Beauté verte et noire

Image

Parmi les nombreuses séductions qu’exercent les carex sur le botaniste ou le simple promeneur, il en est une qui émane de la composition tuilée verte et noire de leur épi femelle – laquelle atteint à sa quintessence chez la Laîche noire, la Laîche aiguë et la Laîche élevée1. Nous viennent alors à l’esprit les mots chinure, architecture, orfèvrerie ou serpent… selon que nous pensons à une étoffe, au toit d’un palais oriental, à un bijou serti d’émeraudes et de jaspes noirs, à une imaginaire couleuvre verte et noire.

Rappelons que les eu-carex – dont participe notre Laîche élevée : Carex elata Allioni – se singularisent par la présence d’épis mâles et d’épis femelles d’aspect différent, portés sur le même pied, les premiers occupant la partie sommitale. Mais la nature n’entrant jamais dans des boîtes, il est fréquent que les épis femelles les plus hauts soient comme soumis à quelque indécision sexuelle, et affichent alors un caractère bisexué, réservant une part plus ou moins longue de leur cime pour accueillir des fleurs mâles.

La Laîche élevée sème ses gros et spectaculaires touradons2 sur les étangs brennoux. Mais les Castelroussins n’ont pas besoin d’aller si loin. Il leur suffit de faire le tour du petit plan d’eau Les Chevaliers, à deux pas de chez eux… pour y découvrir l’insolente beauté verte et noire.

(27 av

1Curieusement, les trois plus beaux carex verts et noirs appartiennent au groupe réduit des eu-carex à deux stigmates.

2Voir la chronique intitulée Les touradons brennoux, dans L’Écho du Berry du 24 février 2011.

Une petite fumée de la terre

Image

Ses feuilles glauques imprégnées de grisâtre, en dentelle vaporeuse, s’exhalent de la terre telle une fumée légère.

Une fois de plus, le grand subjectiviste Car von Linné ne put mieux ressentir la plante, et trouver la métaphore poétique idoine à son émotion. Ainsi créa-t-il le genre Fumaria, du latin fumus terræ : fumée de ta terre, lui-même à l’origine de la famille des Fumariacées*, au sein de laquelle prit bonne place notre Corydale à tubercule plein : Corydalis solida (Linné) Clairville, fière de son feuillage vert grisâtre nébuleux.

Notons que pour créer le genre Corydalis, le botaniste français Étienne Ventenat (1757-1808) fit également un grand saut dans l’imaginaire, en croyant voir l’ergot de la patte d’une Alouette huppée (Korydalê) dans le long éperon recourbé de la fleur de corydale.

Fondues et émergeant de la nébulosité glauque des feuilles et des bractées, les fleurs délicates, tissées de soie pourpre violacé, se serrent, se chevauchent en une colonne gazouillante de gorges et d’éperons.

Deux particularités permettent une détermination sûre de la plante : l’écaille lancéolée brun jaunâtre, à la base de la tige, juste en dessous de la feuille inférieure, et le tubercule plein, caractère inscrit dans l’épithète solida : massive, compacte.

Notre Corydale agrémente les bords de la Gargilesse dès les premiers jours de printemps, en compagnie de l’Anémone Sylvie, de l’Isopyre faux-pigamon, de la Primevère élevée ou de la Scille à deux feuilles.

(20 avril 2017)

*Les fumeterres et corydales participent désormais de la famille des Papavéracées, auprès de la Chélidoine, des pavots ou des coquelicots.

La Morille blonde

Image

C’est un printemps à morilles !

N’allez pas me demander pourquoi, tant il est bien connu qu’il n’existe pas plus diaboliques créatures que les morilles pour apparaître et disparaître.

N’allez pas me demander où… tant il est légendaire que les coins à morilles sont gardés plus secrets que des Secrets d’État. Mais tout de même, inspectez attentivement les bords de rivières et de ruisseaux sablonneux, particulièrement sous les frênes et dans les tapis de ficaires.

