A la sortie de la messe en hommage au chantre de la Collaboration, célébrée à Verdun, un nostalgique, promu historien approximatif, a déclaré que le maréchal Pétain avait été « le premier résistant ».
Ça m’a rappelé cette citation de Pierre Dac : « Les résistants de 1945 sont, parmi les plus glorieux et les plus valeureux combattants de la Résistance, ceux qui méritent le plus d’estime et le plus de respect parce que, pendant plus de quatre ans, ils ont courageusement et héroïquement résisté à leur ardent et fervent désir de faire de la résistance. »
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J’ignorais hier encore, jusqu’à ce qu’un ami m’en informe, l’existence du magazine Légende. Publication trimestrielle et luxueuse, fondée et dirigée par Eric Fottorino, ancien directeur du quotidien Le Monde – c’est dire si on est là sur tous les plans dans le haut de gamme –, son dernier numéro en date est consacré à Robert Badinter.
En le feuilletant, on tombe, c’est le cas de le dire, sur une double page qui retient notre attention. Sur la page de droite, sous une photo de mai 1978 montrant des manifestants réclamant l’abrogation des dispositions discriminatoires du Code pénal concernant l’homosexualité, figure un petit texte intitulé « Un avocat engagé ». Dans ce texte, il est question de Patrick Henry, assassin d’un enfant de 7 ans, que Robert Badinter sauva de la peine de mort et dont il est dit ceci : « Son procès s’ouvre au palais de justice de Troyes, en 1977, et suscite la colère de nombreux Français qui réclament sa mise à mort (page de gauche, en bas). »
Sur la page de gauche, en bas, figure donc une photo censée montrer un échantillon de ces Français hurlant à la mort. Or on y voit une longue file de gens, en apparence très calmes, ce qui déjà surprend car les adorateurs de la guillotine se montraient généralement très agités et particulièrement haineux, surtout en meute. Seul un homme, au beau milieu de la photo (voir ci-dessous), est manifestement en train de crier.
Le problème, le gros problème, c’est que cet homme-là, les libertaires et tous ceux qui se sont intéressés aux questions d’emprisonnement et de justice le connaissent bien. Il s’agit de Serge Livrozet, militant anarchiste, lui-même ancien détenu puis fondateur du Comité d’action des prisonniers en 1972 et dont le site Wikipédia nous dit précisément qu’il « est connu [sauf par la rédaction de Légende] pour ses combats anticarcéraux, contre les quartiers de haute sécurité et la peine de mort ».
Il apparaît que parmi les numéros précédents de Légende, l’un d’eux est consacré à Georges Brassens. J’hésite à aller y voir de près, de peur d’y découvrir les photos du général Bigeard et de Rachida Dati que le journalisme de qualité supérieure aurait confondu avec celles de René Fallet et de Püppchen.
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La télévision publique espagnole a publié, sur son site internet, une carte très détaillée des fosses communes du franquisme*, dans lesquelles ont été jetés les corps des personnes assassinées dès le premier jour du coup d’Etat de juillet 1936 et dans les années qui ont suivi, y compris après la fin de la guerre civile.
5848 fosses communes ont été répertoriées sur tout le territoire espagnol. Ce nombre considérable montre entre autres, comme il est indiqué dans un texte qui accompagne cette carte, qu’il est absolument impossible, quel que soit le lieu où les Espagnols d’aujourd’hui résident, d’habiter à plus de 50 kilomètres d’une de ces fosses communes. Il a été établi que la ville la plus éloignée d’une fosse commune est celle de Carboneras, dans la province d’Almeria, en Andalousie, qui se trouve à 49,8 km d’une fosse.
Depuis plusieurs années maintenant, des travaux d’excavation ont été entrepris, mais la tâche reste considérable. Les restes d’environ 17000 corps ont été exhumés jusque-là. Les deux plus importantes fosses communes répertoriées se trouvent en Andalousie. Ce sont celles du cimetière San Rafael, à Malaga, où ont été récupérés les restes de 2840 victimes des représailles du franquisme, et de Pico Reja, à Séville, avec 1786 victimes.
Pour ma part, je suis allé voir du côté de cette Andalousie d’où mon père était originaire. Une fosse commune a fait l’objet de travaux d’exhumation dans le village où il a vécu. On y a trouvé les restes de 44 personnes, dont une femme, exécutées par les fascistes.
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* L’utilisation de la carte est très simple. Il suffit de cliquer n’importe où dans la zone qui vous intéresse, et s’ouvre alors sur le côté droit une fenêtre qui vous permet, en agrandissant la carte à l’aide de votre souris d’ordinateur et en positionnant celle-ci sur les petits ronds qui s’affichent, de prendre connaissance de tous les lieux où se trouve les fosses communes. Pour chacune d’elles, des indications précises apparaissent sur le côté gauche de votre écran. Voir le lien ci-dessous.
https://www.rtve.es/noticias/fosas-guerra-civil-franquismo/mapa/
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Dans un article publié le 12 novembre dans Le Canard enchaîné et intitulé « La Bretagne submergée par une vague d’ultradroite », son auteur, Olivier Picard, dénonce « l’activisme de ces zozos (identitaires, royalistes, païens, anarchistes, hooligans.. )… ».
On ne niera pas ici que l’extrême droite s’est engouffrée dans nombre d’instances de la région et dans une révision assez nauséabonde de l’histoire bretonne en réhabilitant, entre autres, certains personnages peu glorieux de la période de l’Occupation*. Et certes, s’il peut exister ici ou là, et en Bretagne en l’occurrence, une poignée d’étranges anarcho-patriotes égarés dans ces luttes imbéciles dites de « libération nationale », qui ont toujours débouché sur le triomphe d’une nouvelle mafia au pouvoir, le phénomène demeure quasi dérisoire, et classer ainsi « les anarchistes » à l’ultradroite et les fourrer dans le même sac que la racaille fascisante relève d’une observation pour le moins fantaisiste de la réalité bretonne.
Il existe aussi nombre de « zozos » dans le monde journalistique. On n’avait pas l’habitude, jusque-là, de les trouver dans les colonnes du Canard enchaîné.
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* Pour être bien informé sur le sujet, je vous recommande la lecture du site très documenté et passionnant de Françoise Morvan :
https://francoisemorvan.com/
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« Les yeux des enfants sont comme une pluie d’or. Je veux m’étendre sous les arbres pour dormir et ne plus jamais être soldat. »
« Le soldat fatigué », chant populaire chinois, 500 ans avant J.-C.
« On n’a pas de paix sans gardiens
Ni liberté sans soldats »
Jean-Jacques Goldman, « On sera là », 2025
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Si je venais vers toi sans yeux
Sans te retrouver brune ou blonde
Voudrais-tu de ma nuit sans lune
Voudrais-tu bien de ce fardeau
Des mains aveugles sur ta peau
Si je venais vers toi sans yeux
Comme d’autres sont revenus de la guerre
M’aimerais-tu ?
