraordinaire me manque énormément. Je demande donc pardon pour la simplicité de mes sentiments d’il y a un an que je laisse à leur abrupte spontanéité.
C.P.

Traduction en français de Giovanni Merloni

décalages et metamorphoses

4 réflexions à propos de “ Un ange pour Francis Royo ”

  1. Avatar de colorsandpastelscolorsandpastelsa dit:« Lève les yeux
    Au ciel
    j’y suis
    Derrière les oiseaux morts
    Ancre haute »
    avait-il écrit dans ses LisièresRéponse[Modifier le Commentaire]
  2. Avatar de colorsandpastelscolorsandpastelsa dit:(il y un espace entre « au ciel » et « j’y suis », que WordPress a écrasé)Réponse[Modifier le Commentaire]
  3. Avatar de Dominique HasselmannDominique Hasselmanna dit: beau poème pour un poète absent…Réponse[Modifier le Commentaire]
  4. Avatar de AunryzAunryza dit: C’était un ange
    terrestre
    (les sans épées, les pacifistes)
    sa poésie
    (et son rebond ici)
    ne cesse pas de … m’élever.Réponse[Modifier le Commentaire]

Le cri de la nature (Dessins et caricatures n. 44)

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Claudia Patuzzi : Le cri de la nature

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Texte : Claudia Patuzzi

Je n’oublie jamais le jardin fleuri de mon enfance, le chêne-liège plein de nœuds, le potager et la balançoire. Au-derrière, une pinède se détachait au bout d’un grand pré sauvage, rouge de coquelicots. Au fond, la longue bande bleue de la mer. Une grille verte renfermait ce paisible jardin en un cocon tranquille et parfumé. Combien de temps s’est-il passé depuis lors ?

Mais voilà qu’un cri profond et désespéré, tel un tonnerre, bien d’années depuis, a percé l’air et que de milliers de larmes ont recouvert les plages de notre monde en les transformant en lacs de glace, tandis que les gens, apeurés, se sauvaient vers le grand escalier montant…

C’était le cri furieux de la Nature…

Notre monde était un immense jardin fleurissant, un trésor irremplaçable.

Maintenant il peine à respirer. Les animaux et les abeilles disparaissent. Nous avons absolument besoin d’un vrai maître du jardin…

Claudia Patuzzi

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Claudia Patuzzi, novembre 2009

(Publication transférée depuis « Décalages et métamorphoses », l’ancien blog de Claudia Patuzzi)

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Réactions à la précédente publication du 5.07.2017 sur « Décalages et métamorphoses » de Claudia Patuzzi

1 réflexion à propos de “ Le cri de la nature ”

  1. Avatar de colorsandpastelscolorsandpastels a dit: Superbe !

Barnabé Laye : le rire sous le chapeau

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Barnabé Laye (Porto-Novo, Bénin 11.6.1941 – Paris 3.04.2024)

En retard par rapport à ce que j’aurais voulu, je me suis décidé à sortir de mon deuil solitaire, et de reprendre des publications régulières sur mon blog, ayant demeuré longtemps silencieux. La première personne qui me vient à l’esprit est un « grand homme vrai », qui m’avait fait l’honneur de son amitié fraternelle : Barnabé Laye, médecin, poète et romancier.

« Gravées sur la peau du temps nos lignes de vie nos errances/ Et l’obscure destin qui nous pousse en avant.. Nous ne savons rien de ces alphabets impénétrables/ Saignés dans le granit au bord du chemin./ Nous marchons dans le brouillard des vaines espérances/ Et des horizons de muraille. »

Dernièrement, avec Barnabé Laye, on s’était perdu de vue. Avec le temps, j’avais été confronté à la maladie invalidante de ma femme, puis à l’enfermement du COVID-19, ensuite… Nous nous envoyions des promesses de nous revoir et de temps en temps des marques d’estime sur Facebook.

Quand Claudia est décédée, j’ai cherché les seuls amis auxquels je tenais à cœur, en leur demandant de venir à cette cérémonie du dernier adieu se déroulant au Crématorium du Père Lachaise. Dans le brouillard des souvenirs enchevêtrés de la veille, je me souviens pourtant de son appel téléphonique : il était à l’étranger, peut-être dans son Bénin natal, mais il m’avait dit chaleureusement qu’il viendrait sans faille, ce samedi 17 février. Ce jour-là, il y avait un peu de confusion : on ne nous avait peut-être pas donné un repère précis pour nous regrouper, notre toute restreinte famille et les amis accourus à nous faire courage et partager avec nous les manque de Claudia. On était dans un couloir aussi sombre que solennel, en attendant de descendre dans la petite salle, quand je reçus l’appel de Barnabé, très agité et comme perdu dans les allées environnantes. Je lui expliquai le bon parcours pour nous rejoindre. Tout de suite après, on nous a amené en bas. Et je fus vite rassuré et ravi en le voyant paraître avec son chapeau sur la tête : « Viens ! viens à côté de moi ! Nous sommes les seuls qui ne se séparent jamais du chapeau, et nous sommes ici, ensemble ! » Il fut très content de me revoir. Sous le regard bienveillant de mon épouse, on allait débuter une belle rapatriée. Malheureusement, et moi je n’en reviens pas encore, rien qu’un mois et demi après cette rencontre heureuse, insouciante et prometteuse, Barnabé Laye nous a quitté. Je ne sais pas ce qu’il lui est arrivé, car je l’ai su après ses obsèques . Ce samedi-là il semblait aller bien, il était serein, souriant… Je ne cesse de me demander pourquoi, si le pourquoi se trouve pour expliquer ce mystère de la fin et de l’absence.

