Depuis le début du confinement, j’allais bien. Et même très bien. Jusqu’à la fin de la semaine dernière.
Les choses se sont peu à peu fissurées. J’ai cette horrible impression que la plupart de mes connaissances, comme certains de mes amis, deviennent un peu fous. Je me suis bien sûr demandé si ce n’était pas moi, qui devenait (à nouveau) folle. Apparemment pas trop, non. Je pensais que c’étaient des cas isolés à l’origine, mais c’est visiblement très répandu, cette peur panique du virus qui engendre des comportements étranges, et des condamnations aussi hâtives que sévères. ça finit par m’atteindre sans que je ne parvienne plus à lutter: trop peu de gens restent raisonnables et sereins, ce qui au fond, est normal.
J’ai tenté de joindre le docteur Latête en début de semaine, car je sens que l’angoisse du jugement et du comportement des autres monte, et que mon état fluctue. Le point de départ de ce tangage a été le coup de fil d’un de mes plus vieux amis vendredi dernier, devenu hypocondriaque pour l’occasion. Il semble avoir perdu une partie de sa raison; je ne l’avais jamais vu dans cet état. Depuis, d’autres lui ont emboîté le pas.
Je n’ai donc aucun dérivatif: pas de psy, pas de promenade en forêt, pas de nage, pas de chien, pas d’amoureux, et la moitié de mes amis qui perdent la tête. Il reste l’autre moitié et mon chat, heureusement; mais ce n’est pas suffisant.
Je n’avais pas jugé utile jusqu’à présent de reprendre mes fleurs de bach (voilà trois semaines que mes flacons sont vides), car je me sentais sereine et solide: je n’étais plus obligée de sortir, sans avoir à en culpabiliser, et j’avais trouvé des activités intéressantes et structurées. Bref, une vie presqu’équilibrée, émotionnellement stable, en tout cas.
Aujourd’hui pourtant, j’ai compris qu’il fallait que j’agisse vite, que j’allais trébucher et chuter; j’ai appelé le médecin. La visioréunion a rencontré des obstacles techniques, doublé d’obstacles humains. J’ai dû attendre, contrairement à ce qui venait de m’être annoncé, et c’est à ce moment précis que j’ai chuté.
Comme souvent dans les cas que je qualifie d’ « impossibles » techniques ou administratifs, une espèce de désespoir m’a envahie de façon fulgurante, un peu comme on sent monter de l’adrénaline. Aussi violent, aussi incontrôlable; mais exclusivement composé de colère et de désespoir. Zéro potentiel positif. Juste une force destructrice, et immensément puissante.
J’ai failli abandonner, insulter, supprimer mon compte. Là, vite, dans l’instant.
Puis j’ai pu voir le médecin, face à qui j’ai à nouveau éclaté en sanglots en m’excusant. Elle a dit et fait ce qu’il fallait, a accepté de m’écouter un peu parler.
J’ai pris un calmant, mais je m’inquiète. Pas d’être désespérée, pas encore. Le désespoir ponctuel est reparti.
Je m’inquiète juste d’avoir totalement perdu le fragile enchantement que j’avais rencontré, et d’avoir à nouveau, dans un futur plus ou moins proche, à lutter contre la Chose.