La télévision publique espagnole a publié, sur son site internet, une carte très détaillée des fosses communes du franquisme*, dans lesquelles ont été jetés les corps des personnes assassinées dès le premier jour du coup d’Etat de juillet 1936 et dans les années qui ont suivi, y compris après la fin de la guerre civile.
5848 fosses communes ont été répertoriées sur tout le territoire espagnol. Ce nombre considérable montre entre autres, comme il est indiqué dans un texte qui accompagne cette carte, qu’il est absolument impossible, quel que soit le lieu où les Espagnols d’aujourd’hui résident, d’habiter à plus de 50 kilomètres d’une de ces fosses communes. Il a été établi que la ville la plus éloignée d’une fosse commune est celle de Carboneras, dans la province d’Almeria, en Andalousie, qui se trouve à 49,8 km d’une fosse. Depuis plusieurs années maintenant, des travaux d’excavation ont été entrepris, mais la tâche reste considérable. Les restes d’environ 17000 corps ont été exhumés jusque-là. Les deux plus importantes fosses communes répertoriées se trouvent en Andalousie. Ce sont celles du cimetière San Rafael, à Malaga, où ont été récupérés les restes de 2840 victimes des représailles du franquisme, et de Pico Reja, à Séville, avec 1786 victimes. Pour ma part, je suis allé voir du côté de cette Andalousie d’où mon père était originaire. Une fosse commune a fait l’objet de travaux d’exhumation dans le village où il a vécu. On y a trouvé les restes de 44 personnes, dont une femme, exécutées par les fascistes. ____________
* L’utilisation de la carte est très simple. Il suffit de cliquer n’importe où dans la zone qui vous intéresse, et s’ouvre alors sur le côté droit une fenêtre qui vous permet, en agrandissant la carte à l’aide de votre souris d’ordinateur et en positionnant celle-ci sur les petits ronds qui s’affichent, de prendre connaissance de tous les lieux où se trouve les fosses communes. Pour chacune d’elles, des indications précises apparaissent sur le côté gauche de votre écran. Voir le lien ci-dessous.
Le 19 octobre 1907 paraissait à Barcelone le premier numéro de l’hebdomadaire Solidaridad obrera (« Solidarité ouvrière »), organe des sociétés ouvrières, également connu sous le nom abrégé de La Soli, dirigée par Jaume Bisbe, avec le soutien intellectuel d’Anselmo Lorenzo et économique de Francisco Ferrer i Guardia.
Cette publication, organe d’expression ouvrier, de parution régulière et périodique, le plus ancien de l’Etat espagnol, était le porte-voix des groupements syndicaux anarcho-syndicalistes réunis sous le nom de « Fédération locale des sociétés ouvrières de Barcelone-Solidarité ouvrière », qui s’était constituée en Catalogne en reprenant à son compte la tâche de l’ancienne Fédération régionale espagnole de la Première Internationale. La restructuration du syndicalisme révolutionnaire qui, en 1910, donna naissance à la Confédération nationale du travail (CNT) amena cette organisation anarcho-syndicaliste à adopter Solidaridad obrera comme organe d’expression de la CNT en Catalogne. Jusqu’en 1916, à l’exception des périodes de suspension gouvernementale, Solidaridad Obrera paraissait chaque semaine, mais cette année-là, grâce aux efforts de la CNT, l’hebdomadaire est devenu un quotidien, jusqu’en 1923, lorsque la dictature de Primo de Rivera a contraint la CNT à entrer dans la clandestinité, avant de reparaître publiquement sous forme hebdomadaire pendant la dictature « molle » du général Berenguer. Lors de l’assemblée plénière de Catalogne de mai 1930, il fut décidé de lancer une souscription extraordinaire afin d’acquérir une imprimerie, d’acheter une rotative et de faire passer à nouveau l’hebdomadaire à une publication quotidienne. À partir d’août 1930, le journal recommença à paraître quotidiennement sous la direction de Joan Peiró et continua, sauf pendant les suspensions gouvernementales imposées, jusqu’en janvier 1939. Après le congrès de la CNT-AIT de 1931 à Madrid, La Soli put disposer de sa propre imprimerie avec une rotative d’occasion achetée au journal La Libertad, propriété du pirate majorquin Joan March Ordinas. Pendant la révolution espagnole, Solidaridad Obrera tirait à 350 000 exemplaires par jour, ce qui en faisait le journal le plus diffusé de tout l’État. Au cours de ses cent premières années d’existence, il a été publié dans différents endroits (Galice, Valence, Estrémadure, Huelva, Bilbao, Paris, Mexico, Alger, Oran…). Depuis 1976, après la longue nuit franquiste, le journal est redevenu le porte-parole de la CNT-AIT de Catalogne.
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Texte publié sur la page Facebook de la Casa del pueblo de Gijón. Traduction : Floréal Melgar.
Il y a quatre-vingt-dix-huit ans aujourd’hui, le 25 juillet 1927, débutait à Valence, en Espagne, une rencontre sur deux journées, réunissant une vingtaine de militants anarchistes venus de toutes les régions de la péninsule Ibérique. Le premier jour, cette rencontre se déroula au domicile de l’un d’eux. Le second, la réunion eut lieu sur une plage de Valence, camouflée en pique-nique familial – l’Espagne vit alors sous la dictature de Primo de Rivera. A l’issue de ces journées, ces militants venaient de créer la FAI (Fédération anarchiste ibérique), qui, au côté de la CNT (Confédération nationale du travail), devait jouer un rôle important au cours de la révolution libertaire de 1936 en Espagne. Deux livres fort intéressants, non traduits en français, racontent cette histoire. Le premier, Historia de la FAI, fut écrit par Juan Gómez Casas et publié en 1977. Son auteur, qui fut secrétaire général de la CNT au tout début de la période post-franquisme mais n’était pas lui-même membre de la FAI, nous livre une histoire très honnête, comme l’était d’ailleurs cet homme qui pensait que la CNT était fondamentalement de nature anarchiste, qu’elle se suffisait à elle-même et qu’il n’y avait donc nul besoin d’une organisation spécifique. Le second ouvrage, plus récent, Historia de la FAI. El anarquismo organizado, est dû à Julian Vadillo. J’en avais traduit et publié ici même l’introduction*, en soulignant que son auteur battait en brèche avec raison cette idée, répandue par les adversaires de l’anarchisme et, il faut bien le dire, par certains secteurs du syndicalisme révolutionnaire, qui veut que la FAI ait été créée pour exercer un rôle dirigeant au sein de la CNT afin de préserver ce que certains ont appelé avec mépris sa « pureté idéologique ».
La nouvelle de la mort d’Octavio Alberola (1928-2025) nous est parvenue aujourd’hui. Pour lui rendre hommage, je reproduis ci-dessous le texte qui lui est consacré dans le « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone ». J’ajoute que je garde en mémoire les quelques contacts que nous avons connus au moment de la création de l’émission ‘Tribuna latinoamericana » sur Radio-Libertaire, ainsi que les échanges que nous avons eus suite aux commentaires qu’il laissait de temps à autre sur ce blog. Salut Octavio. Que la terre te soit légère.
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Suite à l’exil de ses parents, Octavio Alberola a vécu au Mexique de 1946 à 1962, puis alternativement en Espagne et en France depuis 1958. Son père, José Alberola Navarro, militant anarcho-syndicaliste et maître d’école rationaliste inspiré par Francisco Ferrer, était né à Ontiñena, dans la province d’Aragon, en 1895. Il fut durant la Révolution espagnole en 1936 membre du Conseil de défense d’Aragon comme représentant de la CNT et de la FAI. Sa mère, Claire Suriñach Felisart, était née à Olot en Catalogne en 1898. Il arriva au Mexique avec ses parents et sa sœur le 8 juillet 1939 sur le paquebot Ipanema. Suite à l’exil de ses parents, Octavio Alberola vécut au Mexique jusqu’en 1962 Très jeune, Octavio Alberola rencontra de nombreux militants anarchistes en Espagne qui eurent une influence sur son engagement militant ultérieur. Il fit des études universitaires puis exerça tout d’abord comme ingénieur au Mexique de 1952 à 1962, puis divers métiers manuels pendant la clandestinité en France de 1962 à 1968. Il fut aussi éducateur en Belgique (1968-1974) et enfin maquettiste de presse en France (1975-1996) au Quotidien du médecin où il était proche du syndicat des correcteurs. Octvio Alberola fut d’abord militant des Jeunesses libertaires (FIJL), de la CNT espagnole en exil et de la Fédération anarchiste mexicaine (1947-1962). Aux Jeunesses libertaires, il participa à la fondation de leur organe Alba Roja (Mexico) et activement à l’aide aux révolutionnaires cubains du Mouvement du 26-Juillet. Après la réunification du mouvement libertaire espagnol, il représentait, à partir de 1961, la Fédération ibérique des Jeunesses libertaires au sein de Defensa Interior (DI), l’organisme chargé de la lutte antifranquiste au sein du Mouvement libertaire espagnol, avec notamment Cipriano Mera Sanz et Juan García Oliver. Après avoir participé en février 1948 à la fondation du journal Alba Roja, l’organe des Jeunesses libertaires mexicaines, il fut arrêté avec trois autres jeunes libertaires par la police politique pendant le collage d’un manifeste de cette organisation dans les rues de la capitale du Mexique au mois de septembre de cette même année. Ils furent retenus au secret pendant un mois dans un bâtiment du ministère de l’Intérieur mexicain (la Secretaría de Gobernación). En France, à partir de 1962, il fut militant clandestin de la FIJL et de la CNT (1962-1968). Durant cette période, il était coordinateur de DI et du groupe Premier Mai dans la lutte antifranquiste. Représentant de la tendance activiste, il participa à plusieurs opérations antifranquistes et très vite s’affronta aux comités confédéraux, leur reprochant leur immobilisme. En 1966, il était chargé de la coordination entre le comité péninsulaire de la FIJL à l’extérieur. et le Grupo Primero de Mayo, auteur de nombreux attentats contre le régime franquiste. Arrêté le 9 février 1968 en Belgique, après une tentative de séquestration d’un ministre franquiste, il fut emprisonné cinq mois puis assigné à résidence. Son père José avait été, entre-temps, assassiné le 1er mai 1967 à Mexico par des agents franquistes. En 1971, il rentra clandestinement en France où il collabora au journal Frente Libertario. Lié aux Groupes d’action révolutionnaire internationalistes (GARI), Octavio Alberola a été impliqué en mai 1974 dans l’affaire de l’enlèvement du banquier Adolfo Suarez. Arrêté à Avignon, il fut emprisonné près de neuf mois. Libéré, il resta assigné à résidence à Paris où il travailla comme maquettiste. Il suivit en parallèle des cours à l’École des hautes études en sciences sociales où il obtint un diplôme de Cinéma et Histoire. Avec Ariane Gransac, il créa en 1985 le Centre pour la sauvegarde de la mémoire (CESAME) des mouvements populaires de l’Amérique latine et en 1988 participa à la création du Réseau européen d’information et documentation sur l’Amérique latine (REDIAL) à Paris. Après la mort de Franco et après la nouvelle scission de la CNT, il collabora au secteur rénové puis à la CGT-E. En France, il participa aux activités de la Commission d’organisation des journées de réflexion antiautoritaire (COJRA). Au début des années 2000, il anima avec Antonio Martin Bellido le groupe d’appui à la révision du procès des militants libertaires Joaquin Delgado Martinez et Francisco Granado Gata, garrotés le 13 août 1963 en Espagne. En 2010, il était membre du Groupe d’aide aux libertaires et syndicalistes indépendants à Cuba (GALSIC), fondé au début des années 1990. Par ailleurs, Octavio Alberola contribua à divers colloques en France, en Italie et en Espagne sur l’anarchisme et la résistance antifranquiste. Il devint commissaire d’expositions iconographiques pour la BDIC en 1989 sur La révolution française et l‘Amérique Latine et en 1992 sur Cinq siècles de lutte pour les droits de l’homme en Amérique latine. Il créa avec Ariane Gransac et Nestor Vega l’émission Tribuna Latinoamericana sur Radio-Libertaire, qu’il a animée de 1989 à 2005. En 2016, en plus de la parution, aux éditions Albache, du livre Anarchistes contre Franco, il réédita le livre Action révolutionnaire internationale 1961-1975, avec une annexe sur la période dite de Transition en Espagne. Il publia en 2016, aux éditions ACL, La révolution entre hasard et nécessité.
Comme partout en Europe, ou presque, l’extrême droite est présente en Espagne. Après avoir connu un effacement du paysage politique dans les années qui ont suivi le passage de la dictature à ce qu’on a appelé la transition démocratique, elle a resurgi avec vigueur au cours de ces dernières années. Le texte ci-dessous, paru sur le site en langue espagnole Todos los nombres [« Tous les noms »] et que l’on doit à Aurelio Ruiz Enebral, nous parle de ses apparitions publiques à l’occasion du prochain hommage qui doit être rendu par les nostalgiques du franquisme à la sinistre Division Azul, composée de volontaires espagnols partis combattre sur le front russe au côté des nazis.
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Un hommage à la Division Azul se prépare, malgré la loi sur la Mémoire démocratique
La loi sur la Mémoire démocratique interdit les symboles qui exaltent les unités militaires franquistes qui ont collaboré avec les puissances de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale. Cela n’empêche pas qu’un hommage à ceux de la Division Azul morts au combat soit organisé à Madrid, alors que cette loi est en vigueur. Le site Confidencial Digital a pu vérifier que des appels circulent déjà de la part de groupes d’extrême droite encourageant leurs partisans à « rendre hommage aux héros de la Division Azul à l’occasion du 82e anniversaire de la bataille de Krasny Bor », qui s’est déroulée en février 1943 en Russie, à l’époque Union soviétique. Certains messages appellent cette commémoration « Journée de ceux qui sont tombés pour l’Europe ». La mobilisation aura lieu le samedi 15 février après-midi au cimetière de l’Almudena, dans la ville de Madrid. Un monument funéraire y est érigé à la mémoire des Espagnols morts au combat au sein de la Division Azul, intégrée aux forces de l’Allemagne nazie ayant envahi l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale.
Monument dédié aux fascistes de la Division Azul, au cimetière de l’Almudena à Madrid.
L’appel est diffusé par différents groupes d’extrême droite, tels que les jeunesses du parti España 2000 et Facta, un groupe d’origine plus récente. Le programme, sur lequel ne figure aucune signature, pour éviter toute responsabilité, est semblable à celui des années précédentes. Les participants se retrouveront près d’une station de métro, et de là ils entameront une marche vers le cimetière de l’Almudena. Curieusement, il s’agira d’une « marche silencieuse », ce qui semble impliquer qu’il n’y aura ni chants ni slogans. Autre détail commun aux organisations d’extrême droite, phalangistes et assimilées, depuis le renforcement de la législation sur ce type d’événements, les organisateurs préviennent que « seuls les drapeaux fournis par l’organisation seront autorisés ». De cette manière, la symbolique affichée sera contrôlée. La loi sur la mémoire démocratique poursuit plus sévèrement, plus spécifiquement et de façon plus étendue l’exhibition de certains symboles et les événements considérés comme exaltant le soulèvement militaire de juillet 1936, le camp putschiste de la guerre civile et la dictature de Franco. L’une des nouveautés introduites par la loi de 2022 en complément de celle de 2007 sur la mémoire historique a été de cibler plus directement la Division Azul. La loi actuelle considère comme « éléments contraires à la mémoire démocratique les édifications, constructions, armoiries, insignes, plaques et tous autres éléments ou objets apposés sur des bâtiments publics ou situés sur la voie publique sur lesquels des mentions commémoratives sont faites pour exalter, personnellement ou collectivement, le soulèvement militaire et la dictature, ses dirigeants, les participants au système répressif ou les organisations qui ont soutenu la dictature, les unités civiles ou militaires de collaboration entre le régime franquiste et les puissances de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale ». Un autre article de la loi définit les « actes publics contraires à la mémoire démocratique » : « Sans préjudice du droit de réunion pacifique et sans armes, régi par la loi organique 9/1983 du 15 juillet, réglementant le droit de réunion, sont considérés comme actes contraires à la mémoire démocratique les actes accomplis en public qui impliquent le discrédit, le mépris ou l’humiliation des victimes ou de leurs proches, et qui impliquent l’exaltation personnelle ou collective des victimes ou de leurs proches, et qui impliquent l’exaltation personnelle ou collective des victimes ou de leurs proches, le mépris ou l’humiliation des victimes ou de leurs proches, ainsi que l’exaltation personnelle ou collective du soulèvement militaire, de la guerre ou de la dictature, de ses dirigeants, des participants au système répressif ou des organisations qui ont soutenu le régime dictatorial ». « A cette fin, si, au cours de la célébration d’un acte public de cette nature, des faits susceptibles de constituer un délit ont lieu, les autorités compétentes les porteront à la connaissance du ministère public. » Dans cet article, cependant, la clause finale de l’autre disposition légale sur les « unités civiles ou militaires de collaboration entre le régime franquiste et les puissances de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale », qui désigne donc la Division Azul, n’est pas citée. Il paraît évident qu’un hommage à la Division Azul (composée en grande partie de commandants militaires et de nombreux volontaires phalangistes) peut être interprété comme une exaltation des dirigeants de la dictature, des « participants au système répressif » comme la Falange Española Tradicionalista y de las JONS [Phalange espagnole traditionaliste et des Juntes d’offensive nationale-syndicaliste] en tant qu’organisation qui a soutenu (idéologiquement) le régime dictatorial. Pour se défendre, les organisations qui organisent ce type d’événements affirment toujours que leurs hommages ne « discréditent pas, ni ne rabaissent ou n’humilient les victimes » de la guerre civile ou de la dictature, mais qu’elles honorent le souvenir de certains militants phalangistes décédés. C’est ce que soulignent, par exemple, les phalangistes lorsqu’ils rendent hommage à José Antonio Primo de Rivera chaque 20 novembre, et qu’ils rappellent que le fondateur de la Phalange espagnole est une victime de la guerre civile, puisqu’il a été fusillé par les républicains quatre mois après le début du conflit. Un autre hommage de ce type aura également lieu en février. Les groupes phalangistes appellent leurs militants et sympathisants à un acte du souvenir pour Matías Montero, militant phalangiste assassiné par un pistolero socialiste en 1934. Ces actes commémoratifs ont donné lieu, certaines années, à des enquêtes judiciaires. Le plus célèbre est celui qui a vu, en 2021, une jeune femme, Isabel Medina Peralta, membre du collectif néonazi Bastion frontal, vêtue d’une chemise bleue phalangiste, tenir un discours – publié par le média La Marea – au cours duquel elle a prononcé ces mots : « C’est notre devoir suprême de lutter pour l’Espagne, de lutter pour l’Europe, aujourd’hui affaiblie et liquidée par l’ennemi. L’ennemi sera toujours le même, mais avec des masques différents : le Juif. […] Le Juif est le coupable et c’est pour cela que la Division Azul a combattu. » Ce discours lui a valu une plainte du ministère public pour antisémitisme, qui a finalement été classée sans suite.
Le texte ci-dessous, que l’on doit à Juan Miguel Baquero, a été publié en langue espagnole sur le site « elDiario.es ». Il date d’août 2019, en un moment où pour la énième fois il fut question de la recherche de la fosse commune où repose García Lorca, après que sa famille, par la voix de sa nièce, eut fait savoir qu’elle s’opposait à cette recherche.
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Le poète espagnol le plus universel est enterré dans une fosse commune aux côtés d’un enseignant républicain et de deux banderilleros anarchistes : Dióscoro Galindo, Francisco Galadí et Joaquín Arcollas. Victimes du fascisme espagnol, tous les quatre. Exécutés par les putschistes aux premières heures d’un sanglant mois d’août 1936. Lorca est « le disparu le plus pleuré au monde », selon les termes de l’hispaniste et chercheur sur Lorca Ian Gibson. Mais les chroniques disent qu’il partage la même terre que Galindo, Galadí et Arcollas. Ils ont tous été exécutés, peut-être, à 4 h 45, au petit matin du 18 août 1936, dans un endroit sur le chemin entre Víznar et Alfacar.
Ils sont tous là, dans une tombe anonyme, non localisée. Dans l’une des 708 fosses communes d’Andalousie. Dans la région la plus punie par la terreur fondatrice du régime franquiste, avec au moins 45.566 personnes assassinées, selon la carte des charniers. Ils sont tous là, Lorca, Galindo, Galadí et Arcollas, ajoutant leurs noms et prénoms aux milliers de disparus que l’Espagne, pays de l’oubli, continue de compter. Dióscoro Galindo González a été l’un des milliers d’enseignants « purgés » par les autorités putschistes. L’accusation principale était de « nier l’existence de Dieu ». Il fut exécuté et jeté dans une fosse au côté de Lorca. Des béquilles, en raison de sa boiterie, a-t-on toujours dit, devraient permettre d’identifier ses ossements en cas de découverte de la fosse commune. Dióscoro Galindo, né à Valladolid, voulait devenir vétérinaire. Il est allé étudier à Madrid. Mais un accident de tramway lui a coûté l’amputation d’une jambe. Il est retourné dans sa ville natale et a fini par étudier pour devenir enseignant. Galindo a trouvé là sa vocation. Il a enseigné à Llano (Cantabrie), Aya (Guipúzcoa), Algete (Madrid), Caravaca (Murcie) et Tejina, à San Cristóbal de La Laguna (Ténériffe). Sa dernière destination sera Pulianas, dans la plaine de Grenade. Dióscoro était un athée et un homme de gauche, formé aux idées de l’Institution libre de l’enseignement. « Il ne voyait pas d’inconvénient à donner des cours le soir aux enfants des journaliers, qui devaient travailler avec leurs parents pendant la journée », explique le chercheur Francisco Vigueras dans son livre Los ‘paseados’ con Lorca : el maestro cojo y los dos banderilleros (« Les ‘promeneurs’ avec Lorca : l’instituteur boiteux et les deux banderilleros »). Un mois après le début de la conspiration armée contre la Seconde République, un groupe de falangistes l’a enlevé et abattu, et a jeté son corps dans une fosse commune. Personne, jusqu’à présent, n’a retrouvé sa trace. « J’essaie de retrouver mon grand-père depuis 1995 », explique la petite-fille de Galindo, Nieves García Catalán. Le fait qu’il soit enterré à côté de Lorca est positif, car la figure du poète « a donné un nom à la fosse ». Mais cela entraîne des « complications » supplémentaires : « la famille Lorca ne respecte personne », ajoute-t-elle. Toutes les recherches sont restées infructueuses jusqu’à présent.
Plaque commémorative près de l’endroit supposé de leur assassinat.
Ils ont été chargés sur un camion à La Colonia – une ferme qui servait d’antichambre à la mort – jusqu’à un endroit encore indéterminé entre le Barranco de Víznar et la Fuente Grande. Lorca, l’instituteur républicain et deux autres compagnons d’exécution et d’enterrement clandestin : deux banderilleros connus à Grenade à l’époque, Francisco Galadí Melgar et Joaquín Arcollas Cabezas. Les toreros étaient des « hommes d’action » de la CNT-FAI, la section la plus combative du syndicat anarchiste. Ils défendaient « les droits des travailleurs contre un patronat despotique et tout-puissant, habitué à violer la législation du travail et qui n’hésita pas à financer le soulèvement militaire contre la République », explique Vigueras. L’auteur de Los ‘paseados’ con Lorca clarifie l’un des noms : Juan Arcollas, et non « Joaquín ». Une erreur qu’il impute au « manque d’intérêt » avec lequel leurs biographies ont été établies. « Ni Gerald Brenan, ni Agustín Penón, ni Claude Couffón, ni Marcail Oclair, ni Enzo Cobelli…. Pratiquement aucun chercheur ne s’est intéressé aux personnages qui ont partagé les bourreaux et la fosse commune avec Lorca », dit-il. Seul Ian Gibson a fourni « les premières informations sur ces personnages ». Et il a donné « pour la première fois des noms et des prénoms à l’instituteur et aux deux anarchistes », écrit Francisco Vigueras, également fondateur et ancien membre de l’Association grenadine pour la récupération de la mémoire historique.