En sortant de cette réunion, quelqu’un avait demandé à Barnabé comment, pourquoi nous nous étions connus. C’est un peu le réflexe typique des Français, celui de vouloir tout contrôler et caser dans une vitrine ou dans une logique connue. Barnabé avait promptement répondu que j’ai écrit une belle préface pour un de ses recueils et, ironiquement, avait ajouté qu’elle avait été très élogieuse, même au-delà… En fait, il le savait bien, l’amitié se déclenche en dehors de tout critère d’utilité, de reconnaissance et de possibilité de se rendre réciproquement service. L’amitié jaillit de l’intelligence de la vie qu’on a et qu’on reconnaît dans l’autre : une spéciale attitude à saisir au vol une certaine affinité dans la façon de voir les choses de la vie. C’est pour cela que l’amitié résiste au temps.

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Barnabé Laye

Il y a aussi, si vous me permettez de plaisanter un peu, un autre élément qui a renforcé notre lien dès le début : la fidélité absolue au chapeau ! Récemment, en revenant de Rome — où s’était déroulée une émouvante rencontre autour d’un livre de poèmes de ma femme Claudia Patuzzi — j’avais fait une halte à Turin et je me promenais paisiblement avec ma fille sous les arcades de via Po quand un couple m’a souri. L’homme fit aussi un geste, pour m’inviter à m’arrêter et échanger quelques mots. Pris dans mes pensées je n’avais pas compris ce geste que lorsque ce dernier s’était éloigné : il portait en fait un chapeau très semblable au mien. Mais je ne pense pas que ce geste de sympathie, ce besoin de parler venait d’une forme de collectionnisme ou d’une conception élitaire de l’existence. Tout au contraire : le chapeau le rassurait et me rendait « intéressant » à ses yeux. Et cela je peux le confirmer parce que le hasard voulut qu’en sortant du train arrivé en grand retard, j’étais très fatigué et j’avais voulu prendre un taxi. Là, sur le parvis de la gare de Lyon, dans l’agitation d’une queue névrotique, harcelée per les taxis abusifs, le Monsieur du chapeau est réapparu. Il s’agissait d’un couple d’Anglais vivant à Paris mais mordu de Turin, comme moi. Hélas, on était en train d’avancer un peu dans notre connaissance quand, sans nous donner le temps d’échanger nos coordonnées, notre taxi est arrivé… Et maintenant je me demande s’il y aura une troisième occasion de se rencontrer un jour, quelques part à Paris, ou à Turin, à ce même endroit…

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Barnabé Laye (Porto-Novo, Bénin 11.6.1941 – Paris 3.04.2024)

Revenant à lui, à mon ami perdu, je regretterai toujours le temps raté où j’aurais voulu converser, longuement, calmement, avec Barnabé, lui poser un tas de questions… J’irai chercher ses réponses dans ses vers immortels… dont quelques-uns avais-je assimilés lors de ma préface à ses Fragments d’errances [Acoria Éditions, 2015, 74 pages] :

Le regard poétique et la voix de Barnabé Laye

« Regarder le miroir en face/ Depuis longtemps j’ai redouté la terrible sentence/ Les deux mains sur le visage je me protège/ Comme l’autruche la tête au creux du sable… »

Toute épopée commence par un miroir, miraculeusement entier ou cassé, dans lequel le héros interroge son âme cachée ou son alter ego, avant de partir, brisant le miroir avec son corps, comme le fit l’Alice de Lewis Carrol, ou alors s’acheminant sur le côté, à reculons, toujours en lançant à ce redoutable interlocuteur — menaçant ou complice — un regard fugitif et fragmentaire.

« Toi homme… / Tu ne sais pas choisir entre l’amour et la vérité/ …/ Tu observes les étoiles petits soleils d’un ciel sans présages/ Tu aurais tant voulu regarder la mer. »

Le voyage que Barnabé Laye voudrait entreprendre n’est pas seulement le voyage à rebours dans le temps et dans la conscience que fit Ulysse. Le personnage qu’il incarne a bien sûr besoin, un besoin primordial et absolu, de revenir à certains nœuds et à certains lieux. Il a besoin de protester son déracinement précoce, sa rupture avec le monde d’où il a dû partir trop tôt.

« Tout s’est arrêté là/ À cette non-enfance/ …Je ne serai jamais un petit vieux/ …/ Je me blottirai dans le désordre d’un lit de tempêtes/ Porteur d’impétueuses circonstances. »

Il regrette une adolescence sinon une enfance qu’il n’a pas eues dans son milieu d’origine, sous le même ciel avec d’autres enfants et adolescents comme lui. Il professe donc la « nécessité » de partir. En même temps, il ne se cache pas l’inutilité de tout « retour sur le lieu du délit ». Tout y est changé, désormais ; tout y sera méconnaissable et perdu :

« C’est la saison barbare, la terre craquelée à mille endroits saigne et pleure. »

Quel est alors le thème dominant, le vrai thème, de ce texte important de Barnabé Laye, proposé sous le titre humble et prudent de « Fragments d’errances » ? Est-ce vraiment le voyage ? Si, dès le départ, on sait déjà qu’on ira à la rencontre de déceptions de plus en plus cuisantes et amères, à quoi bon alors raconter à nous-mêmes le puits de douleur sans fond de l’existence d’un poète ?

« Puiser dans la nuit/ Puiser dans le jour/ Nous rions à l’ombre des pleurs et des mascarades/ Parfois il suffit d’un ciel bleu/ Pour croire à l’avènement d’improbables miracles. »

Ce que j’ai retenu de la lecture de cet archipel de mondes, de voix et couleurs que Barnabé Laye a su dresser pour notre consolation et plaisir, c’est qu’en ce cas le voyage, appelé poétiquement « errance », n’est pas le voyage d’un seul homme avec une seule valise pleine ou vide. Il s’agit ici du voyage de notre civilisation même, incarnée par un homme courageux et digne. Un homme qui au cours de son existence a évolué énormément dans la science et dans l’art, sans jamais renoncer à sa nature, à sa spontanéité, à son penchant pour la rêverie et la poésie :

« Seul le bonheur est vrai/ Tout le reste est palabre ».