En fait, comme on peut s’y attendre, la suprême fantaisie de poussée des morilles ne relève point de la magie, mais témoigne d’une complexité écologique extrême, que les chercheurs au long cours commencent seulement à entrevoir. Ainsi en est-il de Philippe Clowez, qui publia une magistrale synthèse des morilles mondiales, en 2010, dans le bulletin de la Société Mycologique de France.

Pendant de nombreuses années, l’auteur étudia de près la biologie des morilles. D’aucunes usent d’un parasitisme doux envers les arbres : elles sont précoces, liées à la montée de sève, et demeurent les plus fidèles quant à leur habitat ; d’autres se nourrissent sur la matière organique en décomposition : elles sont pionnières1 et changent de lieu comme de chemise.

Toutes aiment les sucres. C’est ainsi que certaines sont associées aux frênes et aux ormes – arbres à la sève sucrée – pendant que d’autres viennent dans les vergers, les serres, sur les pourrissoirs, les tas d’ordures, les gravats…

Les conditions climatiques optimales de leur poussée semblent correspondre à un printemps où alternent pluies et soleil, précédé de températures assez froides.

Notre Morille blonde : Morchella esculenta2 (Linné : Fries) Persoon, est abondante en ce moment ; elle se plait beaucoup sous les frênes.

(13 avril 2017)

1Ce qui explique en partie leur présence dans les lieux brûlés.

2Toutes les morilles sont d’excellents comestibles bien cuites (elles sont toxiques crues).

Un champignon qui s’enflamme

Image

Vêtu de peaux de bêtes, Michel Parotin allume le feu à la manière préhistorique avec un morceau d’amadou, chair de l’Amadouvier. Et cela depuis plusieurs décennies, comptabilisant à son actif plusieurs centaines de feux.

Quelle ne fut pas sa surprise, alors, d’apprendre qu’un autre champignon permettait d’allumer le feu avec le même succès. C’est son collègue préhistorien Jérémie Vosges qui lui fit part de la nouvelle :

C’est lors d’une démonstration de techniques du feu au Musée des Tumulus de Bougon, dans les Deux-Sèvres, qu’un visiteur m’entretint d’un champignon : la Daldinie concentrique1, que l’on pouvait utiliser comme initiateur du feu, à l’instar de l’amadou. Sitôt cette nouvelle apprise et passé un certain scepticisme, je me mis en quête de ce champignon. Je pus en trouver à deux pas de chez moi, sur des frênes morts, et j’essayai tout de suite : son utilisation comme initiateur de feu est aussi efficace qu’impressionnante ; il suffit de gratter un peu la surface inférieure interne avec la pointe d’un couteau, de façon à la faire légèrement pelucher ; en y faisant tomber des étincelles – produites (bien sûr ! ) avec un briquet en silex et une marcassite – la combustion est immédiate et devient quasi impossible à arrêter. La Daldinie se transforme alors en une robuste et compacte braise, idéale par sa taille et sa température pour démarrer un feu.

Michel Parotin expérimenta à son tour cette mise à feu, avec le même succès.

Cette découverte en entraînera sûrement d’autres : il est probable qu’un certain nombre de champignons – des polypores en particulier – furent utilisés comme initiateurs de feu, à des périodes plus ou moins reculées. Au moins deux d’entre eux sont déjà connus : Daedalea quercina et Phellinus igniarius2, ce dernier portant au reste cette caractéristique dans son nom.

(6 avril 2017)

1La Daldinie concentrique : Daldinia concentrica (Bolton : Fries) Cesati & De Notaris, se présente sous forme de nodules globuleux, beigeâtres ou brun-rouge avant de noircir et de ressembler à de petits boulets de charbon. À la coupe, elle montre des couches concentriques noires et argentées. En Berry, elle se plaît tout particulièrement sur les troncs morts et couchés de frênes.

Beaucoup plus rare, Daldinia vernicosa = D. fissa (espèce non observée en Berry), présente un pseudo-pied et vient surtout sur le bois brûlé.

Ce genre fut ainsi nommé en hommage au naturaliste suisse Daldini (1817-1895).

Mentionnons qu’en sus des propriétés inflammables de la Daldinie concentrique, Jérémie Vosges nous fait part d’un étrange pouvoir du champignon sur le corps humain : Traditionnellement, la Daldinie avait la réputation de prévenir contre les crampes : il fallait avoir un morceau de champignon au fond de sa poche pour éviter d’être incommodé par ces contractions musculaires ; elle conserva de cet usage un nom vernaculaire en langue anglaise : « cramp balls » ; les Anglais l’appellent aussi « coal fungus » ou « carbon balls », eu égard à sa forte ressemblance avec les boulets de charbon.

2Igniarius : du latin ignis : feu ; allume-feu. Cette racine latine est à l’origine d’un certain nombre de mots français : ignifuge, ignifère, ignivore… ou encore igné, qualifiant par exemple des météores tels que les éclairs et la foudre.

Ganoderma adspersum

Image

Gros, massif, difforme, tourmenté, tuberculeux, sillonné, croûteux, coriace, dur, terne de brun et de gris, craquelé, sale, négligé, souvent amputé d’une partie de lui-même par un coup de pied malveillant… ce polypore pourrait prétendre au premier prix d’un concours de laideur.

Mais comme à l’accoutumée, dès que le regard s’incline, change, prend le temps de se poser avec curiosité et attention, accepte de se laisser happer par la créativité tératologique de la nature, la laideur s’inverse en beauté.

Ganoderma adspersum (Schulzer) Donk est habituellement traduit par Ganoderme étalé, ce qui au sens propre fait allusion à l’aspect difforme et foisonnant de notre champignon. Mais comme sa prolifération s’opère aussi bien en épaisseur qu’en largeur, il est possible d’envisager une autre traduction, issue au reste de la même étymologie, mais au figuré cette fois-ci : du latin adspergo ou aspergo : répandre… notre ganoderme ayant été souvent confondu avec son proche voisin le Ganoderma applanatum*, beaucoup plus fréquent, répandu que lui.

Rappelons, dans un tableau comparatif, les principales différences entre ces deux polypores :

Ganoderma adspersum = G. australe

Ganoderma applanatum = G. lipsiense

Sporophore très épais, tuberculeux-difforme, simplement sillonné

Sporophore moins épais, aplani, souvent zoné

Croûte atteignant 3mm d’épaisseur, dure, résistant à la pression du doigt, noire et brillante à la section

Croûte inférieure à 1mm d’épaisseur, souple, cédant à la pression du doigt, toujours saupoudrée de spores

Chair épaisse, brun chocolat rougeâtre, non marbrée de blanc

Chair plus mince, brun foncé rougeâtre, zonée de blanc

Couches de tubes non séparées par une assise de chair

Tubes non (ou peu) infiltrés de blanc

Couches de tubes séparés par une assise de chair

Tubes toujours infiltrés de blanc

Pores très petits, blancs, ne se tachant pas de blanc au toucher

Jamais de galles

Pores très petits, blancs, brunissant immédiatement au contact du doigt (cette caractéristique fait que ce polypore est appelé Artist’ Fungus ou Designer’ Mushroom)

Présence fréquente de galles, dues à une petite mouche : Agathomya wankowiczi

Spores plus grandes : 8,5-12 x 6-7,5 microns

Spores plus petites : 6-8,5 x 5-6 microns

Sur feuillus isolés (et mentionné sur Abies), en milieu ouvert (villes, parcs, bord des routes…) ; peu fréquent

Sur feuillus en milieu fermé, forestier (rare sur conifères) ; très fréquent

Le Ganoderma adspersum de la photo coule de longues années de vie tranquille à la base d’un vieux chêne pédonculé solitaire, le long d’un chemin sur la commune Le Pêchereau. Dans l’Indre, j’ai coutume de rencontrer ce ganoderme sur chêne, sur marronnier, toujours dans des milieux ouverts, alors que Ganoderma applatum colonise plus volontiers les souches ou la base des troncs vivants de peupliers.

*Voir la chronique sur Ganoderma applanatun dans le bulletin SBCO 2012, Tome 43, page 713.

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer