Chronique d’une psychasthénie ordinaire (2/2)

Aujourd’hui que je souffre moins moralement, et parfois presque plus vraiment, je reste malgré tout souvent incapable de bouger. Une espèce de manque cruel de motivation, une fatigue générale immense, qu’elle soit physique ou psychique. Très irrégulière et inexplicable, surtout.

Le docteur latête, comme mon médecin traitant me parlent encore et toujours de psychasthénie.

Je croyais l’avoir acceptée, mais en fait non: je ne la supporte plus à nouveau.

Probablement justement parce que je n’ai plus tout à fait le moral dans le sous-sol de mes chaussettes (juste un peu en bas, mais c’est supportable). J’arrive à envisager des choses positives, à faire des projets (même s’ils sont petits), et à commencer à les concrétiser.

Malgré un jardin, des animaux et une maison encore en travaux, je parviens à avoir un intérieur correct. J’ai obtenu mes brevets l’année dernière et j’en prépare un autre cette année; j’ai bien avancé les travaux même s’il reste encore trop de petites finitions, ainsi que toute la partie ouest à faire; j’essaie de ne pas me décourager côté procréation, et je ne peux pas dire que j’ai le moral en vrac, hormis les « rechutes » certes encore trop nombreuses, mais tellement moins profondes.

J’avance un peu, donc, et pourtant trop souvent encore, beaucoup trop souvent, je suis incapable de bouger, de réfléchir, de travailler. Je me sens d’une mollesse infinie et irrécupérable. J’ai beau me forcer, l’inertie est trop forte, je n’ai pas de suite dans les idées, elles s’interrompent d’elles-mêmes sans même que je m’en rende compte.

Au bout d’un moment, je me retrouve à faire je ne sais quoi, je ne comprends plus ce que je fais là, j’essaie de me rappeler ce que je faisais, et de remobiliser mes pensées pour déterminer ce qu’il faut faire pour aboutir. Et quand je me suis fait une idée suffisamment claire de la situation, ça me paraît complètement impossible à réaliser, même si c’est pas grand chose (comme écrire quelques lignes ici par exemple).

Bizarrement, j’arrive assez bien à entretenir la maison si on n’y regarde pas de trop près. Mais en dehors de ça (qui est déjà bien par rapport à ce que j’ai connu par le passé), c’est le black-out total. Impossible de lire, d’écrire, même de façon ponctuelle, dès lors que ça dure plus de quelques minutes. Impossible de jardiner, même si ça se limite à rempoter une pauvre plante. Pourtant, j’en ai envie, j’ai plein d’idées, mais la motricité ne suit pas. Seuls la fatigue et l’inertie sont présentes. J’ai le même problème au travail, où l’ambiance, qui plus est, n’est pas au beau fixe. Je travaille extrêmement mal en ce moment, je n’arrive à rien faire, et j’ai honte de moi.

Même remplir un blog de kilomètres de mots inutiles (choses qui me soulageait auparavant) m’est devenu impossible! C’est par je ne sais quel miracle que j’ai réussi à me mobiliser pour écrire ici (et sûrement aussi pour échapper à pire: le boulot).

Ainsi donc, la psychasthénie ne serait pas seulement liée au moral et aux idées noires. Il va falloir que je médite (ça tombe bien, j’arrive à rien faire d’autre), et surtout que j’accepte à nouveau de ne rien pouvoir faire…

Chronique d’une psychasthénie ordinaire (1/2).

Lors de mes premiers pas dans la « convalescence », il m’avait fallu beaucoup de temps pour accepter de ne rien pouvoir faire.

J’avais fini par l’accepter parce que je m’étais rendu compte que me forcer n’était pas du tout efficace quand j’allais trop mal, et ça avait même un effet inverse: vouloir et ne pas pouvoir, c’est culpabiliser, et culpabiliser ne fait qu’aggraver la souffrance. Ce que je me forçais à faire, je le faisais trop mal pour que ce soit bénéfique ou neutre; lorsque je m’obligeais à téléphoner, rencontrer, j’étais maladroite dans mes relations qui tournaient parfois au vinaigre. C’était toujours une prise de risque – stressante -, qui tournait souvent de façon négative. Parce que (croyais-je) le moral était en vrac.

