En ce moment, ça n’arrête pas, les crises sont à la fois violentes et fréquentes. Il y en a eu une, en particulier qui m’a fait très peur.
J’avais une dette de sommeil assez importante, et j’avais fini malgré tout par m’endormir. Je ne me suis réveillée sans savoir pourquoi, et j’ai eu peur. Très peur.
J’avais très chaud, l’impression d’avoir de la fièvre, mais sans la fatigue caractéristique qui l’accompagne habituellement. Juste la fatigue du manque de sommeil. Les bouffées de chaleur arrivaient par vague, et je tremblais, car mes muscles se raidissaient tout seuls. Je m’efforçais de respirer à fond, comme j’ai appris pour me calmer.
Sauf que c’était comme si j’avais un accélérateur de particules dans la tête : je m’efforçais de me raisonner, et je ne le pouvais pas. Les particules / neurones / neurotransmetteurs s’emballaient, partaient dans tous les sens, et accéléraient au fur et à mesure que je m’efforçais de les retenir.
D’un côté (c’était comme si j’avais un deuxième « moi », de sorte que j’ai vraiment cru que j’étais schizophrène), l’angoisse me demandait ce que je faisais là, affirmait que je n’y avais pas ma place, interrogeait ma vie pour mieux la mépriser et me faire savoir qu’elle était pathétique, que je devrais avoir honte de ce qui m’arrivait (héritage, déménagement, etc), mais aussi de ce que j’en faisais.
Alors j’avais honte, et je me disais que je devrais être morte, non pour me soulager (ça c’est les envies de suicide), mais pour que les choses soient à leur place. Mais surtout, l’idée que je n’avais pas ma place sur la terre était tellement forte et tellement violente que je me demandais même si j’étais vraiment là. Je doutais carrément de la réalité. C’était affreux. Je me disais que cette main, que je voyais, n’existait pas, que tout cela était l’invention de la folle que j’étais. J’étais donc folle. Je me sentais dépossédée de moi-même, je ne m’appartenais plus. Je ne savais plus rien. Juste qu’il me semblait que c’était "ça", la schizophrénie, et que j’avais sûrement un problème de ce genre, que le docteur la-tête n’avait pas perçu. D’ailleurs, ce n’est pas tant que j’avais peur d’être schizophrène, mais plutôt des conséquences que cela pouvait avoir ou plutôt du danger que cela pouvait représenter (mais dont j’ignore tout, en fait).
D’un autre côté, ma raison travaillait à fond. Tu n’as pas choisi d’être là, mais tu es là et tu existes ; ce qui t’arrive c’est ce qui t’arrive, ce que tu fais, c’est ce que tu peux, et tu le sais. Peut-être que tu ne peux « pas assez » et que d’autres feraient bien mieux, mais au moins tu le fais, et c’est la vie qui a choisi que les choses soient comme ça. J’arrivais même à penser dans de brefs moments, que si j’étais schizophrène, je le saurais déjà, que s’il y avait un quelconque danger, je le saurais déjà, et que ça n’arriverait pas juste là cette nuit. Que de toute façon j’ignorais totalement le tableau clinique de cette maladie et que les professionnels rencontrés ne m’avaient jamais parlé de ça.
Sauf que la raison est beaucoup plus posée, beaucoup plus lente que la folie. La folie s’empare de vous, elle vous entraîne, comme le ferait la foule : vous ne pouvez pas grand chose. Juste saisir quelques occasions de vous extirper, par moments.
Alors je m’efforçais de toucher des choses, pour sentir des objets sous ma main, me dire qu’ils étaient réels, que je n’inventais rien. Mais ce n’était pas cela qu’il me fallait.
J’étais tellement mal et j’avais tellement peur que j’ai pensé à appeler les urgences. Mais je n’ai pas le numéro des urgences psychiatriques et ma vie n’était pas en danger, c’était mon esprit seul, qui était en danger.
Mais en fait, pour me calmer à ce moment là, il m’aurait tout simplement fallu du « vivant ». Du vivant calme, mais susceptible de bouger par sa propre volonté, et qui accepte que je m’approche de lui avec bonté. Par exemple, quelqu’un qui aurait pris ma main (ou à qui j’aurais pris la main), dont j’aurais senti le poul et la chaleur. Ou plus simplement, quelqu’un qui aurait été en train de dormir, et dont j’aurais perçu le souffle.
S’il n’avait pas été 5 heures du matin, j’aurais appelé des amis. Entendre une voix m’aurait sans doute un peu aidée. Mais à une heure pareille qui voulez-vous appeler pour vous rassurer sur la réalité de la vie?
Peut-être devrais-je me faire des copains en Australie… ?