Cet homme héberge en lui l’homme Barnabé Laye, bien sûr, l’auteur de « Par temps de doute et d’immobile silence » ainsi que d’« Une femme dans la lumière de laube », œuvres remarquables et touchantes parmi tant d’autres. Mais, il se laisse aussi forger, façonner, abattre et parfois meurtrir par ce énième voyage qu’il entreprend pour accomplir sa mission, dans l’espoir d’en revenir enrichi de valeurs et témoignages à transmettre… Un voyage pourtant difficile, où l’insouciance de la découverte sera inévitablement contrariée. Est-ce qu’il a déjà le sentiment que sa mission pourrait ne jamais s’accomplir ?

« Chacun de nous livre des batailles/ Que les autres ignorent. »

Cette phrase ne nous donne qu’une réponse partielle. Tous ceux qui liront les poèmes de cet extraordinaire recueil tomberont plusieurs fois amoureux de phrases poétiques comme cette dernière, où Barnabé Laye, par une espèce de furie ou de folie, réussit à traîner par la seule force des mots, sur la passerelle d’un plateau invisible, des images réelles qu’il associe les unes aux autres dans un esprit de pure fraternité et de sereine bienveillance :

« Voici venir/ Les mots pour incendier les mensonges/ Les éléphants s’en vont jouer à la marelle. »

Il obtient cela comme par hasard, laissant surgir les montagnes du fond de la mer, la beauté extrême au milieu des infinies répétitions sans éclat de la vie ordinaire. La structure même de ce roman poétique a été conçue, à mon avis, en fonction de cette continue alternance entre réalité et rêve, amertume et espérance que toutes les âmes sensibles rencontrent dans le quotidien.

« Il faudra oublier les nuits du doute et des nostalgies/ …/ Et partir comme un envol de goéland au-dessus de l’océan/ Laisser dormir le mystère des cloportes sous les pierres. »

Les artistes aussi ont leur quotidien, leurs moments d’ennui ou de manque d’inspiration. Mais les poètes ne sont pas tous en mesure de l’admettre, d’accepter le caractère fragmentaire inévitable de toute œuvre poétique. Barnabé Laye, en homme vrai et poète vrai, ayant un but plus important que la poésie même, ne se borne pas à accepter ces limites, il les transforme en belle occasion. Car il utilise justement cette alternance entre prose poétique et poésie pour tisser la trame de sa fresque, pour peindre ou reconstruire les mondes que son personnage va traverser, toucher, respirer.

« Marcher pendant des heures dans le désert vert/ Il pleut des soleils et des ciels bleus/ Sur les coteaux sur les hautes vignes à l’infini. »

Voilà un exemple de ce que j’appelle « prose poétique », indispensable trait d’union narratif pour transformer le traditionnel recueil de poèmes en « récit en vers » où pointent, comme autant de perles, les morceaux où la poésie de Barnabé Laye est absolue et totalement autonome vis-à-vis de propos plus vastes sur le plan philosophique. Nous sommes en définitive invités dans un long poème ou tout est extraordinaire : la forme, le contenu et aussi la mise en place d’un récit versifié tout à fait libre qui offre aux lecteurs la possibilité de deviner ou imaginer une histoire — l’histoire de la vie de Barnabé Laye ou celle de tous les hommes généreux comme lui —, jusqu’à atteindre la possibilité de lire tout cela comme un roman :

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Barnabé Laye (Porto-Novo, Bénin 11.6.1941 – Paris 3.04.2024)

« Seul/ Dans la maison cimetière/ Au milieu de ceux qui dorment sous les dalles de pierre/ Ils sont partis les uns après les autres les aïeux le père la mère/ …/ Seul / Comme un étranger dans la vieille bâtisse catafalque je suis de passage/ …/ Faut-il fermer les paupières pour apercevoir les silhouettes et les traits/ De ceux-là qui jadis parlaient marchaient riaient en ce lieu ? / …/ Sortir/ Sortir au plus vite du piège avant d’être englouti par le sortilège/ Presser le pas s’éloigner. »

Barnabé Laye est un poète, un grand poète. Ce n’est pas nécessaire, avec un auteur d’une telle envergure, de rappeler qu’il est aussi un écrivain, un grand écrivain. Mais ce poète et écrivain vit comme nous et avec nous dans un monde qui change où, pour tout dire, les évènements se précipitent au bord d’un chaos annoncé :

« Il n’y a pas d’étoiles dans les ciels noirs des temps d’holocaustes et d’ignominie. »

Il en est parfaitement conscient et pourtant il ne se dérobe pas à sa mission d’homme se trouvant à un moment clé de sa vie qui l’oblige à s’interroger sur le sens de son art et de sa poésie dans un univers en perpétuelle mutation.

« Peut-être qu’un jour/ Par temps de pluie par temps d’oubli par temps d’insouciance/ Personne ne lira nos noms sur les dalles de pierres des monuments… »

Voyager, ce n’est pas seulement se perdre dans la beauté de la nature. Voyager, c’est justement aller à la rencontre des hommes et des femmes d’autres cultures, en faisant tous les efforts pour rentrer dans leurs langues et leurs mœurs. Car, le voyage vers un « ailleurs réel », permet de multiplier ses expériences, ses émotions et de développer davantage son talent pour en transmettre plus tard les vibrations et les couleurs…

« Il faudra se débarrasser des habits d’imposture/ Pour empêcher notre horizon de disparaître… / … / Un jour/ Il faudra briser la glace. »

Avec ce texte qui nous fera longtemps rêver et voyager, nous découvrons en Barnabé Laye le poète engagé que nous avons connu déjà dans ses premiers livres. Inlassablement, il construit des ponts pour le partage de la diversité entre les hommes et les femmes de notre temps. Partage de la beauté et de la poésie. Partage de la sympathie et de la compassion. Il ne peut s’empêcher de s’interroger sur le spectacle désastreux, ici et là, des conflits et des guerres. Le voyage ? Que deviendra-t-il le voyage ?