Et puis j’ai fini par me rendre compte que ne rien faire soulageait un peu mes douleurs psychiques: comme je me reposais (les fois où j’acceptais d’être inerte), les douleurs et idées noires avaient l’opportunité de cesser leurs assauts, et il arrivait de plus en plus fréquemment que cela fonctionne.

Inversement, agir engendrait du stress, de la fatigue, de la maladresse, etc. Ainsi, agir entretenaient les idées noires, et même les développaient, contrairement à une idée reçue.

Le seul bénéfice que je tirais lorsque je tentais quelque chose, c’était de pouvoir dire que j’avais tenté quelque chose. Me le dire à moi, ou le dire aux autres.

Mais quand on fait le bilan des avantages vs inconvénients, le calcul est vite fait, même s’il est difficile à reconnaître car va à contre courant de tout ce que tout le monde dit, affirme, reconnaît et juge, ainsi qu’à contre courant de tout ce que j’ai toujours moi-même admis (de gré ou de force, je ne sais pas très bien).

Mieux valait ne rien faire du tout, donc. Mais mieux valait, surtout, accepter de ne rien pouvoir faire.

Saisie (3/3).

Mais pourquoi rester fixé sur le passé?

Je ne doute pas que de nouvelles pépites apparaissent régulièrement, à condition de les rechercher activement via les nouveaux médias… Je n’ai évidemment pas assez d’énergie pour cela, et c’est bien dommage.

A défaut, je crois que je vais aller faire un petit tour dans ma discothèque, maintenant que j’ai enfin pu réinstaller durablement ma chaîne hi-fi, qui a fêté ses vingts ans en même temps que j’ai fêté mes quarante, il y a quelques semaines à peine…

Elle a beaucoup souffert des travaux, à ce point que j’avais fini par la ranger une bonne fois pour toutes, plutôt que de la déplacer à chaque intervention. Elle risque souffrir encore, car tout n’est pas terminé; mais elle me manquait trop. Je n’ai pas compté, mais j’ai bien passé un an sans ma chaîne, et le lecteur mp3 / radio FM a ses limites.

Elle est comme moi, un peu cassée, mais pour l’instant elle me rend encore de très loyaux services.

Quand je pense que tout ça ne m’empêche pas d’écouter du Lady Gaga avec plaisir (et si…), je me demande parfois comment je parviens à concilier des choses aussi caricaturales.

Pas facile d’être constituée de morceaux épars et si peu assortis…

Saisie (2/3).

Qui plus est, un peu comme la madeleine de Proust, elle m’a renvoyée immédiatement à une relation qui me tient beaucoup à coeur; d’un homme dont pourtant je n’ai que de très rares nouvelles et qui semble me fuir, mais pas plus qu’il ne fuit la vie en général, je crois.

Cela faisait longtemps que je ne l’avais pas entendue, et je ne m’attendais pas du tout à l’entendre sur la radio que j’écoutais qui se revendique « pop rock », et je ne m’étais jamais imaginé une seule seconde, même sans connaître très bien ce groupe, que King Crimson put appartenir à cette catégorie.

L’animateur m’a mis l’eau à la bouche puisqu’il parlait d’un autre titre que j’aime beaucoup, mais dont je me suis rapidement rendu compte que je le confondais avec un autre (pour les amateurs: il a parlé de « Enjoy the silence » de Dépêche Mode, là où j’ai cru au début – et aurait cent fois préféré – qu’il parle de « Leave in silence » du même groupe).

Le tout, sur fond d’une autre chanson capable de me faire chavirer, « Love like blood » de Killing Joke. J’étais frustrée qu’il ne la passe pas en entier!

Je me suis prise à rêver qu’il passe tous ces titres à la fois connus et un peu confidentiels que j’aimais beaucoup pour sa prochaine émission qui semblait se terminer et que je ne connaissais pas.

