Une récurrente surprise

ImageCe bolet creuse dans la mémoire profonde du mycologue.

Quand celui-ci le redécouvre, après une longue absence – en ce début d’été par exemple – il ne s’y attend pas. Il ne s’y attend au reste jamais. Frappé d’un trou de mémoire, il vacille soudain, mû cependant par la conscience claire qu’il connaît bien ce champignon, qu’il l’a vu et revu, mais qu’à chaque fois c’est la même chose : il est en proie à une éclipse amnésique.

Une fois ses esprits recouvrés, il se souvient : c’est Leccinum crocipodium ! C’est le raboteux à pores jaunes, qui fait figure de vilain petit canard – donc facile à reconnaître – dans le groupe complexe des raboteux à pores blancs. Son pied élancé et cylindrique, couvert de mèches, dur et coriace, ne trompe pas sur son appartenance. Son chapeau, ayant bénéficié des pluies et des ciels couverts de ces derniers temps, n’est pas craquelé comme à l’accoutumée : il est d’un beau jaune ocre uniforme ; sa marge, imbibée de noir d’encre, témoigne de la propension de ce bolet au noircissement.

Leccinum crocipodium (Letellier) Watling porte la couleur de son pied (safran à jaunâtre) dans son nom. D’autres noms, assez judicieux, furent attribués à ce champignon : Boletus tessellatus (Bolet craquelé), Boletus nigrescens (Bolet noircissant), et Leccinum luteoporum (Leccinum à pores jaunes).

Réputé comestible autrefois, ce bolet est désormais à éviter. Son noircissement peu appétissant à la cuisson, accompagné parfois de relents iodés, incite à le laisser dans la nature, sous les chênes, plutôt qu’à le consommer.

(27 juin 2019)

La Laîche à épis distants

ImageLa distance, l’éloignement, l’étirement sont des paramètres qui titillèrent les carexologues – comme si ceux-ci, mis à rude épreuve par des groupes compliqués à épis plus ou moins distants, malmenés par des espèces rebelles aux épis aléatoirement éloignés les uns des autres – éprouvaient quelque besoin de distance, de distanciation avec les objets de leur étude.

Trois carex portent la marque de la distance dans leur nom : Carex remota, littéralement Carex à épis espacés, Carex extensa (laîche dont l’épi inférieur est très bas, et de surcroît longuement pédonculé, ce qui l’éloigne encore davantage), et notre Carex distans Linné, chef de fil d’un groupe complexe à épis distants les uns des autres.

Ajoutons à ces carex dûment nommés ceux des groupes divulsa et flava, aux aléatoires variations de distance entre les épis, et une curiosité telle que nous en offre Carex halleriana, avec son épi femelle de la base se balançant solitaire au bout d’un long pédoncule… puis finalement la plupart des laîches où la distance entre les épis est toujours un critère délicat à prendre en considération.

Carex distans, proche de Carex hostiana, également présent en Berry, se différencie de ce dernier, entre autres, par sa poussée en touffe, son écaille femelle mucronée et sa prédilection pour les bas-marais alcalins. Ainsi trouve-t-il un habitat de choix autour de l’Étang Vieux, en Brenne, à côté d’autres raretés tels le Marisque, le Choin noirâtre et la Laîche jaunâtre.

(20 juin 2019)

La Flamme d’eau

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La Renoncule flammette nous interpelle par son nom : Où est la flamme ? De quelle flamme s’agit-il ? Quelle flamme nous jette-elle aux yeux ?

Autant de questions qui trouvent un élément de réponse quand, les pieds dans le marécage, en une ambiance quasi fluorescente, nous assistons aux décochements flammés et anarchiques des feuilles lancéolées dans le feu d’artifice des boutons d’or.

Deux autres noms vernaculaires de la plante retiennent notre attention : l’un digne d’un livre pour enfant : la Grenouillette (rappelons que le mot renoncule dérive du latin rana : grenouille), l’autre mystérieux : la Petite douve.