M’aimerais-tu, mon immortelle
Si je venais vers toi fidèle
Mais sans regard
M’aimerais-tu ?
Si je venais vers toi sans mains
Sans pouvoir effleurer encore
Les monts, les vallées de ton corps
Voudrais-tu de mes bras en deuil
De ces branches sans fleurs ni feuilles
Si je venais vers toi sans mains
Comme d’autres sont revenus de la guerre
M’aimerais-tu ?
M’aimerais-tu, mon immortelle
Si je venais vers toi fidèle
Mais sans toucher
M’aimerais-tu ?
Si je venais vers toi sans pieds
Traînant mes deux genoux à terre
Comme les mendiants de naguère
Voudrais-tu de mes promenades
Sans courses, sans jeux, sans baignades
Si je venais vers toi sans pieds
Comme d’autres sont revenus de la guerre
M’aimerais-tu ?
M’aimerais-tu, mon immortelle
Si je venais vers toi fidèle
Mais sans marcher
M’aimerais-tu ?
Si je venais vers toi sans cœur
A force de l’avoir fait taire
Là où je suis c’est la misère
Voudras-tu de mes jours sans rires
De mon passé sans souvenirs
Si je reviens vers toi sans cœur
Comme d’autres sont revenus de leur guerre
M’en voudras-tu ?
M’en voudras-tu, mon immortelle
Si je reviens vers toi fidèle
Mais sans âme
M’aimeras-tu ?
(Jacques-Emile Deschamps, « Si je venais vers toi »)
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A l’époque, la nouvelle n’avait pas fait la une des médias occidentaux. En février 2024, Alejandro Gil Fernández, alors vice-premier ministre et ministre de l’Economie et de la Planification à Cuba, était destitué de ses fonctions et disparaissait complètement, du jour au lendemain, de la scène politique locale.
Un mois plus tard, le président de la République, Miguel Díaz-Canel, évoquait publiquement à propos du « disparu », jusque-là son ami proche, l’existence d’une enquête pour « graves erreurs » et « une conduite incompatible avec la morale révolutionnaire ».
Un an et huit mois après l’arrestation d’Alejandro Gil, alors que le peuple cubain ignore totalement ce qu’il est devenu et où il se trouve, le parquet général de la République de Cuba a rendu public un communiqué, vendredi 31 octobre, annonçant que l’ex-vice premier ministre passera en jugement, sans préciser quand, notamment pour « espionnage, détournement de fonds, blanchiment d’argent, évasion fiscale, trafic d’influence et corruption ».
Ce énième règlement de comptes interne au gouvernement cubain constitue un nouveau chapitre du catéchisme politique castriste, conforme en cela au rituel des purges régulières propres à tous les pays dits « socialistes ».
L’article ci-dessous, publié sur l’excellent site « 14ymedio », évoque ce rituel. F. M.
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À Cuba, les puissants ne tombent généralement pas avec beaucoup de fracas, mais plutôt dans un profond silence. Certains disparaissent après un bref communiqué, d’autres s’évanouissent après avoir eu droit à un éloge qui ressemble à une épitaphe. L’histoire politique du dernier demi-siècle sur l’île peut aussi être lue comme un inventaire des personnes tombées en disgrâce. Du marxisme disciplinaire des années 60 au technocratisme soupçonneux de ce siècle, les « erreurs » des ministres et des cadres du Parti communiste ont été aussi prévisibles que la manière dont l’État les enterre, avec des formules brèves et sans explication.
La chute d’Alejandro Gil Fernández, ancien ministre de l’Économie et de la Planification, accusé d’espionnage et d’autres délits, n’est pas une anomalie. Il s’agit simplement du dernier épisode en date d’une liturgie politique qui se répète avec une ponctualité révolutionnaire depuis 1959 : la purge comme réaffirmation du pouvoir.
Il y eut une chute fondatrice, qui marqua profondément la grammaire du pouvoir révolutionnaire ; Huber Matos, commandant de l’armée rebelle et héros de la Sierra Maestra, fut le premier à découvrir que s’opposer à la direction prise par le processus révolutionnaire équivalait à une trahison. En 1959, à peine dix mois après la victoire, Matos envoya une lettre à Fidel Castro dénonçant la dérive communiste du nouveau gouvernement ; ce geste lui coûta vingt ans de prison. La presse officielle* le présenta comme un « contre-révolutionnaire » et un « traître à la patrie », tandis que dans les rues son nom était effacé des murs aussi vite que de nouveaux slogans y étaient inscrits. Son cas montra clairement que, dans la Révolution, les procès ne servaient pas tant à faire la lumière sur les faits qu’à adresser des avertissements.
Dans les années soixante, alors que le jeune processus révolutionnaire faisait encore ses premiers pas, une nouvelle offensive fut lancée. En 1968, Aníbal Escalante, dirigeant du Parti uni de la révolution socialiste, fut accusé d’appartenir à la « microfraction » et condamné à quinze ans de prison. La presse officielle ne parla pas de divergences idéologiques, mais d’« activités de division », et Escalante, qui avait contribué à la fondation du Parti, finit par devenir un exemple à ne pas suivre. Il mourut en exil.
La méthode était désormais établie : identifier, isoler et effacer. Il ne s’agissait pas de justice, mais d’une brutale pédagogie politique.
Au début des années 70, les purges devinrent monnaie courante, même si elles ne portaient pas de noms aussi évocateurs. Les bureaucrates, artistes ou intellectuels qui ne correspondaient pas au modèle de « l’homme nouveau » disparaissaient de la scène publique, relégués à un poste administratif ou à des travaux agricoles. À cette époque, une simple phrase suffisait pour expliquer la disparition : « Le camarade a été relevé de ses fonctions », disaient souvent les présentateurs du journal télévisé.
Mais la grande vague destructrice fut sans aucun doute celle de 1989, l’année même de la chute du Mur de Berlin, lorsque la Révolution cubaine décida de se juger elle-même. La « Cause n° 1 » a conduit au peloton d’exécution le général Arnaldo Ochoa, jusque-là héros des guerres d’Angola et d’Éthiopie, ainsi que Tony de la Guardia et d’autres officiers supérieurs**, accusés de trafic de drogue et de trahison. Leur procès se transforma en spectacle télévisé soigneusement mis en scène, à mi-chemin entre une purge interne et un message devant servir d’exemple. Alors que le monde communiste vacillait, le régime cubain préférait régler ses comptes en interne. Le procès fut présenté comme un acte de purification morale, mais a servi en réalité de sérieux avertissement : personne n’était – ni ne pouvait prétendre être – au-dessus du Commandant en chef.
Ce procès a marqué un tournant dans la politique cubaine. Dès lors, le mot « loyauté » est devenu une valeur de survie plutôt que de conviction. L’exécution d’Ochoa, une figure populaire, même parmi les militaires, a scellé la fin de l’illusion de pluralité au sein du régime. À partir de là, la Révolution apprit à purger sans recourir aux balles. Le silence, l’emprisonnement discret ou la disparition du visage dans la presse officielle suffisaient. La mort du général ne marqua pas seulement la fin d’une époque, elle inaugura également la méthode moderne du déshonneur socialiste.