Saisie (1/3).

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas été « saisie » par quelques notes de musique, capables de faire affleurer quelques larmes dans un contexte où je ne suis pas particulièrement en crise (encore que…).

Cette fois, il s’agissait d’une chanson intitulée « epitaph » (de King Crimson); très belle malgré son titre peu réjouissant.

A peine entendues les premières notes, je me suis sentie saisie, et transportée dans une sorte de chez moi. Lorsque j’ai reconnu la chanson, les larmes sont arrivées. C’est étrange: ça m’a paru à la fois tellement familier et tellement lointain. Lointain parce que je vaquais à une tâche à des années lumières d’une chanson comme celle-là, et puis parce qu’à moins de les programmer soi-même, on n’entend plus que très peu ce genre de musique sur les ondes. L’animateur l’a souligné d’ailleurs: on n’entend plus que rarement des morceaux qui durent huit minutes.Familier, parce que bien sûr, j’ai toujours vécu avec ce type d’émotions, mais aussi avec le « type » de temps qu’elle prend pour s’exprimer…

Peut-être un peu comme quand on vit à l’étranger et qu’on a le mal du pays; enfin, on sent une bonne odeur qui nous renvoie à nos racines, à notre quotidien habituel. C’est étrange de dire cela d’une chanson intitulée « epitaph »…

Certes, il vaut mieux ne pas l’écouter un jour de dépression; mais encore une fois, elle est extrêmement émouvante.

Craquage en règle.

Hier, chez le docteur latête, j’ai pleuré pleuré pleuré pleuré, et encore, je me suis retenue pour ne pas laisser sortir les sanglots qui se bousculaient, et les gémissements y afférent. J’avais parfois des sanglots incontrôlables, mais de façon générale, je suis parvenue à contenir le pire. J’ai réussi à parler, aussi.
Je n’ai pas pu ni vraiment voulu contrôler les larmes en revanche, et à force de couler, elles ont fini par innonder le coussin – protégé – de son divan. Je me suis félicitée de ne pas avoir rangé mon sac: il restait un paquet de mouchoir en papier de mon récent rhume.

J’ai beau savoir que l’endroit idéal pour craquer et se laisser aller c’est bien chez le docteur latête, je n’oublie jamais pour autant qu’il est un être humain, et je ne peux imaginer de lui imposer « trop » de ce genre de choses.

Je pleure très souvent chez lui, mais ce genre de crise aiguë, en principe, c’est plutôt chez moi.

Depuis très longtemps j’en ai marre d’être dans cet état de mal-être permanent, plus ou moins intense selon les jours, et plus encore peut-être, que cet état ne soit ni réellement compris ni reconnu par les autres.

Je n’en peux plus – depuis autant de temps – d’avoir des qualités et des compétences quasi inexploitables en raison de mon état cyclique et irrégulier, de ne pas pouvoir compter sur quoi que ce soit de moi. C’était ce qui était écrit sur tous mes bulletins scolaires: « irrégulière », « travail irrégulier ». Mais que pouvais-je y faire? Je ne peux véritablement rien contre ça, et c’est très dur à supporter.

Ce sont quand même ces qualités et compétences – que j’ai ignorées jusqu’à ce que le docteur latête m’en fasse prendre conscience au fil des séances – qui font que, de l’extérieur, j’assure à peu près.

Mais à quel prix…!

Je ne vois vraiment pas comment on peut aimer la vie, dans ces conditions. Et je comprends encore moins comment je résiste si bien au suicide, malgré cet état si fréquent de « bout du rouleau ». Car malgré cette dernière crise, je n’ai pas réellement eu envie de mourir. C’est grâce à l’espoir qui traîne autour…

Je ne l’ai pas toujours connu, cet espoir. Et puis je garde dans un coin de ma tête la façon dont je pourrais me libérer, un jour, si besoin.

Je sais que je ne le ferai jamais, mais ça m’aide à tenir…