Toute théorie et toute pensée se posant comme référence d’une vérité n’engagent que ceux qui y accordent crédit. L’homme moderne n’aurait jamais été aussi éclairé qu’aujourd’hui ! Mais n’est-il pas plus manipulable que jamais ? C’est ce que tendent à démontrer la poésie et l’humour dans un dialogue de sourds.
La parole est à la poésie. (P)
P – Lorsque sourd de l’horizon un trait d’humour, je peux voir se lever l’aube d’un jour nouveau et cela m’est aussi doux que la cire d’abeille sur le meuble de la terre promise.
A laquelle répondra l’humour. (H)
H – Il s’agit sans doute d’amalgamer le ridicule à la violence, ne tardons plus à déglacer le gâteau de la génération punitive, il suinte de cette pâtissaderie un relent de décomposition musicale, un déssoufflé fripé comme un linge qui sort du séchoir langagier.
P – Comme l’art est difficile, Monsieur H de la Toque ! Je me demande souvent comment tous ces cerveaux avides de théories n’ont pas encore échoué sur la plage des mots confits.
H – Ou déconfits. L’Ombre n’est pas chaleureuse par nature, elle serait plutôt élevée à l’altitude de la raideur digne d’une cérémonie du quatorze juillet.
P – Toutes ces myriades d’étoiles en artifices éclatant dans la nuit de la révolution font des boucles blondes au peuple, mais que sont les ours devenus ?
H – Ils ne deviennent pas, ils sont, un point sur la banquise, un autre sur l’équateur, et la géométrie peut se faire droite. Cela donne un sens à la poésie qui aimerait trouver une définition aussi nette que mathématique.
P – L’angle droit de votre discours étonne les vers au point de leur donner un vertige de genre. Qui de la poésie ou de l’humour est le plus caustique ?
H – Le cirage !
P – Un vertige dans le cirage ?
H – C’est l’encaustique qui cache la forêt caustique, chère belle évaporée.
P – Mais cirer les ronds de jambe n’a jamais redressé aucun pied bot.
H – La claudication gauche pèse ses mots à la balance tarée, n’est-ce pas ?
P – De nous deux, qui est le plus drôle ?
H – C’est toi, la poésie, car dans la versification, il y a toute la naïveté de l’emportement sucré qui domine sur le piquant sulfure.
P – Le pis ment à Cayenne.
H – C’est fini, le modèle aime son maître.
P – La fidélité canine, une dentition parfaite.
H – Alors levons un verre à la couronne.
P – Comme ça c’est la monarchie qui va se moquer de la démocratie qu’il n’y a pas…
H – J’ai pas ri.
P – L’équarrissage du rire n’a rien d’obligatoire. Pendant que la rime sculpte le langage, l’humour crache le noyau de la caricature, et c’est très bien ainsi.
H – Quand bien même ce seraient des noyaux de cerise, ils seraient encore utiles à réchauffer mes vieux os.
P – Je me demande parfois ce qui fait notre différence, cher Cale Humet ?
H – L’intention, sans doute ! Chère Pipeau Lysianne.
Ainsi, de dialogue de sourds en sourdine en sourderies d’escarpins, jamais plus poésie et humour ne purent concilier entente et complicité. C’était pourtant bien barré.
Texte à la noix monté en neige au batteur à œufs. Génération 3.0
*** Ici le cœur se charge de douceur dans la profondeur du silence. *** Ici les mots entrent et sortent librement. Ils ont retrouvé la grâce sauvage originelle, acquis la délicatesse des anges. *** Ici les yeux savent les merveilles de l’invisible. Ils laissent aller, tranquilles, les horizons pour le subtil.
*** Ils laissent le temps imprimer l’âme.
***
*** La question du jour : Poésie et humour sont-ils compatibles ? ***
L’Hibernaticus Trolley de Limoges relie l’église Saint-Michel-Des-Lions à la chapelle Saint-Aurélien. Il emprunte la rue Darnet, laisse à droite la rue Monte-à-Regret pour suivre la Place d’Aine et rejoindre le Boulevard Gambetta où Auguste Renoir est né en l’an de Glâce 1841. L’angle droit qui conduit à la Rue de la Huchette se négocie tout en douceur ; un poil plus loin, celui de la Rue Saint-Aurélien annonce l’arrivée. C’est là que Yuja Wang descend. Elle resserre le col de son manteau trapèze d’un geste sec. Ajuste sa capuche. Glisse ses longues mains souples dans des gants de peau. Elle a rendez-vous. Le froid glaciaire de l’hiver l’assaille violemment, l’hiver est sévère cette année, de longues chevelures de cristal descendent des arbres et des balcons. Cela faisait longtemps qu’un tel climat n’avait pas sévi. L’herboristerie « L’Or des Simples » s’adosse au mur oriental de la chapelle. Heureusement le trajet pour la rejoindre est court. C’est ce que Yuja se dit en parcourant les quelques mètres qui la séparent du lieu de rendez-vous. La première chose qui la surprend, en entrant, c’est l’odeur puissante et indéfinissable qui assaille les récepteurs de son olfaction. Un mélange étourdissant emporte tous les sens, les plongeant dans un état d’alerte tant la surprise est musclée et le mélange détonnant. Là une effluve de pétales de roses, ici une fragrance de thé noir. Là un bouquet d’épices, ici une senteur de pois. C’est fugace, incertain, inattrapable… Et pourtant c’est bien là ! Yuja ferme les yeux. Elle vient chercher une graine, une seule, et la voilà, humant, devinant, respirant, se souvenant. Il y avait de la neige ce jour là et pourtant, tous les lilas avaient fleuri. Leurs exhalaisons s’étaient comme fixées dans l’air, embaumant le jardin. Ce jour là n’avait rien eu d’ordinaire. Momo, le fils des voisins lui avait offert une rose. Puis il s’était enfui. Yuja soupira. Les princes de Serendip n’ont qu’à bien se tenir. Car la graine qu’elle venait chercher ici recelait bien plus que leur principe. Une petite bonne femme qui l’observait du comptoir l’interpella : – Quel bon melliflu vous amène, chère madame ? – Je m’appelle Yuja, j’ai commandé une graine de nitescence. – Oh, c’est vous ? Remarquez bien, reprit la petite bonne femme, ce n’est pas comme si je ne m’en doutais pas. Et, sortant de derrière son comptoir, elle prit son élan et fit une roue digne des plus grands gymnastes artistiques. – Et pan ! Reprit-elle. C’est avec une alacrité débordante que j’accueille les clients de votre espèce, c’est un honneur ! Yuja de s’extasier : – Quelle belle roue rabelaisienne ! Elle gargantue que votre roulade se rapporte à votre coquille. Vous êtes l’escargot qui parcourt le Quart-Livre ! – C’est exactement cela, répondit joyeusement la petite bonne femme. Et croyez-moi si vous voulez mais je prends mon temps au pis de la lettre. Clap clap clap clap ! L’homme qui venait d’entrer applaudissait. – D’où tenez-vous votre étable ? Demanda l’homme, hilare. C’est une infusion rare que celle d’une traite satirique qui part au calembour de tour. Continua l’homme. – Vous avez vu son tour de roue ? Demanda Yuja. – Non madame, s’inclina bien bas l’homme, tout en mimant balayer le sol avec un chapeau mousquetaire. J’ai seulement été témoin d’une traite de roman. – Tout doux, mon bon ! Reprit alors la petite bonne femme. Je suis CONTRE l’esclavage des livres, CONTRE les violences faites aux éditions fleuve, CONTRE les déformations de sapience castique, mais POUR que la traite des lettres se fasse avec caractère ! Le bonhomme, décontenancé, ne savait plus quoi dire. Yuja rompit le silence. – Parfois il vaut mieux sourire et se taire. L’homme esquissa un sourire. – Voilà qui est mieux, ajouta alors la petite bonne femme. Voyons maintenant ce qui vous amène, chère madame. La voici. Et elle tendit à Yuja une boite cartonnée dans laquelle se trouvait un pois. – C’est une graine de charisme, découverte par l’anachorète Siméon le Stylite. Yuja écarquilla grand les yeux. – Quoi ? J’avais commandé une graine de vent des globes oculaires, s’opposa Yuja. – C’est vrai ! Rétorqua la petite bonne femme. Mais vous devez gravir les rayons dans l’ordre. – La colonne des navigateurs à vue a été vendue, n’est-ce pas ? La petite bonne femme rosit de gène. Elle tourna un regard presque suppliant vers l’homme. Puis, voyant qu’il ne manifestait aucune réaction, elle continua par un bredouillement : – Euh… Je ne sais pas quoi vous dire. L’homme souriait, silencieux… Il tourna les talons et se dirigea vers la sortie puis, semblant se raviser, fit volte-face et déclara doctement : Mesdames, « Un escargot pressé perd sa maison. » Et il sortit. Yuja était furieuse. Elle envoya valser la graine de charisme à travers le comptoir. – Eh bien ! La sérendipité a encore frappé ! Vous n’aurez qu’à donner cette graine à qui vous voudrez, moi, je n’en veux pas ! Et elle sortit, des larmes plein les yeux. Elle ne vit pas Momo s’approcher d’elle. Il lui tendit un mouchoir Lotux et mouche bousue. Le reconnaissant alors, elle se jeta dans ses bras en sanglotant de plus belle. Après quelques minutes et un petit réconfortant chaleureux au café du coin, Momo, mesurant l’étendue du désespoir de Yuja décida de l’emmener voir le dernier Dauzon « Le prince Escargot » au cinéma. C’est l’histoire d’une famille d’escargots qui vit dans une muraille. Un jour, un bourguignon ose s’aventurer jusque là. Bien sûr, l’escargot de Bourgogne, prince de nature, tombe discrètement amoureux de l’aînée des murailles mais les parents s’opposent à l’union. Le scénario est surfait, parfaitement ennuyeux. L’action consistant à les voir se déplacer d’une feuille à l’autre. C’est décousu de fil blanc, bourré de mélo sucré, melliflu de chez gelée royale. Bref ! En sortant, Yuja trouva que la vie reprenait des couleurs, redevenait joyeuse. Momo sut qu’il avait réussi son pari. Rendre Yuja heureuse.
Moralité : Quand vous avez une peine, un chagrin, allez voir un film nul, ça vous fera voir la vie du bon côté.
Attention !!! Je vais secouer le prunier de Liber Nation !
L.I.B.E.R. : Loufoqueries d’Intelligence Bouffonne, Extravagantes et Refondues
Les zébreux et les unis verts étaient les deux peuples de la Liber Nation. C’était une nation 3S, Sobre, Sage, Silencieuse, dont les exploits dépassèrent l’entendement à ce point qu’un jour le président de la Terre eut vent de son existence. Les zébreux pratiquaient l’écriture automatique. C’était leur sport national. A chaque fin de saison, ils se réunissaient et rassemblaient les feuillets les plus originaux pour en faire une compilation à lire au septantième degré. Les unis verts préféraient, et de loin, la déclamation spontanée. Un peu comme la génération de Pasteur. Passée de mode, délavée, l’écriture automatique passée au crible de leur cohérence était considérée comme désuète, dépourvue de tout intérêt, et surtout, pas scientifique pour un écu. Lorsque le président Dandin de Luxtrange annonça sa visite, les zébreux et les unis verts préparèrent les agapes. Ils invitèrent l’inégalable Yuja Wang, pianiste de renom, pour que rien ne manque à la fête. Elle donnerait un concert de digestion entre chaque divertissement. Un peu d’alternance entre les plats écrits et les plats déclamés ne fera de mal à personne, c’est dans cette optique que deux mille convives suggérèrent le déroulement de la fête. Les unis verts s’opposèrent au mélange du genre écrit et du genre déclamé. La méthode feuilletée est dépassée, nous arrivons à l’ère de la déclamation artificielle, il faut moderniser la nation. Les zébreux ne mouftaient pas. Ils avaient, eux, le sachoir de la véritude. Pour autant, il fallut faire un vote pour départager les zuns et les zautres.