Le cas de Carlos Aldana pourrait donner lieu à la confection d’un manuel d’erreurs politiques à ne pas commettre : un homme qui croyait que l’exercice du pouvoir pouvait être une question de discours intelligents et non de silences opportuns. Au début des années 90, Aldana était le visage visible du Parti, chargé de « rectifier les erreurs » et, selon beaucoup, le seul à parler avec une certaine franchise. Mais la franchise, à Cuba, a toujours été un sport à haut risque. En 1992, il a disparu de la scène avec un communiqué du Comité central qui ressemblait davantage à une épitaphe qu’à une sanction : « graves erreurs et indiscipline ». Plus personne n’a ensuite donné la moindre explication. Son nom est devenu tabou, et sa chute a marqué le début d’un long hiver politique où l’obéissance pesait plus lourd que l’intelligence.
Puis vint le tour de Roberto Robaina, ministre des Affaires étrangères pendant les années de la « période spéciale »***. Jeune et charismatique, il fut destitué en 1999 pour « conduite indigne d’un cadre dirigeant ». Il n’y eut ni procès ni détails fournis, mais le message était clair : une trop grande visibilité est dangereuse dans un système qui se méfie de qui attire trop les regards. Aujourd’hui, il peint des tableaux et évite les caméras.
Quarante ans après la « microfraction » d’Escalante, la « macrofraction » de 2009 fit son apparition. Cette année-là, le général Raúl Castro a décidé de réorganiser le pouvoir après le retrait de son frère de la vie publique et, au passage, de sacrifier plusieurs des figures les plus connues de la période précédente. Dans une lettre publiée par la presse officielle, Fidel Castro avait décrit Felipe Pérez Roque, ministre des Affaires étrangères, et Carlos Lage Dávila, vice-président du Conseil d’État, comme des hommes qui s’étaient laissé séduire par le miel du pouvoir. Il s’agissait là d’une exécution politique accompagnée d’une rhétorique biblique. Les deux cadres les plus prometteurs du gouvernement passèrent en quelques jours du bureau ministériel à l’insignifiance. Aucune accusation judiciaire ne fut portée contre eux, seulement une lapidation publique de leurs noms et de leur réputation. Lage a retrouvé sa blouse de médecin, Pérez Roque son anonymat. Dans le jargon cubain, ils sont entrés dans le « plan pyjama » : ni complètement condamnés, ni jamais réhabilités. À leurs côtés, d’autres figures moins importantes ont également été écartées. Otto Rivero, architecte de la « bataille des idées », et Carlos Valenciaga, le jeune secrétaire de Fidel Castro, furent rayés des organigrammes du pouvoir cubain. Leurs noms n’apparaissent dans aucun procès-verbal judiciaire, mais la sagesse populaire a compris : il s’agissait d’un règlement de comptes entre le nouveau groupe qui prenait les rênes et celui qui quittait la scène.
Le cas de l’ancien ministre de l’Industrie alimentaire, Alejandro Roca Iglesias, condamné en 2011 à quinze ans de prison pour corruption dans une affaire impliquant l’homme d’affaires chilien Max Marambio, a marqué le début de la phase des purges « économiques ». C’était l’ère des technocrates, ceux qui négociaient directement avec les investisseurs et contrôlaient les devises. « Pour graves manquements éthiques et moraux », a déclaré le journal Granma. Puis personne n’en a plus jamais parlé.
Une situation similaire s’est produite avec Juan Carlos Robinson, premier secrétaire du Parti communiste à Santiago de Cuba, accusé de corruption et condamné en 2006 à douze ans de prison. Le communiqué officiel, fidèle à son style, a évoqué des « comportements inappropriés » et des « violations de l’éthique révolutionnaire ». En réalité, il s’agissait d’un remaniement interne : la lutte entre factions au sein du PCC après l’épuisement de la « période spéciale ». Robinson est, jusqu’à aujourd’hui, le dernier dirigeant de poids à avoir fait l’objet d’une procédure judiciaire formelle.
Depuis lors, les sanctions ont été davantage administratives que pénales. Yadira García, ministre de l’Industrie, et Rogelio Acevedo, responsable de l’Aéronautique civile, ont été licenciés en 2010 pour « insuffisance professionnelle ». Il n’y a eu ni tribunal ni défense, seulement la note du Conseil des ministres, aussi discrète que laconique.
La récente chute d’Alejandro Gil Fernández, symbole de l’orthodoxie économique prônée par Raul Castro, semble rouvrir le vieux scénario. Son arrestation et sa condamnation à venir marquent un tournant : pour la première fois en plus d’une décennie, une personne ayant occupé un poste de ministre fait l’objet d’une procédure pénale officielle. La presse n’a pas initialement parlé d’« erreurs », mais de faits délictueux graves, puis d’espionnage. Derrière ce discours apparaît toutefois la même logique que dans les années 60 : un système qui ne fait pas confiance à ses propres cadres et qui a besoin, de temps à autre, d’offrir un sacrifice politique sur l’autel de la pureté révolutionnaire.
Le mécanisme se répète parce qu’il fonctionne. À Cuba, les procès contre les hauts fonctionnaires sont devenus moins fréquents que les « pertes de confiance », mais le résultat est identique : l’invisibilité. La punition n’est pas la prison, mais l’oubli. Les déchus, presque tous des hommes qui pensaient faire partie du noyau dur du pouvoir, finissent par être mis à l’écart, rédigeant des rapports pour une petite entreprise ou, s’ils ont de la chance, exportant leur talent vers l’exil.
Au milieu des décombres de tant de loyautés brisées, le cas d’Alejandro Gil ne fait que confirmer que le castrisme, plus qu’un processus politique, a été une succession de purges. En six décennies, le schéma n’a pas changé : chaque fois que le système s’épuise, il cherche un bouc émissaire. Et celui qui est choisi, comme dans toute bonne fable communiste, est généralement celui qui, hier encore, apparaissait souriant sur la photo officielle.
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* Note du traducteur : dans les articles des médias d’opposition au régime castriste, on trouve très souvent cette expression curieuse, « presse officielle », de nature à laisser croire qu’il en existe une autre, ce qui n’est pas le cas.
** A ces exécutions de militaires de haut rang s’ajoutaient de lourdes condamnations à la prison pour d’autres personnages importants du régime. Parmi eux, Diocles Torralbas, ex-ministre des Transports, condamné à vingt ans de prison pour corruption, et surtout José Abrantés, ex-ministre de l’Intérieur, condamné lui aussi à vingt ans de prison et qui mourut un an plus tard dans sa cellule.
