(… c’était un rhume)
C’est curieux: mon état évolue dans le bon sens, et pourtant je continue à le dissimuler en partie.
Je ne souffre plus comme j’ai pu le faire par le passé. Désormais, si je comparais mes souffrances morales à une souffrance physique j’aurais quoi? quelques douleurs, parfois lourdes, mais le plus souvent pénibles et supportables; qui resteraient chroniques pour la plupart, tandis que d’autres ne seraient plus qu’aigues de temps en temps (de type une jambe ou un bras cassés, voire les deux).
Rien à voir avec le passé où j’imaginais des scènes de tortures atroces, pour essayer d’expliquer aux gens à quel point j’avais mal, mais en fait ça n’a jamais servi à rien (si ce n’est effrayer), juste d’étalon pour moi. Une scène où les blessures étaient portées sur chaque partie du corps, béantes, sanguinolentes, sur chaque organe, cruellement ligotée (mieux vaut pas que j’explique comment, c’est ignoble, et il est en tout cas impossible d’en réchapper), avec une foule qui vous crache dessus et vous insulte, des membres sectionnés, et un système de pompe sanguine pour vous maintenir en vie, car en plus, vous n’avez pas le droit de mourir. Oui, je me sentais comme ça avant, et c’était très souvent, au moins dix jours par mois, sans doute davantage, et ça a duré des années. Le reste du temps, les tortures étaient toujours là, juste moins aigues, moins atroces, moins nombreuses peut-être, mais toujours létales.
Beaucoup resteront sceptique, diront que j’ai une imagination fertile, mais c’est un fait; de toute façon, même vu comme ça, cela ne représentera jamais ce qu’est la douleur morale, car j’imagine quelqu’un qui va bien dans sa tête et qui subit tout ça, il se dit qu’un jour, ça finira, il n’imaginera pas l’éternité ni le lourd fardeau de la culpabilité, et c’est déjà beaucoup.
Il n’empêche que je m’aperçois que malgré l’incroyable évolution de mon état, j’utilise toujours les mêmes mots, les mêmes raisons pour rester en repli chez moi lorsque je n’ai pas le courage de sortir. J’oublie de téléphoner, et quand j’y pense j’explique que je ne me sens pas très bien, que vraiment ça tombe pas bien, etc.
Au fond, je n’ai jamais cessé de faire comme si ce n’était qu’un état passager, comme si c’était un rhume, comme si c’était pas grave – même si j’ai souvent essayé de le dire – car de toute façon, ça ne l’est aux yeux de personne (car personne n’est à votre place). Et ce qui me surprend, c’est que les mêmes mots et les mêmes attitudes s’appliquent à des états qui ne sont pas comparables (l’un désespéré, l’autre juste pénible): je fais des pirouettes pour avoir l’air le plus normale possible (même si je sais bien que ça se perçoit), je garde le sourire (et conserve les grimaces pour les moments où je suis seule), parfois j’explique un peu que je vais pas bien, que cela s’adresse à ceux qui ne savent rien, ou à ceux qui connaissent presque tout de mon état.
Car il ne faut pas oublier que les autres, à moins qu’ils ne vivent la même chose (et c’est ce qui fait que j’aime si fort certaines personnes, même si je ne les vois plus), même de bonne volonté, même s’ils essaient de comprendre, ne se représentent pas tout ce que cela induit et toute la peine que cela procure: ils ne le vivent pas, et trop peu de gens le vivent en osant le dire pour qu’ils puissent penser qu’ils ont déjà vu ça chez tel autre, et que même s’ils ne comprennent pas, c’est comme ça chez certaines personnes, même si cet état ne leur est pas accessible (et c’est tant mieux).
En tout cas, mon intuition me dicte que même si le problème est désormais moins grave, dès lors qu’il reste pénible, il faut faire pareil: faire comme si.