De l’atavisme (2/2).

Puis à la réflexion, cela me fait sourire: ma grand-mère paternelle et mon père (pourtant musulman) avaient cette manie d’allumer des cierges à l’église de temps à autres pour remercier les choses de la vie, et pour favoriser leur arrivée lorsqu’elles étaient souhaitées.

Enfin, ma grand-mère, c’était assurément pour remercier dieu: malgré son intelligence, je crois qu’elle était dévôte. Certains disent que ce n’est pas incompatible; moi, ça me renvoie plutôt à un côté obsessionnel, d’autant plus que névroses et intelligence coexistent, les premières venant juste ternir la seconde, ou éliminer quelques pans d’elle.

En tout état de cause, permettez moi de blasphémer: m’est avis que ses démons à elle, c’étaient précisément dieu et ses saints. C’est du moins ce que j’ai compris d’elle, vers la fin de sa vie. Elle en avait peur, elle était tourmentée par le « jugement dernier ». Je ne crois pourtant pas qu’elle ait jamais fait quoi que ce soit qui mérite cette angoisse, et je suis bien placée pour savoir qu’on n’a pas besoin d’avoir commis de fautes pour se sentir terriblement coupable d’on ne sait trop quoi, pour angoisser sans trop de raisons. Elle a juste eu une vie un peu rebelle et marginale très atypique pour son époque, une sorte de précurseuse.

Et puis j’ai appris récemment que les neuroleptiques en maison de retraite, ça y va souvent avec beaucoup de légèreté, et je vois mal comment cela peut ne pas faire de dégâts. Tout cela m’échappait complètement à cette époque, et avec le recul, je parie que ma grand-mère y a eu droit: elle n’était pas dans son état normal. Que pouvais-je faire pour la rassurer? Je croyais qu’elle avait juste peur de la mort – c’est ce qu’elle disait toujours -, et ma foi, c’était bien légitime. Je ne pouvais rien faire: elle allait mourir, et par hypothèse, personne ne sait ce que c’est que de mourir. Je lui prenais la main, c’est tout. J’étais moi-même en très grande souffrance, je ne pouvais vraiment rien faire de plus, et c’était d’ailleurs déjà beaucoup vu les relations compliquées que j’avais avec elle, et vu mon état général.

Ce qui est étonnant, c’est qu’au moment où je mets les cierges (c’est très rare mais ce n’est pas la première fois), je suis prise d’une sorte de peur irraisonnée, et je me demande toujours « et si cela avait réellement des conséquences? Et s’il existait effectivement des « instances » que l’on ne perçoit pas? » Puis les choses s’enchaînent, avec « dieu »: « et si nous étions jugés pour telle et telle pensée ou action qui nous paraît pourtant conforme à la bienséance, mais qui n’est pas considéré comme tel par d’autres et notamment par ces instances inconnues? ».

Alors je relativise, j’évite que la machine ne s’emballe, et je garde quelques distances: je me dis que c’est un geste de conviction, qu’il ne faut pas trop réfléchir, ne pas se laisser perturber par des pensées « impies », mais juste poursuivre sa route.

Du coup, je n’ai plus trop envie de poser des cierges, c’est trop compliqué, ça fait presque peur. Mais il y a toujours un moment où un quelque chose va m’y reconduire. Où je vais avoir envie de le faire, comme ça: pour le symbole du pont, ou pour avoir été touchée par une force qui me fait du bien et qui me paraît miraculeuse. Mais du coup,ma curiosité est piquée: mon geste, c’est quoi au juste?

Un symbole, pont vers les autres, ou du pur atavisme?