Francisco Galadí était marié à Paca Calleja Usero. Il avait été ferblantier et plombier. Il était aussi « torero et anarchiste dans l’âme », résume son petit-fils, Francisco Galadí Córdoba. Juan Arcollas, alias Magarza, appartenait au syndicat de la construction CNT. Il était maçon de métier et journalier. Il habitait au numéro 3 de la rue Horno de Vidrio, à l’entrée du seul quartier de Grenade qui ait résisté au coup d’État fasciste, l’Albaicín. Tous deux étaient connus « pour leur ferveur politique et leur passion dans les arènes, et ils auraient été des toreros célèbres s’ils n’avaient pas choisi le camp des vaincus », déclare le descendant de Galadí. Ils ont été condamnés à l’oubli, même dans le monde de la tauromachie. Mais ce sont ces « autres », affirme-t-il, qui ont organisé la résistance populaire contre les militaires putschistes dans le quartier Albaicin. La résistance a duré quelques jours. Mais ils voulaient continuer à lutter pour la démocratie républicaine. Galadí a échappé au siège des rebelles dans les environs de Grenade, avec son compagnon Arcollas. Il se rendait à une réunion secrète pour faire ses adieux à son fils. La réunion s’est révélée être un piège. Un mouchard a permis leur arrestation puis leur assassinat. Ils furent auparavant torturés dans le centre de la ville, en guise de leçon publique. Un exemple de la pédagogie de la terreur. « Ils n’ont pas été tués parce qu’ils étaient banderilleros, mais parce qu’ils étaient anarchistes », souligne Vigueras. « Il s’agit d’une fosse commune dans laquelle nous trouvons un symbolisme absolu, dans son ensemble : deux anarcho-syndicalistes qui ont participé à la résistance antifranquiste ; un instituteur, tué parce que les franquistes ne voulaient pas de cette nouvelle forme d’éducation ; et Lorca, assassiné en tant que poète et homosexuel », déclare la secrétaire fédérale à la culture de la CNT, Sonia Turán. Le syndicat a demandé la recherche et l’exhumation des restes de ceux qui sont de la « famille politique », Galadí et Arcollas. Toutes les victimes sont « d’égale importance. Mais si Lorca n’avait pas été là, mon grand-père n’aurait probablement pas ces noms et prénom qu’il a retrouvé aujourd’hui », confie la petite-fille de l’enseignant républicain, consciente des répercussions de la recherche dans la presse internationale.
Le texte ci-dessous, que l’on doit à Alexis Romero, a été publié sur le site en langue espagnole « Público » le 7 janvier 2024.
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Fin 1936, un groupe de huit personnes en provenance de Roumanie franchit la frontière entre l’Espagne et le Portugal, visite Salamanque et rencontre à Soria le général Moscardó, l’un des responsables du coup d’État franquiste contre le gouvernement de la République. Il s’agissait de membres du parti fasciste roumain la Garde de fer, également connue sous le nom de « Légion de Saint-Michel l’Archange ». La Garde de fer s’était développée dans la chaleur de la Roumanie rurale, qui embrassait l’ultranationalisme, le mysticisme et la religion, et dont l’une des principales références historiques était Vlad Tepes, le prince transylvanien surnommé « l’Empaleur » pour ses actions dans la guerre contre les Turcs ottomans au XVe siècle.La figure de Tepes servira plus tard de modèle pour la construction de la figure du comte Dracula, le personnage le plus célèbre des légendes de vampires. Ion Mota et Vasile Marin étaient deux de ces militants fascistes qui avaient décidé de rejoindre l’expédition de la Garde de fer qui voulait soutenir le coup d’État franquiste, avec cinq autres hommes dirigés par le général Granicerul. Ils furent tous intégrés à la 21e compagnie du régiment du général Yagüe et, après plusieurs semaines de combat, se retrouvèrent dans ce qui était connu comme la Colline de la Radio à Majadahonda (appelée ainsi parce que c’est là que se trouvait le bâtiment de Radio Argentina). Le 13 janvier 1937, l’aviation des Brigades internationales de la IIe République, alors en pleine offensive pour récupérer la ville de Majadahonda, lança un obus qui toucha la colline où se trouvaient Mota et Marin, provoquant leur mort. L’expédition de Granicerul abandonna la bataille et retourna en Roumanie avec les deux cadavres, qui reçurent des éloges funèbres et servirent alors d’outil de propagande pour un parti fasciste roumain en pleine ascension.
Rassemblement en hommage aux deux fascistes roumains, en 2018.
En 1948, un monument fut érigé à Majadahonda (province de Madrid) en l’honneur des deux membres de la Garde de fer ; quatre arcs plein cintre couronnés d’une croix situés derrière le cimetière municipal, tout près de la Colline de la Radio, où ils ont perdu la vie en luttant pour le succès du coup d’État de franquiste. Depuis 1970, année après année, les ultradroites espagnole et roumaine se réunissent en ce lieu pour exalter la figure des deux fascistes, le coup d’État et le franquisme, dans une liturgie à mi-chemin entre le politique et le religieux. L’ultradroite a déjà commencé à faire circuler deux annonces sur ses réseaux : une conférence le jeudi 11 janvier sur Corneliu Zelea Codreanu (leader de la Garde de fer) et Ion Mota, à laquelle participera, entre autres, le fils de Blas Piñar* ; et l’acte en hommage à Mota et Marin au monument dédié aux fascistes roumains à Majadahonda, le samedi 13 janvier. Si l’hommage a finalement lieu, comme cela s’est produit les années précédentes, il sera réalisé alors qu’une loi sur la mémoire démocratique dont l’application se révèle insuffisante et inefficace pour les groupes, les partis et les victimes du franquisme qui, comme en d’autres occasions, ont déjà mis en garde contre cet acte d’exaltation du fascisme. Les précédents historiques et récents sont aussi nombreux que les obstacles que les détracteurs du monument fasciste semblent rencontrer. Le parti Izquierda Unida (IU) de Majadahonda a demandé à plusieurs reprises l’enlèvement de l’arche, invoquant, comme l’a avancé La Marea, à la fois la loi sur la mémoire historique et un accord adopté lors de la session plénière du conseil municipal (soutenu par tous les groupes, à l’exception du Parti Populaire [PP, droite] qui s’est abstenu). Au niveau de l’État, en novembre dernier, Enrique Santiago et Nahuel González, respectivement porte-parole parlementaire d’IU et responsable de la mémoire au Congrès des députés, ont transmis plusieurs questions écrites au gouvernement sur l’enlèvement du monument et sur les mesures à prendre pour empêcher les rassemblements fascistes autour de celui-ci. Il était demandé, entre autres, si le gouvernement allait demander à la mairie de Majadahonda (gouvernée par le PP) sa « collaboration maximale » pour l’élimination de l’arche. L’exécutif a répondu que le 9 octobre dernier il avait déjà demandé à la Direction de la mémoire démocratique d’inclure ce monument dans le catalogue des symboles et des éléments contraires à la mémoire démocratique, une étape préalable à son enlèvement. « Au cas où les éléments inclus dans le catalogue ne seraient pas retirés ou éliminés volontairement, l’administration publique compétente entamera d’office la procédure d’élimination », est-il ajouté dans la réponse. En ce qui concerne le rassemblement fasciste prévu pour le 13 janvier (bien que la date exacte de l’événement n’était pas connue au moment de l’envoi de la réponse), l’exécutif assure que « la délégation du gouvernement sera informée à des fins appropriées ». En ce sens, la lettre rappelle que « seront considérés comme des actes contraires à la mémoire démocratique ceux qui sont accomplis en public et qui impliquent le discrédit, le mépris ou l’humiliation des victimes ou de leurs proches, ainsi que l’exaltation personnelle ou collective du soulèvement militaire, de la guerre ou de la dictature, de ses dirigeants, des acteurs du système répressif ou des organisations qui ont soutenu le régime dictatorial ». L’un des principaux obstacles rencontrés par les groupes et organisations réclamant sa suppression est que le terrain sur lequel il se trouve est privé et que son propriétaire n’est autre que l’Association pour la sauvegarde du monument aux légionnaires roumains tombés à Majadahonda. Lorsque le conseil municipal a adopté l’accord de démolition, cette association est entrée en scène en faisant valoir que le conseil municipal ne pouvait pas approuver l’enlèvement d’une structure érigée sur un terrain privé (bien que l’accord ait été adopté sur la base de la loi sur la mémoire historique, qui prévoyait déjà l’enlèvement des symboles exaltant le fascisme). Cependant, bien que le terrain soit privé, il n’est ni clôturé ni fermé, ce qui permet aux gens de se rassembler facilement lors des hommages rendus aux membres de la Garde de fer. A quelques jours de l’anniversaire de la mort des deux militants fascistes roumains venus en Espagne pour soutenir le triomphe du régime franquiste, la loi sur la mémoire démocratique et les administrations qui doivent veiller à son application sont confrontées à leur premier grand défi de la nouvelle année 2024.
Alexis Romero
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* Blas Piñar était un homme politique franquiste et catholique traditionaliste, fondateur du parti fasciste Fuerza Nueva.
L’article ci-dessous, que l’on doit à la journaliste Maialen Ferreira, a été publié le 5 décembre 2023 sur le site en langue espagnole « elDiario.es ». Il évoque la découverte, au Pays basque, de trois nouvelles fosses communes parmi les centaines qui restent à découvrir sur le territoire espagnol, dans lesquelles ont été jetés sans ménagement les corps d’opposants à la barbarie franquiste. S’il est toujours nécessaire de divulguer ce qui relève de la mémoire historique, rien n’oblige personne, en revanche, à partager les propos assez honteusement consensuels tenus par l’actuelle maire d’Amorebieta-Etxano, que l’on trouve en fin d’article et qui évoquent une « réconciliation » qui ne saurait être autre chose qu’une ineffaçable indignité.
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Olatz, étudiante en anthropologie, creuse sans relâche en compagnie de l’anthropologue et historienne Lourdes Herrasti sur l’un des sites marqués signalant la présence d’une fosse commune de la guerre civile trouvée dans le cimetière d’Amorebieta-Etxano, en Biscaye. Sous la pluie, dans la boue, avec de petites pelles métalliques et en prenant bien soin de ne pas casser les ossements trouvés, elles découvrent sur l’un d’eux quelque chose qui attire leur attention. L’étudiante enlève le sable de l’os. C’est un fémur. « Il s’agit d’une jambe amputée », assure Mme Herrasti. Cette découverte confirme les soupçons de la dizaine de chercheurs de la Société des sciences Aranzadi qui effectuent ce mardi-là des fouilles à la recherche de victimes de la guerre civile : certains des corps retrouvés sont ceux de combattants décédés à l’hôpital militaire d’Amorebieta-Etxano.
