« La Vie aquatique » de Wes Anderson

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Affiche

Prince Ecran Noir du blog Le Tour d’écran avait attiré mon attention sur ce film qui date déjà d’une vingtaine d’années. N’ayant encore jamais vu de film de Wes Anderson (né en 1969 au Texas, américain et francophile), j’ai eu envie de tenter cette expérience aquatique et fantaisiste.
La Vie aquatique était son quatrième long-métrage, après La Famille Tenenbaum en 2001.

Puisque ce film nous relate une expédition à travers les océans, sur le bateau Belafonte parti à la recherche du très rare requin-jaguar, cette chronique prend place dans mon mois thématique sur le voyage, recommencé chaque année en janvier.

Note technique sur le film

Nationalité : Américaine
Année de sortie en salle : 2004
Genre : Comédie, Aventure
Durée : 1h53

Quatrième de couverture du DVD

L’océanographe mondialement connu Steve Zissou (Bill Murray) et son équipe partent pour une ultime expédition dont le but est la traque du mystérieux et insaisissable requin-jaguar !
Rejoints par un jeune admirateur de Zissou (Owen Wilson), une séduisante journaliste (Cate Blanchett) et son extravagante épouse (Anjelica Huston), Steve et son équipe vont devoir affronter nombre de péripéties au cours de leur incroyable périple !
Aventure fabuleuse mêlant humour, amour et action, la vie aquatique réunit un casting de rêve en route pour une traversée en équipage qui n’a vraiment rien d’une croisière… même si on s’y amuse beaucoup ! 

Mon avis

L’hommage au commandant Cousteau est ici très appuyé et teinté fortement d’ironie : tous les membres de l’équipe de Steve Zissou portent le petit bonnet rouge caractéristique du célèbre océanographe français. Le bateau Belafonte nous est montré en plan de coupe, vers le début du  film, et nous pouvons voir les équipements scientifiques (assez fantaisistes) qu’il contient.
Je ne suis pas certaine que les différentes péripéties traversées par l’équipe du Belafonte – vol de matériel sur un bateau ennemi, attaque de pirates, visite des îles Ping pour sauver un homme kidnappé par les pirates, etc. – soient vraiment passionnantes et, en tout cas, elles ne l’ont pas été pour moi.
Malgré tout, ce film m’a divertie par la grande quantité de trouvailles visuelles liées au monde marin : les poissons phosphorescents, l’hippocampe arc-en-ciel, le sous-marin jaune, le fameux requin-jaguar dont nous attendons l’apparition avec impatience jusqu’à la fin du film.
La musique, très présente, est aussi un bel hommage à David Bowie, avec au moins une dizaine de ses  chansons jouées à la guitare et chantées doucement en portugais par le Brésilien Seu Jorge. Lors de l’attaque des pirates, le spectateur est brutalement tiré de sa torpeur par les guitares tonitruantes et la voix déchirante de « Search and destroy » des Stooges et c’est aussi un moment du film assez électrisant et revigorant !
Le thème majeur me semble être la relation père-fils entre Steve Zissou et le jeune Ned Plimpton. La question de savoir si Zissou est réellement le père de Ned connait plusieurs rebondissements et revirements au cours du film. Mais on a l’impression que les deux hommes se sont adoptés mutuellement, quelle que soit la réalité biologique, et ce lien affectif (qui connaît aussi des heurts, des réconciliations, des interrogations) a quelque chose de très émouvant.
Un film que j’ai eu du plaisir à voir : un bon divertissement ! Plein d’un humour très pince-sans-rire et de second degré, parfois potache, accompagnés de séquences plus graves, tristes, qui étonnent dans ce contexte, et forment un contraste touchant.

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Bonne année 2026 !

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branche de gui

Une excellente année à tous ! Meilleurs vœux de santé, de bonheurs, de succès, d’amour et d’affection, de chance, de découvertes littéraires et artistiques les plus enthousiasmantes, de créativité et de beaux projets à mettre en œuvre !
Je nous souhaite également une année de paix, de justice, de droits humains respectés, de sagesse pour les dirigeants politiques – même si cela peut sembler utopique et vain.
Merci aux lecteurs qui me suivent ! Leur présence, leur attention et leurs éventuels commentaires sont très réconfortants et encourageants !