*** La « période spéciale », dont le nom officiel est d’ailleurs « période spéciale en temps de paix », désigne la longue période commencée en 1991, juste après la dissolution de l’Union soviétique, et qui entraîna une crise économique très grave, dont on peut d’ailleurs dire qu’elle perdure aujourd’hui encore.
Traduction : Floréal Melgar.
Publié dans 07. Cuba | Leave a Comment »
Lorsqu’on évoque Cuba, qu’il s’agisse de son régime politique dictatorial ou de sa faillite économique et sociale, il est un mot qui surgit immédiatement, répété comme un mantra par ceux qui soutiennent de près ou de loin ce régime, celui d’« embargo », ou parfois de « blocus », désignant les sanctions économiques décidées par le gouvernement des Etats-Unis depuis 1962 et qui seraient la cause de tous les maux de l’île.
Mais les choses se compliquent quand il s’agit pour ces fidèles d’expliquer ce « blocus », en quoi il consiste exactement. A en croire les plus militants, souvent les plus stupides, ce qui est loin d’être incompatible, il semblerait que l’île de Cuba soit entourée par une sorte de rideau de fer empêchant l’entrée de la moindre épingle à cheveux.
La réalité est bien sûr tout autre. Dans le texte ci-dessous, publié sur le site « Cibercuba », Carolina Barrero, une jeune femme cubaine qui fut, comme beaucoup d’autres, contrainte à l’exil pour avoir exprimé des opinions que le gouvernement de son pays ne tolère pas, nous dit ce qu’il en est vraiment.
Si le titre est un peu provocateur, dans la mesure où des sanctions économiques existent bel et bien, cet article a le mérite de contrer la propagande mensongère et larmoyante du régime castriste et de ses fidèles. F. M.
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Depuis plus de six décennies, le régime cubain a fondé sa survie politique sur un discours monolithique : le « blocus » américain sert d’explication universelle à chaque échec économique, chaque pénurie, chaque coupure d’électricité qui dévastent la vie quotidienne des Cubains. Ce discours a été répété avec tant d’insistance qu’il s’est cristallisé en une vérité acceptée par de larges pans de l’opinion publique internationale.
La réalité documentée raconte une histoire radicalement différente. Lorsque l’on examine les flux commerciaux effectifs, les transactions financières vérifiables et la répartition réelle des ressources sur l’île, l’argumentation du régime s’effondre. Les conséquences économiques que La Havane attribue à l’embargo sont impossibles à soutenir face aux évidences empiriques.
Derrière cette dissonance entre discours et réalité se cache une stratégie calculée. L’élite castriste a perfectionné pendant des décennies l’art de transformer sa propre incompétence administrative en victimisation géopolitique, sa corruption institutionnalisée en résistance héroïque, et sa nature implorante et quémandeuse en conséquence inévitable de l’hostilité extérieure. Cette opération de distorsion narrative s’est révélée extrêmement fructueuse : alors que le monde entier se tourne vers Washington pour trouver des coupables, les véritables responsables de la tragédie cubaine gouvernent depuis La Havane en toute impunité.
Dans moins d’une semaine, l’Assemblée générale des Nations unies votera à nouveau la résolution cubaine condamnant l’embargo américain*. Comme chaque année depuis 1992, le rituel se répétera : Cuba présentera des chiffres astronomiques sur les dommages présumés, des dizaines de pays prononceront des discours de solidarité et la résolution sera adoptée à une écrasante majorité. Ce qui ne sera pas discuté dans cet hémicycle, ce sont les données et les preuves documentées relatives à des transactions commerciales se chiffrant en milliards, les révélations sur des réserves financières qui surpassent celles de nations entières, et l’architecture réelle d’un système qui a perfectionné l’art de transformer sa propre incompétence en victimisation géopolitique.
Le vote à l’ONU ne décidera pas du sort de l’embargo américain, qui restera en vigueur quel que soit le résultat. Mais il déterminera si la communauté internationale va continuer à accorder une légitimité à une explication qui exonère le régime cubain de toute responsabilité dans les souffrances de son peuple, alors que ce même régime dissimule plus de 18 milliards de dollars qui pourraient résoudre les crises qu’il attribue à des facteurs externes.
J’écris cet article parce que j’ai moi-même été trompée par ce discours victimaire. Bien sûr, toute personne qui aime son pays ne souhaite pas qu’il soit mis à mal. C’est également ce dont tire parti la rhétorique sinistre du régime. Aujourd’hui, grâce à l’accès à l’information, je suis en mesure de démanteler cette rhétorique qui m’a interpellée pendant des années.
Le commerce qui ne peut prétendument pas exister
Les registres officiels du ministère de l’Agriculture des Etats-Unis contredisent frontalement le discours du « blocus total ». En 2024, les exportations américaines vers Cuba ont dépassé les 370 millions de dollars en produits agricoles et alimentaires. Ces produits comprennent du poulet congelé, du soja, du maïs et du blé, soit précisément les denrées de base qu’un pays prétendument « bloqué » ne devrait pas pouvoir acheter à son principal adversaire géopolitique.
La croissance commerciale a été soutenue et dramatique. En février 2025, ces exportations ont atteint 47 millions de dollars, soit leur plus haut niveau depuis 2014. Cette augmentation représente un bond de 75,1 % par rapport au même mois de l’année précédente. Entre janvier et juin 2025, les ventes cumulées ont atteint 243,3 millions de dollars, soit une augmentation de 16,6 % par rapport à la même période de 2024. D’ici à la fin de 2025, le flux commercial total dépassera les 585 millions de dollars, selon les projections fondées sur les tendances actuelles. Le total des achats effectués par Cuba aux États-Unis depuis 2001 représente plus de 7 679 millions de dollars (USD), selon les registres de l’USTEC (US Trade and Economic Council).
Cette donnée prend toute sa dimension lorsqu’on comprend que les États-Unis sont devenus l’un des cinq principaux fournisseurs alimentaires du marché cubain. Le paradoxe est impossible à ignorer : le pays qui est censé « bloquer » Cuba jusqu’à réduire le pays à la famine lui vend du poulet, du riz, du lait et des médicaments, et cela de façon régulière et croissante.
La diversification commerciale va bien au-delà des denrées alimentaires. Au cours des premiers mois de 2025, Cuba a acheté aux États-Unis pour 15,3 millions de dollars de véhicules d’occasion, de motos, de panneaux solaires, de machines agricoles, d’équipements médicaux, de produits chimiques industriels et de systèmes de réfrigération. Le catalogue des importations comprend aussi bien des tracteurs John Deere que des hosties, en passant par du café haut de gamme, du riz à grain long, du lait en poudre enrichi et de la viande de porc.
Le cadre juridique qui autorise ces transactions existe depuis des décennies, contredisant ainsi le discours selon lequel Cuba serait une place assiégée. La loi de 2000 sur la réforme des sanctions commerciales et l’amélioration des exportations (TSREEA) et la loi de 1992 sur la démocratie cubaine (CDA) autorisent explicitement la vente de denrées alimentaires, de médicaments et de fournitures humanitaires à Cuba. La seule condition : le gouvernement cubain doit payer en espèces. Pas de crédit, pas de financement différé, mais pas non plus d’interdiction absolue du commerce. En particulier en ce qui concerne les produits de première nécessité.
