Remonter à cheval (2/2).

La séance en elle-même donc, s’est très bien passée: Jean avait prévu les choses de façon suffisamment précise pour que je ne m’embrouille pas dans le déroulé et il avait raison, j’ai su faire. Pas tout parfaitement, mais j’ai su faire.

Si je stresse encore, c’est parce que j’ai toujours peur du grain de sable (et il y en a toujours au moins un). Une partie de moi sait que je me défends très bien, et probablement mieux que beaucoup d’autres: j’ai une aisance particulière dans l’eau, un peu comme si j’étais née poisson, et mon côté volontairement appliqué vient compenser mon côté naturellement brouillon. Le doute vient de ce qu’à la moindre perturbation, c’est le côté brouillon -potentiellement maladroit- qui a tendance à reprendre le dessus, et j’ai toutes les peines du monde à redresser la barre.

Quant à la réunion, j’étais particulièrement contente, même si ce qui m’a ravit est passé inaperçu. J’ose espérer que ce qui a été semé germera dans l’esprit de ceux qui m’ont malmenée.

Il se trouve que j’ai formé Jules l’année dernière, de façon accélérée au regard de ce qui se fait habituellement: l’année débute en septembre, et il faut généralement environ six mois à raison d’une séance par semaine et quelques sorties en mer ou en fosse pour qu’un élève au premier niveau soit vraiment bon, lorsque les cours sont dispensés en groupe. Moi, j’ai commencé la formation de Jules fin mars, et il a obtenu son diplôme mi juin, malgré tous les jours fériés de cette période. Alors évidemment, c’était facile: je n’avais que lui comme élève, on a pu sortir en mer en dehors du club, et il était particulièrement motivé donc très assidu. En une dizaine de séances, il était prêt, et j’estimais qu’il était bon, y compris pour la stabilisation, considérée comme l’élément le plus difficile maîtriser.

Pour autant, Bonnie and Clyde considèrent que ces formations accélérées sont insuffisantes, et qu’un élève rapidement formé a généralement mal ou insuffisamment acquis les bases. C’est un truc qui revient souvent de façon générale et qui m’horripile dans le milieu de la plongée car la formation d’un élève est par essence multifactorielle et ce qui est enseigné au premier niveau est volontairement simple et accessible au plus grand nombre, malgré les risques inhérents (et quasi insoupçonnables) à l’activité. Mais je ne vais pas en débattre ici.

En tout cas, lorsque Jean – formateur pour le deuxième niveau – a fait le point sur ses élèves, il a commencé par les deux, potentiellement problématiques, qui avaient acquis leur premier niveau en dehors de la formation classique. Il est passé très rapidement sur Jules: « alors Jules, y a rien à dire, tout va très bien », accompagnant ses propos d’une mimique et d’un balayage de main significatifs. Il s’est ensuite appesanti sur l’autre, qui présentait quelques lacunes.

Je pense que Bonnie and Clyde n’ont pas percuté que ça signifiait que mes cours et mon estimation n’étaient sans doute pas si mauvais. Probablement ne réalisent-ils même pas qu’ils sont désagréables (et même carrément injuste pour Clyde).

Peu importe, ça m’a fait un bien fou. Je me suis sentie adoubée en public, et de la meilleure façon qui soit: implicitement.

Remonter à cheval (1/2).

Il paraît que quand on tombe de cheval, il faut rapidement remettre le pied à l’étrier.

Eh bien il semblerait que c’est chose faite. Au moins une première fois!

Après avoir abandonné mes collègues au motif que mes cours n’étaient pas bons du tout pour l’un, pas assez bons pour l’autre, j’ai bavardé avec le moniteur du groupe de Jules.

J’aime beaucoup ce moniteur: il est ultra enthousiaste, a toujours des tas d’idées pertinentes pour faire bosser les élèves en restant très ludique (ce que je ne sais absolument pas faire), très pragmatique, tout en approfondissant bien les concepts enseignés. Sans compter qu’il force mon respect lorsque je vois l’énergie qu’il déploie à son âge avancé. Il se trouve qu’il est parfois seul, car ses collègues sont régulièrement absents: les aléas du bénévolat.

Ayant appris l’absence de ses collègues pour la prochaine échéance, je lui ai demandé ce qu’il pensait faire comme cours en lui proposant timidement de lui prêter main forte. J’aime bien faire le bouche-trou car ça ne nécessite pas de s’engager sur du long terme – une de mes grosses angoisses. Il s’est montré enthousiaste comme toujours, et a répété à plusieurs reprises qu’il arriverait probablement à se débrouiller, mais que j’étais très bienvenue car ce serait beaucoup plus facile à deux. Il est étonnant car bien que j’aie toujours besoin de savoir exactement à quoi m’attendre, et alors qu’il n’avait pas encore déterminé le contenu de sa séance, il a réussi à me rassurer. Ce qu’il ferait ne serait pas compliqué, et j’y arriverais très bien. Moi toujours sur la réserve, je lui ai dit que j’avais seulement besoin qu’il m’explique ce qu’il voulait faire avant qu’on se trouve face aux élèves, ce qu’il a très bien entendu. Je lui ai donc confirmé que je serais là vendredi.

Il se trouve qu’avant la séance, nous avions une réunion d’encadrants à laquelle seraient présents Bonnie and Clyde -ce que j’avais totalement zappé lorsque j’ai proposé à Jean de faire la séance avec lui. Autant dire que j’ai stressé toute la journée, pestant contre moi-même d’avoir eu l’idée saugrenue de proposer mes services pile ce jour-là: cela rendait difficile la possibilité de me faire porter pâle pour la réunion qui avait lieu juste avant. Double stress donc: une séance à assumer (j’ai toujours le trac) et une réunion. Plus l’heure approchait, plus je me sentais me décomposer.

Pourtant et paradoxalement, tout au fond de moi, je n’étais pas réellement inquiète: je sais que je sais faire, et concernant Bonnie and Clyde, les choses avaient été clarifiées. Au pire, on me reprochait avec plus ou moins de sous-entendus d’avoir lâché le groupe, mais comme je me sens à l’aise avec cette idée car je ne démords ni du fait que leur côté scolaire ne me convient pas, ni du fait que mes cours sont bons. Je savais aussi que je saurais ne pas répondre si ça arrivait. Une fois que j’ai catalogué une personne comme étant injuste ou à côté de la plaque, je n’éprouve plus le besoin de la faire changer d’avis: je sais qu’elle ne changera pas (finalement, ça sert d’avoir une mère dans le déni!). Je sais aussi accueillir ses bons côtés quand il y en a, et c’est plutôt rassurant: ça veut dire que la psychothérapie, ça sert à quelque chose !

Au final, tout s’est bien passé, et même mieux que ce que j’aurais pu espérer.

Comment j’ai retrouvé Jules (4/4).

Lorsque nous nous sommes retrouvés ce fameux 1er août 2023, j’avais mis notre petit arriéré sous le tapis et l’avais presqu’oublié.

Pendant que nous étions agités par nos redécouvertes, j’ai aperçu Jules au loin arriver d’un bon pas: il avait bien pris quelques rides mais n’avait pas changé. Il s’est installé à côté de moi, et nous avons immédiatement retrouvé notre complicité, tous sourires, comme de vieux copains. Je me suis surprise en train de le taquiner en lui passant quelques doigts dans les cheveux, ce qui lui a fait déclarer qu’il ne répondait de rien lorsqu’on lui touchait les cheveux. Mal à l’aise et un peu honteuse, je me suis empressée de retirer ma main. Ce n’est que plus tard que j’ai été un peu jalouse d’Elodie, sa coiffeuse attitrée.

En attendant, je sentais qu’il était aussi content que moi de me retrouver. La soirée s’est terminée aux alentours de minuit, et j’ai invité Marie et Patrick, qui ne travaillaient pas le lendemain, à venir boire un dernier verre à la maison, ce qui fut un excellent tremplin vers mon retour à la solitude.

Une fois couchée, je me suis sentie troublée par je ne sais quoi.

Après avoir réalisé que c’était parfaitement normal de se sentir agité après une telle soirée, j’ai repensé à l’état d’esprit dans lequel j’étais en arrivant au pub dans lequel nous avions rendez-vous, suite au tout premier coup de fil de ce copain à la fois chaleureux et dans une passe difficile.

Puis j’ai songé à la seconde où nos regards se sont croisés avec Jules, alors qu’il était encore au loin: je me suis rappelé qu’un message aussi bref que limpide m’avait traversé l’esprit à ce moment précis, m’indiquant que les choses n’allaient pas se dérouler comme je les avais imaginées, et que cette première ambiance contactée ne serait pas celle dans laquelle j’allais baigner désormais. Tout ça en une fraction de seconde, comme un obturateur d’appareil photo se serait ouvert et refermé aussitôt.

Sans plus de précision.

C’était comme si, arrivée à un embranchement, poussée par le vent, je pensais aller d’un côté qui me paraissait familier, puis qu’un retournement subit du vent me faisait partir de l’autre, sur une piste inconnue.

Sur le moment, je me souviens d’avoir porté mes yeux sur celui qui m’avait rappelée, comme pour essayer de comprendre; mais les échanges allaient bon train et je n’ai pas eu le loisir de m’appesantir. Comme si un bug était apparu, sans toutefois avoir de conséquences sur le moment présent. Aller ailleurs que ce que j’avais imaginé m’était bien égal, j’étais juste étonnée de cet éclair, même pas curieuse de la suite.

Et pour cause: quoi qu’il advienne, j’étais en bonne compagnie.

Comment j’ai retrouvé Jules (3/4).

A l’époque du lycée, rien ne laissait présager quoi que ce soit entre Jules et moi: nous avions chacun nos amoures et je ne me rappelle pas qu’elles faisaient partie de nos sujets du conversation.

J’ai d’ailleurs découvert avec surprise le nom de certaines de ses conquêtes. Lui, papillonnait donc, mais s’était finalement entiché d’une intellectuelle gravure de mode, qui s’est, à son grand désarroi, désintéressée de lui au bout de quelques mois.

De mon côté, toute l’année de Première, je n’avais d’yeux que pour un certain Julien, objectivement pas très séduisant (mais moi je le trouvais beau), une tronche en sciences qui ne s’est pas démentie par la suite (il a fait les Mines, siouplé), roulait en ciao, portait souvent une chemise et une ceinture que je trouvais très jolies. Je passais des heures à bavarder avec lui, en particulier au téléphone puisqu’en Première, nous n’étions plus dans la même classe.

Puis vers la fin de cette année-là et toute l’année de Terminale, j’étais finalement tombée éperdument amoureuse d’une sorte de poète alcoolique (midinette, je n’avais rien vu), ancien élève du lycée parti en fac, dont je me suis séparée au mois de septembre de l’année suivante. Il m’avait fait de nombreuses crises de jalousie totalement imméritées, et commençait peu à peu à devenir violent.

A cet égard, je dois une fière chandelle à une de mes amies qui m’a judicieusement ouvert les yeux. C’est très dur de quitter quelqu’un quand on croit avoir trouvé l’amour.

Environ 10 ou 15 après le lycée, j’avais quand même revu Jules, et contre toute attente, nous avions passé une nuit ensemble.

Suite à laquelle il m’avait éconduite, alors que je le sollicitais à nouveau peu de temps après, gourmande des jolis moments partagés; il préférait que nous restions de bons amis m’a-t-il dit (oui, il a osé). Pourtant, il était clair qu’aucun de nous ne souhaitait une relation très soutenue, et nous avions passé un moment très agréable – ou alors, c’était un bon comédien. Je n’ai donc pas compris ce qui s’était joué.

Surprise, sur le moment je lui en ai voulu, me disant qu’il était bien comme tous les autres à jeter sa partenaire après avoir obtenu ce qu’il voulait, avant de me raviser: contrairement à beaucoup d’autres, il ne m’avait pas fait poireauter, et avait dit les choses simplement et gentiment. J’avais fini par en conclure qu’il n’aurait pas pu faire mieux et lui en avait finalement été intérieurement reconnaissante, restaurant ainsi l’image que j’avais conservée de lui du lycée.

Pour autant, je ne manquais pas d’amis à l’époque mais plutôt d’amants, et mon ego en avait pris pour son grade.

Je ne l’avais donc jamais rappelé.

Comment j’ai retrouvé Jules (2/4).

Nous avions rendez-vous le 1er août près de chez moi par un hasard qui me convenait très bien: certes enthousiaste, j’étais un peu intimidée. On m’avait précisé que Jules serait en retard à cause de son travail, mais bien que ravie de le retrouver, je ne pensais pas particulièrement à lui: il y avait trop de potentiels à gérer.

C’est quand même étrange, cette familiarité qui s’opère spontanément, malgré 35 ans de séparation. J’avais bien recroisé Philippe dans un magasin de bricolage quelques années auparavant, et nous avions gentiment bavardé, mais ça s’était arrêté là.

Nous étions cinq, et personne n’avait réellement changé, à l’exception de Marie, seule à avoir perdu du poids, ce qui avait un peu déformé son visage. Tout le monde s’accordait à dire qu’elle était méconnaissable, malgré ses yeux caractéristiques -et rieurs- que l’on retrouvait la surprise passée.

Pour les autres, nous avions tous pris quelques kilos, mais jamais au-delà de 10 ou peut-être 15, ce qui reste raisonnable au regard de ce que j’ai pu observer autour de moi par ailleurs. Chez ces messieurs, il pouvait arriver que quelques cheveux aient disparu, mais je les aurais tous reconnus à les croiser dans la rue: hormis quelques rides, les visages, mimiques, gestuelles et prosodie étaient les mêmes.

C’était un vrai plaisir de les retrouver, en particulier Patrick qui m’avait toujours beaucoup fait rire, notamment avec ses imitations très réussies de notre professeur de Français. Et puis comme beaucoup d’autres dans cette classe, c’était un gentil; il avait donc toute ma considération.

Nous avons évoqué les uns et les autres, sachant déjà que nous reverrions bientôt une bonne partie d’entre eux. Les souvenirs et découvertes fusaient: surtout ceux de mes interlocuteurs (Patrick en particulier est doté d’une mémoire phénoménale). C’était l’occasion pour moi de prendre la mesure de tout ce qui m’avait échappé, en plus de tout ce que j’avais oublié.

A se demander parfois si j’y étais !

Comment j’ai retrouvé Jules (1/4).

Dans un contexte relativement noir.

Mon moral était plutôt solide, les circonstances assez difficiles. Nous étions en juillet 2023. Ma meilleure amie, célibataire sans enfants, avait perdu son père fin mai, après trois semaines d’hôpital, suite à un accident vasculaire cérébral. Elle le vénérait à un point que je n’avais jamais vu chez quiconque, et je n’ignorais pas l’immense gouffre qui venait de s’ouvrir sous ses pieds. Comme chaque année, nous passions nos vacances ensemble: je n’ai pas le vertige de ce genre de gouffre; un peu comme si je les avais apprivoisés ou côtoyés depuis toujours, sans oublier que le deuil peut être diabolique et ravageur.

Celui-ci fut particulièrement diabolique: j’avais oublié et terriblement sous-estimé les tensions qu’il pouvait générer dans une famille, et dans la sienne ce fut violent. Or les tensions et conflits me stressent énormément. Malgré la bonne volonté et le courage de mon amie, malgré de bons moments passés avec elle, ces vacances furent assez éprouvantes pour moi, même si ça reste dérisoire à côté de ce qu’elle vivait. J’ai maintes fois entendu ses colères et extrêmes tensions au téléphone ou bien lorsqu’elle se confiait à moi, accompagnés de l’impossible qu’elle dessinait au fur et à mesure de ses interactions, enfermée qu’elle était dans sa tour défensive, ignorant et niant sa propre agressivité à l’égard des siens. Devenue sourde, comme on le devient généralement quand on est en extrême souffrance. En plus de la mort, les ruptures avec la plupart de ceux qu’elle aimait ne se sont pas démenties depuis.

C’est à ce moment que j’ai reçu un texto que j’ai mis du temps à déchiffrer. Une amie de Seconde du lycée -la seule avec qui j’avais conservé un contact- me demandait si elle pouvait transmettre mon numéro à notre ancienne amie commune pour qu’elle le transmette à son tour à je ne sais qui de ma classe de Terminale: je ne voyais pas d’où venait ce nom. J’ai bien failli lui répondre en plaisantant qu’elle s’était trompée de Terminale, mais j’ai préféré me creuser la cervelle, et fini par trouver de qui il s’agissait, malgré le nom déformé.

C’est ainsi que je me suis retrouvée au téléphone avec un vieux copain, très étonnée mais ravie. Il me racontait comment il avait croisé Jules par hasard, et qu’ils avaient décidé d’essayer de rassembler tout le monde puisque nous étions une classe dont les membres s’étaient bien entendus pendant toute l’année.

Je ne me suis pas fait trop d’illusion: j’ai déjà vécu ce genre de retrouvailles même si je ne saurais dire lesquelles exactement. J’en avais conclu qu’on était généralement plutôt déçus, ou bien que ça retombait comme un soufflet. J’avais observé que ceux qui étaient à l’initiative de ce genre de choses (et j’en suis) le faisaient à un moment creux de leur vie. Pour autant, c’était rarement efficace, hormis sans doute, un peu de baume au coeur en attendant d’autres horizons, et à condition de ne pas se bercer d’illusions.

Bizarrement sur le moment, je ne me suis pas réellement étonnée que ce coup de fil n’émanait ni de ma copine de classe de l’époque, ni de Jules, avec qui j’avais eu des relations privilégiées.

Au bout du fil, le copain me racontait ce qu’il avait fait, et j’étais bien aise qu’il soit bavard, parce que je ne savais pas quoi évoquer de ma vie. C’est toujours une épreuve pour moi. Que puis-je dire? Je n’ai pas été mariée et j’ai même quasiment toujours été célibataire, je n’ai pas d’enfants, je n’ai pas de boulot ou du moins pas vraiment, en tout cas rien de durable ou d’intéressant. Je peux seulement me vanter d’avoir fait de belles études, qui ne m’ont servi à rien, hormis un plaisir intellectuel que je n’ai jamais boudé, mais qui n’a pas lieu d’être dans ce type d’échanges.

Il répondait complètement au schéma sus-cité: il avait perdu sa mère deux ans auparavant et ne s’en remettait pas, était en plein divorce qu’il n’acceptait pas, et se trouvait en difficulté par rapport à son travail: il avait été à son compte toutes ces années, mais son local venait de lui être repris (il était en location) et il lui était impossible d’en trouver aussi bien situé à un tarif acceptable.

Tout ça ne me fait pas peur, j’aime écouter parler, je m’intéresse sincèrement aux histoires qu’on peut me conter, et plus encore aux personnes qui le font; je suis rarement envahie par leur tristesse (la mienne prend trop de place), sans être détachée pour autant. Je me suis dit à ce moment là que j’allais le revoir régulièrement, qu’il avait besoin de parler et se confier, et que j’étais toute désignée pour ça: c’est ce que je fais de mieux, je crois. Sans aller plus loin bien sûr, notamment en raison de mes voeux déjà bien établis de célibat. J’allais du même coup retrouver d’autres anciens élèves, avec lesquels, à une exception près, j’avais de bons souvenirs: flous, mais agréables. Tout cela tombait à point nommé pour me changer les idées.

Alors j’ai dit d’accord: je serais là à mon retour de vacances.

Comment j’ai rencontré Jules.

Au lycée ! Qui l’eût cru? Certainement pas moi. Ni lui !

On était dans la même classe en première et terminale, très bons copains. Je n’ai pas de souvenirs précis de ma relation avec lui: je me rappelle juste qu’on n’était jamais à côté en classe, mais qu’on s’entendait vraiment bien, et qu’on se parlait régulièrement (je nous vois encore déambuler dans la cour de récréation en devisant). De quoi? Aucune idée ! Mémoire de poisson rouge. Seule la sensation agréable de tranquillité est restée. Et elle est toujours là.

J’ai malheureusement des souvenirs beaucoup plus précis de la teneur des échanges que je pouvais avoir avec son meilleur ami: nous nous détestions avec une constance métronomique. Je ne comprenais pas son acharnement et vivais particulièrement mal sa méchanceté, que pour autant je ne laissais jamais seule. C’était idiot et destructeur de ma part, mais je ne pouvais faire autrement: je me sentais acculée, et sans autre ressource que des considérations assassines bien ciblées.

De façon générale, au lycée, mon air jovial interdisait qui que ce soit de se rendre compte que j’étais totalement et constamment sur la défensive.

Jules me l’a confirmé lorsque nous nous sommes retrouvés… 35 ans après!

Mon mec à moi.

Je suis en train de m’efforcer d’en dresser le portrait. C’est très long. Alors pour patienter, revisitons un classique de la chanson française!

il ne joue pas avec mon coeur
Il ne triche pas avec ma vie
il dit parfois des mots menteurs
Mais moi je ne crois pas tout c’qu’i’ m’dit

Les chansons qu’il me chante
Les rêves qu’il fait pour deux
C’est comme les bonbons menthe
Ça fait du bien quand il pleut

J’me raconte pas des histoires
En écoutant sa voix
C’est pas vrai ces ses histoires
mais moi j’y crois pas (disons, juste ce qu’il faut)

Mon mec à moi il me parle d’aventures

Et quand elles brillent dans ses yeux
J’pourrais y passer la nuit
Il parle d’amour
Comme il parle des voitures,
Et moi je le suis où il veut (mais à mes conditions !)
Tell’ment je crois pas tout c’qu’i’ m’dit
Tell’ment je crois pas tout c’qu’i’ m’dit
Oh oui
Mon mec à moi

Sa façon d’être à moi
Sans jamais dire En disant parfois je t’aime
C’est pas rien qu’ du cinéma (sauf s’il joue à la perfection!)
mais c’est du pareil au même

Ce film en noir et blanc
Qu’il m’a joué deux cents fois
C’est Gabin et Morgan

Enfin ça r’ssemble à tout ça

J’me raconte pas des histoires
Des scénarios Chinois
C’est pas vrai ces ses histoires
Mais moi j’y crois pas

Mon mec à moi il me parle d’aventures
Et quand elles brillent dans ses yeux
J’pourrais y passer la nuit
Il parle d’amour
Comme il parle des voitures,
Et moi je le suis où il veut (à mes conditions)
Tell’ment je crois pas tout c’qu’i’ m’dit
Tell’ment je crois pas tout c’qu’i’ m’dit
Oh oui
Mon mec à moi
Mon mec à moi
(Il est super !)

 

Des types de cauchemars.

Avant, dans mes cauchemars, j’étais soit victime, soit spectatrice:

  • des choix cornéliens à opérer (choisir entre deux personnes à tuer/torturer, sous peine que les deux soient tuées/torturées; ou bien, si je ne tue pas, je meurs),
  • des blessures profondes (mes tripes qui sortent de mon ventre et que je « range » dans un tiroir en toute discrétion, tout en souffrant atrocement),
  • une froideur émotionnelle face à des atrocités ou même face à ma propre mort (qui m’angoissait terriblement au réveil)
  • des sortes de tsunamis (contre lesquels on ne peut pas grand chose), ou bien des créatures malignes qui me veulent du mal.

Cette nuit, j’étais un bourreau. Un bourreau qui accordait peut-être sa grâce au dernier moment sur un coup de tête, mais un bourreau quand même.

Eh bien je préfère encore mes anciens cauchemars. Etre un bourreau, s’en rendre compte, c’est encore plus insupportable.

Le pire n’est jamais décevant…