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Des haïkus d’automne

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Pour célébrer cette période festive, je vous propose la lecture de quelques haïkus d’automne – la saison que nous venons à peine de quitter et dont nous aurons peut-être la nostalgie dans quelques semaines, en plein cœur de l’hiver.
J’ai trouvé ces courts poèmes japonais dans la jolie anthologie Haïkus d’automne et d’hiver, publiée chez Folio Sagesses (92 pages), réunissant la plupart des grands maîtres du haïku classique, de Bashô à Sôseki, couvrant donc la période du 17e au 20e siècle.
Il s’agit d’une édition traduite du japonais, préfacée et annotée par Corinne Atlan et Zéno Bianu.

Extrait de la quatrième de couverture

« Là
tout simplement
sous la neige qui tombe »

Si la célébration de la floraison éphémère des cerisiers est désormais connue dans le monde entier, l’explosion de rouille, de pourpre et d’or des érables et des ginkos lors de l’apogée automnal n’est pas moins attendue au Japon. Elle est le théâtre d’une mélancolie plus prononcée, d’une beauté qui jette ses derniers feux, avant le flétrissement puis la glace et le givre.

Corinne Atlan et Zéno Bianu

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Choix de Haïkus


(Page 35)

J’ai tué une araignée –
solitude
de la nuit froide

Masaoka Shiki (1867-1902)

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(Page 37)

Ce chemin –
seule la pénombre d’automne
l’emprunte encore

Matsuo Bashô (1644-1694)

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(Page 44)

Après avoir contemplé la lune
mon ombre
me raccompagne

Yamaguchi Sodô (1642-1716)

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(Page 51)

Dans chaque perle de rosée
tremble
mon pays natal

Kobayashi Issa (1763-1828)

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(Page 56)

Automne
le malheur et rien d’autre –
Je poursuis mon voyage

Taneda Santôka (1882-1940)

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(Page 65)

Monstre
il montre son cul rond
le potiron

Natsume Sôseki (1867-1916)

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(Page 67)

Pluie d’automne –
les hortensias
se décident pour le bleu

Masaoka Shiki (1867-1902)

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« Dans les marges du temps » de Frédéric Perrot

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Le poète et blogueur Frédéric Perrot vient de publier il y a quelques semaines ce recueil poétique « Dans les marges du temps« .
Je vous invite à découvrir son excellent blog littéraire Le Bel de Mai en cliquant ici.
Vous pouvez également consulter ici même la chronique que j’avais écrite sur le précédent recueil de Frédéric Perrot, « Les Fontaines jaillissantes« .

Recueil à la tonalité souvent très engagée, fustigeant les réactionnaires de tous poils et résolument tourné vers les préoccupations actuelles, nos soucis d’époque : poème sur les Gilets Jaunes, sur les attentats, sur la Crise Covid, etc. Un livre qui choisit donc de s’adresser à un certain public (ceux du même bord) et qui l’assume. Une grande clarté de style est revendiquée par le poète, sous l’égide de Primo Levi, dont une citation est placée en exergue du texte « L’exigence de clarté« , qui donnera sans doute du grain à moudre à ceux auxquels le poète reproche « le brouillard des consciences » ou le désir d’incommunicabilité.
Ce recueil exprime à plusieurs reprises la lassitude, la fatigue. Ainsi, dans le poème « Las de cette poésie » (d’instituteurs/sévères si sévères). Ou, plus loin, dans « La prière délabrée » l’anaphore « Nous sommes fatigués » revient trois fois (des rhétoriques guerrières, du racisme ordinaire, des discours d’exclusion, etc.). Ou, encore, dans le poème « La sagesse des bien-pensants« , ces bien-pensants proclament : « Nous sommes las de l’orgueil des artistes », « Nous sommes las de la bêtise des artistes »… Au moins autant que cette lassitude et cette fatigue avouées, nous percevons l’exaspération et l’indignation de l’auteur, voire sa colère et sa déception.
Parmi ces textes, après hésitations, j’en ai finalement choisi deux qui ne sont pas politiques, parmi ceux qui m’ont émue, deux poèmes qui s’adressent davantage au cœur qu’à l’intellect, sans doute ! Et qui ne prêtent pas trop à polémique.

Note pratique sur le livre

Genre : Poésie
Editeur : Le Bel de mai (auto-édition)
Date de publication : automne 2025
Nombre de pages : 51

Extrait de la préface, rédigée par l’auteur

Pas de discours ! Pas de discours ! Pas de discours !
Aucun problème, ça m’arrange, je n’avais rien préparé.

Venons-en aux faits : les poèmes ici rassemblés ont été écrits entre 2016 et 2023, même si le dernier déborde sur 2024, année comme on le sait de tous les miracles. Ils sont organisés en deux parties : Confession d’un mécontent et Jours de colère.

L’ordre chronologique n’est pas respecté, même si certains poèmes de la seconde partie se trouvent plus en prise avec les événements : la répression féroce du mouvement des Gilets Jaunes, le confinement, l’assassinat de Samuel Paty (…)

Frédéric Perrot

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Choix de poèmes 

(Page 50)

Descends de ton tréteau, mauvais acteur

Descends de ton tréteau, mauvais acteur :
Le sérieux est un masque funéraire
Qui ne convient guère à ton caractère.
Nous sommes las des vains cris de la colère,
Épargne-nous de grâce tes postillons,
Abandonne ce masque d’imposteur.

Cesse d’être grimacier et retrouve
Ta vraie voix, un ton juste, ton silence,
Ton secret, qui n’a rien de douloureux :
Rester confidentiel n’est pas honteux,

Et ce n’est que dans les marges du temps,
Quand nous sommes sans public, isolés,
Que nous pouvons espérer prononcer
Un premier mot qui ne serait pas faux.

N’aie pas peur, soit confiant, éveillé :
Ta vraie voix, tes couleurs, ta musique…

*
(Page 25)

Nocturne

Ne crois pas
Que tu sois cause encore
Du sourire discret de l’endormie :
Elle repose avec son secret…

Comme le voyageur des contes,
Tu pourrais des deux poings
Cogner aux portes de ses rêves,
Qu’elle ne l’entendrait pas
Tant de mondes vous séparent…

Retourne à ton silence,
Dans la chambre de l’enfant
Qui aux premières heures de l’aube,
Viendra t’étourdir de son babillage
Et de sa joie

**

Quelques uns de mes derniers haïkus

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Joyeux Noel 2025

Voici quelques uns de mes haïkus écrits en 2025, des petits aperçus de l’année écoulée, au fil des saisons.
Une manière de vous souhaiter un beau réveillon et un Joyeux Noël !
Très bonnes fêtes à vous !

*

En plein mois d’avril
engoncements et suées
– Les dictons idiots.

*

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De branche en branche…
l’écureuil finit par
croiser le corbeau

*

Pèche jaune au goût
de soleil… la blanche aura-t-elle
saveur de lune ?

*

La nature s’anime
sous le ciel d’été – Le vent
est l’âme des arbres

*

Vol à ras de terre
du corbeau majestueux
– L’instant suspendu.

*

Oranges sanguines et
pêches de vigne – Un régal
pour vampires végan.

*

Vieilles pierres et cendres
– Le passé n’est plus que
matière grise.

*

Branchages abattus,
corbeaux lents et pies errantes
– Après la tempête.

*

Jour de grand vent
– Marcher du même pas
que les feuilles mortes.

*

Chaudes et douces
les couleurs de l’automne
– Je m’emmitoufle !

*

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Bariolée comme une
salamandre – La feuille morte
court dans le jardin.

*

Parmi des monceaux
de feuilles – Le merle et moi
cherchons de bons vers.

*

Le joli colvert
curieux des profondeurs
– Montre son derrière.


M-A. Bruch

Un article de Frédéric Perrot sur mes « Haïkus de la belle saison »

Un grand merci à Frédéric Perrot, poète et blogueur, pour l’article récent sur son blog Le Bel de mai, à propos de mon recueil « Haïkus de la belle saison » (Encres vives, 2024).
Vous y trouverez de nombreux extraits.