Au total, trois fosses communes ont été trouvées, mais pour l’instant deux d’entre elles font l’objet de fouilles, dans lesquelles ont été trouvés « au moins » huit corps dans chacune d’elles. « Ce sont des morts de la guerre civile. Dans l’une des fosses, il est clair que ce sont des morts au combat car ils portaient les vêtements, les manteaux, avec les boutons et les chaussures cloutées qui étaient habituels chez les miliciens et les gudaris*. Cependant, dans l’autre fosse, nous n’avons pas vu beaucoup de vêtements, il y a peu d’objets et nous venons de découvrir que l’un des morts avait une jambe amputée, ce qui signifie qu’il est mort à l’hôpital et qu’on a coupé sa jambe peut-être parce qu’il avait une blessure qui s’est probablement gangrenée et qu’il en est mort », explique Mme Herrasti, qui indique qu’en ce moment la Société scientifique (Aranzadi) travaille pour découvrir ce qu’il y a dans la troisième tombe, un travail qui sera effectué tout au long des jours à venir. Outre les corps et leurs vêtements, les enquêteurs ont trouvé une boîte de conserve, une croix que l’une des victimes portait autour du cou et deux insignes identifiant des combattants de la guerre civile. L’hypothèse principale est qu’il s’agit de combattants morts sur les fronts de guerre de la zone proche d’Amorebieta-Etxano, comme le mont Bizkargi, ou décédés à l’hôpital militaire. Selon les enquêteurs, il pourrait y avoir trois cents morts dans ces fosses. « Pour l’instant, nous en avons compté une vingtaine**, mais nous savons qu’il y en aura davantage dans la troisième fosse. Nous pensons que tous les morts sont des hommes, mais nous savons aussi que cinquante femmes et leurs enfants sont morts dans la prison pour femmes d’Amorebieta-Etxano. Nous ne savons pas où les corps ont été enterrés », a expliqué l’historienne et anthropologue. Les travaux d’exhumation dans le cimetière d’Amorebieta-Etxano ont commencé après que l’on s’est rendu compte, en mai dernier, qu’il y avait une croix marquée « morts de la guerre ».« Nous sommes venus en mai et avons fait une recherche. Nous avons découvert qu’il y avait des corps avec des blessures perimortem, c’est-à-dire des blessures liées au décès, et deux pesetas du gouvernement d’Euzkadi de 1937. Cela nous a permis d’établir la chronologie. Elles datent de l’époque de la guerre civile. Entre avril et mai 1937, les batailles les plus importantes se sont déroulées à cet endroit, les morts datent donc de cette période », a-t-elle expliqué. Ce mardi, la conseillère à l’égalité, à la justice et aux politiques sociales, Nerea Melgosa, a visité le cimetière en compagnie de la maire, Ainhoa Salterain, et de la directrice de l’Institut de la mémoire (Gogora), Aintzane Ezenarro. « Il y a 86 ans, un massacre a eu lieu dans cette zone et nous commençons à récupérer les corps. Nous avons retrouvé plus ou moins 20 personnes. Pour nous, il est important de retrouver la mémoire et de procéder à ces exhumations afin que les familles puissent récupérer ces corps. C’est pourquoi nous lançons un appel aux habitants de la région qui supposent qu’un membre de leur famille est décédé dans ces circonstances, afin que l’institut Gogora puisse effectuer une analyse génétique et la comparer avec les corps retrouvés », a déclaré Mme Melgosa, qui estime qu’il s’agit d’un « premier pas » vers la recherche des « plus de 300 personnes enterrées » dans le cimetière d’Amorebieta-Etxano.
Le cas d’Amorebieta-Etxano est particulier car, étant proche de Bilbao, pour parvenir à conquérir la capitale biscayenne il fallait d’abord traverser ce territoire, victime de plusieurs bombardements. La ville disposait d’un important hôpital de transfusion sanguine à l’époque et de l’une des plus grandes prisons pour femmes du pays, située à côté de la place du Calvaire dans un bâtiment appartenant aux pères carmélites déchaussés, construit entre 1931 et 1934, aujourd’hui l’école El Carmelo. Il y a plusieurs décennies, ce bâtiment abritait l’une des prisons franquistes pour femmes d’Euzkadi, par laquelle, selon le docteur en histoire contemporaine Ascesión Badiola, au moins 1241 femmes sont passées de 1940 à 1947. En mai de l’an passé, la mairie d’Amorebieta-Etxano a voulu s’acquitter de sa « dette envers la mémoire historique » et a chargé la Société des sciences Aranzadi de réaliser un projet de recherche pour savoir ce qui s’est passé dans la ville dans les années précédant et suivant la guerre civile, de 1931 à 1945. « Nous étions conscients de la nécessité d’un ouvrage compilant les documents relatifs à Amorebieta et Etxano [à l’époque, il s’agissait de deux municipalités distinctes], les événements vécus en cette période si agitée et les violations des droits humains qui ont eu lieu », avait déclaré le maire de la ville de l’époque, Andoni Agirrebeitia. L’actuelle maire, Ainhoa Salterain, a souligné sa collaboration pour que les exhumations et l’identification des victimes se fassent « dans le respect et la dignité ». « Plusieurs corps liés à cette période sombre de notre histoire ont été découverts. Bien que l’existence de sites d’enterrement dans des fosses communes liées à la guerre civile dans notre région était connue, cette découverte revêt une importance particulière dans le cadre de notre travail d’engagement pour la préservation de la mémoire historique. Cette découverte s’inscrit dans un processus global de récupération, de recherche et de diffusion scientifique, qui se déroule dans le plus grand respect de la sensibilité sociale de Zornotza*** et de tous les Basques en général. Elle témoigne de notre engagement en faveur de la vérité, de la justice et de la réconciliation », a conclu la maire.
Maialen Ferreira
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* Gudaris : jeunes soldats, en basque. ** Le 11 décembre, six jours après la publication de cet article, le nombre des morts auxquels appartenaient les restes trouvés dans les fosses communes s’élève à 51. *** Zornotza : autre nom de la ville d’ Amorebieta-Etxano.
L’article ci-dessous a été publié sur l’excellent site « Ser histórico ». On le doit à Francesc Tur,un historien spécialiste de la seconde République et de la guerre civile, mais aussi de la période de l’entre-deux-guerres en Europe et plus généralement du premier tiers du XXe siècle.
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« Franco fut très bon avec les Juifs. » C’est ce que disait un ami séfarade, à Paris, à la journaliste Yolanda Villaluenga, réalisatrice du documentaire « Documents volés : Franco et l’Holocauste » (2013), dont l’oncle avait été sauvé par le gouvernement du dictateur. A la fin de la guerre, Golda Meir (Kiev, Ukraine, 1898-Jérusalem, 1978) et Gerhart Riegner (Berlin, 1911-Genève, 2001), secrétaire général du Congrès juif mondial de 1965 à 1983, remercièrent le « Caudillo » « pour l’aide apportée pendant l’Holocauste ». Même Elie Wiesel (Sigethu Marmajtei, Roumanie-New York, 2016), écrivain et lauréat du prix Nobel de la paix en 1986, a déclaré que l’Espagne fut probablement le seul pays européen à ne pas avoir renvoyé les Juifs.
En Espagne, des auteurs comme Ricardo de la Cierva et aujourd’hui Pío Moa, pour ne citer qu’eux, défendent bec et ongles l’idée que Franco a tout fait pour aider les Juifs et, dans le cas du second auteur, il affirme que, dès 1940, tous les Séfarades et non Séfarades – souvent sans papiers – qui ont commencé à affluer à la frontière pyrénéenne ont été admis. Ce dernier point est tout simplement faux, comme nous aurons l’occasion de le voir. Moa assume de fait la position de José Félix de Lequerica (Bilbao, 1890 – Guecho, Biscaye, 1963), ministre des Affaires étrangères entre le 11 août 1944 et le 20 juillet 1945. Une position un peu plus nuancée que celle de Moa est celle de César Vidal qui, tout en affirmant que Franco permit à un nombre « non négligeable » de Juifs de traverser l’Espagne pour fuir l’Holocauste (théoriquement séfarades, mais en pratique, selon lui, également ashkénazes), reconnaît que, jusqu’en 1943, les autorités du régime n’ont pas hésité à remettre à la Gestapo un grand nombre de Juifs arrivés sur le territoire espagnol. Vidal ajoute que cela expliquerait le suicide de Walter Benjamin (Berlin, 1892 – Portbou, Gérone, 1940) à la frontière, craignant que la police franquiste ne le livre aux nazis. Shlomo Ben Ami (Tanger, Maroc, 1943), premier ambassadeur d’Israël à Madrid après l’établissement des relations diplomatiques en 1986, a déclaré pour sa part au magazine Época en 1991 : « Le pouvoir juif n’a pas été en mesure de changer la politique de Roosevelt à l’égard des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Le seul pays d’Europe qui leur a vraiment prêté main forte est un pays où l’influence juive était inexistante : l’Espagne, qui a sauvé plus de Juifs que toutes les démocraties réunies. Tout cela est très complexe. » Le dictateur espagnol avait remporté la guerre quelques mois seulement avant le commencement de la guerre dans le reste de l’Europe, déclenchée par l’attaque du Troisième Reich contre la Pologne le 1er septembre 1939. Quelques semaines auparavant, le 19 mai, le défilé de la victoire avait lieu à Madrid, au cours duquel Franco prononça son célèbre discours, dans lequel il fit référence, comme à l’accoutumée, aux ennemis de la patrie. « […] Ne nous faisons pas d’illusions : l’esprit judaïque qui a permis l’alliance du grand capital avec le marxisme, qui en sait long quant aux pactes avec la révolution anti-espagnole, ne peut être extirpé en un jour, et il flotte au fond de bien des consciences. Beaucoup de sang a été versé et beaucoup a coûté aux mères espagnoles notre Sainte Croisade pour que nous permettions que la victoire soit gâchée par des agents étrangers infiltrés dans les entreprises ou par les médisances de gens mesquins et sans horizons. »
« Communistes, juifs et autre engeance », de Pio Baroja (1938).
