C’est en allant visiter l’usine de caramels en barres de Marcq-en-Barœul que je suis entrée dans la petite boutique associée au bâtiment principal par une enjambée pontière d’architecture gothique. J’en restai pontoise tant la beauté du site me subjugua.
Les ronds de jambes de l’arche dessinaient des volutes aux reflets irisés et, bordant le passage, une rambarde en laiton sur ton forgé représentait des rosaces, des abeilles, des tulipes et autres objets, balances, lanternes, lyres ou bassinoires.
L’instant est digne d’une sortie temporelle.
Ce que je n’allai pas tarder à mettre en mouvement.
En ouvrant la porte de la boutique, la première chose qui happe, c’est le parfum envoûtant du caramel chaud et doré, fraîchement cuit, et refroidi avec le plus grand soin. Une senteur douce et savoureuse, emportant toute forme de réalité sur son passage. C’était un processus d’envoûtement presque papillaire tant l’intensité des sens emportait toute notion de quoique ce soit d’autre.
C’est donc enveloppée de ce nuage odorant que je m’envolai littéralement à dix centimètres au dessus du sol et que suspendue au fil de rien qui promenait son cheveux d’ange au plafond, je parcourus des yeux les rayons les plus incroyables qui soient.
Un cohorte de gnomes ne tarda pas à me rejoindre en riant de ma posture tout en me bousculant qui d’un dos, qui d’un bras, afin de me faire penduler dans les airs.
Un peu sonnée dans un premier temps je l’avoue, je repris quelques esprits une fois un peu plus avancée dans les profondeurs de la boutique, puis les ai interpellés.
– Diantre, quels feux follets vous piquent, que vous me baladiez ainsi, accrochée à des manettes invisibles à mes yeux d’humaine ?
Ils se sont mis à rire et moqueurs, m’envoyèrent d’une pichenette un peu plus haut vers la charpente.
– Mais lâchez-moi donc, bande de chenapans !
J’eus beau protester, tempêter, rager, rien n’y fit. Ils semblaient s’amuser de plus belle.
C’est alors que les lumières s’éteignirent, l’horloge époumona maugréantement qu’il était l’heure de fermer boutique, les gnomes s’enfuirent de tous côtés. Je restai seule et suspendue, constatant que les portes s’étaient toutes refermées sur la nuit épaisse, et dans l’incapacité de me mouvoir autrement qu’un battant de cloche, mais sans la cloche.
Bigre, j’allais devoir faire preuve de créativité pour me sortir de cette mauvaise farce.
Cherchant à trouver la corde qui me liait, j’ai tâtonné vers le haut sans résultat.
Puis j’ai crié :
– Y’a degain ?
Bon, après, j’ai pensé que je m’y prenais à l’envers alors j’ai crié :
– Y’a quelqu’un ?
Mais comme personne ne répondait, j’ai pensé que j’allais vivre mes derniers instants.
Imaginez-vous suspendu, invisible visiblement, les portes s’étant fermées sans que quiconque ne remarque votre présence ondulante. Imaginez-vous dans la situation d’impuissance la plus improbable qui soit, n’ayant même pas idée de ce qui vous lie.
Que se passe-t-il alors dans le cerveau le plus je ne sais pas quoi dire tellement, mais j’imagine bien que tout comme je le fis, vous penseriez votre dernière heure arrivée.
Alors, pour la rendre la plus joyeuse possible, je muguetai, auto-dérision de circonstance, tout ce que je pouvais voir autour de moi.
– Eh toi, le carembar au poivre de Cayenne sauvage, est-ce que tu trouves la vie piquante ?
– Et toi, le mou à la fraise, comment tu la ramènes des fois ?
– Si le cas rembarre, c’est à cause de ses blagues potaches ?
C’est là qu’une petite voix m’a répondu.
– Eh, toi, tu joues au lampadaire ou quoi ?
– Ah, enfin, âme qui vive ! Me suis-je exclamée soulagée. Puis continuant : Je ne peux pas te voir, mais je t’entends très bien, qui tu es ?
– Moi, je suis le lutin babillard. Dans l’usine Carembar, c’est moi qui trouve les blagues, alors si tu ne veux pas que je t’éclaire aux quatre volts de ta suspension, tu as intérêt à bien te tenir.
– Sauf que moi, le lutin, je ne me tiens à rien du tout. Et rien ne me tient. En tout cas, rien que je ne puisse voir.
– Pfff ! Vous z’êtes pas futés, vous les drôles de bestioles à quatre guibolles. Il vous manque les ailes pour vous déplacer. C’est pour cela que tu ne peux pas bouger, la zigue. Quel est ton nom ?
– Je m’appelle Tagada, et toi ?
– Tête de buffle, c’est un bonbon, Tagada ! Moi c’est Rambar.
– Mouais ! C’est la sérendipité qui se moque de la sapience cette histoire, ou j’en perds mon hébreu ?
– J’aime bien ta blague, elle va aller dans la collection. Et je t’en offre une autre, pas piquée des moustiques, tiens. Qui a dit : La gourmandise est un vilain défaut ?
– C’est pas les pruneaux !
– Nan !
– Hector malot Dents ?
– Nan !
– Pantagruel ?
– Nan !
– Je donne ma langue au pancréas, Rambar !
– Taratata, Tagada, tu vas pas t’en tirer comme ça !
– C’est les zanzimes gloutons ?
– Nan-nan !
– Bon, alors je joue mon joker, c’est kikadiça Rambar ?
– ça pourrait faire un joli prénom, Kikadiça ! Ben c’est l’Oulipothalamus, Noisette !
– Noisette, Noisette, est-ce que j’ai une tête d’écureuil, pardine ? Quel drôle d’abrégé !
– Je suis abrégé de blagues potaches, alors hein !
– T’en as une autre, qu’on rigole encore un peu. Vu que je vais confire au bout de ma suspension encore longtemps, autant en faire matière à potacher de la blague à deux sous de jugeote.
– Bon, bon ! Comment on reconnais une Tagada confite ?
– A sa déconfiture ?
– Elle a la même année que le nez de sa fraise !
– Quelle est la différence entre un potage et une soupe ?
– Le potage est âgé et la soupe est passée ?
– Et la moulinette à café…
– Quand je pense que j’ai des crêpes à faire cuire à la maison, soufflai-je bruyamment d’un air consterné.
– Des crêpes, Tagada ? Mais tu pouvais pas me l’dire plus tôt, grande suspendue du bocal ? Je te délivre illico si tu me promets de m’emmener avec toi manger des crêpes, c’est mon péché bouffons, je n’y résiste pas !
– Tout ce que tu veux, lutin Rambar.
Et c’est comme ça que bras dessus, sur mon bras, lutin et moi sommes sortis de la boutique en chantant à tue-têtes.
– Les péchés, c’est comme les bouffons, plus ça devient drôle, plus ça devient piiiitreuh. Les mignons, c’est comme les péchés, plus ça devient crêpes, plus ça devient boooooon.
– L’opéra-boufftifaille, à côté, c’est de la gnognottine de chèvre, tu crois pas ?
Et tous les deux de rire comme des bossuets de notre brâme de Pâris.
Et vu que c’était plein automne, je n’ai pas appuyé sur le champignon car les feuilles mortes se ramassent en fin de saison, rendant les routes glissantes tant qu’on n’est pas en fin de saison.
– Ça fait pas un peu répétition, fin de saison ?
– Mouais ! Vu que les soldes sont pas finies, on va dire que ça va passer.
– Les sooooldes d’automne se ramassent à la pèèèèèlllle…
– Arrêêêête, y va neiger !
– Aller, Tagada, une petite dernière pour la route ! Qui a mangé la cerise sur la crêpe ?
– Chou crème Rambar, je suis déconfite, je donne la langue de Suzette au grand Marnier.
– Si ça se trouve, la réponse est aussi Offenbacchus que les bouffes-parisiens, nan ?
Et de se plier encore plus le bide à se tartempionner les latrines tellement.
Ils en pleurent encore.
– Bon, la recette des crêpes, tu mets un bon bol de farine de bonne humeur, une tasse d’anti-panique sucrée à la cane, un bon saladier de Jean qui rit au lait, une larme de Jean qui pleure vanillée, une pincette à ne pas saler dehors. Tu touilles bien, tu grumelles pas trop en touillant, et tu laisses reposer ta gourmandise un peu, histoire que le tout soit bien savouré quand le moment de les faire cuire annonce le temps de leur dégustation.
Arrose de c’que tu aimes et enfourne-toi tout ça dans l’cornet.
On n’est pas bien, là, maintenant que ma dernière heure est passée ?
De toutes les manières, c’est la crêpe qu’elle préfère !
Ecrit pour l’agenda ironique de Fée Vrillée.
Sur une proposition d’écriture de Cap’taine Fée Isabellemariedangele.
Kadi que plus zon est de fous, etc, etc,
Hébé !
Je ne raterai donc l’aventure pour rien au monde !
https://isabellemariedangele.com/2025/01/31/agenda-ironique-fevrier/
Zut ! J’ai oublié les œufs !!!




