Après avoir évoqué les lacaneries l’autre jour, voilà que je me suis fait « évangéliser » par une analysante. Une personne qui exerce un métier terre à terre puisqu’elle est médecin, et qui pourtant en parle comme si elle avait vu la vierge. Je l’ai rencontrée dans le cadre de ma visite médicale du travail. Elle ne m’a pas dit qu’elle faisait un travail, mais j’en mets ma main à couper.
Je lui ai expliqué mes difficultés et mes inquiétudes (j’ai oublié de mentionner le fait que j’étais travailleur handicapé), et j’ai eu droit aux litanies habituelles: pour ne citer qu’un exemple, les fois où j’ai pris trop de cachets n’étaient « que » des appels au secours. Alors que personne ne l’a su dans mon entourage, et alors que je pense que n’importe qui est capable de déterminer a posteriori si oui ou non il s’agissait d’un appel au secours, et alors surtout qu’elle n’a même pas cherché à savoir; mais je me suis contentée de dire un truc comme « non je pense pas mais bon… ». Je lui ai parlé d’état limite (névrose-psychose), et elle a souri en disant que non, c’était juste limite entre névrose et normalité, que je n’avais rien d’une psychotique, puis elle a fini en m’expliquant que ce qui me ferait du bien, c’est une vraie psychanalyse.
Pourtant je lui avais dit que ça faisait bientôt 13 ans que j’allais voir un psychiatre-psychanalyste deux fois par semaine, que je ne m’interrompais quasiment jamais, que j’étais tellement assidue qu’en treize ans je n’avais raté que deux ou trois séances (j’ai eu un doute tellement c’est peu, mais le docteur latête me l’a confirmé), que dans 75% du temps je m’étais trouvée sur le divan, mais non, ça suffit pas. Je lui ai dit que je n’aurais pas pu me permettre une « vraie » psychanalyse avec 500 euros par mois, elle m’a répondu que c’était un prétexte, que quand on voulait on pouvait. ça me fait toujours sourire quand les analysants disent ça, surtout ceux qui avaient déjà une vie quand ils ont commencé leur travail analytique. Le pire, c’est que je trouve que d’une certaine façon, ils ont raison. D’ailleurs, j’ai une folle envie que ça s’applique à moi, ça me soulagerait. Mais ils refusent toujours de replacer les choses dans leur contexte, ne s’intéressent pas au vôtre car ils partent du principe que c’est une règle absolue, alors qu’elle n’en est pas une, à mon avis. Je lui aurais alors expliqué dans quel état ça m’avait mise à chaque fois que j’avais travaillé, que j’en étais ressortie dans des états infernaux, et que ça aurait abouti à une hospitalisation ou un suicide, et que tout cela m’aurait finalement fait plus de mal que de bien, mais c’est pénible aussi de toujours tout devoir expliquer, d’autant que c’est très important pour eux apparemment de pouvoir croire à cet idéal. C’est toujours la même chose qui me dérange chez les analysants: leur absolu, leur rigidité, leurs principes / cadres intangibles. C’est ça qui m’a détruite, et je pense vraiment que ce n’est pas en m’y reconfrontant que je me reconstruirai; je le sens bien que c’est trop dangereux pour moi et que mon salut n’est pas là.
Je lui ai donc expliqué que cette phrase, le « quand on veut on peut », c’était précisément celle qui m’avait destructurée, à force d’être martelée, à force de m’obliger à tout et me culpabiliser sur tout, et que mon travail consistait précisément à la nuancer, que j’étais heureuse d’avoir rencontré le docteur latête parce que précisément il m’avait beaucoup aidée à cela, et que c’était grâce à sa souplesse qu’il m’avait fait du bien, tout en maintenant un cadre, des minima et des maxima pas trop éloignés qui ont constitués des repères essentiels. Mais cela ne servait à rien.
Elle m’a expliqué que la psychanalyse permettait de tout lâcher, faire remonter des souvenirs et donc de résoudre les choses, insistant sur le fait que le « lâcher prise » verbal était essentiel. J’ai répondu que justement, la psychanalyse m’avait toujours surprise par ses paradoxes: un lâcher prise complet une fois sur le divan (j’ai pas osé ajouter que je l’avais vécu car j’avais pas envie de m’entendre dire qu’elle savait mieux que moi que c’était pas pareil blabla, pareil que quoi? que qui?), mais une rigidité étonnante autour du divan; je demandais pourquoi tant de paradoxe? Car malgré mon assiduité, elle a trouvé que c’était pas suffisant, qu’il fallait se rendre aux séances même pendant ses (très rares) vacances (puisque j’avais cité cet exemple), car c’était une question de choix: les vacances ou l’analyse. Et surtout, elle semblait considérer qu’il n’y avait pas de rigidité dans tout ça, car c’était une question de volonté et d’engagement. J’ai pas pensé à lui dire qu’on pouvait très bien être rigide avec soi-même (surtout quand l’extérieur nous y pousse), et qu’il y avait même une fleur de bach pour aider à y remédier puisque ce peut être destructeur justement, et que c’était contre cela qu’il fallait que je lutte, moi, mais j’ai lâché, ça faisait trop à dire d’un coup, et puis je m’ennuyais un peu en fait.
Je me suis contentée de répondre que je ne comprenais pas très bien pourquoi ce choix était indispensable alors que les deux étaient conciliables, et que les deux pouvaient être extrêmement constructifs voire indispensables. Elle a répondu que c’était un engagement, elle n’avait plus que ce mot à la bouche. Je lui ai fait savoir qu’en effet, je n’étais pas prête pour un sacerdoce, elle s’est légèrement froissée (ce qui n’avait jamais été le cas de part et d’autre) et a précisé que ce n’était pas un sacerdoce, je lui ai demandé quelle était la différence, elle m’a répondu que c’était juste une question d’engagement.
J’ai conclu en disant qu’elle avait raison, et que je n’étais pas prête pour cela, me gardant d’ajouter que je ne le serais sans doute jamais, ou en tout cas pas pour les problématiques que je combats aujourd’hui. Je comprenais très confusément encore qu’en fait, elle n’avait pas du tout saisi à quel point j’étais « atteinte ». J’avais pas voulu lui imposer mes imageries mentales pour ne pas la heurter, je me suis contentée d’utiliser des mots comme « terrible », « très dur », et c’est tout (pour moi c’est beaucoup, mais il faudrait que je vérifie sur un dico). Mais j’ai compris que ça n’avait pas de sens pour elle. Terrible et très dur, pour elle, c’est juste des mauvais moments à passer, rien de grave, rien d’insupportable.
Je suis de plus en plus convaincue qu’il faut l’avoir vécu pour le comprendre, en particulier grâce à certains d’entre vous qui avez laissé des commentaires ici pour faire partager votre expérience: on peut sentir parfois, à travers les mots, ceux qui connaissent ces « choses » insupportables, ces tortures permanentes, et ceux qui ont traversé d’autres souffrances que celles qui touchent à la « structure ». (qui ne sont pas insignifiantes pour autant).
C’est bien après que j’ai réalisé clairement qu’elle n’avait pas du tout idée de mes problématiques. En effet, en dernier lieu, elle m’a cité quelques exemples dont Depardieu qui faisait une analyse depuis trente ans, et ajouté que certaines problématiques étaient tellement ancrées qu’elles étaient difficilement résorbables. Ce qu’elle oublie, c’est que toutes les personnes qu’elle m’a citées ont déjà des vies, des vies de couple, des vies de parent, des vies professionnelles. Qui ne marchent peut-être pas très bien, ou qui sont peut-être compliquées, mais qui existent et qui ont une consistance minimale (entendons nous bien: cela ne veut pas dire qu’on va forcément pas « si » mal quand on est en couple ou parent, ou qu’on bosse).
Moi, je n’ai rien, car ce n’est pas que je vis mal, c’est que je ne vis pas; je passe mon temps à survivre, je ne sais toujours pas comment (j’ai remarqué aussi qu’il ne fallait pas dire ce genre de choses « je ne sais pas comment », car les gens y trouvent une explication qui leur convient, même si vous, elle ne vous évoque rien, l’intègrent dans leur raisonnement, et n’y reviennent plus).
Ce n’est pas que la structure n’est pas satisfaisante, c’est qu’elle ne tient pas.
Mais tout ça, je crois qu’elle ne l’a pas compris, et qu’elle n’a pas eu envie de le comprendre, trop occupée qu’elle était à « m’évangéliser ». Est-ce vraiment compréhensible d’ailleurs? je finis par me poser la question.
Alors j’ai demandé au docteur latête, ce qu’ils avaient tous, ces analysants à vouloir vous expliquer ce que vous êtes et ce que vous pouvez faire. Il m’a rappelé que toute personne entamant un travail passe par là à un moment; je me suis rappelé de l’époque où je voulais que tout le monde voie un psy. Il a ajouté en souriant qu’il ne fallait pas que j’oublie qu’en plus, j’avais l’air « particulièrement normale », que ma pathologie était très difficile à déceler (ce qui est une des caractéristiques des états limites apparemment), et qui plus est, particulièrement déconcertante. C’est vrai que je lui ai fait une crise pas piquée des hannetons pas plus tard que la semaine dernière, je l’ai appelé en urgence à 23h (je sais qu’il se couche très tard), ce que j’avais quasi jamais fait pendant 13 ans. Il était sidéré: c’était aussi soudain que violent, et c’est reparti aussi vite que c’est arrivé, grâce à un truc insignifiant pour n’importe qui, essentiel pour moi. J’ai su faire face, éviter le pire malgré des comportements sociaux inconsidérés, mais ça faisait longtemps que j’avais pas été si mal, même si c’est resté moins pire que ce que j’ai connu par le passé.
Que c’était donc normal qu’elle n’ait rien perçu.
En fait, j’étais juste lassée par les propos de ce médecin-analysant. Lassée de ne pas pouvoir parler vrai, lassée d’avoir des conversations inutiles voire difficiles, car c’est jamais facile d’être jugé pour ce que l’on n’est pas. Oui, je le sais que c’est un cap obligé, oui je sais que « ça se voit pas même avec des mots » ce que j’ai, que c’est pas « concevable » en quelques minutes pour un interlocuteur, mais il n’empêche, c’est jamais agréable de ne pas être entendu, de ne pas être cru, surtout. De constater que les autres savent toujours mieux que vous ce qui vous convient…
Et plus simplement, c’est pas évident de ne pas être reconnu dans sa douleur, dans son labeur.
Nous aussi on a besoin de justice.