L’Hibernaticus Trolley de Limoges relie l’église Saint-Michel-Des-Lions à la chapelle Saint-Aurélien. Il emprunte la rue Darnet, laisse à droite la rue Monte-à-Regret pour suivre la Place d’Aine et rejoindre le Boulevard Gambetta où Auguste Renoir est né en l’an de Glâce 1841.
L’angle droit qui conduit à la Rue de la Huchette se négocie tout en douceur ; un poil plus loin, celui de la Rue Saint-Aurélien annonce l’arrivée.
C’est là que Yuja Wang descend.
Elle resserre le col de son manteau trapèze d’un geste sec. Ajuste sa capuche. Glisse ses longues mains souples dans des gants de peau.
Elle a rendez-vous.
Le froid glaciaire de l’hiver l’assaille violemment, l’hiver est sévère cette année, de longues chevelures de cristal descendent des arbres et des balcons. Cela faisait longtemps qu’un tel climat n’avait pas sévi.
L’herboristerie « L’Or des Simples » s’adosse au mur oriental de la chapelle. Heureusement le trajet pour la rejoindre est court.
C’est ce que Yuja se dit en parcourant les quelques mètres qui la séparent du lieu de rendez-vous.
La première chose qui la surprend, en entrant, c’est l’odeur puissante et indéfinissable qui assaille les récepteurs de son olfaction.
Un mélange étourdissant emporte tous les sens, les plongeant dans un état d’alerte tant la surprise est musclée et le mélange détonnant.
Là une effluve de pétales de roses, ici une fragrance de thé noir. Là un bouquet d’épices, ici une senteur de pois.
C’est fugace, incertain, inattrapable…
Et pourtant c’est bien là !
Yuja ferme les yeux. Elle vient chercher une graine, une seule, et la voilà, humant, devinant, respirant, se souvenant.
Il y avait de la neige ce jour là et pourtant, tous les lilas avaient fleuri. Leurs exhalaisons s’étaient comme fixées dans l’air, embaumant le jardin.
Ce jour là n’avait rien eu d’ordinaire.
Momo, le fils des voisins lui avait offert une rose. Puis il s’était enfui.
Yuja soupira.
Les princes de Serendip n’ont qu’à bien se tenir. Car la graine qu’elle venait chercher ici recelait bien plus que leur principe.
Une petite bonne femme qui l’observait du comptoir l’interpella :
– Quel bon melliflu vous amène, chère madame ?
– Je m’appelle Yuja, j’ai commandé une graine de nitescence.
– Oh, c’est vous ? Remarquez bien, reprit la petite bonne femme, ce n’est pas comme si je ne m’en doutais pas.
Et, sortant de derrière son comptoir, elle prit son élan et fit une roue digne des plus grands gymnastes artistiques.
– Et pan ! Reprit-elle. C’est avec une alacrité débordante que j’accueille les clients de votre espèce, c’est un honneur !
Yuja de s’extasier :
– Quelle belle roue rabelaisienne ! Elle gargantue que votre roulade se rapporte à votre coquille. Vous êtes l’escargot qui parcourt le Quart-Livre !
– C’est exactement cela, répondit joyeusement la petite bonne femme. Et croyez-moi si vous voulez mais je prends mon temps au pis de la lettre.
Clap clap clap clap !
L’homme qui venait d’entrer applaudissait.
– D’où tenez-vous votre étable ? Demanda l’homme, hilare. C’est une infusion rare que celle d’une traite satirique qui part au calembour de tour. Continua l’homme.
– Vous avez vu son tour de roue ? Demanda Yuja.
– Non madame, s’inclina bien bas l’homme, tout en mimant balayer le sol avec un chapeau mousquetaire. J’ai seulement été témoin d’une traite de roman.
– Tout doux, mon bon ! Reprit alors la petite bonne femme. Je suis CONTRE l’esclavage des livres, CONTRE les violences faites aux éditions fleuve, CONTRE les déformations de sapience castique, mais POUR que la traite des lettres se fasse avec caractère !
Le bonhomme, décontenancé, ne savait plus quoi dire.
Yuja rompit le silence.
– Parfois il vaut mieux sourire et se taire.
L’homme esquissa un sourire.
– Voilà qui est mieux, ajouta alors la petite bonne femme. Voyons maintenant ce qui vous amène, chère madame. La voici.
Et elle tendit à Yuja une boite cartonnée dans laquelle se trouvait un pois.
– C’est une graine de charisme, découverte par l’anachorète Siméon le Stylite.
Yuja écarquilla grand les yeux.
– Quoi ? J’avais commandé une graine de vent des globes oculaires, s’opposa Yuja.
– C’est vrai ! Rétorqua la petite bonne femme. Mais vous devez gravir les rayons dans l’ordre.
– La colonne des navigateurs à vue a été vendue, n’est-ce pas ?
La petite bonne femme rosit de gène. Elle tourna un regard presque suppliant vers l’homme. Puis, voyant qu’il ne manifestait aucune réaction, elle continua par un bredouillement :
– Euh… Je ne sais pas quoi vous dire.
L’homme souriait, silencieux…
Il tourna les talons et se dirigea vers la sortie puis, semblant se raviser, fit volte-face et déclara doctement : Mesdames, « Un escargot pressé perd sa maison. »
Et il sortit.
Yuja était furieuse. Elle envoya valser la graine de charisme à travers le comptoir.
– Eh bien ! La sérendipité a encore frappé ! Vous n’aurez qu’à donner cette graine à qui vous voudrez, moi, je n’en veux pas !
Et elle sortit, des larmes plein les yeux.
Elle ne vit pas Momo s’approcher d’elle.
Il lui tendit un mouchoir Lotux et mouche bousue.
Le reconnaissant alors, elle se jeta dans ses bras en sanglotant de plus belle.
Après quelques minutes et un petit réconfortant chaleureux au café du coin, Momo, mesurant l’étendue du désespoir de Yuja décida de l’emmener voir le dernier Dauzon « Le prince Escargot » au cinéma.
C’est l’histoire d’une famille d’escargots qui vit dans une muraille.
Un jour, un bourguignon ose s’aventurer jusque là.
Bien sûr, l’escargot de Bourgogne, prince de nature, tombe discrètement amoureux de l’aînée des murailles mais les parents s’opposent à l’union.
Le scénario est surfait, parfaitement ennuyeux. L’action consistant à les voir se déplacer d’une feuille à l’autre.
C’est décousu de fil blanc, bourré de mélo sucré, melliflu de chez gelée royale.
Bref ! En sortant, Yuja trouva que la vie reprenait des couleurs, redevenait joyeuse.
Momo sut qu’il avait réussi son pari.
Rendre Yuja heureuse.
Moralité : Quand vous avez une peine, un chagrin, allez voir un film nul, ça vous fera voir la vie du bon côté.
Toujours pour l’Aglagla de Novembre :
https://polesiaque.wordpress.com/2025/11/03/aglagla-dit-la-i-de-novembre-par-duff-john/






















