Avec mon nouveau collègue, on parle « psy ».
J’ai compris très vite qu’il s’intéressait à la question (dès le deuxième jour, mais on ne se voit qu’une ou deux fois par semaine) car il y a des signes qui ne trompent pas, et j’ai su dès le quatrième (après lui avoir parlé pour ne pas l’effrayer) qu’il en était à sa neuvième année d’analyse.
En dehors du fait qu’il fait une analyse pure et dure et s’intéresse à la théorie psychanalytique, ce qui n’est pas du tout mon cas (ça me barbe et ça m’a jamais aidée), nous avons d’assez nombreux points communs, en particulier au sujet de nos mères respectives.
A ceci près que l’emprise-fusion de la sienne est évidente, alors que celle de la mienne n’est pas du tout flagrante; je ne l’ai compris que plusieurs années après le début de ma thérapie. A ce point que cela fait systématiquement dire à mes amis – dont certains la connaissent – que c’est « normal » pour une mère d’agir comme ça, etc.
Seuls mon psy, ma gynéco (qui l’a rencontrée à quelques reprises) et mon médecin de famille me soutiennent, me comprennent, et même me lancent parfois sur des pistes très pertinentes. A fortiori mon médecin de famille, qui connaît personnellement et médicalement ma mère depuis 25 ans, qui a lui-même fait un travail analytique de longue haleine et s’intéresse beaucoup à ces questions là, et qui m’a de nombreuses fois soulagée sur ce sujet, venant confirmer que je n’inventais rien et que ce que je souffrais / débusquait était « logique » et pertinent au regard de sa façon d’être; le tout, sans aucune indiscrétion sur sa vie à elle, qu’elle soit médicale ou psychique. C’est idiot, mais c’est bien plus rassurant que les propos du docteur latête qui a beau me dire que je n’ai pas l’air d’inventer car je vis tous les symptômes de la fusion-emprise: quoi qu’il dise, il ne connaît pas ma mère, lui.
Ainsi donc, j’essayais d’expliquer à mon collègue qu’une des difficultés de mon travail psychothérapeutique consistait en ce que les choses n’étaient pas flagrantes, de sorte que je dois m’interroger au sujet de chaque détail qui m’émeut dans ma relation avec ma mère (et bien que j’aie mis des distances avec elle ils restent prolifiques), pour « juger » de sa pertinence (et faire le tri entre ma « paranoïa » et l’emprise réelle persistante), afin d’adopter l’attitude adéquate me permettant de me défaire peu à peu de tout cela, sans pour autant couper les ponts de façon abrupte (ce que j’ai évidemment déjà essayé de faire). Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que je n’ai envie de dessiner que des chaînes, des verrous, des liens, des décorticages de crânes, etc.
Il m’a alors parlé du problème de la maltraitance et de la distinction entre les enfants maltraités et les enfants malaimés, problème apparemment connu du milieu psy. Les premiers ont des difficultés majeures, mais savent d’où vient leur problème. Les seconds se trouvent souvent dans des tourmentes infinies, car leurs difficultés sont moindres sans doute, mais elles sont difficiles à débusquer et non reconnues (il n’y a pas de maltraitance, donc c’est considéré comme peu important donc pas de raison qu’on ne s’en sorte pas), ce qui les laisse dans la tourmente pendant des années, et surtout leur interdit toute reconnaissance et toute légitimité de leur souffrance. Or on ne m’ôtera pas de la tête que la reconnaissance est capitale en ce domaine. Même si mon problème n’est pas exactement similaire, il procède de la même mécanique.
Et ça m’a fait du bien d’entendre ça. Cela signifie qu’à l’instar du docteur latête, d’autres savent à quel point c’est inhibant et douloureux, et surtout savent à quel point il peut être complexe, quelle que soit l’attitude qu’on adopte, de sortir d’un « piège » de ce genre.
Même s’ils sont véritablement très peu nombreux.