Pendant la guerre, il n’y avait pratiquement pas de Juifs dans la zone rebelle, sauf dans le Protectorat du Maroc et à Ceuta et Melilla, à l’exception de cette dernière ville où la population juive était estimée à 6.000 personnes. Pour l’ensemble de l’Espagne, leur nombre était similaire mais très concentré à Barcelone, où résidait la grande majorité d’entre eux (5.000). Dans les limites du Protectorat, la liberté de culte ne connut aucune restriction particulière, sauf au cours des premiers mois du conflit. A Ceuta et Melilla, sous juridiction militaire, le gouverneur reconnut les différentes communautés qui y résidaient. Pourtant, dans les premières semaines qui suivirent le coup d’État, les Juifs furent victimes de toute une série d’actes arbitraires commis sur ordre de la Phalange, notamment à Tétouan, Ceuta et Melilla : pillage de magasins, réquisition de locaux de la communauté, assassinat de conseillers municipaux socialistes (sans qu’il soit possible, selon Danielle Rozenberg, d’en établir clairement la cause entre l’origine juive des victimes et leur engagement républicain). Face à la tournure des événements, Franco décida d’intervenir personnellement pour ne pas perdre le soutien des riches familles juives qui avaient soutenu la rébellion dès le premier jour. Le dictateur s’adressa au Conseil de la communauté israélite de Tetouan pour qu’il ne s’alarme pas de ces actes et des proclamations antisémites du journal El Telegrama del Rif ou de généraux comme Queipo de Llano. Ce dernier avait infligé une amende de 138.000 pesetas à la communauté juive de Séville en janvier 1938. Le nouvel État issu de la victoire sur le front en 1939, malgré sa rhétorique antisémite, n’adopta pas de lois de discrimination raciale comme celles en vigueur dans divers pays européens autoritaires tels que l’Allemagne, l’Italie ou la Slovaquie et celles qui seront mises en œuvre successivement en Roumanie, en Croatie, en Bulgarie ou dans la France de Vichy. Il est vrai que le nombre de Juifs en Espagne était dérisoire par rapport à celui des pays précités. La loi sur les responsabilités politiques du 9 février 1939 établissait dix-sept cas dans lesquels une personne pouvait être jugée, dont aucun ne pouvait être appliqué à un Juif pour des raisons de race ou de religion. Selon Fernando Antonio Palmero Aranda, dans sa thèse de doctorat « Le discours antisémite en Espagne (1936-1948) », si un Juif était poursuivi, c’était pour des raisons politiques, jamais raciales ou religieuses. Les raisons politiques avaient beaucoup à voir avec la participation de 6.000 à 8.000 Juifs aux Brigades internationales, dont la plupart dans la 13e brigade Dombrowski, rebaptisée le 12 septembre 1937 Compagnie juive Botwin. À cet égard, le journal madrilène Informaciones, dans son édition du 22 avril 1939, publiait : « Dans ces Brigades, il y avait beaucoup de Juifs, qui disposaient de matériel de combat, des mitrailleuses toutes neuves, des canons puissants, face à une poignée de combattants […] Je me trouve devant ces noms et ces dossiers, un tableau kaléidoscopique qui a toute la valeur d’un document témoin et qui affirme de manière irréfutable l’intervention juive. » Dans son message du nouvel an 1939, le Caudillo donne un tour de vis à sa rhétorique antisémite en faisant clairement référence à la politique du Troisième Reich : « Vous comprendrez maintenant les motifs qui ont conduit les différentes nations à combattre et à écarter de leurs activités les races dont la cupidité et l’intérêt personnel sont le stigmate qui les caractérise, car leur prédominance dans la société est une cause de perturbation et de danger pour l’accomplissement de leur destin historique. Nous qui, par la grâce de Dieu et la clairvoyance des Rois Catholiques, nous sommes libérés il y a des siècles d’un si lourd fardeau, nous ne pouvons rester indifférents face à cette nouvelle floraison d’esprits cupides et égoïstes, si attachés aux biens terrestres qu’ils sacrifient plus volontiers leurs enfants que leurs sombres intérêts. »
Le 14 juin 1940, Paris est occupé par l’armée hitlérienne et, le 22 juin 1940, la capitulation finale de la France est signée à Compiègne. La capitale française comptait alors 2.000 Juifs séfarades. Pendant ce temps, en Espagne, entre mars et octobre de la même année, toute une série de mesures est adoptée, qui interdisent les funérailles et les noces juives, ainsi que le rite de la circoncision ; il est également interdit d’inscrire les nouveau-nés juifs (non catholiques en général) au registre des naissances sans qu’ils aient été préalablement baptisés et, en ce qui concerne les enfants que les parents veulent scolariser, ils doivent au préalable suivre des cours de catéchisme. À Barcelone, par ailleurs, le cimetière juif fut rasé. Comme nous le disions auparavant, ces mesures répressives n’étaient pas dirigées spécifiquement contre les Juifs, mais aussi contre les protestants, les francs-maçons, les libres penseurs et tous ceux qui avaient collaboré, directement ou indirectement, avec les autorités du Front populaire. Pourtant, il est normal qu’un climat de peur se soit installé, ce qui explique, selon l’historien José Antonio Lisbona, que vingt des vingt-cinq familles de Juifs allemands, ainsi que d’autres d’origines diverses vivant à Madrid, se soient converties. Malgré ce qui a été précisé antérieurement sur l’absence de mesures visant les Juifs, Lisbona indique que, dans les premiers mois de 1940, le ministère de l’Intérieur étudia la promulgation d’une loi concernant les Juifs étrangers installés en Espagne depuis 1933, ce qui coïncidait avec l’arrivée des nazis au pouvoir. Finalement, la loi ne fut pas adoptée. Malgré cela, la communauté juive de Barcelone, qui avait vu sa synagogue fermée, craignait pour sa vie car la rumeur courait que la Gestapo disposait d’une liste des noms, car le gouvernement civil de la capitale catalane possédait deux listes avec les noms complets, les professions et les adresses. L’une d’entre elles avait été rédigée en décembre 1939 et l’autre achevée en juin 1940. L’historien barcelonais indique également qu’au dos des cartes de séjour les policiers ajoutaient à l’encre rouge le mot « juif » sur nombre d’entre elles et que, selon des témoins oculaires, une manifestation s’était tenue à Madrid en mai 1943, appelant à la déportation de tous les Juifs résidant en Espagne. De 1939 à 1941, 100.000 Juifs parvinrent à atteindre la péninsule Ibérique. L’Espagne n’en accepta qu’un nombre limité, tandis que la majeure partie fut envoyée dans le port de Lisbonne. L’historien séfarade Jacobo Israel affirme que le dictateur espagnol faisait une distinction entre Juifs ashkénazes et Juifs séfarades : « La façon d’agir de Franco a été radicalement différente selon les cas. Il n’accorda aucune facilité aux Juifs vivant en Espagne. Dès son arrivée, en 1939, il ferma les synagogues et mis hors la loi les communautés, qui le resteront jusqu’en 1945 […]. En ce qui concerne les Juifs du Maroc, du Protectorat, il n’y eut pratiquement pas d’impact. L’armée espagnole voyait les Juifs d’un bon œil parce qu’ils constituaient un moyen de pénétrer pacifiquement au Maroc. Il s’agissait d’une population d’une vingtaine de milliers de personnes, parlant l’espagnol, qui étaient également favorables au régime. » Jacobo Israel établit également comme un fait avéré que le régime a choisi de ficher la population juive de nationalité espagnole et étrangère, que ses membres ait commis un délit ou non, mais simplement du fait qu’ils soient juifs ou soupçonnés de l’être. L’historien se réfère à un ordre de la Direction générale de la sécurité (DGS) du 5 mai 1941, adressé aux gouverneurs civils de toutes les provinces, les enjoignant d’envoyer des rapports sur les Juifs résidant en Espagne – qu’ils soient nationaux ou non – à l’aide de fiches ad hoc destinées à indiquer leur « filiation personnelle et socio-politique, leurs moyens d’existence, leurs activités commerciales, leur degré de dangerosité, leur situation vis-à-vis de la police, la personnalité ou l’importance acquise dans les sectes ou les organisations politiques et syndicales et, en cas d’absence, le lieu où ils sont censés se trouver, ainsi que les moyens de subsistance des membres de leur famille qu’ils ont quittés en partant […]. Les personnes qui font l’objet de la mesure que je vous confie doivent être principalement celles d’origine espagnole désignées sous le nom de séfarades, car, en raison de leur adaptation au milieu et de la similitude de leur tempérament avec le nôtre, elles ont de plus grandes possibilités de cacher leur origine et même de passer inaperçues sans qu’il soit possible de parvenir à restreindre de simples agissements perturbateurs ». Le directeur général de la DGS qui signait le document pressait les gouverneurs civils de remettre les fiches « dans les plus brefs délais » et ajoutait : « Compte tenu de la notoriété de cette race et de ses efforts presque publics pour obtenir la citoyenneté espagnole pendant la période républicaine, par le biais de véritables campagnes populaires qui ont traversé tous les domaines, il est certain que l’on peut déterminer la personnalité des Juifs espagnols existant dans la province, même si, apparemment, des difficultés surgissent, comme le fait de ne pas avoir entretenu de relations et de vie sociale dans leurs communautés israélites particulières, leurs synagogues et leurs écoles spéciales (sauf dans des endroits comme Barcelone, les Baléares et le Maroc), qui pourraient fournir des données concrètes sur leur nombre et leur étendue, individuellement et collectivement. »
Franco reçoit Himmler à Madrid. A droite, Ramón Serrano Súñer, ministre des Affaires étrangères.
José Antonio Lisbona, pour sa part, mentionne deux listes. La première comprend tous les Juifs vivant à Barcelone, la seconde ceux résidant à Majorque. Jorge Martínez Reverte, quant à lui, affirme que si la documentation utilisée lors de la conférence de Wannsee fait état de 6.000 Juifs en Espagne, c’est qu’il s’agit du nombre de dossiers que les gouverneurs civils des provinces ont établis en quelques semaines. Le 23 mars 2019, la conférence « Le rôle du franquisme dans l’Holocauste : les réfugiés juifs à Barcelone, Ibiza et Majorque » avait lieu à Palma, organisée par le gouvernement des Baléares, dans le cadre des activités organisées pour marquer l’année dédiée à l’exil républicain. Parmi les intervenants figurait José Miguel López Romero, auteur de Los indeseables. La expulsión de los judíos alemanes residentes en Ibiza y Baleares1939-1945 [« Les indésirables. L’expulsion des Juifs allemands résidant à Ibiza et aux Baléares »] (Ibiza : Consell d’Eivissa, 2015). Rudolf Eberle, Helmut Wallach et les frères Werner, Rudy et Hermine Holzinger ont fui leur pays, l’Allemagne, parce que les nazis les persécutaient en tant que Juifs. L’un d’entre eux ne l’était pas, Eberle, mais comme il était marié à une Allemande juive (Hermine) et qu’il refusa de divorcer, il fut considéré comme un membre de ce groupe. Le livre reconstitue l’histoire de Rudolf Eberle et d’Hermine Holzinger, de leurs frères, Werner et Rudy, et de Helmut Wallach, qui ont fui l’Allemagne lorsque Hitler est arrivé au pouvoir en 1933. Il suit également les aventures des sept frères et sœurs Hanauer que Romero avait déjà racontées dans L’hotel dels jueus. Els germans Hanauer : de l’Alemanya nazi a Eivissa [« L’hôtel des Juifs. Les Allemands Hanauer : de l’Allemagne nazie à Ibiza »] (Ibiza : Institut d’Estudis Eivissencs, 2008). Rudolf et Hermine ont eu leur fils Didier à Ibiza ; Helmut a épousé une Ibizienne et leur fils aîné, Juan, est également né sur l’île. Eberle et les Holzinger sont arrivés sur la plus grande des îles Pytiuses en 1935. Romero a également découvert que seule l’intervention du nonce du Vatican en Espagne, Gaetano Cicognani, a permis d’épargner à ces fugitifs la déportation et une mort certaine en 1940, lorsque le directeur général de la Sécurité demanda une liste des Juifs d’Ibiza et approuva l’expulsion d’Eberle, des Holzinger et de Wallach. Cicognani envoya une lettre demandant la clémence pour eux, et réussit à faire suspendre leur expulsion in extremis, alors que Rudolf Eberle, Hermine Holzinger, Werner Holzinger, le petit Didier Eberle Holzinger et Helmut Wallach avaient déjà été transférés vers la Péninsule, sur le bateau Jaime-II. Les chercheurs Pere Bueno et Juan Pérez ont également participé à la conférence susmentionnée et ont daté l’ordre d’expulsion de la DGS aux 6 et 7 juillet 1940. Bueno et Pérez, habitants de la ville majorquine d’Esporles, ont découvert qu’un petit groupe de Juifs allemands aisés – il y avait aussi un Autrichien – était arrivé dans leur ville pendant la guerre. Leur arrivée fut accueillie sans controverse et ils purent tous s’installer normalement. Les archives de la police montrent qu’ils renouvelaient leur permis de travail chaque mois sans problème jusqu’à ce que, les 6 et 7 juillet 1940, un arrêté d’expulsion soit pris à leur encontre en raison de leur « origine indésirable ». Cette lettre est parvenue à tous les Allemands d’origine juive vivant sur l’île. C’est alors que les époux Ernst et Irene Heinemann, qui vivaient à Palma, décidèrent de se suicider lorsqu’ils reçurent la lettre les informant de leur expulsion. Avant de le faire, ils laissèrent un mot à leurs filles : « Fuyez cet enfer que devient l’Europe. » À la même époque, le journaliste Carlos Hernández de Miguel, auteur de Los últimos españoles de Mathausen [« Les derniers Espagnols de Mathausen »] (Barcelone : Ediciones B, 2015), affirme que, selon les télégrammes envoyés à Serrano Súñer, ministre de l’Intérieur, par des diplomates espagnols, les autorités allemandes demandèrent aux ambassadeurs et consuls franquistes ce qu’ils devaient faire des réfugiés en France (ils étaient alors environ 250.000). La réponse de Madrid fut toujours la même et est résumée dans le télégramme que le ministre de l’Intérieur de l’époque envoya au consul d’Hendaye le 9 juillet 1940 : « Il conviendrait de désigner nommément les personnes que ce ministère (sic) souhaite voir amenées en Espagne parmi la masse des réfugiés, en se désintéressant du reste. » Dans la zone non occupée de France, le régime de Vichy durcissait sa politique antisémite et appliquait les ordonnances allemandes, comme le Statut des Juifs en octobre 1940, qui les excluait de la fonction publique, ou le port obligatoire de l’étoile jaune à partir du 29 mai 1942. Dans ce contexte, Bernardo Rolland, consul d’Espagne à Paris, informa Madrid que les mesures antijuives allaient également être appliquées aux deux mille séfarades vivant dans la capitale. Par le biais de lettres de protection, le diplomate réussit à faire exclure de la plupart des lois antisémites les Juifs espagnols comme la famille Papo, mais Serrano Súñer écrivit à José Félix de Lequerica (Bilbao, 1890-Guecho, Biscaye, 1963), ambassadeur d’Espagne en France, pour se désolidariser de la politique du consul car : « … le gouvernement espagnol ne peut s’opposer à ce que ses sujets d’origine juive soient soumis à des mesures générales ».
