J’aime bien les samedis pluvieux entre midi et deux.
En général, c’est le moment où les gens restent calfeutrés chez eux, en train de déjeuner, laissant le bois où je promène mon chien plutôt désert. Et plus il pleut, plus c’est désert. Donc j’adore quand il n’y a pas du tout d’éclaircies.
Car ce n’est pas une sinécure que d’être stressé, et d’avoir un chien mâle non castré vieillissant.
Les chiens sont très sensibles à l’état de leur maître. Plus je suis stressée donc, plus mon chien est tendu. Et plus il est tendu, plus je suis stressée… en raison de ce qui suit.
Comme tous les chiens, au début, il était doux comme un agneau. Et comme tous les maîtres au début, je ne voyais le mal nulle part et ne m’inquiétais que des voitures, pas des autres chiens. Mais comme un virus, l’agressivité se propage entre chiens (du moins les mâles non castrés) au fur et à mesure des rencontres malheureuses. De sorte que plus ils vieillissent, plus ils sont méfiants et moins ils sont commodes.
Avant, je pouvais le promener en meute avec des chiens étrangers, je pouvais l’emmener en laisse même quand il y avait du monde (et d’autres chiens), tout se passait bien. Maintenant, je ne peux plus, et l’éducation canine y est impuissante. J’ai été surprise au début par des agressions dont il a été victime sans raison, des chiens qui lui sautaient à la gorge alors qu’il n’avait même pas perçu leur présence et qu’il vaquait à d’autres occupations passionnantes comme lécher des trucs immondes par terre. D’ailleurs, la toute première fois que ça lui est arrivé, il a été agressif avec le chien suivant qui était pourtant complètement inoffensif, ce qui m’a beaucoup choqué à l’époque. Puis il a à nouveau vécu des périodes très calmes où il s’est montré très sociable et franchement sympathique, jusqu’à ce que ce genre d’incident se multiplie finalement, au gré des promenades. Chaque fois, c’était à l’occasion de bavardages entre maîtres: nous étions statiques, et au bout d’un moment, il finissait toujours par y avoir une bagarre de chiens.
J’ai compris qu’il fallait éviter de rester statique, car très peu de maîtres acceptent de laisser faire ce genre de bagarres et vous reprochent de ne pas avoir fait plus pour l’éviter. Alors pourtant qu’il me paraîtrait souhaitable de les laisser faire, du moins lorsqu’on se trouve dans un bois (c’est encore différent dans un café ou une place publique): ça me paraît être la seule bonne solution. Au pire, on s’éloigne, tant pis si on n’a pas terminé la conversation.
Je pense que les animaux, malgré leur sauvagerie potentielle, ont le sens de la vie et de l’équité. Ce qui peut changer ça, en eux, c’est la présence de leur maître, qui d’une part renforce leurs jalousie et velléités à dominer une situation, et d’autre part ne leur permet jamais d’aller au bout de leur conflit, accumulent ainsi les frustrations et le manque d’expérience d’une bagarre canine. Pire encore, les gronder en pareille occasion renforce leur expérience négative du conflit, et leur tension sera d’autant plus grande la fois d’après, face à une situation qui les préoccupe (et qui nous échappe complètement).
Pour ce qui me concerne, je me et le déteste quand il se bat: je n’ai pas de solution face à tous ces paramètres cumulés, et ma seule priorité sur le moment est qu’il cesse d’inquiéter l’autre donc qu’il cesse de se battre, tout en préservant mon intégrité. Alors je lui donne des coups de pied jusqu’à ce qu’il arrête, et dès qu’il s’arrête, je m’enfuis avec lui en le tenant solidement par le collier – lorsque c’est possible bien sûr, c’est encore différent quand ça se passe en périmètre circonscrit.
Pourtant, en mon for intérieur, je reste à penser que la meilleure solution serait que les maîtres s’éloignent en direction opposée, sans intervenir dans la bagarre, en se contentant de rappeler leur chien. Je reste à penser que nous ne devrions pas nous inquiéter de ces bagarres, qui sont un mode de fonctionnement normal pour eux, et assumer leurs blessures éventuelles qui restent peu probables, et en tout cas limitées. ça fait partie du pack « j’ai un chien ».
Je suis presque sûre que si les chiens sont de moins en moins tolérants entre eux, c’est précisément parce que nous-mêmes ne tolérons pas leur fonctionnement. Et je suis bien triste d’y participer.
En tout cas, je ne peux plus me permettre de le lâcher n’importe où et n’importe quand désormais. Car lors d’une promenade, comment savoir si l’autre est d’accord pour les laisser se battre? Qui connaît assez la psychologie canine pour accepter cela de son chien, de celui de l’autre, et accepter la prise de risque qui va avec? Il y en a bien sûr, j’en connais plusieurs, à commencer par mon cher voisin. Mais par hypothèse, quand on croise un autre chien avec son maître, on ne sait pas à qui on a à faire.
En lui mettant un coup de pied au moment du conflit, je pense surtout à l’autre, à ce qui « doit être fait ». Je me dis parfois que j’ai tort, que je devrais être égoïste, et avoir le courage de prendre le risque que l’autre soit très mécontent. Mais je n’y arrive pas. Le pire, c’est que le plus souvent, je vois clairement à son attitude et son regard qu’il ne comprend pas du tout ma réaction et essaie de palier la situation – en ajoutant parfois sans le vouloir de l’huile sur le feu.
Malgré tout, je suis un peu parvenue à atténuer les effets délétères de ce cercle vicieux dans une certaine mesure, grâce à l’éducation canine, sans résoudre tout à fait la question. Et puis il s’entend bien avec les femelles et les mâles castrés. Mais les éducateurs nous rappellent régulièrement qu’un chien reste un chien, particulièrement les mâles non castrés, et qu’il y a des situations qu’il vaut mieux éviter car elles ne sont pas maîtrisables.
Voilà pourquoi j’aime tant les samedis très pluvieux, entre midi et deux.