
Danaé est une jeune fille à l’horizon peu enviable. Son père, Acrise, le roi d’Argos, la claquemure dans une tour d’airain après qu’un oracle lui a révélé qu’il serait tué par son petit-fils. Il prend donc des dispositions pour prévenir le malheur : empêcher la conception du futur homicide. Malgré l’enfermement de Danaé, Zeus, qui peut tout, parvient à se glisser dans la tour d’airain et à s’unir à elle sous la forme d’une pluie d’or. Le fruit de cet accouplement s’appellera Persée ; il naîtra en secret, deviendra un héros de la mythologie grecque et tuera en effet Acrise, son grand-père, accidentellement, au lancer de disque.
La Danaé du peintre, elle, ne se présente pas sous les traits d’une pauvre victime. Ou alors d’une victime particulièrement consentante. Roulée en coquille d’escargot, assoupie dans un crémeux viennois, la rouquine est voluptueuse à souhait. Une plastique avenante attrape la lumière dans la spirale d’un songe, ce qui permet d’imposer une dynamique au tableau, mais aussi d’accueillir, l’air de rien, la cascade d’or qui lui passe entre les cuisses. Nue et nubile, elle dort d’un sommeil confiant qu’on croirait innocent car en position fœtale. L’ingénuité de cette enfant est ambiguë : la bascule de son corps et le spasme de ses doigts suggéreraient plutôt les prémices d’une débauche. La petite est plantureuse en diable, lovée dans une alcôve de courtisane plutôt que dans un chaste lit de jeune fille.
La sensualité féminine est le thème préféré de Klimt. Ses femmes en débordent volontiers et lorsqu’elles posent, lascives, sous son pinceau, la provocation n’est pas loin. Dans l’atelier du peintre flotte un parfum capiteux, érotique, d’autant que l’artiste, avec ses tuniques brodées et son poil hirsute, plaît beaucoup à ces dames. Celles-ci, issues le plus souvent de la haute société viennoise, aiment goûter l’interdit de ce décor aphrodisiaque. Grand séducteur (il aura quatorze enfants illégitimes), le maître vivra néanmoins toute sa vie avec sa mère, ses sœurs et ses chats. La femme est objet d’art, non bibelot domestique. Et Klimt a le don de magnifier leur nature et de maquiller le stupre en élégance décorative. Surtout quand il y met de la feuille d’or.
Danaé fait donc partie de sa « période dorée », de la dernière phase de cette période, intimiste et nimbée d’une certaine douceur. Sa peinture révèle le métier, l’artisan d’art derrière son établi qui soude, sertit, ébarbe et transforme les pièces, tantôt au ciselet tantôt au brunissoir, en véritable produit de luxe. Des visages et des mains comme des pierres de lune, de l’ambre ou de l’opaline s’insèrent dans une extraordinaire profusion ornementale. La chair, réaliste, se dissout dans des arabesques abstraites, des volutes, des serpentines étincelant dans un apparat saturé à l’excès. Klimt ne cherche à rendre ni perspective ni profondeur, il remplit la surface de lignes sûres et de couleurs émaillées aux mille nuances. Le tout est porté par des rythmes enivrants. On est ébloui.
Son père était orfèvre, ce qui ne surprendra personne. Inscrit à l’école des Arts et Métiers de Vienne, il devient peintre, décorateur mural, lithographe et céramiste. Sa patte est identifiable : c’est le bijoutier, le graveur, l’artiste aux audaces chipées à la joaillerie, à la ciselure sur métaux. Il passe même quelques mois à Ravenne pour s’imprégner de mosaïque byzantine. Mais c’est un aussi un portraitiste subtil qui sait user de la couleur et de ses degrés pour sublimer le modelé d’une pommette ou l’aplomb d’un regard. Il est reconnu de son vivant, applaudi. Il est aussi critiqué, non pour la trivialité de certains nus, mais pour son goût de la fioriture et son irrépressible expansion sur la toile.
Klimt est l’un des peintres autrichiens les plus célèbres, le chef de file de la Sécession viennoise. Ce courant puise dans l’esthétique « nouille » de l’Art nouveau et voyage dans le symbolisme, l’au-delà des apparences. La Sécession viennoise n’a pas seulement des visées de style mais veut aussi s’afficher, avec plus ou moins de bravoure, contre l’ordre moral – une posture début de siècle ayant le vent en poupe. Ce qui n’empêche pas Klimt d’accepter les honneurs et d’être décoré par l’empereur François-Joseph, très conservateur mais aussi galant, très galant homme.
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Exposition « À FLEUR DE PEAU. VIENNE 1900, DE KLIMT À SCHIELE ET KOKOSCHKA » jusqu’au 23 août 2020 au musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne.