Quand une tramète revêt sa robe bleu nuit

Image

Ma nuit n’est pas noire, elle est bleue ! Et c’est un bleu qu’on respire.

Michel Tournier, Pierrot ou les secrets de la nuit

La Tramète versicolore porte à merveille son nom. Elle est la plus versicolore de tous les champignons, variant du blanc crème au noir, en passant par le beige, le jaune, le fauve, l’orangé, le brun clair, le brun foncé et le bleu nuit… uniformément ou en alternance de teintes.

C’est comme si elle avait une garde-robe de princesse ! Mais c’est incontestablement quand elle est vêtue de sa robe de velours bleu nuit qu’elle est dans la quintessence de sa beauté, somptueuse et majestueuse.

Chez la Tramète versicolore : Trametes versicolor (Linné) Pilat, beauté ne rime pas avec rareté : elle est omniprésente dans les bois du Berry, où, sur les souches et branches de feuillus, elle rivalise en fréquence avec le jaune Stereum hirsutum, dépourvu de pores mais emmitouflé dans une toison laineuse. Il en est la face diurne, elle en est le revers nocturne.

Malgré la multitude de teintes dont elle se pare, la Tramète versicolore est aisément reconnaissable à sa minceur et à son dessous blanc pur tapissé de minuscules pores.

(28 mars 2024)

Un champignon compagnon

Image

Une plante compagne, en botanique, est une plante assez bien représentée dans une association végétale, sans pour autant y être inféodée. C’est en quelque sorte une plante qui est invitée ou qui s’invite.

Pierre Lieutaghi a repris cette expression pour évoquer les rapports étroits – utilitaires, médicinaux, symboliques – que nous entretenons avec certaines plantes communes. Et il l’a élargie, d’une manière sous-entendue, au sens d’une plante qui nous accompagne, nous tient compagnie lors de nos déambulations dans la nature.

Personnellement, me vient l’idée d’étendre cette expression au monde des champignons : un champignon compagnon pourrait être un champignon courant, qui jalonne nos promenades en un territoire donné, une bonne partie de l’année. L’Hypholome en touffes : Hypholoma fasciculare (Hudson : Fries) Kummer, en aurait alors le profil : il pousse toute l’année en Berry sur les souches et les racines de feuillus et de conifères, où il apporte son éclat de jaune.

L’Hypholome en touffes, jaune poussin dans la jeunesse, noir dans la vieillesse, est toxique et très amer.

(21 mars 2024)

Quand on n’a que les feuilles, pour nommer une fleur…

Image

Ou bien la feuille est facile à reconnaître, par sa forme, sa ponctuation, son ornementation…

Ou bien l’on connait la plante et son habitat lorsqu’elle est fleurie…

Ou bien l’on tombe sur une plante inhabituelle, et alors on fait travailler sa tête, sa mémoire, on énonce des possibilités, des hypothèses – cet exercice gagnant en efficacité quand il est fait à plusieurs.

La collerette de grandes et larges feuilles embrassantes, lancéolées et vert grisâtre, longitudinalement nervurées en relief, nous projette dans la deuxième occurrence : elle appartient au robuste et extravagant Orchis bouc : Himantoglossum ircinum (Linné) Sprengel, qui tire sa langue tire-bouchonnée violâtre au printemps sur tous les talus calcaires du Berry, volontiers dans les endroits rudéraux.

C’est la plus grande orchidée sauvage de France. J’ai observé des exemplaires qui mesuraient un mètre de hauteur !

Par l’intense odeur musquée de ses fleurs, cette orchidée mérite bien son nom d‘Orchis bouc.

(14 mars 2024)

L’âge tendre des polypores

Image

Les polypores sont un immense sac fourre-tout, où l’on y trouve essentiellement des champignons ligneux. Ils ont en commun d’être dotés de tubes non séparables de la chair, et donc de trous, appelés pores, ouverts vers l’extérieur et disséminant les spores.
Une bonne moitié des polypores se développe en croûte sur leur support (ils sont dits résupinés), pendant que l’autre moitié élabore des chapeaux souvent semi-circulaires ou en console.
Mais tous ces polypores chapeautés apparaissent sur le bois de la même façon : sous forme de nodule, généralement blanchâtre. À ce stade, ils sont indéterminables à l’œil nu, sauf s’ils voisinent avec des exemplaires plus âgés, arborant peu ou prou les caractéristiques et couleurs des adultes.
Ainsi en est-il de notre bébé polypore (à droite et en haut sur la photo), qui dévoile son identité grâce à ses congénères plus mûrs, lesquels se chargent de jaune de cire, d’orange vif, de brun-rouge, de rouge grenat, puis de gris et de noir.
Notre polypore : Fomitopsis pinicola (Swartz) Karsten, est fréquent en Berry toute l’année sur les conifères et sur de nombreux feuillus.