Bernardo Rolland.
Bernardo Rolland chercha des arguments juridiques pour protéger les Séfarades en se fondant sur le décret de Primo de Rivera du 20 décembre 1924 « … sur l’octroi de la nationalité espagnole par lettre de naturalisation aux personnes protégées d’origine espagnole », comme c’était le cas des Séfarades, même s’ils n’étaient pas explicitement nommés. Le problème, c’est qu’il y avait un délai de six ans non prorogeable – jusqu’au 31 décembre 1930 – pour l’obtenir, et que ce délai avait expiré depuis presque dix ans avant que Rolland ne tente d’utiliser le décret pour sauver le plus grand nombre de personnes possible. Le consul joua également un rôle décisif dans la libération de 14 Juifs espagnols arrêtés lors d’une rafle et emmenés à Drancy, en banlieue parisienne, un camp de transit sur la route des Juifs vers les camps d’extermination. Sachant cela, Rolland délivra des passeports, et parmi les « chanceux » se trouvait la famille de Victor Papo, qui s’installa à Barcelone la même année. En effet, la pension « Palacios » de la capitale catalane abrita de nombreux Juifs munis de papiers espagnols qui avaient l’intention de se rendre aux Etats-Unis, au Canada ou à Buenos Aires et à qui le gouvernement de Madrid avait accordé des visas de transit. Nuria B, une séfarade d’Istanbul, se souvient de l’arrivée des réfugiés en ces termes : « Beaucoup, beaucoup sont arrivés, mais ils sont partis, la plupart d’entre eux sont partis. Ils sont restés en Espagne pendant les trois ou quatre années qu’a duré la guerre […]. Il y avait beaucoup de gens venus de Prague, de Vienne, d’Autriche ou d’Allemagne, et dont les permis d’entrée en Amérique avaient expiré. Ils étaient là, errant, sans ressources. » D’autres, cependant, ont eu moins de chance et furent contraints de tenter d’entrer illégalement par les Pyrénées, mais nombre d’entre eux n’y sont jamais parvenus. En 1942, les gardes espagnols furent tenus de livrer tous les réfugiés se trouvant à moins de cinq kilomètres de la frontière, et c’est à cette époque que les réseaux d’évasion ont été créés. Certains Juifs les utilisèrent pour passer en Espagne, d’autres trouvèrent de l’aide auprès des guides frontaliers. Mais il y avait parmi eux ceux qui volaient et même tuaient dans les montagnes ; d’autres demandaient des milliers de francs pour leurs services, mais certains agissaient de manière désintéressée. Les personnes capturées dans les Pyrénées alors qu’elles tentaient de pénétrer sur le territoire espagnol étaient détenues pendant deux jours dans la prison de Sort, dans la province de Lérida. La moitié des 2.700 réfugiés de la prison étaient français, mais il y avait aussi des Canadiens, ainsi que de nombreux Juifs belges, hollandais et allemands. Le quartier pour femmes de la prison de Sort était loin de remplir les conditions minimales d’habitabilité, les cellules étant minuscules, mesurant 3 m2, sans eau ni toilettes. Quant aux hommes, ceux en âge de servir furent envoyés au camp de Miranda de Ebro, dans la province de Burgos. Là, la situation précaire dans laquelle se trouvaient les internés était très grave, car il y avait une pénurie d’eau potable, et une partie devait être apportée par seaux. Pour la toilette, on utilisait la rivière dans les moments où une usine de sucre située en amont ne fonctionnait pas, car elle salissait le cours d’eau. Les toilettes furent installées sur la rivière. Sa capacité était de 1.500 prisonniers, mais ce nombre a rapidement doublé, entassés dans des baraquements en bois qui offraient peu de protection contre les intempéries et l’hiver froid de la région. La Gestapo eut une influence très importante sur le camp de Miranda de Ebro, surtout après la visite en Espagne de Heinrich Himmler (Munich, 1900 – Lunebourg, Saxe, 1945), chef de la police politique nazie, en octobre 1940, à l’invitation du directeur général de la Sécurité, José Finat y Escrivá de Romaní (Madrid, 1904 – 1995)[25]. Le camp de Miranda a été conçu par Paul Winzer (Cottbus, Allemagne 1908- ?), un officier supérieur de la Gestapo qui s’est inspiré de Dachau et l’a dirigé pendant un certain temps. Certains Juifs internés dans les prisons espagnoles se sont automutilés et se sont même suicidés pour éviter d’être déportés en Allemagne.
Samuel Sequerra (à droite) avec son frère Joel.
En novembre 1941, l’économiste juif portugais Samuel Sequerra débarquait à Barcelone en tant que représentant officiel de la Croix-Rouge portugaise – une façade. Son véritable objectif était d’ouvrir dans la ville une antenne de l’American Join Distribution Committee (JCDC), une organisation qui fournissait de l’aide aux réfugiés juifs grâce à des fonds provenant de leurs coreligionnaires nord-américains. Il l’installa dans l’hôtel Bristol, alors situé sur la place de Catalogne et épicentre d’une activité frénétique. A tel point que les bureaux occupaient un étage entier de l’immeuble. En juillet 1944, les locaux furent attaqués par un groupe de phalangistes et durent être transférés sur le Paseo de Gracia voisin. Selon l’historien Josep Calvet, auteur de Huyendo del Holocausto. Judíos evadidos del nazismo a través del Pirineo de Lleida (Lérida : Milenio, 2014) et de Las montañas de la libertad. El paso de refugiados por los Pirineos durante la Segunda Guerra Mundial (1939-1944), (Madrid : Alianza Editorial, 2010), les membres du JCDC étaient en contact permanent avec les hôtels des villes frontalières, qui les informaient de l’arrivée d’une expédition. Ils étaient autorisés à héberger les apatrides qu’ils recueillaient, aux frais du JCDC. Dès qu’il avait connaissance de l’arrivée d’un groupe, Sequerra allait chercher ses membres, payait la facture et les emmenait à Barcelone, où il trouvait un hébergement temporaire pour les personnes qui arrivaient avec rien d’autre que leurs vêtements sur le dos. Le JCDC payait 23,50 pesetas par personne et par jour pour le logement, la nourriture et l’argent de poche. En outre, il s’occupait des autorisations de quitter le pays et organisait les premiers grands convois de réfugiés juifs qui partirent pour la Palestine des années plus tard. L’Allemagne avait accordé à dix pays alliés ou neutres la possibilité de rapatrier leurs sujets juifs, dont l’Espagne. S’ils n’acceptaient pas le rapatriement, comme le précisait Berlin, ils connaîtraient le même sort que le reste des Juifs. La plupart des Séfarades vivaient en France ou en Grèce et l’ultimatum expirait le 31 mars 1943. Bernardo Rolland, consul à Paris, envoya une lettre à Madrid pour demander l’accélération du rapatriement : « Je dois informer Votre Excellence que si les Espagnols ne sont pas autorisés à entrer sur notre territoire, ils seront déportés. » Le cours de la guerre, comme on le sait, avait commencé à changer à la suite de la défaite hitlérienne à Stalingrad et, en 1943, il était clair que le sort des armes avait cessé de sourire au Troisième Reich. Franco fut l’un des premiers à s’en rendre compte et, alliant perspicacité et ruse à sa légendaire baraka, il sut se placer à temps du bon côté de de l’histoire. De 1943 à 1945, l’attitude du régime changea dans sa politique à l’égard des Juifs, craignant sans doute que les vainqueurs de la guerre ne lui demandent des comptes. Cela dépasse toutefois le cadre chronologique de cette étude.
Le texte ci-dessous, que l’on doit à Carlos Coca Durán, professeur dans divers centres d’éducation publique, licencié en théorie de la littérature et littérature comparée, a été publié sur l’excellent site de langue espagnole « Ser histórico ».
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L’étude des personnalités, nationales et étrangères, qui sont intervenues de quelque manière dans la guerre civile espagnole est toujours une source inépuisable de recherche. La terre ibérique devint le centre d’opérations d’écrivains importants, d’artistes et d’idéalistes divers du monde entier, qui virent dans le conflit un lieu où mettre en pratique – ou simplement expérimenter – leurs préoccupations politiques, économiques ou littéraires. Parmi les différents groupes qui ont répondu à l’appel de l’Espagne en guerre, l’arrivée d’un important contingent de personnes d’origine juive qui, d’une manière ou d’une autre, ont participé aux événements qui se sont déroulés entre 1936 et 1939, retient particulièrement l’attention. Au sein du secteur républicain, et surtout dans le camp libertaire, on note une présence notable de journalistes et d’écrivains juifs antifascistes qui cultivaient l’art de l’écriture ou voyaient dans la littérature une manière de comprendre la vie. La rareté des études consacrées à la question limite l’analyse de sa portée. Ce bref article vise à initier une telle approche, afin de combler une lacune historiographique sur un sujet passionnant et méconnu.
Alexandre Schapiro.
Le lien entre l’anarchisme juif internationaliste et les organisations libertaires espagnoles découlait d’une tradition historique développée principalement dans les pays européens et en Amérique du Nord. Dans ces pays, les militants libertaires juifs diffusaient des journaux anarchistes de premier plan ou occupaient des postes dans divers groupes anti-autoritaires – certains unis spécifiquement par la langue yiddish –, y compris les secrétariats de l’Association internationale des travailleurs (AIT), à laquelle était affilié le syndicat anarchiste espagnol, la Confédération nationale du travail (CNT). Alexandre Shapiro (1882-1946), journaliste juif russe, fit partie des fondateurs de l’Internationale et avait auparavant contribué à la création de la Fédération anarchiste de langue yiddish. Ce travail culturel réalisé par les Juifs ne fut absolument pas minime. Il suffit de rappeler que certains textes d’importants théoriciens anarchistes ne furent publiés que sur le continent américain, sans jamais connaître d’édition espagnole. Par exemple, l’ouvrage comparatif de Kropotkine, Les idéaux et la réalité dans la littérature russe, fut traduit par Salomon Resnick (1894-1946), un écrivain argentin d’origine ashkénaze, et publié à Buenos Aires en 1926 par Manuel Gleizer (1889-1966), un éditeur juif russe basé en Argentine. Le syndicalisme libertaire espagnol n’a jamais considéré les frontières comme un obstacle et, dans sa vaste activité de conquête de l’éducation pour les classes populaires, a toujours été réceptif aux mouvements culturels internationaux. Par exemple, le 27 février 1923, lors de la visite d’Albert Einstein* (1879-1955) à Barcelone, une commission de militants de la CNT, parmi lesquels Ángel Pestaña, s’entretint avec le scientifique, qui recommanda aux ouvriers la lecture du philosophe séfarade Baruch Spinoza (1632-1677). La solidarité et les problèmes du peuple juif, à l’époque un collectif sans État, historiquement persécuté et souffrant encore des méfaits du déracinement, apparaissaient dans la presse ouvrière libertaire. Dans un article de Solidaridad Obrera, on peut lire : « La tragédie vécue par les Juifs en Europe et hors d’Europe n’a pas de nom. Nous nous souvenons, en ce moment, des noms universels que la race hébraïque a donnés au monde. Nous nous souvenons des amis enthousiastes que notre Kropotkine comptait parmi les Juifs de Londres. Nous nous souvenons enfin que notre camarade Rocker a trouvé parmi les Juifs anglais et américains le soutien solidaire le plus loyal et le plus ferme. » La situation révolutionnaire espagnole consécutive au triomphe populaire contre le fascisme dans les principales villes industrielles a conduit un grand nombre de militants anarchistes juifs à s’installer en Espagne à partir de juillet 1936, notamment à Barcelone. La majorité se mettra rapidement au service de l’organisation ouvrière hégémonique, la CNT, en collaborant à la gestion des vastes zones de la géographie républicaine où la centrale anarcho-syndicaliste avait de l’influence, principalement pendant la première phase de la guerre. Pour eux, la nouvelle Sefarad** aurait pour insigne le drapeau rouge et noir. Un groupe important d’écrivains et d’activistes libertaires d’origine juive se trouvait en Espagne au début de la guerre civile. Dans cette esquisse, nous en identifierons quelques-uns.
