C’est l’assistante sociale qui me suivait dans le cadre du dispositif du revenu minimum d’insertion qui m’a parlé la première fois de ce statut, après m’avoir reçue régulièrement, et constaté que je butais toujours sur les mêmes choses. Elle m’a posé les bonnes questions, celles que certains gouvernants ne se posent jamais (dans un autre domaine ça donnerait par exemple: comment se fait-il que les sdf « préfèrent » fuir un « bon lit chaud » et un « bon repas chaud » que l’on met à leur disposition pour aller mourir dans les bois? Comment peut-on leur redonner le désir de socialiser et de se doter des moyens de vivre? si l’on est impuissants à cela [est-on capable de le reconnaître et de l’accepter?], que peut-on faire pour les « accompagner » dans leur malheur et les soulager un peu?). A chaque fois qu’elle faisait une suggestion et que j’avais l’air de hausser les épaules, découragée, elle me demandait ce qui m’empêchait de faire ci ou ça, ou les raisons pour lesquelles je n’y croyais pas. Moi-même j’ai réellement pris conscience grâce à cela de tout ce que je ne pouvais pas.
Lorsqu’elle m’a parlé de l’existence de ce statut, sans même connaître les avantages éventuels que cela procurait, je lui ai répondu que oui, je me sentais concernée, et que oui, j’aimerais enfin que mes difficultés soient officiellement reconnues et considérées, car je n’en pouvais plus de ces carences trop facilement pointées du doigts, et contre lesquelles je ne pouvais rien de plus que ce que je faisais déjà, sachant qu’il fallait du temps (ce truc qu’on n’a plus dans nos sociétés) pour que les choses s’améliorent.
Le docteur latête n’était pas très chaud, et du coup, je me suis renseignée: j’ai appris que cela pouvait être problématique, et à quel point c’étiat peut-être une reconnaissance officielle mais que bien des gens n’acceptent pas vraiment. J’ai ouï dire aussi du mépris ambiant, qui se traduit dans les entreprises par des phrases comme « c’est lui le cotorep du service », et des attitudes d’exclusion.
Mais je m’en fichais un peu. Le plus important à mes yeux, c’est que mes difficultés soient objectivées, même si je sais qu’elles ne le seront jamais autant qu’elles le mériteraient. Au moins, ça signifie que les services compétents, spécialisés, me reconnaissent comme ayant réellement des difficultés, qui méritent d’être prises en compte. Et ce fut un réel soulagement. Comme si on me retirait une part de mon fardeau. Comme si on me rendait un petit bout de justice.