( 7 mars 2024

Frêles champignons d’hiver

Image

Il en est de certains champignons comme il en est de certaines personnes, dont les journées et les nuits sont entrecoupées de sommeil et de réveils. Des champignons qui disparaissent aux premiers gels et qui réapparaissent au moindre redoux, avant de s’estomper de nouveau. Bref, il est certains champignons de constitution frêle et fragile que l’on rencontre au cœur de l’hiver, sur le bois vivant ou mort.
Tel est le cas de cette touffe de Mycènes inclinées, qui s’éveille toute fraîche et toute pimpante au pied d’un antique tilleul. Elle scintille de ses petits chapeaux brun vineux imbibé de purpurin rosâtre, intégralement striés et crénelés d’une marge de dentelle blanche.
Ne les cueillons surtout pas. Dérangeons-les à peine, juste le temps de vérifier le dégradé des trois couleurs sur leur pied incliné : brun rougeâtre, jaune d’ambre et blanc, progressivement de la base au sommet. Prélevons et froissons un infime fragment de chapeau… afin d’en faire monter les effluves de bougie d’église.
La Mycène inclinée : Mycena inclinata (Fries) Quélet, peut aussi montrer des tonalités grises, et même être toute blanche (dans la forme albopilea).

(29 février 2024)

La ballade des toutes premières fleurs

Image

Un brin de douceur, un rayon de soleil en Berry, et la nature allume ses toutes premières fleurs, bien avant le printemps.
La véronique de Perse sourit de son visage bleu tendre, la stellaire intermédiaire éparpille ses petites étoiles blanches, la cardamine velue hisse ses fouets à papillotes blanches, le séneçon commun mêle ses fleurs jaunes à ses têtes déjà blanches, le lamier pourpre se couronne de petites gueules roses, le pissenlit, la pâquerette et la violette odorante sèment des touches de jaune, de blanc et de violet, la jonquille, le perce-neige et le crocus jaillissent en gerbes dans un même élan, l’euphorbe réveil-matin scintille en vert et en jaune, la drave printanière éparpille ses lilliputiennes fleurs blanches sur les pelouses, la ficaire essaime ses étoiles d’or sur les talus.
À mi-hauteur, les forsythias et les prunelliers n’en peuvent plus de se retenir. Ils sont prêts à exploser !
La ficaire : Ficaria verna Hudson, est le tout premier bouton d’or à fleurir.

(22 février 2024)

La Pézize variable, un monstre fragile

Image

L’année dernière, le 30 mars, elle avait choisi de nicher dans un sac en plastique ouvert où trainaient de vieux chiffons mouillés. Cette année, dans la même grange en ruine, dans un recoin sombre et humide, elle ondule à même le sol sur une litière noire et poisseuse de papiers en décomposition et de terre mêlés.Elle surprend. Elle fait presque peur, telle une monstrueuse vague provoquée par un tsunami, qui déferle, roule et s’approche. La stupeur passée, je l’examine avec attention, considère avec presque tendresse ses énormes plis translucides, couleur noisette et crénelés de blanc. Je tente un frôlement de la main, une caresse, mais elle se brise comme du verre devenu chair. Elle me laisse un morceau d’elle-même dans la main, comme une queue de lézard, comme un tentacule de pieuvre.La Pézize variable : Peziza varia (Hedwig) Fries, est une des plus grandes pézizes à tonalités beiges à brunes. Elle fréquente aussi bien les caves et les ruines que les jardins.La Pézize variable se plaît particulièrement sur le bois en décomposition, sur les chiffons, les cartons et les papiers pourris mêlés à la terre.(15 février 2024)

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer