Devenir con.

C’est très pénible. Pour le moment, j’ose encore espérer que c’est dû à mon anémie – qui s’est encore aggravée. Elle me fatigue physiquement, c’est une certitude; alors pourquoi pas mentalement?

Parce que c’est clair, je deviens con.

Corrélativement, ça signifie que je me trouvais pas trop stupide, avant. (avant quand? trop compliqué de répondre, restons-en à nos moutons). Il me semble en effet, que je rebondissais pas mal sur ce qu’on pouvait me dire, et surtout, je comprenais beaucoup de choses à la volée, tant qu’il n’était pas question de choses absconses comme la physique quantique ou la psychanalyse. Parfois même quand l’autre s’exprimait de façon approximative ou de façon elliptique. Ce qui me permettait de répondre, car les neurones étant actives et de type empathique, elles présentaient aussi un minimum d’efficacité en tant qu’émetteur (mais toujours moins qu’en mode récepteur, c’est un de mes grands complexes). En tout cas, c’était la promesse de conversations étendues et rebondissantes.

D’ailleurs, lorsque j’avais une vingtaine d’année je crois, j’avais beaucoup aimé le film « Zelig » de Woody Allen, et je me demande bien ce que j’en penserais si je le revoyais.

Avant, pourtant, j’avais généralement une tension plutôt basse, qui eut pu expliquer quelques lenteurs (régulièrement à 9/6, et lorsque j’étais en grande forme, elle plafonnait à 11/7). Aujourd’hui, elle est normale (depuis que je prends de la l-tyrosine), et va généralement jusqu’à 12 ou 13/8 voire 9. Je devrais donc être réactive ! C’est exactement l’inverse.

J’ai l’impression d’être complètement con. Je mets un temps fou à comprendre ce qu’on me dit, je zappe des tas de plaisanteries, comme si mes neurones fonctionnaient au ralenti (gros gros ralenti), qu’il y a plusieurs sas supplémentaires à passer avant que l’information parvienne à la bonne case de mon cerveau. Des sas, avec de lourdes portes coupe-feu-étanches, qu’il faut ouvrir à la manivelle et pousser de toutes ses forces. Bon sang que c’est laborieux ! Et détestable.

J’ai l’impression d’être une petite vieille qui ne peut plus beaucoup bouger, dans une espèce de flou éternel. Je me vois l’esprit brumeux, prononcer un « hein? » de demeurée. Parfois je réalise la situation, et j’ai tellement honte que je m’efforce de reprendre une attitude digne, un air éveillé (autant que faire se peut) et énoncer clairement quelque chose comme « désolée, tu peux répéter? je n’y étais pas là, excuses-moi ». Comme si un truc m’avait échappé par inadvertance, et que c’était très ponctuel. Alors que pas du tout.

La conséquence majeure de tout cela, ce n’est même pas d’ennuyer votre interlocuteur -qui vous apprécie potentiellement et accepte de fournir un effort de patience-, c’est de ne pas être en capacité d’aller au bout d’une conversation, faut d’énergie suffisante. De se voir dans l’obligation de changer de sujet, de détourner l’attention, ou que sais-je. C’est terriblement frustrant. Pour vous comme pour votre interlocuteur.

J’ai l’immense privilège d’avoir un frère passionnant, qui est là en ce moment (il vit à 500 bornes de chez moi), et je suis quasi incapable de suivre ses causeries toujours très fouillées et très argumentées. C’est d’autant plus frustrant que, du temps où mes neurones étaient moins engoncées, nous avions de longues et très intéressantes conversations. J’avais du mal à suivre, mais j’y arrivais à peu près quand même. Aujourd’hui, je ne peux plus.

Et je ne suis même pas sûre que cela vienne de l’anémie seulement, car je note une dégradation de mon esprit depuis une bonne dizaine d’année; j’ai l’impression de diminuer, et ça correspond en tous points à ce que j’ai toujours entendu les « vieux » dire… Alors oui, si c’est ça la vieillesse, c’est bien un naufrage. Et ce ne sont pas Laure Adler ou Denise Bombardier qui me feront changer d’avis, même en considérant qu’il y a bien d’autres choses à apprécier dans la vie !

Je prie pour retrouver des neurones, un jour, et le plus vite possible. Je vis extrêmement mal de ne pas pouvoir suivre ce vers quoi ma curiosité me porte. Certes j’ai toujours eu ce type de frustration (je n’ai jamais eu l’esprit scientifique, celui qui m’aurait permis de comprendre la mécanique des fluides par exemple, ou plus simplement, l’électricité), mais là ça devient insupportable.

D’autant plus que je vois ma mère, qui comprend de moins en moins ce qu’on lui dit, qui ne percute quasiment jamais à nos blagues ou taquineries; et je ne veux PAS devenir comme ça.

Oskour !