Les restrictions s’appliquent principalement au domaine financier : Cuba ne peut pas demander de prêts auprès d’institutions bancaires américaines, ni accéder aux marchés financiers de New York. Mais l’achat de produits de base au comptant n’a jamais été interdit.
Ce détail technique est crucial pour démanteler le discours officiel cubain. Le régime présente l’embargo comme un « blocus » qui empêche tout échange commercial. La réalité montre des transactions de plusieurs millions, croissantes et diversifiées.
Un historique de défauts de paiement systématiques
La restriction à laquelle Cuba est confrontée sur les marchés internationaux porte un nom précis : la méfiance en matière de crédit. Pendant des décennies, le régime cubain s’est forgé une réputation catastrophique en tant que débiteur, marquée par des défauts de paiement répétés, des renégociations interminables et une incapacité apparente, ou plus précisément un manque de volonté délibéré, à honorer ses engagements financiers.
Les chiffres du Club de Paris illustrent très clairement cette dynamique. Cuba a une dette de 4,62 milliards de dollars auprès de cet organisme, ce qui en fait le deuxième plus gros débiteur d’Amérique latine, derrière le Venezuela. Ce chiffre est déjà remarquable en soi, mais il prend toute sa dimension lorsqu’on examine le contexte historique.
En 2015, le Club de Paris a pris une décision extraordinaire : effacer 8,5 milliards de dollars sur une dette totale qui s’élevait à 11,1 milliards. Cette remise a éliminé plus de 75 % de la dette. Le solde restant a été restructuré à des conditions exceptionnellement favorables : versements annuels minimaux jusqu’en 2033, avec une période de grâce de cinq ans sans intérêts. Peu de pays ont bénéficié de conditions aussi bienveillantes.
La réponse du régime cubain à cette générosité internationale a été le non-respect systématique de ses engagements. Depuis 2019, La Havane a cessé de payer plus de 200 millions de dollars des paiements convenus. Les renégociations se sont succédé à quelques mois de distance : en septembre 2023, en janvier 2025, et ainsi de suite. Chaque rencontre suit le même scénario : La Havane demande plus de temps, les créanciers expriment leur « compréhension face aux difficultés », et le calendrier des paiements est une fois de plus étendu vers un avenir indéfini. Ce schéma de défauts de paiement dépasse le cadre du seul Club de Paris. La liste des remises de dette dont Cuba a bénéficié au cours des deux dernières décennies est impressionnante. La Chine a annulé 6 milliards de dollars en 2011. Le Mexique, 487 millions en 2013. La Russie, 35 milliards en 2014, éliminant ainsi 90 % d’une dette qui remontait à l’ère soviétique. Par la suite, Moscou a accordé des reports supplémentaires pour les montants restants.
Malgré ces réductions extraordinaires qui totalisent plus de 54 milliards de dollars de dette annulée, Cuba continue de ne pas payer et d’accumuler de nouvelles dettes. Le bilan actuel fait état d’une dette extérieure supérieure à 40 milliards de dollars, comprenant des engagements non payés envers le Brésil, le Venezuela, l’Argentine, l’Espagne, la France, l’Autriche, la Belgique et le Japon, ainsi que des litiges en cours avec des créanciers privés.
Le cas du fonds CRF1 illustre les conséquences juridiques d’un tel comportement. Ce fonds, constitué aux îles Caïmans, a poursuivi Cuba devant les tribunaux de Londres pour plus de 78 millions de dollars correspondant à des prêts accordés dans les années 80. Le gouvernement cubain a refusé de reconnaître la légitimité de cette réclamation.
La situation financière de Cuba a atteint un point si critique que le régime lui-même ne peut plus la dissimuler. En juillet 2024, le ministre de l’Économie et de la Planification, Joaquín Alonso Vázquez, a reconnu devant l’Assemblée nationale que les recettes en devises du gouvernement étaient « insuffisantes » et que l’accès au crédit extérieur était « quasi nul ». Cette admission officielle confirme ce que les marchés financiers internationaux savent depuis des années : prêter de l’argent à Cuba revient à le donner.
Les fonds cachés du pouvoir militaire
Le discours officiel du régime sur la pauvreté causée par le « blocus » s’effondre complètement lorsque l’on examine les révélations sur GAESA** (Grupo de Administración Empresarial S.A.), le conglomérat militaire qui contrôle les secteurs les plus lucratifs de l’économie cubaine. La fuite de 22 documents financiers internes, analysés par la journaliste Nora Gámez Torres pour le Miami Herald, a révélé une réalité que les autorités cubaines ont cachée pendant des décennies.
Les états financiers correspondant aux années 2023 et 2024 révèlent que GAESA accumule au moins 18 milliards de dollars d’actifs liquides. Sur ce montant, 14,5 milliards restent déposés sur des comptes bancaires et dans des établissements financiers propres, disponibles pour une utilisation immédiate. Pour comprendre l’ampleur de ces chiffres, il suffit de les comparer aux réserves internationales de pays comme le Costa Rica, l’Uruguay ou Panama.
Au cours du seul premier trimestre 2024, le conglomérat militaire a généré 2,1 milliards de dollars de bénéfices nets. CIMEX, sa principale entreprise, qui gère des activités de vente au détail, bancaires et de commerce international, a contribué pour moitié à ces bénéfices. L’entreprise touristique Gaviota, autre filiale clé, détenait 4,3 milliards de dollars sur ses comptes bancaires en mars 2024. Cette seule entreprise possède près de 13 fois plus de liquidités que les 339 millions que le régime estime nécessaires pour approvisionner toutes les pharmacies du pays pendant une année entière.L’économiste Pavel Vidal a qualifié GAESA de « banque centrale parallèle » opérant complètement en marge du système économique officiel. Le conglomérat accumule des devises étrangères grâce à une politique ultra-conservatrice : thésauriser des dollars et opérer en pesos, se protégeant ainsi de l’inflation et de la dévaluation qui dévastent le reste de l’économie cubaine. Cette stratégie financière garantit que les ressources restent concentrées entre les mains des militaires, tandis que la population demeure confrontée à une pénurie critique de tous types de biens de première nécessité
La structure organisationnelle de GAESA fonctionne, comme l’a décrit le journaliste Marc Bermúdez, comme une matriochka entrepreneuriale à plusieurs niveaux. Bien que formellement rattaché au ministère des Forces armées révolutionnaires (FAR), le conglomérat contrôle des secteurs stratégiques entiers de l’économie : tourisme, transferts de fonds, commerce de détail, télécommunications, ports, douanes et finance. Il opère par l’intermédiaire d’au moins 25 entreprises identifiées dans les documents divulgués, dont CIMEX, Gaviota, TRD Caribe, Almacenes Universales et Banco Financiero Internacional.