Les zuns, bien nommés les zébreux, arrivés premiers, prétendairent que le feuillet automatique avait de bien meilleurs pneumatiques. Les zautres qui, soit dit en passant, étaient les unis verts arrivés seconds, défendairent mollement mordicus une théorie du gaz pas chaud à annoter, ou ânonner. Leur élocution n’est pas toujours bonne. Finalement, il fallut trancher. Les écrits zébreux furent déclamés et les zoraux d’unis verts scribés. N’allez pas croire que cela se fit sans négociations. Nan-nan. Les zébreux prétendant détenir le secret de la sérendipité, usant et abusant du phénomène, ouvrirent un paquet de feuillets au hasard et découvrirent un passage fumeux de la création. « La nitescence lunaire serait due à un feu sans fumée qu’il n’y a pas sur l’étoile la plus proche du système national ». Ce qui donna lieu à un long et fastidieux travail de recherche scientifique de la part des unis verts. Et devint une condition ciné quoi Braun Picvert d’affirmation de soi. – J’entends mal, pardon mais vous pouvez répéter la question ? – Bin non, on peut pas ! L’alacrité débordante des unis verts fit le reste du chemin pour rejoindre l’accord du jour J. C’est l’anachorète du Mont Melliflu en arrivant avec ses pots de miel qui mit tout le monde d’accord. La fête aurait lieu et la science du langage serait bien gardée. Pour autant, il restait un grand nombre de pans de la science des mots et des choses à éclairer.
Tout à la joie d’avoir réussi ce pari fou, les zébreux écrivirent un discours d’accueil au président Dandin de Luxtrange.
Monsieur le président,
Vous qui présidez les nations de tous les continents du monde, êtes vous en relation avec les présidents des autres planètes et des autres systèmes stellaires ? Car si tel est le cas, comment pouvons-nous entrer en relations avec eux ? Pensez-vous que notre langage se rapporte à leurs jargonnaderies ? Ou bien devons-nous faire l’impasse sur la possibilité de faire des ponts entre nos différences ?
Monsieur le président de nous, voici notre témoignage de gratitude à votre égard. Bienvenue dans notre fête catégorie « penser au pis de la lettre » et bon éclat au pied-de-nez-du-rire. Que le spectacle commence.
L’assemblée applaudit et une note s’éleva. Elle se tenait droite, en équilibre. La lecture brève n’était pas contée, mais décomptée. Rebours et manigances font plus que chahut et cancans ? Pas sûr. On nan sait rien… Le président honora les déclameurs de tous acabits en les décorant de la « lésion de majesté ». Pas de vénération ni de gloire futile en ces lieux de joutes. Rien ne sert de courir après la tortue de la fable. Un escargot pressé perd sa maison ! Ajouta-t-il. Par toutidéfix, voici sa conclusion : Si tu veux manier les mots, va faire un stage chez Liber Nation, ils sont rois en cette demeure. Et pour terminer le concert, voici une citation extraite de l’ouvrage de Michel Foucault, « les mots et les choses » : « La seule chose qu’affirme le verbe c’est la coexistence de deux représentations ». https://www.babelio.com/livres/Foucault-Les-Mots-et-les-choses/1517
Les mots nomment les choses censées exister. Les mots sont les représentations des choses. Les choses sont représentées par les formes, ou bien sont-ce les formes qui représentent les choses. Les formes sont perçues par nos sens. Les choses, concepts inclus, sont définies par leur sens. Bref, vous l’aurez compris, c’est labyrinthique. Le langage est aussi mystérieux que la nature humaine. Indéfinissable.
Ecrit pour l’agenda ironique de novembre 2025 proposé par John Duff et hébergé chez Tiniak ici même :