Toujours dans l’orbite de Victor Segalen, réfléchissant au destin de l’écriture je rouvre l’article de Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes, racines d’un paradigme de l’indice » paru en 1980, dans la revue Le Débat. L’anecdote du haut-fonctionnaire chinois ayant inventé l’écriture en contemplant les traces de pattes d’oiseaux sur le sol sablonneux de la rive d’un fleuve, y conforte la théorie d’un « paradigme indiciaire », soit la connaissance par l’enchaînement « empreinte-contigüité par ressemblance-analogie » opposée à la connaissance par l’enchaînement logico-déductif des causes et des effets dont l’aboutissement ultime serait une équation galiléo-newto-einsteinienne. Mentionnée à partir du IIIe siècle avant J.-C., la légende de Cāng Jié, le proto-lettré inventeur de l’écriture, plonge jusqu’aux profondeurs mythiques de l’entourage de l’Empereur Jaune. Comme le rapporte au Ier siècle après J.-C. le penseur de la dynastie des Han, Wang Chong : « Par l’observation des traces d’oiseaux, Cāng Jié comprit que l’on pouvait former l’écriture […]. Ce n’est pas le ciel qui a utilisé les traces d’oiseaux pour commander Cāng Jié, […] c’est Cāng Jié qui a été inspiré par les traces d’oiseaux. » Au-delà de ces marques sur le sable se profilent plus lointainement dans le temps les huit trigrammes au principe de toutes les figurations des mouvements du monde, telles que cataloguées dans Le Classique des mutations (Yi Jing). À propos de Cāng Jié, l’exégète remarque : « Il a créé l’écriture par l’observation des pattes d’animaux, ce qui signifie qu’il savait lire avant d’écrire. » Ici s’observe une convergence avec les remarques formulées par Walter Benjamin dans son bref article « Sur le pouvoir d’imitation » (Œuvres II, Folio essais, 2000, p. 359) : si la notion d’« imitation » renvoie à la tradition buissonnante de la mimèsis, écartelée entre la « ressemblance » suivant le schème pictural – depuis Platon – et la « représentation » suivant la scène théâtrale – depuis Aristote – Benjamin court-circuite cette ascendance pour saisir l’imitation au sortir du vortex des origines, là où la convergence de forme-sens se saisit dans le mouvement de l’analogie – par exemple dans la danse imitant la ronde céleste – plutôt que dans la reproduction figurée de l’apparaître. À l’instar de Cāng Jié contemplant les traces d’oiseaux, Benjamin note que la lecture précède l’écriture : « « Lire ce qui n’a jamais été écrit. » Ce type de lecture est le plus ancien : la lecture avant tout langage, dans les entrailles, dans les étoiles ou dans les danses. Plus tard vinrent en usage les éléments intermédiaires d’une nouvelle façon de lire, runes et hiéroglyphes. Tout porte à croire que telles furent les étapes par lesquelles le don mimétique, autrefois fondement des pratiques occultes, trouva accès à l’écriture et au langage. Ainsi le langage serait le degré le plus élevé du comportement mimétique et la plus parfaite archive de la ressemblance non sensible : un médium dans lequel ont intégralement migré les anciennes forces de création et de perception mimétique, au point de liquider les pouvoirs de la magie. » L’apparition historique de l’écriture chinoise remonte aux inscriptions de signes divinatoires provoqués sur des carapaces de tortue à l’aide d’une pointe de feu, à partir du XIIIe siècle avant J.-C. Curieusement, ce thème de l’imitation aux prémices de tout langage écrit – qu’il s’agisse des entrailles scrutées par les haruspices, des étoiles interprétées par les astrologues, des danses cosmologiques des Amérindiens, ou encore des marques sur les écailles de tortues – réapparaît au stade ultime de l’écriture, et peut-être de son dépassement dans le calcul, au cœur de la réflexion théorique sur l’informatique, avec le fameux « jeu de l’imitation » proposé par le mathématicien Alan Turing dans son article de 1950 « Computing machinery and intelligence ». Turing proposait de répondre à la question « Les machines peuvent-elles penser ? » par une expérience démontrant que l’ordinateur était capable d’« imiter » un être humain et d’ainsi tromper un interrogateur de notre espèce, y compris par la ruse, dotant ainsi la machine de cette qualité suprême d’intelligence, la mètis des Grecs. Dans cet ordre d’idées, penser c’est imiter. Sans invoquer les mythes de la création « à l’image » de la divinité, remarquons qu’un autre pionnier des sciences informatiques, Norbert Wiener, se proposant quant à lui de réfléchir aux relations entre la « cybernétique » et la religion dans un petit livre paru en 1964, God & Golem inc., en appelait à la légende de ce Golem, soit une créature faite de main d’homme, à l’image de l’homme, animée par un jeu de lettres, dotée de pouvoirs d’assistance dans les tâches trop humaines, mais capable de se retourner contre son créateur. En 1965, un an après la publication du livre de Wiener, l’ami de Walter Benjamin, l’historien et philosophe Gershom Scholem proposa aux informaticiens israéliens de l’institut Weizmann des Sciences, d’appeler Golem n°1 le nouvel ordinateur qu’ils venaient de mettre au point. Si l’informatique dépasse l’écriture dans l’abstraction du calcul, elle demeure peut-être prise dans l’épaisseur – ou la clarté – des mythes sous l’espèce du mimétisme. Du reste, à suivre les archéologues pour qui les premières expressions de l’écriture, il y a quelque cinq mille ans au Proche-Orient, avaient pour fin le comptage et la nomination des stocks économiques, cette échappée de l’écriture dans le calcul pourrait bien être un retour. Pour en revenir au registre de l’imitation, Carlo Ginsburg signalait dans les parages des signes, des traces et des pistes, la proximité de l’écriture avec la chasse : « Il se peut, notait-t-il, que l’idée même de narration […] ait vu le jour dans une société de chasseurs, à partir de l’expérience du déchiffrement des traces. » Les jeux mimétiques observés entre les prédateurs et les proies accréditeraient la dimension cynégétique des « pouvoirs de l’imitation » signalés par Benjamin dans l’ordre du langage, de l’écriture et sans doute de la connaissance. Victor Segalen, pour qui toutes les réalités de l’écriture offraient une interrogation constante, fait allusion aux inscriptions divinatoires sur les écailles de tortues dans sa préface au recueil Stèles. La rêverie sur cette origine de l’écriture enrichit son unique motif de pensée – et même d’inquiétude – à savoir l’alternative entre le « réel » et l’« imaginaire ». Il est possible que l’imitation signalée au principe du langage indique cette vérité circulaire dans laquelle nous tournoyons dans un jeu d’échos et de reflets qui perdure depuis Sumer jusqu’à la Silicon Valley et que Nietzsche – en rusé chasseur dans les buissons de la science – a formulé au paragraphe 243 d’Aurore dans un jet lapidaire dont il était expert : « Si nous cherchons à regarder le miroir en soi, nous ne découvrons finalement rien d’autre que les choses qui s’y reflètent. Si nous voulons saisir les choses, nous ne revenons finalement qu’au miroir. – Telle est l’histoire générale de la connaissance. »