Un article à consulter ici :

https://beldemai.blogspot.com/2025/12/marie-anne-bruch-haikus-de-la-belle.html

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L’Exposition Eugène Boudin à Marmottan (avril à août 2025)

En juin 2025, j’ai visité cette exposition au musée Marmottan, à Paris.
Avant cette visite, je connaissais assez peu de choses sur Eugène Boudin (1824 à Honfleur-1898 à Deauville) : je croyais qu’il n’avait peint toute sa vie que des scènes de plages en Normandie, ce qui est beaucoup trop réducteur, puisqu’il a également voyagé en Bretagne, en Hollande, dans le Midi, à Venise, à Bordeaux, etc.
Boudin est souvent qualifié de « père de l’impressionnisme » car il a été le maître du jeune Claude Monet (1840-1926), à qui il a enseigné l’art du paysage grâce à la pratique de la peinture en plein air, sur le motif.
On peut remarquer que, chez Boudin, le ciel occupe en général plus de place que la mer ou la terre (l’horizon est bas) et la lumière atmosphérique, l’étude des nuages ou des brumes, les rayonnements du soleil, les nuances de l’azur, semblent les sujets principaux de ces œuvres.
Dans les compositions de ses toiles, l’artiste aime jouer souvent avec des effets de symétries, soit par rapport à la ligne d’horizon (le ciel et la mer se répondant au gré des reflets) soit par rapport à une verticale à peu près centrale (un élément du paysage, situé à gauche, répondant à un autre, similaire, à droite – que ce soient des bateaux, des arbres, des tours ou des clochers,…)
Au cours de cette visite, j’ai souvent pensé que Boudin avait dû recevoir l’influence des paysagistes romantiques anglais, en particulier Turner, mais aussi celle de Claude Lorrain et des paysagistes hollandais du 17e siècle. J’ai aussi trouvé que quelques unes de ses marines, surtout les plus brumeuses ou les plus allusives, pouvaient préfigurer l’abstraction, dans une certaine mesure.
Une très belle exposition, qui permettait de découvrir plus amplement ce paysagiste trop méconnu et pourtant important dans l’art du 19e siècle.

Un Panneau explicatif de l’exposition :

De Bordeaux à Dordrecht – D’autres ciels

La guerre de 1870 contraint Boudin à se réfugier en Belgique. Jusque-là, il n’avait peint qu’en Normandie et en Bretagne, mais les marchands et collectionneurs, désireux de le voir représenter d’autres ciels, l’incitent à voyager. Il se rend d’abord à Bordeaux, qu’il n’apprécie guère, mais dont il laisse de remarquables vues du port. Néanmoins, l’artiste préfère la plage de Berck, dont l’immensité ainsi que l’activité des pêcheurs l’inspirent. Les conséquences de la crise économique des années 1870 contraignent Boudin à réduire ses déplacements, puis, l’amélioration relative de la situation dans les années 1880, le pousse à reprendre les voyages. Il se rend aux Pays-Bas, avant de travailler à Etaples, dont il explore différents aspects, ainsi qu’à Saint-Valéry-sur-Somme, où, de manière inhabituelle, il peint un canal au clair de lune.
Sa correspondance révèle un peintre constamment confronté aux aléas d’une météorologie si incertaine que, bien souvent, il ne rapporte qu’une maigre production.
(Source : musée)

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Bordeaux, trois-mâts dans le port. 1874
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Trouville, le port. 1880
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Marée basse à Etaples, soleil couchant. 1880
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Les Dunes à Etaples. 1890
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Saint-Valéry-sur-Somme, effet de lune sur le canal, 1891
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Venise, la Salute, la Piazzetta, le Grand canal, le soir. 1893

«Neurones miroirs» de Julien Boutreux

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Julien Boutreux a eu l’amabilité de m’envoyer son dernier recueil poétique, paru dans la collection Polder (numéro 207) et j’ai été touchée et flattée de cette attention.
Un recueil parfaitement titré, puisqu’il appelle la réflexion du lecteur et qu’il jongle avec le « je« , le « tu« , le « nous« , le « on« , en de multiples reflets !

Note pratique sur le livre

Éditeur : Polder, Gros textes
Année de publication : automne 2025
Préface de Jean-Marc Proust, illustration de couverture de Christophe Lalanne
Nombre de pages : 52

Quatrième de couverture

Dans ce nouveau recueil de Julien Boutreux, recueil du questionnement et de l’incertain, c’est de l’autre qu’il s’agit, de cet autre sans lequel le « je » ne pourrait se dire, la quête de l’identité serait rendue vaine, de cet autre avec lequel nous pourrions entrer en résonance, dont nous pourrions connaître les émotions grâce à ces neurones miroirs qui donnent son titre à l’ouvrage.

