La sainte colombe s’envolait aussi.

Nombre d’entre vous la connaissent déjà.

Je la trouve tellement belle, et elle me transcende à ce point que je peux difficilement l’écouter seule sans avoir les larmes aux yeux, et des frissons qui me parcourent le corps. Sauf peut-être au bout de la cinquième fois.

J’ai testé, elle me fait cet effet là par tous les temps: que j’aille mal ou pas, elle me met dans le même état émotionnel. Une espèce d’incroyable ambivalence entre l’espoir et le désespoir.

L’espoir du beau – profond, le désespoir de la séparation/fin – inévitable.

Son interprète véhicule cette émotion par chaque fragment de geste qu’il dispense. Geste vocal et instrumental. Sa voix, le ton, les nuances, la guitare, le son, le rythme, le style épuré, la sensibilité sur les cordes, la délicatesse de leur toucher, tout est beau. Magnifique.

Divin.

Et lorsqu’on comprend les paroles, et qu’on connaît le contexte, c’est pire.

Car évidemment, je suis allée chercher tout ça. J’ai dû traduire les paroles, puisque je n’entends pas grand chose à l’angliche. Elles sont un peu inégales et pourtant… Trouvant certaines d’entre elles particulièrement touchantes et fortes, donnant ainsi tout leur sens à l’émotion déjà éprouvée, je suis allée chercher la biographie de l’auteur, ainsi que ses photos. Je voulais tout savoir de lui.

En quelques mots, il est plein de talents, il est mort jeune (même pas de suicide ou d’overdose), il n’a eu le temps de sortir qu’un seul album, et pour ne rien gâcher, il a cette beauté frêle et sensible des artistes mélancoliques capables de tout livrer d’un seul regard. Il a reécrit les deux dernières strophes (à l’origine, la chanson a été écrite par un maître, mais sur ce point précis, il a été dépassé par l’élève).

Un cliché à lui tout seul (toujours mieux que celui de la blonde à forte poitrine, n’est-il pas?).

Ce qui est rassurant, c’est que même sans rien savoir de lui, entre son interprétation et les (dernières) paroles, je l’avais déjà élevé au rang d’une sorte d’icône.

Ce qui est décevant, c’est que, malgré la publication d’albums posthumes, il n’a pas eu le temps de bien exploiter son talent pour nous en mettre plein le cœur comme il le fait là.

Je ne me rappelle pas si elle m’a fait pleurer dès la deuxième écoute, mais une chose est sûre, c’est qu’elle m’a interdite dès la première, et c’est sans doute la seule chanson qui m’ait jamais impressionnée de la sorte, a fortiori dans un contexte qui ne s’y prêtait qu’à moitié.

Sans rien savoir d’elle, j’étais déjà très émue, et cette émotion prend davantage de sens au fur et à mesure que l’on découvre les différents éléments du puzzle. A vrai dire, malgré le côté cliché, quand je l’écoute, je suis bien aise d’être une éponge.

D’ailleurs, quand je décide de l’écouter (rarement), je ne peux jamais m’empêcher de l’écouter plusieurs fois (trop). Après avoir commencé à comprendre la mise en place de la mythologie grecque grâce à Zinedine Zidane, voilà que je commence presque à me réconcilier avec la religion grâce à Jeff Buckley, puisque je partage apparemment sa façon – belle, profonde et naïve – de voir sentir les choses en la matière.

Dans la forme également: je l’écoute toujours religieusement. Je l’ai d’ailleurs mise à part dans ma « playlist » afin qu’elle ne puisse jamais arriver au moment immensément incongru où, concentrée sur une barquette de viande au supermarché, je me demande si vraiment je dois la prendre.

Et voilà que, Ô blasphème, en ce moment, une publicité utilise exactement le même son de guitare, avec exactement cette même façon d’égrener quelques notes solitaires (pas les mêmes, heureusement). Cela me fait systématiquement sursauter, même lorsque je suis au fin fond de ma cuisine en train de récurer l’immonde crasse que ne manque jamais de charrier mon trop vieil évier en émail épuisé. Dieu merci, la voix présentant le produit intervient tout de suite après la première note, m’avertissant ainsi qu’il ne s’agit que d’une indigne usurpation.

Elle est divine, donc, et s’appelle très opportunément « Hallelujah ». Quelle ironie lorsqu’on sait ce que je pense de la religion… malgré tout je suis formelle: s’il n’y en avait qu’une, ce serait celle là.

Malgré les moyens techniques à ma disposition, je vous laisse la quérir: ce serait vraiment dommage de l’écouter là, entre deux portes, juste après avoir lu ce billet…! Et d’ailleurs, pour ceux qui souhaiteront le suivre, je me permets un conseil: trouvez la, mettez la dans un coin, et ne l’écoutez que lorsque vous aurez oublié ce que vous venez de lire.