Cette belle jeune fille, c’est la douce Sibylla de mon enfance. Douce, enfin, elle l’était certes mais ses colères étaient redoutées quand même… J’ai beaucoup de souvenirs attachés à elle, mais ils ne se présentent qu’en bribes pour la plupart.
Elle était née d’une maman indonésienne et d’un papa hollandais. La maman étant décédée, il s’était remarié avec la vilaine marâtre des contes de fées, jalouse de la fillette d’un premier lit partagé avec une sauvage, pensez donc ! Cette méchante marâtre l’avait un jour battue avec un tisonnier et elle en avait gardé une cicatrice sur le front. Une fillette était née de ce second lit, Annetje, et les deux sœurs s’aimaient. Je ne connais pas le reste de la famille, mais elle avait des nièces et parentes, Miette, Mary, Mia et Bertha, l’une étant mariée à un certain Jo (prononcer Yo). J’ai oublié le nom de l’autre époux, mais il y eut un fils, John, que je connais. Le petit Johnny dont mon frère et moi étions horriblement jaloux car le petit Johnny faisait tout bien, lui, pas comme nous !
Je me souviens de ma rencontre avec elle. J’avais trois ans, elle vivait alors avec Annetje et avait 54 ans. Elle avait été en service, plus jeune, dans une famille d’excellents chrétiens comme hélas on en fait encore, une famille de notables, un fils écrivain célèbre et pieux d’une ville à la frontière belgo-française. Comme Sibylla était un joli brin de fille, le fils de famille – frère de l’écrivain – s’était présenté maintes fois à sa porte, aspergé d’eau de Cologne et le sourire pepsodent, et il va de soi que quand elle a été enceinte, ils ont agi en bons chrétiens et l’ont jetée dehors. Le bébé était mort-né, et j’ignore ce qu’elle avait vécu avant d’arriver dans notre vie pour s’occuper principalement de mon petit frère né prémature.
Avec mes parents nous avons donc été rencontrer la candidate parfaite près de Maastricht. Je me souviens d’une route boueuse, de champs, de pluie, d’un salon où un petit chat jouait sous le tapis avec les franges, d’un vase de fleurs sur une table recouverte d’une nappe épaisse, et de Mademoiselle, comme on devrait l’appeler plus tard, qui nous offrait du thé, enjouée et pépiante. Elle a conquis mes parents et arriva chez nous quelques mois plus tard. Mon alors bien petit frère et moi étions hystériques à l’idée qu’une Mademoiselle arriverait bientôt pour s’occuper de nous, on avait l’impression que c’était notre cadeau de Noël.
Elle était menue, avec une peau d’ivoire délicieusement lisse et les cheveux très noirs s’avançant en pointe sur le front. L’arête du nez aplatie. Les yeux petits. Une silhouette ferme, mince, avec de ravissantes fesses cambrées et dures. Des doigts « de sorcière » disions-nous car ses ongles poussaient courbes. La poitrine très petite. Et pas de pilosité aux aisselles : elle me raconta avoir un jour utilisé une crème « miracle » pour y remédier et elle avait eu tous les ganglions enflammés, ce qui avait, en prime, bloqué la croissance de sa poitrine. Mais, nous disait-elle, elle avait les aisselles d’une star de cinéma.
Pour cuisiner elle portait un turban noir brodé de couleurs. Une tenue noire et un tablier immaculé. En cachette (il valait mieux car autrement nous hurlions des bêêêk sonores et désespérés) elle avalait, crus, les intestins du poulet à peine abattu qu’elle plumait. Lovely Brunette l’autorisait à nous préparer des plats indonésiens qu’elle appréciait aussi, et nous étions grands amateurs du sambal, des kroepoeks, et du bami goereng. Mais elle était tout aussi capable de mitonner de délicieux plats de tous niveaux, de la simple potée au rôti sophistiqué.
Elle a eu un succès canon dans notre village. Tous les veufs, veufs en devenir ou vieux garçons du quartier s’entretuaient pour elle. Elle avait sa vie privée, et Lovely Brunette riait car elle allait voir « des films cochons » avec ses soupirants. Les films cochons de l’époque étaient bien peu cochons, mais on y voyait passer un sein et une petite culotte ici ou là, et les histoires n’étaient pas vertueuses ni les dialogues châtiés. Mais il y avait longtemps qu’elle ne voulait plus être une bonne chrétienne, et nous amusait beaucoup quand elle se fâchait et accusait les bien-pensants (qui ne manquaient pas) d’être de sales crottins. C’était sales chrétiens qu’elle voulait dire, mais bon, la fureur et l’accent combiné les transformait en crottins.
Époque téméraire que celle-là, Lovely Brunette me confiait parfois à elle quand elle allait dans sa famille à Maastricht pour le week-end. Tenez-vous bien : elle m’installait – sans casque, oui, absolument, sans casque ! – sur un petit siège fixé sur le porte-paquets de la bicyclette de Mademoiselle, et nous partions à la force de ses mollets dans le Limbourg. 30 kms sur la route, et puis cette étrange maison à mes yeux, avec les escaliers extrêmement raides dès l’entrée, aux gradins peu profonds. L’Anapurna, pour moi et mes gambettes. Et ça s’embrassait, ça riait, ça pleurait un peu de plaisir, ça me complimentait beaucoup et je ne comprenais rien, mais adorais ça. À table, dans une petite salle à manger, on avait mis le meilleur dans les plats, et sœurs, nièces et tante se juraient que non, elles ne voulaient pas ce dernier morceau de poisson, prends-le, et hop il sautait dans une assiette dont il était expédié dans celle d’à côté car non non non, je n’ai plus faim, prends-le j’insiste. Et moi qui n’aimais pas le poisson, j’étais condamnée à « aider » la gagnante à le terminer… Je sentais l’amour et l’affection, et me trouvais bien. La nuit je dormais dans la chambre avec Mademoiselle et une ou deux autres nièces, et une nuit je me suis réveillée au discret son d’un zoui zoui zoui, et ai deviné une silhouette accroupie sur le vase de nuit, qui m’a murmuré « slaap ! ».
C’est lors d’un de ces séjours qu’un pédophile a voulu m’emmener. Mademoiselle m’avait laissée devant une vitrine décorée pour la Saint Nicolas pendant qu’elle faisait un achat en vitesse, et tandis que j’étais béate devant le train électrique et les poupées, une main a pris la mienne et j’ai suivi, un peu à contre-cœur, n’ayant pas encore analysé toute la vitrine, puis j’ai entendu un hurlement assourdissant : « Puuuuuuuuuuce ! » et un lycanthrope aux traits de Sibylla s’est précipité vers nous, le prédateur et moi, à une vitesse supersonique. J’ai alors eu un peu de mal à saisir pourquoi je tenais la main de Sibylla qui était en face de moi. Et j’ai regardé l’escogriffe, un jeune encore, avec un chapeau et un manteau gris, qui a déguerpi. Elle m’a presque étranglée en m’enlaçant et m’embrassant, pleurant et suppliant que je ne le dise pas à Mamma ! Et je ne l’ai jamais dit, car par précaution j’ai oublié, complètement oublié, jusqu’après le décès de Lovely Brunette, car mon inconscient savait que j’étais bavarde…
Nous avions aussi, une autre fois vu la saison, été le long de la Meuse pour prendre le soleil dans l’herbe, et Sibylla – en bikini noir, avais-je ensuite raconté à Lovely Brunette – avait pratiquement obligé un malheureux jeune homme en kayak à me « faire faire un tour » et poser pour une photo, où je suis livide de terreur et lui bien embêté. Mais on ne pouvait dire non à Sibylla, elle savait convaincre.
Elle était catholique, pas fervente comme on le devine, mais très éprise de la Vierge Marie dont elle affirmait que ses cheveux en pointe sur le front étaient l’une des sept beautés (j’ai oublié les autres…), et m’a fait voir la basilique Notre Dame de Maastricht où une statue de la Vierge avait un superbe manteau de velours bleu pâle bordé de pierres semi-précieuses, qu’elle m’affirma être authentique. J’imagine qu’elle voulait dire authentiquement très vieux et précieux, mais je me souviens que, bien que petite, j’ai douté que la Vierge ait eu un si beau manteau en Palestine alors qu’elle n’avait pas le sou…
Elle rapportait des cadeaux de Hollande, comme un petit tableau représentant un champ de tulipes que j’ai encore, des petites pépites d’anis à mettre sur le pain, du pinda kaas (beurre de cacahouètes), la silhouette d’un mandarin en tissu, des petits bols avec les cuillers (j’en conserve un précieusement…) et, régulièrement, une chose merveilleuse : un coquillage fermé qui, quand on le plongeait dans un verre d’eau, s’ouvrait et libérait une fleur de papier qui remontait à la surface…
Nous avons grandi et il n’était plus besoin d’une gouvernante, nos vies se sont séparées lentement, et puis définitivement. Elle est revenue s’occuper de la maison alors que j’avais 17 ou 18 ans et que Lovely Brunette était en vacances, affectueuse et couvreuse de baisers comme avant. Elle s’était alors mariée avec Herman, un homme dont elle était folle, oh regarde comme il est grand mon Herman, toutes les femmes le regardent. Elle était heureuse. Elle a fait une apparition surprise aussi lors de mes fiançailles. Puis elle fut veuve, devint aveugle, toujours chérie par ses nièces qui s’occupaient d’elle. Puis elle s’en est allée. Et elle brille toujours dans mon cœur…