Une douve (du mot grec dokhê : récipient, réservoir), est dans son acception première un fossé rempli d’eau entourant et protégeant en général un château.

Sur les bords d’une douve, peuvent croître notre Petite douve : Ranunculus flammula Linné, ou la Grande douve : Ranunculus lingua, et ces douves botaniques peuvent alors être considérées comme des synecdoques*. La partie (ici la plante) est nommée pour le tout : le fossé rempli d’eau, la douve.

Le port ascendant ou étalé de notre bouton d’or, ses tiges creuses, ses feuilles inférieures ovales et pétiolées, les supérieures sessiles, lancéolées-linéaires, les fleurs disposées sur de longs pédoncules, et les akènes renflés à bec court, parachèvent le portrait de notre Renoncule flammette.

(13 juin 2019)

*C’est aussi une synecdoque qui opère quand on appelle douve une planche (la partie) servant à fabriquer un tonneau (le tout, le récipient).

Le Populage des marais

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Le Populage des marais nous apparaît comme le plus gros des boutons d’or.

Botaniquement parlant, il se différencie cependant des renoncules jaunes par ses fruits secs qui ne sont pas des akènes, mais des follicules se fendant sur un côté.

Tout en lui luit : ses grosses fleurs d’or en corbeille, et ses feuilles en cœur comme vernissées – caractère renforcé par une intégrale glabréité.

Son nom scientifique : Caltha palustris Linné, demeure obscur (Caltha aurait désigné à l’origine le Souci des champs : Calendula arvensis). Son nom vernaculaire est en revanche limpide : il nous renvoie au peuplier (populus), aux peupleraies humides, gorgées d’eau, favorables à l’implantation de notre plante.

Le Populage des marais est potentiellement menacé par les drainages et l’asséchement des zones humides. Heureusement qu’il possède un certain don d’ubiquité – mégaphorbiaies, magnocariçaies*, roselières, bords des étangs et des rivières, prairies mouillées, peupleraies, aulnaies-frênaies sont autant de lieux qui lui conviennent – et qu’il se montre relativement tolérant à l’eutrophisation des milieux. Ainsi enchante-t-il une multitude d’endroits humides du Berry.

(6 juin 2019)

*Mégaphorbiaie et magnocariçaie sont deux noms magnifiques de la botanique. Le premier désigne une formation de hautes herbes et fleurs sur sol riche et humide, le second un peuplement de marais ou bas-marais dominé par les grands carex.

Un lilliputien bouton d’or

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Quinze boutons d’or* fleurissent en Berry. Quatre d’entre eux, ubiquistes et très communs, enluminent nos promenades au printemps : la Ficaire, aux feuilles en cœur, allume ses étoiles d’or dès février le long des lisières fraîches ; la Renoncule rampante, aux feuilles évoquant celles du persil commun, exhibe ses grosses fleurs jaune orangé et luisantes d’un éclat gras dans les fossés humides ; la Renoncule bulbeuse, jaune vif, aux sépales rabattus en col roulé, installe son bulbe au sec sur le haut des talus, pendant que la Renoncule âcre, altière, dépasse d’une tête les herbes déjà hautes dans les prés.

Les autres boutons d’or sont plus rares et inféodés à des milieux particuliers.

L’un des plus petits est Ranunculus parviflorus Linné. Ses minuscules pétales – dont certains sont blancs – égaux aux sépales réfléchis, sont comme des virgules sur les petites têtes sphériques de la plante, d’où émergent çà et là les akènes en bec de rapace.

Si petit… mais si velu : ses feuilles vert pâle et palmées, comme ses tiges, sont hérissés de poils argentés bien visibles à l’œil nu.

Ce discret bouton d’or, rare d’habitude, est exubérant cette année : il profite de sa qualité de pionnier pour coloniser les emplacements de terre nue laissés par la sécheresse de l’été et de l’hiver.

(30 mai 2019)

*Par bouton d’or, j’entends toutes les renoncules à fleurs jaunes, ainsi que la Ficaire et le Populage des marais.

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