« Nous marchons dans le brouillard des vaines espérances/ Et des horizons de muraille. »

Fragments d’errances nous laisse, après sa lecture, les échos des voix d’ici et d’ailleurs. Des paysages et des visages hantent notre mémoire. Des mots affluent qui résonnent encore dans notre esprit et affleurent presque aux lèvres.

« …les oracles/ Se sont tus depuis longtemps/ …/ Maintenant courent partout des odeurs de genèses oubliées/ …/ Ce soir/ Rien dans le corridor du silence/ Une guitare pleure sur un lamento de Jimi Hendrix. »

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Les deux chapeaux

Giovanni Merloni

Valère Staraselski, “LES PASSAGERS DE LA CATHÉDRALE”

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Je viens de terminer la lecture du dernier roman de Valère Staraselski — “Les passagers de la Cathédrale” (Le cherche midi, 2025) —, que j’ai beaucoup aimé.

Au commencement, je ne sais pas pourquoi, il y avait quelque chose en moi qui m’empêchait de m’y plonger dedans. C’était à cause de la scène de vent impossible de novembre 2017, que j’avais lu un peu à la hâte, sans trop la comprendre. Ensuite, j’ai retrouvé mes repères et, en fin de lecture, j’ai constaté combien était-elle importante, dans l’ensemble du roman, cette scène-là qui, tout en donnant le ton et le « la », contenait déjà, en germe, telle l’ouverture d’un opéra, la plupart des thèmes posés et fouillés à fond dans les pages qui la suivent. 

En fait, en relisant le premier chapitre après avoir lu et apprécié les autres, j’ai compris la fonction narrative et philosophique que V. Staraselski assigne à la cathédrale : qu’il s’agisse de la moins connue Saint-Étienne de Meaux ou de l’hyper mondialisée Notre Dame de Paris, la cathédrale symbolise (tout comme les autres innombrables consœurs de France et d’Europe) la force de l’histoire et la preuve de quoi les hommes sont capables, avec leurs talents et volontés réunies.

Tout au long du récit – ou pour mieux dire de deux récits parallèles se déroulant sous la forme de la conversation et/ou de l’entrevue – le thème de la religion, et notamment de la religion chrétienne (ayant eu un rôle central dans la naissance des nations européennes et de la nation française en particulier), constitue le fil conducteur d’un long raisonnement, qui finalement résonne dans la tête du lecteur, moins comme une évidence que comme une piste qui vaut la peine d’emprunter, d’abord pour comprendre, ensuite pour agir.

D’ailleurs, la cathédrale n’est pas que le symbole et la preuve de l’existence de Dieu. Elle a toujours été un grand espace vide qui attend d’être rempli… par la foi, c’est-à-dire par un acte non obligatoire qui seul peut justifier la véritable sortie de l’homme de son « en soi » pour donner sa propre contribution active à la construction et à la défense d’une société égalitaire, fraternelle et solidaire…

En les aidant à refouler la frustration du manque (inévitable) de la réponse de Dieu, en les incitant énergiquement à donner eux-mêmes cette réponse, la foi pousse les hommes à se dépasser et agir au-delà de leurs limites. Sans une foi pareille, on ne pourrait pas expliquer l’immense abnégation de ceux qui ont fait les cathédrales, les ont défendues, réparées, embellies et remplies surtout d’une constante mission de partage, d’assistance et d’élévation sociale. Au nom d’une religion qui, malgré son histoire intermittente et tourmentée, se veut à juste titre très ouverte à la multiplicité des voix et des échanges.

Cela dit, « Les passagers de la Cathédrale » s’ouvre sur une situation qui, par la métaphore du vent, dit le contraire. Il s’agit aussi, bien sûr, d’un phénomène prémoniteur de la dévastation planétaire annoncée : la nature est en train de se révolter, essayant de nous avertir du pire qui va arriver. Mais je crois qu’ici la signification est plus vaste et profonde : il s’agit d’une sorte de parabole : François Koseltzov, pas du tout habitué à fréquenter les églises, échoue sur la nécessité absolue d’y entrer à cause du vent, en train de le rendre fou. Mais l’horaire d’ouverture est dépassé, l’immense porte de la cathédrale est fermée !

Cependant, en échange, cette journée exceptionnelle lui fait rencontrer cet homme, Louis Massardier, qui est lui-même une cathédrale, une cathédrale où la porte est ouverte. Plus tard, il découvrira qu’il suffit d’avoir la bonne clé pour entrer dans l’église et profiter de son calme silencieux pour en découvrir les trésors.

Ce jour de tempête, François a donc saisi un manque, il a découvert un besoin en lui, et commencé à entrevoir un but et peut-être un parcours pour arriver à le satisfaire. Il va d’abord exaucer son anxiété subliminale de voir ce qui se passe là-dedans… Et c’est ainsi qu’un athée endurci peut devenir “passager de la cathédrale” !

Cet athée endurci est bien sûr un homme des années deux mille, tiraillé comme jamais par la nécessité d’empêcher qu’on jette à la poubelle l’immense héritage des générations qui le précèdent et la tragique sensation d’une précarité contemporaine galopante, qu’un impressionnant manque de valeurs partagées ne fait qu’aggraver.

En fait, il ne faut absolument pas, comme le dit un ancien proverbe, « jeter le nouveau-né avec l’eau sale ». Il est plus sage d’essayer de renouer avec tout ce que le genre humain, au fil des siècles, a fait de positif, de sain et de respectueux envers la nature et lui-même.

D’autant plus qu’il y a beaucoup de choses qui résistent, demeurant figées dans les traditions et dans les convictions de tout un chacun : les religions, par exemple, l’idéal communiste, l’idée de démocratie républicaine, la laïcité, l’antifascisme, et bien sûr l’immense patrimoine d’expériences, de luttes, de vies exemplaires, dont on connaît le sacrifice, l’héroïsme, la génialité, le charisme, et cætera.

Quitte à découvrir, au fur et à mesure, le fond de grande humanité et sensibilité demeurant en tous les cinq personnages ainsi que dans l’esprit et l’âme de son Auteur, celui-ci facilite la lecture et l’administration des émotions de tout un chacun :

— se donnant la contrainte de laisser s’écouler deux récits parallèles aux différentes densités narratives, s’intégrant parfaitement entre eux, qui se déroulent l’un en août 2017 et l’autre de novembre 2017 jusqu’à la Noël 2018 ;

— choisissant pour décors de son « voyage hors du temps » des endroits ayant une grande force symbolique : la Cathédrale de Meaux, le Jardin Bossuet, l’Institut médico-légal de Paris, le Carré des Indigents au cimetière de Thiais, la maison de Louis Massardier avec ses « dazibaos » ;

— confiant le rôle de « moutons désemparés à la recherche de la lumière » à François Koseltzov et à ses deux amis fraternels (l’Iranien persécuté Darius Madhavi, musulman chiite et le Français Thierry Roy mieux connu comme Chéri-Bibi, fervent catholique), partageant avec lui une primordiale blessure ainsi qu’une vie constellée de difficultés très dures à supporter ;

— accordant une irremplaçable fonction stratégique à la jeune femme Katiusca Ferrier, se révélant au fur et à mesure un véritable « don du ciel » ;

— plaçant au centre de toutes les convoitises Louis Massardier, l’ancien « militant emmerdeur », celui dont personne ne voulait plus entendre les raisons, qui se révèlent pourtant précieuses et d’impressionnante actualité.

Pendant un temps inoubliable, les jeunes gens désemparés trouvent donc en Louis leur « maître de vie », leur Ange gardien avec une renouvelée raison de croire en quelque chose de positif pour le futur.

De son côté, la reconnaissance de Louis est également vive et profonde : « Vieillir, en fait ça revient à être peu à peu fichu en dehors de l’existence. Les portes, en quelque sorte, ne s’ouvrent plus. Elles demeurent closes. Là, avec lui [François], la porte était déjà ouverte ! Et elle est restée grande ouverte. Ça, si je n’étais pas tombé sur lui ce jour de tempête, mon penchant Alceste, se serait encore accentué. Et l’aurait emporté. […] Cela dit, il est vrai, enfin j’avoue, j’ai de plus en plus de mal avec mes congénères. C’est que je n’ai plus vraiment le temps, plus la force. Heureusement, il y en a parmi eux qui sont dotés d’une conscience active ! Katiuscia, oh que cette gamine est formidable de vie ! Elle n’a pas froid aux yeux, la môme. Elle bataille. » (Page 153)

« Les passagers de la cathédrale » m’a beaucoup touché et intrigué par son honnêteté intellectuelle et son approche poétique discret et réfléchi ainsi que pour le courage d’assumer une « thèse » à la fois morale et politique, apparemment paradoxale et provocatrice et parfois problématique, qui répond pourtant très correctement à la plupart des questions qui flottent aujourd’hui sans réponse au-dessus de nos têtes.

Un livre à la portée de tous, qui coule avec élégance et dans le respect des temps de l’attention. On dirait que V. Staraselski a parfois décidé de « ralentir » son exposition pour attendre les retardataires, comme moi, en leur donnant le temps de récupérer les passages perdus ou mal compris.

En relisant à plusieurs reprises certains passages, qui deviennent enfin familiers, j’ai eu même la sensation de la perfection, car ici rien ne manque pour faire vivre les multiples facettes de la « polis » souhaitée, l’endroit accueillant où vont se former les idées, les contrats, les alliances et l’on pourra apprendre à considérer la valeur fondatrice de l’altérité, de la reconnaissance à Dieu ainsi qu’à tout ce qui lui appartient.

Comme le dit Louis Massardier, Dieu est un tout, « Un tout constitué de deux. Comme l’identité. Oui, cela, s’était en quelque sorte créé : l’émergence du sujet, la possibilité d’un sujet, lorsqu’il avait pu y avoir va-et-vient, dialogue, rapport, relation, résonance… Ce qui induisait qu’il n’y avait pas de Moi sans Toi et que le Je ne pouvait pas être sans le Nous. Et le Nous inconcevable sans le Je… Et que l’autre se soit d’abord appelé « Dieu » ne changeait rien à l’affaire ! » (Page 211)

Cette « perfection » qui ne prétend pas du tout de l’être, est d’ailleurs le réflexe de la situation profondément dégradée de l’information contemporaine, de plus en plus stricte et mensongère et désormais totalitaire, obligeant les intellectuels militants ainsi que les écrivains à ne rien négliger pour ne pas être mal interprétés voire soumis au plus sommaire des jugements.

C’est surtout dans ce dernier roman que cette exigence devient systématique. Escomptant l’époque actuelle, où le dialogue et la compréhension entre les humains sont devenus de plus en plus rares et difficiles, l’Auteur voit justement la nécessité d’offrir au lecteur un contexte ainsi qu’un temps adapté.

En fonction de cela son choix est net : loin de Paris, de ses sirènes et de cyclistes impitoyables. Et c’est donc à Meaux, dans un univers connu et paisible que l’Auteur, maître de « l’art de la conversation », invite une petite communauté homogène et disparate à la fois, qui anime le débat et, en même temps, témoigne, par sa « présence militante », de la possibilité concrète de faire front à la complexité.

Au cours de la lecture, cette dialectique entre la ville capitale et la petite ville traversée par la Marne et le canal de l’Ourcq se révèlera essentielle, tout comme important au point de vue symbolique est le lien — d’abord subliminal et enfin explicite — entre la cathédrale Saint-Étienne et Notre Dame de Paris, la grande blessée. Car en fait l’attitude de tous les personnages du roman envers Paris ressent toujours d’un sentiment contradictoire, pleinement justifié : d’un côté une forme de gêne sinon de rejet vis-à-vis de la vie dure et difficile qu’on y doit subir, de l’autre l’intarissable émerveillement face aux trésors de beauté et de vitalité positive que cette ville contient.

