Chronique d’une montée d’angoisse (3/3).

Le troisième signe d’angoisse est apparu pendant la nuit: j’ai fait des rêves abominables, des rêves qui n’étaient pourtant pas du tout des cauchemars. Les couleurs étaient chatoyantes, l’ambiance sympathique, mais moi, j’étais terriblement tourmentée, et je ne sortais pas de mes tourments, c’était affreux.

Pas de retour de cadavres, dieu merci. Mais une angoisse profonde et indéfectible vis-à-vis des autres. Viscérale. Et sans issue.

Je ne sais plus quelle était la situation exacte, si ce n’est le contexte: une plongée en club, sur un zodiaque.  Un temps magnifique, des plongeurs de bonne humeur, et moi, complètement terrifiée, en dessous de tout, le regard bas. En fait, à part l’intensité de l’angoisse qui était particulièrement violente, tout correspondait à la réalité: je me sentais en dessous de tout face aux autres qui étaient bienveillants au début, mais qui finissaient par se lasser. C’était presque plus terrible que s’ils m’avaient traitée d’insupportable dès le début.

Dans la réalité, je refuse généralement d’aller plonger en zodiaque, parce que j’ai peur des autres. La hiérarchie et la proximité vont parfois jusqu’à me paralyser. Et quand je trouve le courage d’y aller, c’est très dur: il est exceptionnel que la plongée soit assez bonne pour rattraper tout ce qu’elle me coûte, et c’est pour ça que je n’y vais que lorsque je n’ai pas le choix, malgré les envies. Pourtant les plongées en bateau peuvent avoir du bon! D’ailleurs, si j’ai rêvé de tout ça, c’est très probablement parce que je me prépare peu à peu à essayer à nouveau de dépasser ces angoisses. J’essaie d’envisager que ça peut bien se passer, même intérieurement, et surtout, j’essaie d’attendre de trouver les bonnes conditions pour y aller.

Voilà un rêve qui ne m’encourage vraiment pas à persévérer!

J’ai refusé plein de plongées depuis le début de l’été, même si j’en ai très envie. Question de contexte. J’essaie de trouver les conditions qui me permettront de me sentir sereine, c’est-à-dire difficiles à réunir. Je sais que je serai obligée de faire des compromis car l’idéal n’existera pas, mais j’essaie de bien distinguer les points négociables de ceux qui ne le sont pas… étant entendu qu’ils varient en fonction de mon état psychique.

Au fond, ce rêve correspond trait pour trait à la réalité. J’y ai vu des visages et des situations que je connais, et j’y ai ressenti, démultipliées, des émotions qui m’accompagnent en permanence dans la vie, et particulièrement dans l’activité de plongée.
Sous des dehors d’histoires anodines, dans ce rêve, j’étais réellement pétrifiée au fond de moi, et j’étais incapable d’en sortir. Face aux autres, débordants de normalité, j’avais incroyablement honte d’être aussi nulle (ne pas pouvoir me lever le matin, être lente, etc). Tellement de casseroles à traîner, sur lesquelles les autres acceptaient de fermer les yeux au début, que je n’avais plus droit à la moindre petite erreur. Une palme mal placée, et c’était la goutte qui ferait déborder la patience des autres. Je serais mise au ban, détestée, ridiculisée, humiliée. Tout ce que j’aurais construit, montré de mes compétences, serait anéanti aux yeux de tous.

Je sais que je ressens tout ça au quotidien, dans une moindre mesure habituellement. Cela se traduit par des appréhensions, par des sortes de petites phobies (surmontables mais avec de gros efforts). Et quand l’appréhension redevient angoisse (par un effet de « trop-plein » ou par une percée inopinée?), on arrête tout. L’ensemble aboutit à la solitude parce qu’on en a marre d’être en permanence dans l’effort, et puis les autres en ont marre de ne pas pouvoir compter sur vous, d’avoir l’impression de vous consacrer du temps pour rien, puisque, à leurs yeux, vous abandonnez.

Je sais aussi que c’est un peu la réalisation de ces angoisses qui a eu lieu l’année dernière, avec le grand manitou d’un club où j’étais – avec qui je n’ai toujours pas réglé mes comptes, d’ailleurs. J’ai entendu dire, un jour, que nos plus profondes peurs finissent parfois par se réaliser, juste parce qu’on les appréhende. Mais comment se sortir de ce cercle infernal? Une angoisse, ça ne se maîtrise pas. ça peut se décortiquer, mais pas se maîtriser.

Même si elle n’a pas lieu d’être. Car je sais que dans la réalité – je l’ai déjà dit -, je ne suis pas mauvaise, ni techniquement, ni socialement. Je m’en sors parfois particulièrement bien, même. J’ai juste peur de l’être, et peut-être certains ne perçoivent-ils que ça. Parce qu’eux-mêmes ont certaines fragilités? Sans doute.

Là, dans ce rêve, tout était démultiplié. Je me suis réveillée avec ça au ventre, et au moment où j’écris ces lignes, je l’ai encore. Je n’arrive pas à m’en débarrasser. Au point que je recommence à avoir envie de mourir.

Une douce envie, mais une envie quand même.