Waldo Frank.
L’éminent philologue américain Waldo Frank (1887-1967) connaissait bien notre pays. Il y avait voyagé, ce qui donna lieu à l’un de ses livres les plus célèbres, España Virgen (« L’Espagne vierge »), traduit en espagnol par l’un de ses amis proches, le poète León Felipe (1884-1968). Frank était séfarade et parlait le ladino, la langue que ses ancêtres lui avaient apprise dans son enfance. Bien qu’il ne se trouvait pas en Espagne au début de la guerre, il décida, lorsque celle-ci éclata, de retourner dans la péninsule en tant que collaborateur de la presse américaine, se heurtant à l’opposition directe des communistes catalans (qui allèrent jusqu’à le menacer). Pour sauvegarder son intégrité, il chercha le soutien des anarchistes, et fut protégé par Jacinto Toryho (1909-1989), directeur du populaire quotidien confédéral Solidaridad Obrera. Près de quarante ans plus tard, dans ses Mémoires, le journaliste originaire de Zamora se souviendra du plaisir qu’il eut à se promener avec l’écrivain dans les rues de l’ancien quartier juif de Barcelone, où l’érudit découvrira une vétuste enseigne médiévale en alphabet hébraïque. Jacinto Toryho, déjà cité, entretenait des relations intenses avec la communauté juive. Sa compagne était Rosa Zimmerman Segalevich, une jeune écrivaine issue d’une famille juive originaire d’Odessa. Polyglotte, Zimmerman participa aux services de presse et d’information de la CNT-FAI pendant la guerre, et c’est là qu’elle rencontra Toryho. Cette maîtrise de plusieurs langues amènera Rosa à servir d’espionne pour les organisations anarchistes catalanes, traduisant les conversations téléphoniques des responsables du consulat soviétique de Barcelone. La ville catalane a également accueilli une exilée autrichienne, Etta Federn (1883-1951). Federn était une importante philologue, écrivaine et militante infatigable de la FAUD, l’organisation anarcho-syndicaliste allemande. À Barcelone, elle s’engagea dans le mouvement anarcho-féministe Mujeres Libres. Fidèle aux théories pédagogiques de Francisco Ferrer Guardia, elle créa un centre scolaire libertaire dans la province de Gérone pendant la guerre. À la fin de celle-ci, Federn s’est exilée en France, où elle survécut aux persécutions de la Gestapo pendant un certain temps.
Etta Federn.
D’autres formations politiques ont également compté dans leurs rangs des dirigeants espagnols d’origine juive. Le cas le mieux illustré est peut-être celui de Margarita Nelken (1894-1968), députée socialiste, écrivaine et critique d’art. Anita Brenner (1905-1974) se trouvait en Espagne depuis 1933 et écrivait des chroniques – à tonalité très marquée à gauche – pour des journaux américains : The New York Times, The Nation, The Brooklyn Daily Eagle et Current History. Brenner avait grandi au Mexique et pendant la guerre civile espagnole (qu’elle appelait toujours la « révolution » dans ses écrits), elle défendit avec acharnement les conquêtes révolutionnaires des anarcho-syndicalistes et des membres du POUM. La figure de León Azerrat Cohén (dit Ben Krimo), séfarade originaire d’Alcazarquivir, chroniqueur populaire très proche de la CNT pendant la Seconde République et la guerre civile, est très marquante. Il écrivit dans la presse du mouvement libertaire et proposa même au secrétaire général du comité national de la CNT que les médias libertaires s’intéressent aux problèmes des descendants de la diaspora séfarade. Rafael Cansinos Assens (1882-1964) lui consacre un chapitre attachant dans son ouvrage Los judíos de Sefarad. D’autre part, au printemps 1933, après l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne, un phénomène de migration des Juifs antifascistes vers d’autres pays européens s’est produit. Des militants libertaires sont alors arrivés en Espagne, en particulier à Barcelone. Isak Aufseher (1905-1977), né dans une famille hassidique en Ukraine, est arrivé à Barcelone avec sa compagne, Margot Tiertz, en 1933. Là, ils ouvrirent une librairie sur la Rambla Santa Mónica. Après la consolidation du processus révolutionnaire, à l’été 1936, ils rejoignirent le groupe Deutsche Anarchosyndikalisten (DAS), et lui devint secrétaire du Comité international des émigrants antifascistes (CIDEA), qui réquisitionna le local d’un ordre religieux allemand lié à des éléments nazis. Le couple quitta la Catalogne après les événements contre-révolutionnaires de mai 1937, un affrontement qui marqua également le déclin du DAS. Le DAS, composé principalement d’anarcho-syndicalistes allemands exilés, sera un instrument de contrôle et de surveillance efficace des nazis vivant à Barcelone pendant la gestion révolutionnaire de la ville, agissant en étroite collaboration avec la CNT (il avait même ses bureaux dans l’immeuble de la CNT-FAI, située sur la Vía Layetana), qui contrôlait la frontière française et le port de la capitale catalane. La pression que les membres du DAS exerçaient sur le personnel allemand lié au nazisme échappait aux ordres de la Generalitat de Catalogne et de ses conseillers, et ils surveillaient également les activités menées par le consulat allemand.
Martha Lewin.
De nombreux Juifs allemands libertaires rejoignirent le DAS. Martha Lewin (1908-1992), née Wüstemann, et son ex-mari Arthur Lewin (1907-1976) arrivèrent à Barcelone en 1933 et rejoignirent rapidement le groupe ainsi que les Jeunesses libertaires. Tous deux avaient été imprimeurs du journal du syndicat anarchiste allemand interdit (la FAUD) et participaient avec enthousiasme au mouvement espérantiste. Lors des événements de mai 1937, ils furent emprisonnés et firent l’objet d’une enquête de la part des staliniens, puis ont dû partir pour la France. Arthur s’est retrouvé dans le camp d’extermination d’Auschwitz, auquel il a survécu jusqu’à sa libération en 1945. Margarethe Michaelis (1902-1985), épouse de Rudolf Michaelis (1907-1990), l’un des fondateurs de la DAS, était originaire de Pologne et arriva en Espagne pendant la Seconde République, où elle ouvrit son studio de photographie. À ce sujet, Díaz Nosty, dans son étude sur les journalistes étrangers dans la guerre d’Espagne, écrit que, « au début de la guerre civile, elle travailla à la section graphique du bureau de propagande extérieure de la CNT à Barcelone. Durant les premiers mois, elle photographia les zones collectivisées par les anarchistes en Aragon et à Valence, et accompagna Emma Goldman lors de sa première visite en Espagne pendant la guerre ». Son travail photographique peut être consulté à l’Institut international d’histoire sociale à Amsterdam. Une vingtaine d’Allemands, juifs pour la plupart, également liés à la maison d’édition libertaire ASY Verlag, vivaient à Barcelone depuis 1935 et étaient membres du DAS. Parmi eux, Gunther Wannirch, Karl Brauner, Elly Götze, Willi Winkelmann et Heinz Rosenstein (1904-1939) ; ce dernier a été fusillé à Camp de la Bota par les franquistes. Enfin, il est très intéressant d’analyser le collectif Union Fraternelle Agudad Ahim. Cette confrérie hébraïque fut fondée en 1926 par un groupe de Juifs séfarades originaires de différentes parties de l’Empire ottoman et arrivés à Barcelone après avoir fui la Première Guerre mondiale. La plupart d’entre eux vivaient dans le quartier barcelonais de Poble-Sec et certains, comme Jaime Toledo Romano, étaient également membres du syndicat hégémonique en Catalogne, la CNT. Une partie de la communauté juive de Barcelone s’est identifiée sincèrement aux idées anarcho-syndicalistes mises en pratique. Comme le souligne Manu Valentín : « Penser à l’Agudad Ahim, c’est aussi penser aux représailles de la guerre civile espagnole. On l’oublie parfois, mais parmi les combattants, armés ou non, qui ont affronté les militaires putschistes, il y avait aussi des Juifs, non seulement étrangers mais aussi de nationalité espagnole. » Mordo Sevy, fils du président de l’Agudad Ahim de l’époque, s’est engagé comme volontaire dans les colonnes des milices antifascistes et a perdu la vie au début de la guerre. Le futur président du Tribunal spécial pour la répression de la franc-maçonnerie et du communisme, Marcelino Ulibarri, ancien carliste et antisémite déclaré, a immédiatement demandé à la police de Barcelone de lui envoyer toute la documentation appartenant au Centre israélite Agudad Ahim après la prise de la ville de Barcelone par les troupes franquistes. Le vieux requeté*** ne pouvait consentir à l’impunité des membres de la communauté juive qui avaient joué à retourner à Sefarad et, encore moins, à ce que les Archives de Salamanque – où sont encore conservées aujourd’hui celles de l’association –, institution qu’il allait être amené à diriger, n’aient pas parmi leurs tâches ardues de contribuer à la poursuite de centaines de Juifs. De même, la synagogue et le centre communautaire juif de la rue Provenza seront saccagés. De nombreux membres subiront des représailles ou s’exileront. D’autres, comme Jaime Esquenazi, finiront dans le camp de concentration de Miranda de Ebro. Pour conclure ce chapitre, certains membres de la communauté juive de Barcelone se sont imprégnés de l’environnement culturel qui a émergé avec le nouvel ordre révolutionnaire. Marcos Friedmann (né dans un village de Galicie polonaise en 1909) et, selon son témoignage, une fille du docteur Freud, Anna Freud (1895-1982), étudièrent à l’Université populaire impulsée par les Jeunesses libertaires.
Clara Thalmann.
Aux brèves biographies présentées précédemment, il conviendrait d’ajouter celles de tous ceux qui sont arrivés en Espagne républicaine après le coup d’État de juillet 1936. La liste est sûrement beaucoup plus longue, mais seuls ceux qui ont été cités dans d’autres études sont repris ci-dessous. Il n’est que juste de reconnaître les sportifs qui se sont installés à Barcelone pour les Olympiades populaires, même s’ils se trouvaient déjà sur le sol espagnol avant le 19 juillet. Cet événement sportif est né en réponse aux Jeux olympiques officiels, organisés cette année-là dans le Berlin nazi, et a eu pour principaux promoteurs les organisations ouvrières de la ville et le gouvernement autonome de gauche. L’Association culturelle juive (ACJ), composée d’une poignée de réfugiés juifs antifascistes, figurait parmi les initiateurs. L’événement devait se dérouler du 19 au 26 juillet, mais le soulèvement militaire a fait avorter ce qui promettait jusque-là d’être le plus grand spectacle sportif antifasciste. Des centaines de jeunes sportifs, dont des dizaines de Juifs (la première Maccabeada a eu lieu en 1932), venus du monde entier pour participer aux compétitions, observant la situation révolutionnaire qui s’ouvrait devant leurs yeux, décidèrent de rester à Barcelone pour soutenir leurs camarades espagnols dans la lutte contre le fascisme. Clara Thalmann (1908-1987) s’était inscrite comme nageuse dans l’équipe suisse aux Olympiades populaires. Lorsque le coup d’État fut étouffé dans les rues de Barcelone, elle décida de rester en Espagne pour rejoindre les tranchées et lutter contre le fascisme, bientôt rejointe par son mari, Pavel Thalmann (1901-1980), tous deux travaillant pour la presse et les colonnes du POUM. À Barcelone, où ils rencontrèrent George Orwell en 1937, ils assistèrent à la destruction de la passion révolutionnaire par les staliniens. D’autres personnalités culturelles juives de premier plan, influencées par la pratique des propositions libertaires, sont arrivées plus tard. Simone Weil (1909-1943), philosophe et écrivaine française, s’est enrôlée comme reporter pour rejoindre le groupe des miliciens étrangers de la colonne Durruti. Elle fut constamment confrontée à un dilemme moral, car ses positions personnelles défendaient un anarchisme pacifiste, remettant toujours en question la violence, c’est-à-dire la contamination de la révolution par la guerre. Aux côtés de Buenaventura Durruti (1896-1936), Carl Einstein (1885-1940), écrivain et critique d’art influent et promoteur des mouvements d’avant-garde dans l’Allemagne pré-nazie, a également combattu. Après la mort du leader léonais, il publia une épitaphe émouvante. Einstein resta en Espagne jusqu’à la fin de la guerre et, finalement, face à l’avancée irrésistible des nazis en France, il décida de se suicider. Le journaliste soviétique Ilya Ehrenburg (1891-1967), bien qu’il n’ait jamais manifesté beaucoup de sympathie pour l’anarchisme, a interviewé Durruti à plusieurs reprises ; un chapitre de son récit, Espagne, République de travailleurs, évoque ce populaire homme d’action. D’autres Juifs ont rejoint les milices anarchistes : Carlo Roselli (1899-1937), célèbre journaliste italien, qui participa à la colonne Ascaso, puis au bataillon Matteotti avec les Arditi del Popolo ; et George Sossenko (1918-2013), d’origine russe, arrivé en Espagne pour rejoindre les troupes de Durruti (la centurie Sébastien-Faure) à l’âge de 16 ans. Outre les volontaires des colonnes spécifiquement anarchistes, un petit groupe de combattants juifs (18 personnes) s’est constitué dès le début de la guerre, appelé Groupe juif Thälmann dans la presse de l’époque. Et vers la fin de la guerre, au sein de la structure organisationnelle des Brigades internationales, fonctionna l’unité juive Botwin.