L’opacité caractérise tous les aspects des opérations de GAESA. Le conglomérat ne rend compte ni devant l’Assemblée nationale ni devant aucun organe d’audit civil. L’ancienne contrôleuse générale Gladys Bejerano a publiquement reconnu en 2024 qu’elle ne pouvait pas auditer le conglomérat militaire car celui-ci opérait hors de sa juridiction. Peu après, Bejerano a été démise de ses fonctions sans explication officielle.
Les documents divulgués révèlent également la destination de ces ressources massives. Malgré des revenus extraordinaires, GAESA a dépensé 5 milliards de dollars en seulement cinq mois, entre mars et août 2024. La majeure partie de ce budget a été consacrée à la construction d’hôtels de luxe. Entre 2021 et 2023, 36 % des investissements publics ont été consacrés à des projets hôteliers, tandis que seulement 2,9 % l’ont été pour l’agriculture et un maigre 1,9 % à des programmes de santé.
Cette distribution des ressources révèle les véritables priorités du pouvoir à Cuba. Alors que le système de santé manque de 70 % des médicaments essentiels, GAESA construit des hôtels cinq étoiles qui restent vides. Sept chambres d’hôtel sur dix à Cuba sont inoccupées en raison de l’effondrement du tourisme. De nouveaux établissements de Gaviota sont venus s’ajouter à cette gabegie, représentant un investissement de plusieurs millions de dollars dans des infrastructures qui ne génèrent aucun rendement économique alors que la population souffre de la faim.L’analyse des états financiers révèle également que GAESA reçoit des subventions directes du budget de l’État. Almest, la société d’investissement hôtelier du conglomérat, a reçu 668 millions de pesos provenant des deniers publics en 2023, en plus des 4,7 milliards de pesos supplémentaires provenant d’investissements publics. En contrepartie, Almest n’a déclaré que deux millions de pesos d’impôts. Cette structure fiscale fait de GAESA un véritable gouffre financier pour les ressources publiques : elle prélève des fonds de l’État mais contribue très peu à ses recettes.La divulgation de ces chiffres a provoqué une réaction furieuse du régime. Le site officiel Cubadebate a lancé une campagne de dénigrement contre Nora Gámez Torres, l’accusant d’être « un agent de la CIA » et remettant en question sa formation académique. Il est significatif que la réaction gouvernementale n’ait ni contesté ni réfuté un seul chiffre de l’enquête. Si les documents étaient faux ou les chiffres inexacts, le régime pourrait simplement publier ses propres états financiers et démentir les accusations. Au lieu de cela, il a choisi l’attaque personnelle, confirmant indirectement la véracité des fuites par son silence sur les données concrètes.
Les ressources existent ; ce qui manque, c’est la volonté de les utiliser pour résoudre la crise
La question qui découle naturellement de ces données est aussi évidente qu’inquiétante : que pourrait faire Cuba avec 18 milliards de dollars de liquidités à usage immédiat ?
Commençons par le système de santé, dont le régime attribue systématiquement l’effondrement à l’embargo. Le régime estime avoir besoin de 339 millions de dollars par an pour approvisionner toutes les pharmacies du pays en médicaments essentiels. Les liquidités de GAESA pourraient couvrir ce besoin pendant plus de 54 années consécutives sans recevoir un seul dollar supplémentaire de revenus. Actuellement, le système de santé manque de 70 % de ces médicaments essentiels. Cette pénurie n’est pas due à un manque de ressources, mais à leur concentration délibérée entre les mains des militaires.
Le secteur énergétique présente des aspects tout aussi révélateurs. Le maintien en état de fonctionnement du réseau électrique national, y compris les réparations, l’entretien et le combustible, nécessite environ 250 millions de dollars par an, selon des estimations techniques raisonnables. Avec les ressources de GAESA, Cuba pourrait garantir une alimentation électrique stable durant 74 ans. Pendant ce temps, la population subit des coupures de courant pouvant durer jusqu’à 20 heures par jour, détruisant les denrées périssables, paralysant l’activité économique et plongeant des quartiers entiers dans l’obscurité durant des journées entières.
La dette extérieure trouverait également une solution immédiate grâce à ces ressources. Les 4,62 milliards que Cuba doit au Club de Paris ne représentent que 25 % des liquidités de GAESA. Le remboursement intégral de cette dette, ainsi qu’une réduction significative d’autres engagements internationaux, serait couvert et il resterait encore plus de 13 milliards de dollars. Le rétablissement de la crédibilité financière de Cuba, qui lui permettrait d’accéder de nouveau aux marchés financiers internationaux, serait à portée immédiate grâce à la décision politique d’utiliser ces fonds.
Les importations de denrées alimentaires constituent un autre calcul éclairant. Cuba en a importé pour environ 2 milliards de dollars en 2024. Grâce aux liquidités disponibles dans les caisses des militaires, le pays pourrait assurer la totalité de ses besoins en importations de denrées alimentaires pendant plus de neuf ans, tout en permettant des investissements massifs dans la relance agricole afin de réduire sa dépendance vis-à-vis de l’étranger. Au lieu de cela, sept Cubains sur dix ont cessé de prendre au moins un repas par jour faute d’argent ou de nourriture disponible.
La réparation des infrastructures productives en état d’effondrement a également un coût. Moderniser le secteur industriel vétuste, renouveler le parc des transports publics, reconstruire les routes permettant d’acheminer les produits agricoles des campagnes vers les marchés urbains : tous ces investissements essentiels pourraient facilement être financés par les ressources existantes. Les estimations techniques suggèrent qu’une transformation infrastructurelle significative nécessiterait entre 3 et 5 milliards de dollars sur cinq ans. GAESA dispose de près de quatre fois cette somme en liquidités immédiatement disponibles.
Même en supposant que des importations massives de carburant se poursuivent, les ressources permettraient de maintenir un flux énergétique stable tout en développant des alternatives. Le pétrole et ses dérivés coûtent à Cuba environ 3 milliards de dollars par an. Les 18 milliards de GAESA couvriraient plus de six ans d’importations pétrolières complètes au rythme actuel de consommation.
Cette dynamique transforme le discours officiel sur l’embargo en un outil de gestion politique interne. Alors que la population attribue ses privations à des facteurs externes, l’élite qui contrôle GAESA peut continuer à s’enrichir sans être remise en question sur la répartition des ressources. L’extrême pauvreté de 89 % de la population cubaine coexiste avec des réserves liquides supérieures à celles de nations entières, car le système est précisément conçu pour produire ce résultat : concentration au sommet, pénurie à la base, et explication externe commode qui exonère de toute responsabilité.