(Préface de Jean-Marc Proust)

*

Mon avis

Ce recueil ravira tous ceux qui ont des questionnements philosophiques mais qui veulent – non pas y  répondre mais peut-être y songer – par les moyens de la poésie. Julien Boutreux semble ici dans une quête existentielle qui, pour être grave et sérieuse sur le fond, n’en adopte pas moins, par moments, des allures ludiques, comme dans ce poème aux faux airs de charades intitulé « vingt et un noms de ?« .
Que signifie exister, de quoi se compose notre identité, sommes-nous les miroirs les uns des autres, quel est le sens de notre vie, est-ce que tout se résume au vide, au néant, et comment appréhender ce vide ?
Le poète dit (Page 17) « S’il y a quelque chose à comprendre (…) c’est peut-être dans la mémoire/ce qu’il en reste » mais plus loin (page 25) « tes souvenirs se mélangent, te trahissent », on se « perd dans les méandres » du temps, la mémoire est un gouffre. Le même désenchantement apparaît vis-à-vis du langage (page 24) : « le langage est le verso, or le monde est le recto, et à cause des mots tu te trouves du mauvais côté, encore plus étranger ».
L’un des titres du recueil fait référence à l’Homme approximatif de Tristan Tzara, anciennement chef de file des dadaïstes, et peut-être qu’en effet certaines traces lointaines de la dérision et du sens de l’absurde qui caractérisaient leur groupe peuvent se retrouver dans ces Neurones miroirs.
Un excellent recueil, qui aborde l’essentiel de nos vies, cherchant des chemins, proposant des pistes, allant explorer jusqu’au bout les impasses, sans céder ni aux leurres ni aux espoirs faciles.

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Choix de Poèmes

(Page 21)
de toute façon les mots ne valent pas grand-chose

on avait inventé ce jeu
consistant à résumer sa vie en une seule phrase
qui prenait valeur d’aphorisme

on préférait la profondeur aux péripéties
voilà sans doute pourquoi
le monde nous indifférait tant

pour nous chaque jour devenait
une nuit blanche à la belle étoile
(et l’aurore se tenait à carreau)

on écrivait des poèmes
on n’avait rien trouvé de mieux
tu aimais parfois les miens
les tiens avaient une vraie force
on croyait passer le temps
en fait on passait à autre chose

*
(Page 26)

nous-mêmes/noumènes

nous
passons dans un espace froid
étrangers à nos propres contrées
nos maisons ne sont pas les nôtres
n’habitons rien
même pas nos corps
ni nos mots qui sont d’avant nous
ne parlons pas sinon pour ce qui n’a nul besoin d’être dit
ne savons rien
nous qui pensons à nous
qui pensons nous
suivons seulement la solitude d’innombrables avant nous
nos pas dans leurs pas
parfaitement identiques

appelons cela une identité

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« Home » de Toni Morrison

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Depuis de nombreuses années j’avais envie de découvrir la plume de Toni Morrison (1931-2019), la célèbre romancière américaine, Prix Nobel de littérature en 1993. « Home » faisait d’ailleurs partie de ma pile à lire depuis au moins cinq ans. Mais j’attendais le moment propice et il est enfin arrivé, cette année, à la faveur d’une période de calme.
Je souhaitais découvrir cette écrivaine importante avec un autre livre que le très fameux « Beloved » (1987) – celui-ci me faisant un peu peur par ses thèmes violents.
Ceci dit, « Home » est également un roman dur, où la guerre et les scènes brutales ne manquent pas non plus… mais nettement plus court : 150 pages au lieu de 450.

Cette lecture rentre dans le cadre du défi « Un classique par mois » organisé par Etienne Ruhaud du blog Page Paysage, où il s’agit de découvrir chaque mois un auteur classique qu’on n’a encore jamais lu.
Ce mois-ci, après Soljenitsyne, j’aurai donc participé deux fois à ce défi, devenu de ce fait « Deux classiques par mois »…

Note pratique sur le livre

Editeur : Christian Bourgois
Année de publication : 2012
Nombre de pages : 151

Résumé de l’histoire

L’histoire se passe dans les années 50. Frank Money est un jeune afro-américain qui revient aux Etats-Unis après avoir combattu lors de la guerre de Corée. Il en est revenu profondément traumatisé, ayant eu plusieurs amis tués au combat, et ayant assisté à des scènes terribles. Le but de Frank est de retourner dans sa ville d’origine, Lotus, en Géorgie, au sud des Etats-Unis, où il espère retrouver sa petite sœur Cee, qu’il affectionne tout particulièrement et qu’il a toujours protégée. Une bonne partie du roman raconte le voyage de Frank, du nord au sud des Etats-Unis, les rencontres qu’il fait, les problèmes ou les aides qu’on lui apporte en chemin. Parallèlement, nous voyons aussi la vie de Cee : elle a trouvé un emploi bien rémunéré chez un médecin blanc, mais les pratiques de celui-ci semblent entourées de mystères.