Le choix des endroits, ne faisant qu’un avec l’invention-découverte de personnages dignes d’un grand réalisateur français, se marie parfaitement à cette nécessité de fouiller ensemble dans la dure réalité pour en extraire quelques vérités à assumer… collectivement.

C’est quelque chose que tout être humain a vécu au moins une fois dans sa vie : ce moment magique où se forme une petite communauté d’égaux qui deviennent amis au fur et à mesure qu’ils se disputent sur ce qui leur tient plus vivement à cœur ou lorsqu’ils découvrent, ensemble, une chose inattendue qui peut tout changer de leurs convictions… En même temps, par le biais de ce « faire ensemble » ils s’ouvrent réciproquement le cœur, ils deviennent solidaires.

Mais ce livre « magistral » jaillit surtout de la rencontre entre François Koseltzov et Louis Massardier (dont le prénom est sans doute celui de Louis Aragon, tandis que le nom semble emprunté à Hugo ou à Balzac) et se structure autour d’elle. Seul personnage toujours présent sur scène, le jeune François n’a pas hâte de se laisser découvrir par le lecteur, car il peine beaucoup à gérer sa souffrance psychologique ainsi que sa détresse physique et morale. Tout en ayant besoin d’être rassuré et autorisé à vivre, il est pourtant amené, par sa vive intelligence et son esprit généreux, à la découverte de nouveaux défis. Au-delà de ses rares monologues silencieux, où il dévoile, parfois brusquement, son ressenti, ses interventions sont toujours brèves et ciblées. Le lecteur ne connaîtra qu’à la fin (pages 233-236) son esprit et son âme nobles.

Heureusement, quelques mois avant de connaître Louis, François avait rencontré une certaine Katiuscia qui, dès son apparition à Meaux, donnera à toute la compagnie d’amis une touche de véritable bonheur. Pour François, l’expérience extraordinaire et inespérée de l’échange intergénérationnel avec Louis sera la cerise sur la tarte de son équilibre personnel que la présence de Katiuscia à ses côtés est déjà en train de renforcer.

Inébranlable centre de gravité, avec son humour et sa désarmante sincérité, Louis Massardier rend le lecteur heureux d’être là à son écoute, même s’il comprend que celui-ci est en train de profiter de ses derniers moments de vie pour distiller son sang même. Suivant ses connaissances et sa longue expérience, le vieux Louis traîne ses partenaires dans des discours tous azimuts qui se révèlent toutefois bien ancrés :

« Lui qui, tout au long de son existence, avait été un être de conviction ! Conviction, pas certitude… Et Dieu sait qu’il y en avait, des êtres à certitude ! Lui qui avait choisi d’endosser la réalité, de prendre parti, d’être, de devenir, oui, un militant. Et puis qui avait cessé faute d’organisation, faute de contenu, faute des combattants. Faute non de raison d’être, mais d’orientation à force de baisser pavillon. À court de liens avec la réalité parce que plus d’”orga” comme on disait, digne de ce nom. Oui, l’organisation qui ne semblait plus vivre que pour elle-même, ratatinée sur de faux militants de conviction mais vrais militants alimentaires. Organisation devenu appareil, qui avait un temps dérivé dans la communication pour la communication et, croyant se reprendre, avait opté pour la sous-culture des extrémistes. Ceux qui éternellement se satisfont de dire non… » (Pages 157-158)

Au bout d’une vie qu’on devine pleine et dense d’épreuves, cet ancien professeur d’histoire contemporaine au Collège de France essaie de dévider « pacifiquement » le nœud gordien contemporain au nom d’un souterrain espoir : que le communisme revienne, comme le christianisme, à son essence foncièrement religieuse. Ce que Gramsci appelait le “communisme au visage humain”, peut-être : une grande alliance de chaque peuple avec son histoire : un communisme intégré dans la démocratie républicaine, capable d’hégémonie mais aussi d’écoute et de respect des raisons d’autrui.  

Le rôle stratégique de Katiuscia, vaguement annoncée dans les premiers « actes » du récit douloureux qui fait pendant à l’histoire principale, s’affiche pleinement dans le chapitre au titre « La semaine Sainte » (pages 99-113), extrêmement suggestif, au-delà de l’hommage à l’un des chefs-d’œuvre de Louis Aragon. Suggestif et allusif parce qu’entre le dimanche de Rameaux et celui de Pâques se déroule la plus grande révolution sémantique dans le mystère de la foi : la Résurrection du Fils de Dieu. Une résurrection privée celle que vit François lorsqu’il commence, avec Katiuscia, sa vraie vie ; une résurrection collective, celle prônée par Louis Massardier et ses camarades, qui n’arrivera que le jour où les hommes apprendront à se respecter les uns les autres.

Dans le récit « théatral » que François raconte à Darius sur le train qui les amène de Paris à Meaux, l’Amour subliminaire avec Katiuscia a le pouvoir de refouler l’idée de la Mort et du renoncement et de projeter le couple naissant vers la vie et le combat serein pour une existence digne et solidaire.

Dans l’histoire de notre cénacle contemporain, dont Louis Massardier, l’homme âgé, est le maître, c’est l’Amitié, qui établit, au fur et à mesure, un terrain commun — très proche du bien commun souhaité — entre personnes mûries par le biais de différentes expériences. L’ancienne Renault bien conservée qui emmène à Valmy-la-bataille quatre hommes soudés, peut évoquer chez le lecteur l’image du “radeau de la Méduse” où se rassemblaient les “copains d’abord” de George Brassens.

