Voilà quelque chose de bien banal dans la nature. Quand c’est la vôtre que vous donnez à un autre (hypoderme compris), c’est beaucoup plus impressionnant.
Cette nuit, après avoir tenté de m’adapter et me sentir bien dans le nouveau monde un peu artificiel que j’avais choisi faute de mieux (des constructions de maison sans cachet et alignées, mais plutôt confortables*), et après avoir tenté de sentir agréablement mon corps**, je comprenais que je n’éprouverais jamais davantage de plaisir à la vie.
Or il se trouve que certaines personnes avaient des problèmes de peau graves, nécessitant une greffe totale. Je décidai donc de leur donner la mienne, qui était de bonne qualité mais ne servait pas à grand chose. Il y avait une jeune femme un peu ronde et toujours vêtue de noir, qui devait récupérer avantageusement mon visage, et un jeune homme, de couleur naturelle plutôt bleu nuit, à l’âme un peu sombre, qui devait récupérer tout le reste.
La procédure nous obligeait à aller consulter un psy pour être sûrs de nos décisions.
La mienne ne faisait aucun doute et je me prêtais de mauvaise grâce à l’exercice. Je m’apercevais non sans surprise que c’était surtout pour eux, que cette procédure avait été instaurée. Car même avec tous les avantages que ça leur apportait, ils ne voulaient pas de ma peau. Plus probablement, ils étaient malheureux d’avoir à se défaire de la leur.
J’étais un peu choquée de faire un sacrifice assez lourd pour des personnes qui semblaient faire le nez dessus, et j’essayais de comprendre pourquoi ils tenaient tant à conserver un organe qui leur posait tant de problèmes qu’il les empêchait de vivre…
Je me suis réveillée au moment où, en prenant soin de sa peau bien avant la greffe, j’avais décidé d’essayer de soulager un peu la peine du garçon bleu nuit. J’espérais en outre par ce biais, comprendre voire ressentir un peu cet attachement charnel qui m’était assez étranger.
Je me suis réveillée aussi lourde psychiquement que légère physiquement. Après quelques minutes à réfléchir et sentir, comme il était trop tôt pour se lever un samedi, j’ai choisi de me rendormir.
J’en ai repris pour trois heures.
* dans mon quartier, je suis un peu fatiguée de toutes ces maisons cubes qui se construisent avec des espèces de parures qui me paraissent tout à fait artificielles.
** j’ai beau faire de la méditation, je sens bien que c’est plutôt agréable, mais j’ai le sentiment de ne pas être présente à ce que je vis, même quand je m’efforce de l’être.