Kati Horna.
Kati Horna (1902-2000) est née dans une famille juive hongroise aisée. Elle étudia la photographie à Berlin, où elle fréquenta l’école du Bauhaus et, des années plus tard, elle rencontra Robert Capa (1913-1954), un autre futur Juif illustre qui viendra en Espagne avec son appareil photo, en compagnie de Gerda Taro (1910-1937), auteur de quelques-unes des photographies emblématiques d’une société en guerre. En janvier 1937, Horna se rendit à Barcelone sous un nom fictif – pour éviter les services secrets allemands – et se présenta avec son appareil photo au bureau de la propagande extérieure de la CNT-FAI, dirigé par Agustín Souchy. On lui donna alors un autre nom, Catalina Partos, sous lequel elle reçut sa carte de membre de la CNT-FAI. Elle réalisa des reportages photographiques pour les journaux et revues libertaires, illustrant la révolution sociale en cours. Le couple formé par Rudolf Rocker (1873-1958) et Milly Witkop (1877-1955), tous deux vétérans libertaires : le premier, né à Mayence (Allemagne), et elle, juive, née en Ukraine, apportèrent en Espagne leur volonté de transformation sociale. Sur le territoire espagnol, ils mirent rapidement leur intelligence et leurs efforts au service des intérêts du peuple en armes. Rocker, sans être juif, prit en charge la rédaction de quelques-uns des plus importants journaux anarchistes en langue yiddish, dès le début du siècle, langue qu’il maîtrisait parfaitement. En pleine guerre, Rocker écrira La tragédie de l’Espagne, un document éclairant dans lequel il dévoile les intérêts politico-économiques des puissances européennes à l’égard de l’Espagne, opposés au mouvement révolutionnaire des travailleurs. Voyageuse perpétuelle, Emma Goldman (1869-1940) est née à Kaunas (Lituanie), fille de Juifs orthodoxes. Exilée aux États-Unis, elle arriva à Barcelone à la mi-septembre 1936 pour intervenir dans les émissions radiophoniques en anglais de ECN1 Radio CNT-FAI, destinées au monde anglophone, et pour encourager les initiatives de collectivisation agraire en Aragon. L’écrivaine et révolutionnaire, habituée à aller en prison et à défendre des causes justes, a été qualifiée par le FBI de « femme la plus dangereuse du monde ». Son désir infatigable de construire un monde meilleur et sa passion débridée pour la joie se reflètent dans l’une de ses sentences les plus populaires : « Si je ne peux pas danser, ta révolution ne m’intéresse pas. »
Emma Goldman.
Goldman, habituée de la radio de la CNT, lancera des critiques acerbes sur la neutralité des pays démocratiques face au conflit : « Mais même l’homme le plus enthousiaste ne peut se battre sans armes. Regarderez-vous tranquillement le fascisme assassiner vos frères et conquérir le pouvoir ? Appel à vous, hommes et femmes des pays anglophones, pour aider les courageux combattants d’Espagne. Chaque heure perdue renforce la position de l’ennemi. Protestez contre l’hypocrisie de la neutralité à l’égard des antifascistes espagnols, alors que l’autre camp est soutenu par les puissances réactionnaires ! » La radio de la CNT incluait dans sa programmation des émissions en différentes langues. L’espéranto, langue internationale créée par un Juif polonais, L. L. Zamenhof (1859-1917), qui jouissait à l’époque d’un grand prestige et d’un grand nombre de locuteurs, avait lui aussi son espace radiophonique. Dans les bureaux de propagande de la CNT-FAI de Barcelone, la militante féministe rencontra un autre justicier mythique, Simón Radowitzky (1891-1956), qui avait exécuté en 1909 le colonel Falcón, responsable du massacre du 1er mai à Buenos Aires. Par miracle, Radowitzky échappa à la peine de mort mais passa plusieurs années en prison. Cependant, la classe ouvrière argentine l’a toujours considéré comme un héros. Lors de la chute de Barcelone, il fut l’un des responsables de la sauvegarde des volumineuses archives des organisations anarchistes qui, après une longue errance, se retrouvèrent à Amsterdam. Autre iconoclaste juif, Tristan Tzara (1896-1963), poète et artiste, fondateur du dadaïsme, mit sa plume au service de la cause antifasciste. L’une de ses proclamations fut lue à la radio confédérale. Le cas de Louis Frank est singulier. Il est né en Lituanie à la fin du XIXe siècle dans une famille juive qui émigra à New York en raison des pogroms russes. Il participa aux services secrets américains pendant la Première Guerre mondiale. Puis vint en Espagne comme volontaire dans les Brigades internationales, rejoignant la cause anarchiste avec ferveur. Il scénarisa et réalisa deux documentaires sur la guerre et la propagande libertaire : Fury over Spain et Amanecer sobre España ; mais on ne lui connaît pas d’autres productions cinématographiques tout au long de sa vie, qui s’est achevée au Mexique.
Katia Landau.
De même, un certain nombre de journalistes juifs, venus rendre compte des événements de la guerre d’Espagne, furent à un moment donné attirés par la gestion des anarchistes dans le cadre d’une économie socialisée. Katia Landau (1905-1984), issue de Juifs orthodoxes autrichiens, fit une critique féroce de la répression par le Parti communiste espagnol des forces anarcho-syndicalistes et trotskistes. Une autre Juive viennoise, Marie Langer (1910-1987), malgré son militantisme communiste, rejoignit les colonnes anarchistes en Aragon pendant quelques mois. Quant à Clara Malraux (1897-1982), dont les parents étaient juifs de langue allemande, elle arriva à Madrid huit jours seulement après le coup d’État militaire. Accompagnée de son mari, l’écrivain universel André Malraux, elle découvrit rapidement la gravité de la situation. Pendant le séjour du couple en Espagne, Malraux et Clara furent séparés. Et cet éloignement, au cours duquel André renforça ses convictions communistes et Clara se rapprocha de l’anarchisme, entraîna une rupture idéologique mais aussi sentimentale entre les deux époux, qui fera de l’Espagne leur dernier destin commun. Simone Rachel Kahn (1887-1980), fille de riches Juifs d’origine alsacienne, fit des études de lettres à la Sorbonne. Pendant près d’une décennie, elle fut l’épouse d’un autre écrivain de renommée internationale, André Breton, et en 1938, pendant la guerre, elle décida de s’associer au sociologue Michel Collinet (1904-1977). À la même époque, avec Colette Audry, ils fondèrent à Paris la revue L’Espagne socialiste. Kahn rendit compte des premières expériences révolutionnaires à Barcelone : « C’est le cas de la gestion ouvrière de la cimenterie Fradera, à Vallcarca, qui employait 750 travailleurs et dont les propriétaires avaient fui au début de la guerre. La collectivisation de l’entreprise a permis l’amélioration des conditions de travail. »
Mika Feldman Etchebéhère.
Pour en conclure avec cette liste, Mika Feldman (1902-1992), fille de Juifs russes exilés en Argentine, arriva à Madrid une semaine seulement avant le coup d’État militaire, où l’attendait son compagnon, Hippolyte Etchebéhère. Tous deux, munis de passeports français, rejoignirent rapidement les milices populaires de la capitale. Elle collaborera à des actions culturelles et d’alphabétisation sur différents fronts, puis rejoindra le mouvement Mujeres Libres, dans la revue duquel elle écrira deux articles sur la guerre. La bonne participation du collectif juif au sein du mouvement libertaire espagnol peut se comprendre grâce aux propositions plurielles et modernes des anarchistes ibériques. Dans de nombreux aspects politiques et sociaux, en accord avec les idées qu’ils défendaient, ils étaient véritablement en avance sur leur temps. Comme exemples, Mariano Rodríguez Vázquez, secrétaire général de la CNT pendant la guerre, était d’ethnie gitane ; et, malgré l’antipolitisme classique de l’anarchisme, une cénétiste, Federica Montseny, fut la première femme à occuper un poste ministériel en Espagne. De même, elle pourrait être liée à la motivation culturelle dérivée du concept hébraïque de justice sociale, le tikkun olam (réparer le monde), en tant que véritable aspiration à une société meilleure, l’anarchisme étant l’instrument utilisé à cette fin.
Quelques conclusions 1. La participation de toute une génération d’écrivains étrangers d’origine juive et engagés dans l’anarchisme, qui virent en l’Espagne un lieu où développer leurs aspirations idéologiques et artistiques, est frappante. Barcelone fut la ville de rencontre par excellence. 2. La non-religiosité du collectif était manifeste, nombre d’entre eux s’identifiant explicitement à l’athéisme. Inévitablement, ils étaient des Juifs culturels (la condition juive était héritée), mais pas pratiquants ; la conscience de classe, à son tour, prit le pas sur le sentiment d’appartenance ethnique ou linguistique. 3. En ce qui concerne les citoyens étrangers d’origine juive, la majorité d’entre eux provenait d’Europe centrale, avec une abondance de ceux provenant des zones administrées par le régime hitlérien. Évidemment, l’influence de la communauté séfarade est également perceptible. 4. Le nombre exceptionnel de femmes impliquées. De plus, plusieurs d’entre elles étaient issues de familles juives très traditionnelles (un exemple bien connu est celui d’Emma Goldman), mais elles se sont rapidement identifiées à un féminisme militant lié à l’anarchisme. Des organisations libertaires spécifiquement féminines, comme Mujeres Libres, serviront de lien ou publieront leurs écrits dans la presse ouvrière. 5. Le respect et l’accueil des organisations anarchistes à l’égard des collectifs de travailleurs juifs. La tolérance à l’égard de leurs pratiques religieuses a été un facteur déterminant dans le fait que la synagogue de Barcelone est restée ouverte jusqu’à la fin de la guerre. 6. Malgré le grand nombre d’artistes, d’écrivains et de journalistes juifs impliqués dans les organisations du mouvement libertaire ibérique pendant la guerre, il existe peu de travaux sur ce sujet aujourd’hui. Il est nécessaire de poursuivre les recherches pour approfondir le sujet.
"Nous sommes décidés à supprimer la politique pour la remplacer par la morale. C'est ce que nous appelons une révolution"
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"Assez de chialage ! On va arrêter de se fier à tout le monde. On va se cracher dans les mains. Au fond, la vie, c'est peut-être ça : se cracher dans les mains"
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