Le victimisme comme stratégie diplomatique
Le discours sur le « blocus génocidaire » dépasse le cadre de la propagande nationale pour devenir un outil de politique étrangère d’une précision chirurgicale. Chaque année, l’Assemblée générale des Nations unies met en scène le même rituel : Cuba présente une résolution condamnant l’embargo américain et obtient un soutien massif. En 2024, le vote a donné 187 voix pour, avec seulement les États-Unis et Israël contre, et une abstention (la Moldavie).
Cette victoire diplomatique annuelle remplit plusieurs fonctions stratégiques pour le régime. Premièrement, elle valide au niveau international le discours victimaire, légitimant ainsi auprès de la communauté internationale l’explication cubaine de ses problèmes économiques. Deuxièmement, elle renforce l’identité politique du régime en tant que David affrontant Goliath, une position qui trouve un profond écho dans le sentiment anti-impérialiste de nombreux gouvernements du Sud global. Troisièmement, elle permet au régime de se présenter comme victime d’une injustice internationale qui mérite solidarité et concessions diplomatiques.
Les chiffres présentés par Cuba devant ces instances internationales atteignent des sommets stratosphériques. Le ministère des Affaires étrangères dénonce« des pertes de 7,556 milliards au cours de la dernière année » et « des dommages cumulés supérieurs à 170 milliards de dollars » dus à l’embargo. Ces calculs ne reposent sur aucune méthodologie transparente ou vérifiable. Ils incluent des concepts abstraits tels que le « manque à gagner » et des projections de gains hypothétiques que Cuba aurait obtenus dans un scénario alternatif sans embargo.
La fragilité technique de ces chiffres contraste dramatiquement avec leur efficacité politique. Peu de gouvernements questionnent la méthodologie ou demandent des preuves empiriques. La condamnation de l’embargo est devenue un rituel diplomatique que de nombreux pays exécutent automatiquement, sans analyser si les prémisses factuelles qui le sous-tendent correspondent à la réalité observable.
Ici émerge une contradiction que les votes à l’ONU ignorent systématiquement : comment un pays véritablement « bloqué » peut-il importer chaque année pour des centaines de millions de dollars provenant du pays qui est censé le bloquer ? Comment ce discours explique-t-il que les États-Unis soient l’un des cinq principaux fournisseurs de denrées alimentaires du marché cubain ? Pourquoi un régime qui dénonce les dommages causés pour un montant de 170 milliards de dollars conserve-t-il 18 milliards de dollars de réserves liquides sans les utiliser pour soulager les souffrances de sa population ?
Ces questions trouvent rarement leur place dans les débats multilatéraux. Le système de vote à l’ONU favorise les positions binaires : voter contre l’embargo ou en sa faveur. La complexité d’examen pour savoir si l’embargo a réellement les effets que Cuba lui attribue, s’il existe des facteurs internes plus déterminants dans la crise cubaine, ou si l’élite au pouvoir partage une responsabilité significative dans les privations de la population, se perd dans cette simplification forcée. Les gouvernements qui votent chaque année en faveur de la résolution cubaine ont des motivations diverses. Certains expriment une véritable solidarité anti-impérialiste. D’autres cherchent à maintenir des relations cordiales avec La Havane. Plusieurs agissent par inertie institutionnelle, poursuivant des positions établies depuis des décennies, sans réévaluation critique. Rares sont ceux qui semblent avoir actualisé leur analyse en se fondant sur les données commerciales actuelles ou sur les révélations concernant les ressources financières que le régime cubain contrôle effectivement.
Cet assentiment international a des conséquences tangibles et préjudiciables. Chaque vote qui valide le discours cubain sans l’examiner de manière critique renforce la position du régime face à sa propre population. Lorsque les Nations unies condamnent l’embargo par 187 voix contre deux, le gouvernement cubain peut présenter ce résultat comme une preuve irréfutable que la communauté internationale reconnaît l’embargo comme la cause principale des problèmes du pays. La population cubaine, bombardée quotidiennement par ce message, n’a guère d’espace pour se demander s’il existe des responsabilités internes de sa situation.
La stratégie diplomatique cubaine exploite également très habilement les tensions géopolitiques plus larges. Présenter l’embargo comme une manifestation de l’impérialisme américain trouve un écho dans des contextes où de nombreux pays nourrissent leurs propres ressentiments ou conflits avec Washington. Cuba se positionne comme un symbole de résistance, transformant ce vote annuel à l’ONU en référendum sur la politique étrangère américaine plutôt qu’en une évaluation objective des causes de la crise cubaine.
Tant que ce cycle diplomatique se perpétue, le régime cubain remporte des victoires symboliques à New York et à Genève, qui renforcent sa légitimité internationale, maintiennent en vie un discours qui détourne la responsabilité du désastre économique du pays et évitent de rendre des comptes sur des décisions telles que le maintien de 18 milliards de dollars de réserves militaires alors que la population manque de médicaments de base. Le victimisme a cessé de relever d’une simple propagande pour devenir un mode de gouvernance, un mécanisme qui justifie simultanément l’échec vis-à-vis de l’extérieur et discipline la dissidence à l’intérieur par le renvoi systématique de toute responsabilité sur l’extérieur.
Le prix à payer pour perpétuer le mensonge du « blocus »
Selon l’Observatoire cubain des droits de l’homme, 89 % des familles cubaines vivent dans l’extrême pauvreté. Sept personnes sur dix ont cessé de prendre au moins un repas par jour par manque d’argent ou de nourriture. Les coupures d’électricité peuvent durer jusqu’à 20 heures d’affilée. Le système de santé, autrefois fierté du régime, manque de 70 % des médicaments essentiels. Les gens cherchent de la nourriture parmi les ordures.

Tout cela se produit alors que GAESA accumule 18 milliards de dollars, construit des hôtels de luxe vides et détient des réserves internationales supérieures à celles de nations entières. Cette pauvreté est le résultat délibéré d’un système qui privilégie l’accumulation de pouvoir et de capital entre les mains d’une élite militaire, au détriment des besoins fondamentaux de la population. Le régime cubain a bâti sa survie politique sur un discours dont les fondements sont manifestement faux. Le « blocus génocidaire » qui expliquerait supposément tous les aspects de la tragédie cubaine s’effondre lorsqu’on examine les flux commerciaux réels, les capacités financières documentées de l’État et la répartition effective des ressources au sein du pays.
Cuba entretient des relations commerciales actives avec les États-Unis et le reste du monde. Le pays importe chaque année pour des centaines de millions de dollars de denrées alimentaires, de médicaments, de machines et de technologies en provenance du territoire américain. Il achète librement en Europe, en Asie et en Amérique latine. Les restrictions auxquelles il est confronté ne s’appliquent pas aux transactions commerciales immédiates, qui lui permettent d’acheter pratiquement n’importe quel produit en payant en espèces.
Les ressources existent. L’argent est là. La tragédie humanitaire qui dévaste les Cubains ne résulte pas de décisions politiques délibérées sur la manière de distribuer des ressources abondantes. Le régime choisit de construire des hôtels de luxe vides alors que les hôpitaux manquent d’antibiotiques de base. Il préfère accumuler des réserves de plusieurs millions dans des comptes opaques alors que sept familles sur dix sautent des repas quotidiens par manque de nourriture. Il conserve 18 milliards dans des dépôts bancaires alors que la population cherche de la nourriture parmi les ordures.
La communauté internationale entretient cette situation chaque fois qu’elle vote mécaniquement contre l’embargo sans examiner les prémisses factuelles qui sous-tendent la position cubaine. Chaque résolution de l’ONU qui ignore les chiffres commerciaux réels, qui passe sous silence l’existence de GAESA et ses milliards, qui accepte sans regard critique les calculs sans méthodologie du régime, renforce ce discours. Chaque gouvernement qui exprime sa solidarité avec Cuba en se fondant sur cette version déformée de la réalité contribue à perpétuer le système qui maintient les Cubains dans la misère.
Les conséquences de cette complicité sont tangibles. Alors que le monde condamne l’embargo qui serait prétendument à l’origine de la famine à Cuba, des milliers de jeunes Cubains sont recrutés comme mercenaires pour mourir en Ukraine, poussés par le désespoir économique que le régime lui-même crée et entretient. Alors que les nations votent leur solidarité avec « Cuba bloqué », GAESA investit des milliards dans des hôtels que personne n’occupera.
Démasquer cette imposture n’est pas un exercice académique abstrait. C’est important, car tant que cette imposture persistera sans être remise en cause par des données et des preuves, le peuple cubain continuera à en payer le prix. Chaque journée où le monde accepte le discours du « blocus » comme explication suffisante de la crise cubaine est un jour de plus où le régime évite de rendre des comptes pour ses décisions. Chaque vote à l’ONU qui valide cette version sans l’examiner est une permission tacite de poursuivre la concentration des ressources entre les mains des militaires tandis que la population souffre de privations évitables.
Tant que cette opération de distorsion narrative continuera à fonctionner dans les rencontres internationales, tant que les gouvernements continueront à voter sur la base d’une solidarité idéologique plutôt que d’une évaluation empirique, tant que l’analyse critique des responsabilités du régime cubain sera considérée comme politiquement incorrecte, le système actuel restera intact. Et avec lui la souffrance d’un peuple pris en otage par une élite qui a démontré qu’elle préférait l’accumulation de pouvoir et de capital au détriment du bien-être collectif.
Carolina Barrero
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* Ce vote a eu lieu mercredi 29 octobre. 165 pays ont voté pour la résolution demandant la fin de l’embargo. 7 pays ont voté contre et 12 se sont abstenus.
** Je tenterai prochainement de publier un texte expliquant ce qu’est ce conglomérat opaque aux mains des militaires. Avec l’espoir que les aficionados du régime cubain m’expliquent ce que ce holding richissime et tout-puissant a à voir avec le socialisme ou le communisme.
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Traduction : Floréal Melgar.
J’ai supprimé de ce texte un petit chapitre consacré aux jeunes hommes cubains enrôlés pour aller se battre sur le front d’Ukraine, car j’avais publié ici même, très récemment, un article sur le sujet.
https://florealanar.wordpress.com/2025/10/17/mercenaires-cubains-sur-le-front-dukraine/
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« Les idées sociales de Proudhon, de Kropotkine et de Bakounine correspondaient à ma nature et je les ai adoptées. Dire que je les ai suivies au pied de la lettre, c’est une autre histoire ! Il s’est trouvé qu’ils étaient anti-étatistes, ça me convenait assez. Ils n’étaient pas très partisans de l’armée, ça me convenait assez. Ils n’étaient pas très partisans de l’exploitation de l’homme, ça me convenait assez. Ils étaient partisans de l’égalité sociale, ça me convenait aussi. Ils étaient partisans d’une certaine indépendance de l’individu en face de la société, ça me convenait tout à fait. Alors, j’ai adopté ces idées, parce que je n’en ai pas trouvé de meilleures. »
(Georges Brassens, « Les idées qui ne mènent pas à Rome : réflexions et maximes d’un libertaire ».)
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Si l’écologie, depuis qu’elle est devenue politique, n’a pas fait avancer d’un pouce la cause de l’environnement, du moins aura-t-elle servi de tremplin efficace à un certain nombre d’arrivistes dans la satisfaction de leurs ambitions personnelles.
Mme Tondelier, aujourd’hui figure en vue parmi ces carriéristes, après tant d’autres qui auront bien profité de leur fonction de sénateur, de député ou de ministre pendant que la planète continuait sa course vers l’abîme, s’est donc lancée avant tout le monde dans la compétition présidentielle.
Femme de gauche, elle se devait par là même, en annonçant sa candidature, de satisfaire à ce que Hanna Arendt appelait « la dégradante obligation d’être de son temps » en y allant de sa petite jérémiade d’ordre identitaire, désormais incontournable et censée constituer un obstacle de taille sur le parcours vers la quête du Graal.
Voici son propos : « Je suis une femme, jeune, écologiste, je viens du bassin minier du Pas-de-Calais, alors je devrai sans doute me battre deux fois plus que d’autres. »
Passons sur la jeunesse et la condition féminine, qui ne l’ont toutefois pas empêchée de devenir rapidement conseillère régionale et patronne d’un parti politique, avec salaires correspondants à même de faire pâlir d’envie bien des damnés de la terre et des forçats de la faim. Retenons ici ce qui dégage un petit parfum misérabiliste et va donc l’obliger à se battre deux fois plus que d’autres : elle vient du bassin minier du Pas-de-Calais !
Une image nous vient à l’esprit, celle de la jeune Cosette Tondelier en tenue de galibote, accroupie dans la cage menant aux galeries de mine, sa lanterne à la main, puis œuvrant toute la sainte journée (elle est catholique) dans la crainte du coup de grisou, et remontant le soir venu vers les terrils et les corons, le visage recouvert de poussier.
Le père de Marine Tondelier est médecin et homéopathe. Sa mère est dentiste. C’est dire si en matière d’extraction, celle des molaires et des dents de sagesse lui est sans doute plus familière que celle du charbon. Quant à son parcours, il est passé par l’Institut d’études politiques de Lille, l’ambassade de France en Suède et l’Inspection des affaires sociales, autant d’endroits, au dire des mauvaises langues, moins dangereux et moins éreintants que le furent les fosses de la Compagnie des mines de Courrières.
Pareille à ces artistes qui naguère s’inventèrent un passé « prolo » exagérément dramatique ou une enfance martyre, et dont Gilbert Laffaille s’est brillamment moqué dans sa chanson Neuilly Blues, Mme Tondelier voudrait nous faire croire que son origine géographique la pénalise, elle qui n’incarne en rien la mémoire ouvrière de ce département, ni son histoire parfois tragique, ni sa situation économique peu reluisante.
Déjà florissante en période ordinaire, la démagogie, on le sait, se porte au mieux lors des campagnes électorales. C’est bien parti.
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