De la normalité.

Ils m’énervent ces docteurs de la tête à dire qu’il n’y a pas de "normalité".
Si on vient les voir, c’est précisément parce qu’on se sent anormal et qu’on en souffre. En général, d’ailleurs, on l’est. Alors admettons qu’il n’y ait pas de vraie normalité, en quelques sortes. Mais il y a quand même des tendances générales, et des limites à pas dépasser. Ce sont ces tendances générales qu’on a tendance (…) à appeler normalité, et le dépassement des limites qu’on appelle anormalité, avec un joli flou artistique entre les deux. Peut-être nous faut-il changer de vocabulaire? Mais c’est pas une raison pour faire semblant de pas comprendre!

En tout cas, nous, patients, on est souvent convaincus qu’en essayant de devenir normaux, on ira mieux. Peut-être qu’on a tort et qu’on s’en aperçoit plus ou moins vite. Mais peut-être aussi qu’on a juste besoin de repères, même si, au final, c’est pour vivre dans l’anormalité. Car la normalité présente le mérite majeur d’être un repère.
Au moins, on sait où on est.

Si on me dit que boire du pastis le matin au réveil c’est pas "normal", soit. Ça ne l’est pas. Si je décide de le faire quand même, je gérerai la situation en fonction du fait que ce n’est pas normal et que le commun des mortels ne boit pas de pastis le matin, et que c’est peut-être parce que j’ai un problème que j’en bois un. Mais peut-être pas, d’ailleurs! C’est à moi de le déterminer. Je chercherai le pourquoi, les conséquences, etc, et je me débrouillerai pour m’arranger au mieux de cette anormalité : soit en faisant tout mon possible pour la faire disparaître, soit en vivant avec au moins pire de ce que je peux. Tout dépendra de la meilleure "économie personnelle" envisageable.

Certes le hic, dans cette histoire, c’est la notion de "normalité". C’est vrai que "normal" renvoie à la norme qui renvoie à la sanction ou au redressement. De ce point de vue là, ils ont raison les docteurs de la tête, il faut faire gaffe*.

Mais passé cet écueil, c’est quand même incroyablement important d’avoir des repères, de savoir où se trouve notre place. C’est le seul moyen que je connaisse pour pouvoir l’assumer notre place, justement.

Alors messieurs dames les docteurs de la tête, je vous en prie, faites un petit effort : si vos patients vous demandent si c’est "normal" de faire/penser ci ou ça, il est tout à fait possible de leur donner des repères, quitte à modifier le vocabulaire, et à expliquer tout ce que cela peut impliquer (vouloir être normal, ou non, etc). Et c’est possible sans pour autant leur imposer un modèle. Des repères souples, donc.

Je sais que c’est possible. La preuve : même s’il faut que je négocie sec à chaque fois, mon docteur de la tête à moi, il y arrive. Et généralement, présenté dans du coton (c’est aussi ça votre boulot !), ça passe très bien.

Et même si c’est jamais facile de voir ce qui nous sépare des autres, ça fait vraiment beaucoup de bien de savoir un peu où on en est…

* Encore que j’ai ouï dire que certains, justement, tentaient de faire entrer leurs patients dans la norme coûte que coûte et notamment contre leur volonté (et alors, en plus, qu’ils ne font de mal à personne. Et oui, il paraît que ça existe encore ce genre de crétins…

PS. Je ne bois pas de pastis le matin au réveil!