Habitats insolites

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Ce Pied bleu fut photographié dans une grange éventrée, sur une litière de tuiles cassées.

Oh, il n’est pas le seul champignon à squatter ainsi les constructions et habitations humaines.

Au palmarès des champignons anthropiques, par exemple, les morilles battent tous les records de fantaisie, d’irrévérence. Telle cette morille découverte dans une brouette de maçon à l’abandon, ou cette autre en érection dans un mur de pierres, ou ces nombreuses autres qui fleurissaient sous les panneaux électoraux quand la colle blanche était encore de mise.

Se tient aussi en bonne place la Pézize des plâtres, observée sur le crépis d’un mur dans la venelle qui relie la rue de la République à la rue Jean-Jacques Rousseau, à Châteauroux (voir l’Écho du Berry du 14 février 2013), et qui affectionne les carrelages et baignoires des salles de bain lorsque celles-ci ne sont pas suffisamment chauffées et aérées. Mais en tête de liste règne la terrifiante Mérule des maisons, qui fait repas de tout bois… jusqu’à écrouler les habitations (voir L’Écho du Berry du 3 mars 2016).

Le Pied bleu : Lepista nuda (Bulliard : Fries) Cooke, est un champignon qui ne redoute pas les rigueurs de l’hiver, surtout quand il est dans le nid douillet d’un tas de feuilles ou d’une demeure en ruine.

Il est un comestible recherché, parfois confondu avec des cortinaires bleus ou violets, fort heureusement non toxiques.

(24 janvier 2018

Rigidiporus ulmarius

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Deux polypores à chapeau en forme de console et de consistance ligneuse exhibent un hyménium rose.

Dans chacun des deux cas, cette rareté de couleur se double d’une rareté de présence. Fomitopsis rosea pousse sur le bois d’épicéas, je ne l’ai jamais vu ; Rigidiporus ulmarius* (Sowerby) Imazeki, quant à lui, je l’avais observé dans l’Indre dans les années 80, dans le creux d’un orme mort, et bien que le recherchant assidûment par la suite, je ne revis point.

Vous dire quelle fut ma joie quand je le découvris à nouveau en toute fin d’année 2018, quelque 35 ans plus tard, non pas dans l’Indre, certes, mais à Lille, dans son Bois de Boulogne qui ceint la Citadelle – haut lieu pour les polypores, qui bénéficient de l’humidité de la Deule et d’une politique écologique d’avant-garde : tous les arbres morts sont laissés sur place.

Je le revis donc, au pied d’un gros arbre mort resté debout – un orme peut-être – encerclant la base du tronc de plusieurs consoles, dont l’une se tenait dans une anfractuosité de l’arbre, en compagnie d’un Pied bleu.

Je le revis avec son épais chapeau tourmenté, blanchâtre imbibé de teintes rose-orange réfractées dans une gélatine transparente, emperlé de gouttelettes limpides, verdi par les algues… avec ses pores d’un somptueux rose saumon, ses tubes saturés de brun-orange et sa chair blanche.

Je l’admirai et l’examinai sous toutes les coutures à Lille… bien décidé à le retrouver en Berry.

Rigidiporus ulmarius

Perenniporia fraxinea

chapeau

Grand, lourd,

en console, bosselé,

blanchâtre, plus ou moins imbibé de rose-orange,

couche gélatineuse sur le frais

Grand,

en console, bosselé,

crème puis brunissant, puis développant une croûte noire, brillante et épaisse

tubes

Rouille orangé

Beiges, parfois légèrement teintés de rosâtre, séparés par une assise de chair

pores

Rose saumon, rose orange

Crème, parfois avec une nuance rosâtre

chair

Blanche

Beige à couleur liège,

odeur acide

microscopie

Spores hyalines, lisses, subglobuleuses,

5,5-8 x 5-7 microns,

structure mononitique,

hyphes non bouclées

Spores hyalines, lisses, subglobuleuses,

5,5-7,5 x 5-6,

structure dimitique,

hyphes génératrices bouclées

écologie

Surtout à la base et dans les anfractuosités des ormes et des peupliers,

très rare

Surtout à la base des robiniers, plus rarement sur des frênes et autres feuillus,

très fréquent dans l’Indre

*Rigidiporus ulmarius est proche d’une autre unguline à chair pâle, fréquent en Berry à la base des robiniers et autres feuillus : Perenniporia fraxinea ; mais chez ce dernier, les pores sont blanchâtres (voir chronique du 14 janvier 2016).

La Psathyrelle-chair

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L’anthropomorphisme est un narcissisme.

Comme Narcisse contemple son image dans l’eau de la fontaine, nous aimons à retrouver ou imaginer une forme humaine, un visage dans un rocher ou un arbre.

Mais il est un autre anthropomorphisme, plus puissant et plus trouble, car il met en jeu non pas de vaines formes et surfaces comme dirait Gaston Bachelard, mais une matière. Et quelle matière : notre propre chair !

Oui, nous sommes émus, troublés, fascinés quand nous percevons, reconnaissons notre chair dans une plante ou un champignon.

Cette reconnaissance – cette transposition ! – naît de la conjonction de cinq composantes, indispensables et indissociables : la couleur – rose chair ou rose carné, blanc laiteux ou blanc de porcelaine, brun ou noir – la translucidité, l’aquosité, la mollesse et la turgescence.

Notre champignon, fort bien nommé Psathyrella sarcocephala* (Fries) Quélet (du grec sarkos : chair), en possède admirablement les cinq attributs. Dérogeant à l’aspect habituellement grêle et fragile des psathyrelles, elle se montre bien en chair, lisse et hygrophane, et arbore des tonalités diaphanes d’un brunâtre carné.

Rare, non comestible, tardive, elle continue de pousser en hiver. Vous pouvez la découvrir au pied de deux marronniers, dans le Jardin des Capucins à Châteauroux.

*Psathyrella sarcocepaha = Psathyrella spadicea = Psathyrella variata ; spores 8-9 x 4-6 microns, pleurocystides muriquées.

Une croûte charnue

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Les croûtes… voilà bien un terme qui semble péjoratif pour désigner un immense ensemble de champignons : les Corticiés ou Corticiacées.

Ils sont, il est vrai… un peu comme les croûtes des arbres.

Et impossible, aussi de ne pas penser à la peinture, à cette pléthore de mauvais tableaux qu’on appelle les croûtes.

Cependant, certains mycologues – justement ceux qui consacrent leur vie aux croûtes – ne dédaignent pas ce mot, et s’en amusent même. D’autres vont encore plus loin, tel cet éminent croûtologue français qui n’hésite pas à élever les croûtes au rang de vrais champignons… traitant alors nos chers champignons – ceux que nous admirons et que nous dégustons parfois… de champignons de salon !

Mais venons-en à notre champignon : Hericium cirrhatum1 (Persoon) Nicolajeva. C’est une sorte de croûte hybride2, car charnue à l’état frais, dure en séchant. Il est constitué de chapeaux superposés et imbriqués, dont le dessous s’ouvre comme une gueule pleine de dents.

Il est rare. Nous avons eu la joie de le découvrir en Forêt de Châteauroux, sur un chêne couché, vers l’Étang de l’Abbaye de Grammont.

(3 janvier 2019)

1Cirrhatum : du grec kirrhos : jaune (le champignon jaunit avec l’âge), ou bien du latin cirrus : boucle, ondulation… selon les interprétations.

2Un ancien nom de genre du champignon : Creolophus, signifie littéralement croûte charnue.

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