Parmi les Cubains avec lesquels je suis entré en contact depuis que je publie régulièrement des textes sur la situation de ce pays, figure Reinaldo Escobar. Il y a trente-sept ans, coupable de ne pas penser correctement, selon le Département d’orientation révolutionnaire (DOR), il fut expulsé de la rédaction du journal Juventud Rebelde[« Jeunesse rebelle »], l’un des organes officiels du régime, et empêché dès lors d’exercer la profession de journaliste.
Reinaldo Escobar vit à La Havane et, ayant atteint un âge qui permet de raconter ses souvenirs, il propose chaque vendredi, sur un réseau social, une chronique audio consacrée à des personnes qu’il a connues au cours de sa vie. Ses chroniques sont passionnantes, et je suis convaincu que réunies en un volume elles feraient une très intéressante histoire récente de la réalité cubaine. Car, bien sûr, au-delà des personnes évoquées, c’est tout un contexte qui nous est révélé.
Dans sa dernière livraison, Reinaldo Escobar nous parle de ceux qu’il nomme les « segurosos », terme difficilement traduisible en français qui désigne trois types de personnage. Soit un membre de la police politique, la Sécurité d’Etat, chargé des interrogatoires, qui peut aller jusqu’à se montrer d’accord sur certains points avec la personne mise en cause, mais toujours dans le but de glaner des informations ; soit un policier ordinaire, celui qui empêche cette même personne de sortir de chez elle, qui peut aller jusqu’à frapper ; soit enfin un simple Cubain moyen devenu délateur.
Ayant eu affaire aux trois, Reinaldo Escobar illustre chacun de ces cas au moyen d’histoires vécues. J’ai retenu ici celle qui concerne le citoyen ordinaire devenu mouchard, qui me semble traduire parfaitement ce qu’est une société sous surveillance policière permanente et la paranoïa qui peut s’emparer d’un citoyen en certaines occasions.
Reinaldo Escobar distingue trois types de citoyens devenus mouchards : celui qui te dénonce pour la première fois, par peur (c’est le cas illustré dans l’anecdote qui va suivre), celui qui dénonce régulièrement, qui peut être un partisan du régime ou qui en tire des avantages, et celui qui, « tenu » par la police pour une raison ou une autre, figure sur une liste d’informateurs et se doit de fournir des renseignements de temps à autre. Laissons maintenant la parole à Reinaldo Escobar. F. M.
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« Je vais raconter ici un cas qui me fut douloureux car la personne en cause fut un ami, un grand ami, aujourd’hui décédé et dont je tairai le nom car j’ai maintenu des liens avec des membres de sa famille et je ne veux pas leur faire de peine. Je vais d’abord vous conter trois petits épisodes qui n’ont apparemment aucun lien entre eux, mais vous comprendrez par la suite pourquoi je vous les raconte.
A l’occasion d’une visite chez lui, je demandai au fils de cet ami, âgé de 10 ans, ce qu’il voulait faire quand il serait grand. Le gamin me répondit qu’il voulait faire partie de l’escorte de Fidel Castro. Je lui ai alors dit que c’était très dangereux, non seulement pour lui parce qu’il pouvait être atteint par un tir, mais aussi parce qu’il pouvait lui-même tirer sur le Commandant en chef.
Une autre fois, alors que je rendais visite à cet ami sur son lieu de travail, qui se trouvait juste en face d’une banque, je remarquai qu’avait été déposée une quantité énorme de graviers contre le mur de cette banque, un tas si haut qu’il parvenait jusqu’à hauteur d’une fenêtre sans barreaux. Et je dis alors à mon ami : « Regarde, ils nous ont préparé le chemin pour attaquer la banque ! »
Le troisième épisode s’est passé un jour où je suis allé rendre visite à cet ami, et en passant avec lui devant une chaudronnerie où l’on était en train de fabriquer un énorme cylindre, un peu comme ceux des camions-citernes, je dis à mon ami : « Regarde, ils sont en train de fabriquer un sous-marin pour s’échapper du pays. »
A la mi-1981, je fus embauché dans une entreprise de construction où j’ai passé cinq ans. Un jour, je suis appelé par haut-parleurs dans l’entreprise. Je vais voir le chef du personnel et je lui dis : « De quoi s’agit-il ? » Et là il me répond : « Mon ami, le monsieur qui est assis là-bas sur sa moto veut te parler. » Un type assis à l’extérieur sur une moto de couleur vert olive, tout le monde à Cuba sait qu’il ne peut s’agir que d’un agent de la Sécurité d’Etat. Je me rends donc vers lui, c’était un homme d’une cinquantaine d’années ou un peu plus, très sérieux, qui s’est levé, m’a salué et m’a dit : « Je peux vous parler un moment ? »
– Oui, oui, dites-moi.
Il me montre alors sa carte d’agent de la Sécurité d’Etat et me dit : « Ecoutez, Escobar, nous savons que vous êtes un camarade révolutionnaire. Mais je viens vous voir pour vous avertir qu’il existe des soupçons à votre propos concernant trois choses assez graves. »
– Et quelles sont ces choses ?
– Eh bien, vous êtes apparemment lié à des projets d’attentat contre le Commandant en chef, d’attaque de banque et de sortie illégale du pays.
Je n’y croyais pas, je m’attendais à voir surgir derrière moi mon ami caché derrière un arbre et se moquer de moi. Mais non, c’était très sérieux, l’agent de la Sécurité d’Etat était bien en train de me mettre en garde et de me dire que ces trois accusations pesaient sur moi.
Comme je ne pouvais évidemment pas m’expliquer là-dessus, je lui dis : « Ecoutez, ces trois accusations dont vous me parlez, ça provient d’une seule et même personne. » Et je lui ai cité le nom de mon ami. « Vous n’allez peut-être pas me le confirmer, mais la seule personne qui a pu vous parler de ça est bien Untel. Et Untel vous a dit ça parce que nous avons eu une querelle, et il semble qu’il ait voulu se séparer de moi de cette manière. C’est tout ce que je peux vous dire, tout le reste n’a aucune raison d’être. »
Il s’est assis sur sa moto, a eu un petit sourire, comme pour dire « c’est bien ce que je pensais », et il est parti.
Quelques jours plus tard, j’ai rencontré cet ami à la cafétéria de l’Union des journalistes de Cuba. J’étais déjà là et il est arrivé. Il s’est approché, m’a salué et m’a dit : « Pardonne-moi, Reinaldo. J’ai pensé que tu avais dit toutes ces choses pour me tester, me provoquer, et je me suis senti dans l’obligation de les en informer, par crainte que ce soit toi qui en réalité étais leur informateur à mon sujet. »
Voilà mon histoire avec cet ami délateur. »















