
La monture est nue, presque obscène, prisonnière de sa chair et de son pré. Difforme, la robe livide, une tête d’épingle enfoncée dans une encolure qui aurait embouti une carcasse d’abattoir, voici le cheval selon Botero. Figure chimérique, engourdie, comme ses hommes et ses femmes prélevés d’après nature et remodelés jusqu’à l’éclatement.
L’idée fixe de Botero, ou plutôt son signe distinctif, est l’abondance charnelle, la fermeté d’un gras dont il enveloppe ses personnages. Pour tempérer l’excédent, sa facture se fait aussi lisse et fondue que la ligne est nette et la palette franche. L’esthétique populaire « latino » constitue la base de son inspiration, métissage d’art précolombien et de peinture coloniale espagnole. Les lourdes formes ne sont pas dénuées de grâce, l’artiste sait marier l’humour (grotesque) et la volupté (revisitée) en un seul et même boudin.
Car Botero s’affirme comme un peintre réaliste et minutieux, le scrutateur d’une réalité qui saute tellement aux yeux qu’elle en submerge la surface de la toile. Un spectacle tragi-comique, extravagant de banalité. Sa peinture est une manière de tancer l’évidence d’un monde pétri d’absurdité et de laideur. Aucun personnage n’affiche un début d’expression, ni émotion ni intelligence. Il ne peut qu’exhiber une viande au faciès atone, comme la bêtise implantée de toute éternité, impossible à extirper de sa nature. Ses êtres bougent comme des poupées obèses, décérébrés, absents à eux-mêmes. Botero a beau jouer au neutre, à la souveraine indifférence, son langage pictural met en relief l’incongruité des hommes, dans ce qu’ils sont ou dans ce qu’ils prétendent être. Véritable satiriste qui sait rendre expressif ce qui ne l’est pas.
Quand on l’interroge sur le gonflement de ses figures, il répond : « Non, ils ont du volume, c’est magique, c’est sensuel. Et c’est ça qui me passionne : retrouver le volume que la peinture contemporaine a complètement oublié. » Et pour cause, lui qui s’est fait la main sur la copie des maîtres anciens – avec une prédilection pour les rondeurs de la Renaissance tardive et d’Ingres – son goût pour l’académie, au sens du dessin de nu, le conduit à explorer les volumes et à réviser l’anatomie à sa guise. Un grand Prix de Rome s’en étoufferait. Les aplats anémiques et l’abstraction exsangue de l’art contemporain sont étrangers à son univers de chair lyrique, boursouflée de sang et de graisse, sans pour autant lui prêter une once d’âme. Les académies de Botero n’ont pas vocation à palpiter, ce sont des corps, rien que des corps, opulents mais précaires, jamais traversés de souffle ou de lumière. Les traits, les yeux, tout ce qui peut trahir une vie intérieure est traité avec la même froideur chirurgicale qu’un orteil ou un cul. De la chair, de la peau, de la pulpe : matière à faisandage.
L’humour de Botero est plus lucide que désespéré. Sur un ton allègre, il livre ce qu’il y a de comique dans la tragédie des peuples, et ce qu’il y a de tragique dans la comédie humaine. Avant de se lancer en peinture, il s’est essayé à la tauromachie. La bête a laissé son empreinte sur l’artiste, au moins pour le volume. Pour son égale puissance de vie et de mort aussi, qu’il utilise et assume dans son art. Sa portée culturelle et artistique dans la geste, la vivacité des couleurs et la beauté trouble de la violence ne sauraient mieux résumer les anomalies de la vie. Malgré les apparences, Botero est un peintre de la gravité. Celle de la force entropique qui soumet l’homme à son pitoyable sort et celle, surtout, de sa coupable légèreté.
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Exposition « ŒUVRES RÉCENTES DE FERNANDO BOTERO » du 13 juin au 30 septembre 2020 à la galerie Gmurzynska à Zurich.