Je n’aurai pas mis en exergue l’Amitié et l’Amour si le thème de la Mort ne fût dominant tout au long du livre : d’abord, la mort évoquée de Brice Beaulieu, dont François Koseltzov ressent la responsabilité (parce qu’il n’avait pas eu la promptitude de l’empêcher en se chargeant jusqu’au bout de l’état extrêmement critique de son ami) ; ensuite la mort évoquée par le franco-iranien Darius Madhavi (ayant vu mourir à ses côtés l’un de ses camarades de prison) ; puis, la mort d’un pauvre chien, tué et mutilé par son même patron avant d’être jeté dans le canal de l’Ourcq près de Meaux ; enfin, les innombrables morts dans la rue… des morts intervenues précocement, avec violence, au milieu de vies difficiles sinon impossibles, se gravant indélébilement dans la peau et dans les nerfs de ceux qui les ont frôlées de près ou se sont donné le courage de les regarder en face tout en ayant un œil trop sensible.

Tous les personnages que V. Staraselski convie dans sa recherche d’une réponse unitaire et plurielle à notre embarras contemporain, ce sont des anciens militants, des vrais, qui ne trouvent plus, dans la réalité contemporaine, un véritable contexte de rencontre et d’action. C’est le signal clair d’un sentiment d’impuissance : malgré toutes les analyses systémiques, voire idéologiques, dont on pourrait se servir pour échafauder cette réponse sociale, culturelle, morale, mais surtout politique, en manque d’un véritable militantisme plein et désintéressé, tout espoir de « renaissance » des consciences apparaît illusoire. D’ailleurs, « il y en a toujours, des Justes, des êtres normaux dotés d’une colonne vertébrale morale et mentale ! » (Page 82)

Je ne peux que partager cette confiance dans ce Dieu que même les hommes justes ont perdu. Je pense que c’est le même Dieu dont avait besoin Jean-Jacques, le même Facteur lui inspirant ce Contrat social qui tant se rapproche de l’idée d’Alliance proposée dans ce livre.

Et, « puisque l’homme s’est montré bien incapable de s’y tenir par lui-même, de respecter le contrat ! Dieu surplombe, il transcende. Ouf, enfin une autorité indiscutable et surtout permanente. Mais pas une autorité toute-puissante, omnipotente, despotique, autoritariste en un mot, puisqu’elle ne vaut que si, côté humain, il y a un accord, contrat, pacte, alliance… Or, la liberté de ne pas y souscrire existe ! Et seuls les mortels sont en mesure de faire vivre ou non cela. Cet engagement, je veux dire. Car, fait majeur, la liberté est reconnue aux humains… » (Page 82)

Le travail que ce livre essaie de contenir et traduire est immense, prodigieux : on ne saurait que lire et relire ce texte bienveillant, sans avoir la moindre envie d’en contester l’honnêteté et la force morale. La lucidité aussi :

« Il faut agir, oui, être dans l’action et faire au quotidien comme si tout dépendait de nous. Car c’est bien là le secret : faire comme si absolument tout dépendait de nous et de nous seuls. Pas de salut hors de ça. » (Pages 50-51)

Giovanni Merloni

Promenade dans les photos d’Anne-Sophie Barreau

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Promenade librement inspirée par les extraordinaires photos

(de véritables tableaux) d’Anne-Sophie Barreau

à l’enseigne de la télépathie — toujours à la recherche

d’une bouée de sauvetage pour tous ceux qui tombent dans

un puits (pendant le jour ou la nuit) et ne savent pas nager.

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Admettons que ces tableaux soient porteurs d’une histoire

en dehors de l’histoire d’un pays façonné aux tempêtes

au froid, à l’humidité qui tout pénètre, intimement,

comme une nécessité ;

en dehors de la petite histoire d’un étranger

qui encore très peu connaît de la brume

qui se colle, grise, au ciel et aux maisons,

de cette campagne s’effondrant dans la nuit aquatique,

de cette ville de lumières et chaleurs bien cachées

dans les coulisses éphémères d’auberges bruyantes…

Est-ce que ces tableaux vont aussi raconter,

en raccourci, par d’infimes traces déguisées,

par le biais de la nuit et de la pluie,

notre histoire inconnue, pour la dévoiler enfin

lors des jours de soleil ?

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Non, ces tableaux sont les baisers volés d’une histoire oubliée,

d’une longue promenade au loin d’une fenêtre allumée

avant de se décider à monter à l’étage. Ou alors,

s’agit-il de sombres miroirs où s’accoude,

soudain, par hasard, un visage souriant.

Sinon, notre histoire s’arrête à ce sac paresseux

voltigeant derrière Elle, tandis qu’elle se sauve,

en quête de quelqu’un qui ne l’attend pas.

Mais au bord de la gommeuse uniformité

qu’elle traverse, on découvre le soleil,

le halo pâle du jour, dont elle s’échappe

pour atteindre la nuit, ses étranges mystères.

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Néanmoins, rien n’est plus fascinant qu’une porte fermée,

à côté d’un sinistre rideau de fer rabattu : cette lumière

rasante, si ressemblante à la lueur chaude d’un foyer,

pointant, au loin, dans le bois de la fable,

est-ce le rayon de l’aube ? est-ce l’éclat envahissant

des feux pompeux d’une auto ? un vaniteux, vieux réverbère ?

Est-ce qu’ils nous ouvriront ?

Est-ce que tu te souviens

du Sésame ouvre-toi, de l’Abracadabra,

de l’Alhambra, de l’Oiseau rebelle… du Code ?

où as-tu caché tes clés ?

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Entrons ! Par cette chaude clarté

inondant le marbre de la marche,

la porte semble nous inviter, du moins à attendre,

ratatinés dans un coin pour ne pas déranger.

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Si, au contraire, ces images rêveuses sont là

pour nous réapprendre, au-delà des contingences,

au-delà de la peur, au-delà des chagrins personnels

et collectifs ce que nous risquons d’oublier, harcelés

comme nous sommes par des machins sans âme,

obsédants, répétitifs, standardisés ?

En revanche, arpentant la poésie de ces

tableaux notre esprit se libère, jusqu’à faire table rase

de ces affreux cauchemars, réapprenant à marcher,

à effleurer les lueurs de la nuit,

les ombres colorées de la lumière.

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On nous octroie la sagesse d’une véritable initiation

à la grandeur de la vie, où le regard du photographe

se déguise en Virgile : nous ne sommes pas seuls

dans l’enfer de la nuit, ni dans son purgatoire.

Ce coup d’œil pénétrant, nous apprend à saisir,

avec émotion, la lumière dans la nuit,

la nuit dans la lumière, nous autorisant le courage

de donner des coups de pied à notre impuissance

face à ceux qui conspirent

contre la beauté désemparée de la vie.

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Poursuivant de passage en passage

nous devenons complices de rituels quotidiens,

d’inatteignables transgressions, d’histoires

sans doute redoutables. S’agit-il des images ultimes

de mondes glorieux, hantés, à leur époque,

de passions foudroyantes, d’amourettes fatales ?

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Hors de l’impasse, abasourdis sinon euphoriques,

une sensation aiguë s’était emparée de nous 

— nous n’avons jamais eu

un véritable but, dans notre vie fragile et protégée —

quand, aussi soudaines qu’inattendues,

des plantes et des fleurs nous ont chatouillés,

inondant de fond en comble la maison-sac à dos

qu’à outrance nous portons, la maison défunte

des sourires, des collations, des chansons, de sincères

baisers qu’on nous offrait sans réserve, et pourtant

disparaissent à jamais.

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Il nous réconforte aussi ce blanc sale,

déjà gris, des parois qui se décollent, de ces volets

monotones qui semblent cacher un amour emporté,

intense : exactement ce que nous avons longuement

rêvé. Sommes-nous donc des voyeurs ? Ou alors

sommes-nous en train de nous accrocher à la vie

qui ne cesse, elle, de nous promettre

la solitude de la mort ?

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Exactement, tel un coup dans le ventre,

la lumière se révèle par cette ombre en filigrane

ressemblant à une guirlande fanée, entourant

le petit lustre qui serait à l’intérieur… qui sait ?

si je frappe doucement, un mari va m’ouvrir.

Il protestera, il aura peur. Ou alors il répliquera,

par hurlements et menaces, au-delà

de la fenêtre fermée. Ou sinon, pourquoi pas ?

avec circonspection, sa plus jeune fille m’ouvrira,

à demi endormie, arborant ses longs cheveux blonds.

Mais elle ne sourira pas. Aussitôt, en s’écriant :

« maman ! », elle me claquera la persienne au nez.

Chacun de nous, la nuit, se découvre seul, naufragé,

à la recherche tenace du chaud.

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Belle nuit, finalement, lorsqu’on se rend compte

que la rue est notre force, notre destin : cette rue

où se promènent les ombres, se racontant d’histoires

de petites incompréhensions, de grandes tragédies

d’histoires de craintes effleurant les nôtres,

se mêlant avec elles. La rue est enfin

notre corps étranger qui nous devient familier,

c’est sa voix péremptoire, nous obligeant à sortir

de cette solitude béate pour broyer un sandwich,

pour se faufiler, effrayés, en des toilettes sordides

ou propres, pour dormir en cachette, avec un œil

ouvert, dans la salle d’attente d’une gare.

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Accueillante et bénéfique est pourtant cette halte

que la rue nous octroie au milieu du brouillard, peu

importe si le banc public s’affiche froid ou mouillé :

nos membres aux extrêmes vont s’y recomposer,

tout comme le tourbillon de nos pensées et nos

battements de cœur. À propos, en vous y établissant,

ne vous êtes pas aperçus du silence prodigieux

qui l’entoure ?

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Reprendre la route ce n’est pas que traverser le noir et

la pluie, pas non plus qu’aller en avant, essayant de ne pas

tomber. Il ne s’agit pas que de tourner le coin de la rue

pour en prendre une autre : la rue est aussi dévier du plaisir

de nous perdre, arrêtant une décision, un raccourci,

nous agrippant à une rampe de Montmartre même si

nous ne saurons jamais que cette ville est Paris.

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Remonter, revenir, c’est ça la rue. Cela n’a aucune importance

de savoir que nous sommes en train de rentrer chez nous,

car nous pourrions tout également revenir là où nous n’avons

jamais eu de maison, là où personne ne nous attend.

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Et voilà l’envoûtante sortie du métro Rome !

Que ce soit la nuit ou au petit matin,

l’on se sent solidaire, en débouchant sur Belleville, ou

Ménilmontant, ou Richard Lenoir, envers ces autres

humains, peu importe s’ils sont méfiants ou indifférents :

la rue c’est les couleurs que la lumière peigne

sur les boutiques, sur les enseignes, sur nos vêtements

extravagants: les couleurs du hasard nous ayant emmenés

dans un lieu où l’on voudrait rester.

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À contre-cœur la rue nous réveille, nous laissant découvrir

que nous vivons encore. Par la chaleur d’un café brûlant

et d’une tartine, bien sûr, nous sortirons du silence :

pour l’heure, nous laissons le regard se complaire,

voltigeant au ras du sol sur les petits tessons colorés

du passage gracieux. Entre-temps,

nous écoutons les voix et les bruits

du nouveau jour qui en bâillant, ouvre les yeux.

Et, peut-être, il y a quelqu’un, là-dedans, qui nous parle,

qui nous offre sa main.

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Ultime étape : à l’abri d’une inédite spontanéité,

la rue nous aide à regarder, de d’intérieur et de l’extérieur,

notre vie comme une fresque, comme un dessin que le temps

rend flou, qu’affligent de petites rouilles, des contours

inégaux ; une œuvre ô combien révolue

que sauve un miracle, lui gardant ses couleurs

encore vives. La rue nous observe

tandis que nous y jetons, comme poubelle,

cette chose seule que nous possédons,

ce corps rêveur que nous négligeons,

que nous malmenons. La rue nous sauve, juste à temps,

nous obligeant à rattraper la vie, ce lourd fardeau

d’erreurs fatales, avant que nous la donnions à tout venant

pour qu’il l’ensevelît dans son ineffable sourire.

Giovanni Merloni