Mon Avis

C’est une histoire prenante, qui n’est pas sans rappeler l’Odyssée d’Homère, dans ses grandes lignes. Comme Ulysse, Frank Money revient de la guerre et il a vu mourir bon nombre de ses compagnons au combat. Comme Ulysse, il fait un périple durant lequel il croise des hommes ou des femmes qui tantôt l’aident et tantôt le retardent, ou même le mettent en danger. Comme Ulysse, Frank veut retourner dans sa petite ville d’origine, son Ithaque, renommée Lotus pour l’occasion. Il désire retrouver sa Pénélope, celle qu’il aime par dessus tout – non pas sa femme mais sa sœur, Cee, qu’il va finir par sauver in extremis de griffes malfaisantes.
Tout comme Pénélope, Cee se livre à des travaux d’aiguille – non pas à du tissage mais à la couture d’une courtepointe.
Je n’ai plus suffisamment en tête tout le détail des épisodes de l’Odyssée mais je suis certaine que d’autres parallèles peuvent se faire.
J’ai trouvé intéressant que Toni Morrison veuille adapter ce mythe grec antique, fondateur de la culture occidentale, à l’histoire afro-américaine, pour en donner une version réactualisée, revivifiée.
L’écriture de T. Morrison m’a semblé fascinante par sa concision et ses ellipses : elle ne nous explique jamais aucune situation mais elle nous immerge directement dans l’action ou dans les pensées des personnages. Elle ne nous dit, par exemple, jamais si tel ou tel personnage est blanc ou noir – mais nous le comprenons chaque fois très vite, par d’infimes détails ou par les interdits qui peuvent parfois les frapper, dans cette Amérique des années 50 encore marquée par une forte ségrégation. Des allusions au Ku-Klux-Klan sont aussi présentes, de temps à autres, sans le nommer explicitement, par la seule évocation laconique de « cagoules blanches », et le lecteur est saisi d’effroi.
Bien que plusieurs scènes soient dures, voire terribles, le lecteur ressent tout de même une certaine empathie pour Frank : les traumatismes qu’il a subis – non seulement à la guerre mais depuis son enfance – peuvent expliquer sa violence. Par ailleurs, cet amour indéfectible qu’il porte à sa sœur et son désir de la sauver, apportent au roman une touche d’espérance et de chaleur.
Un très beau livre ! Une grande force d’évocation pour une période de l’histoire américaine particulièrement rude !

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Un extrait page 89

Lotus, Géorgie, est le pire endroit du monde, pire que n’importe quel champ de bataille. Au moins, sur le champ de bataille, il y a un but, de l’excitation, de l’audace et une chance de gagner en même temps que plusieurs chances de perdre. La mort est une chose sûre, mais la vie est tout aussi certaine. Le problème, c’est qu’on ne peut pas savoir à l’avance.
À Lotus, vous saviez bel et bien à l’avance puisqu’il n’y avait pas d’avenir, rien que de longues heures passées à tuer le temps. Il n’y avait pas d’autre but que de respirer, rien à gagner et, à part la mort silencieuse de quelqu’un d’autre, rien à quoi survivre ni qui vaille la peine qu’on y survive. Sans mes deux amis, j’aurais étouffé vers l’âge de douze ans. C’étaient eux, en plus de ma petite sœur, qui maintenaient à l’arrière-plan l’indifférence des parents et la haine des grands-parents. Personne à Lotus ne savait rien ni ne voulait rien apprendre. Pour sûr, Lotus ne ressemblait à aucun endroit où vous voudriez être. Peut-être une centaine d’habitants qui vivaient dans environ cinquante maisons branlantes disséminées ici et là. Rien à faire à part des travaux abrutissants dans des champs que vous ne possédiez pas, ne pouviez pas posséder et ne voudriez pas posséder si vous aviez un autre choix. Ma famille était satisfaite ou peut-être simplement désespérée pour vivre comme ça. Je comprends. Après avoir été chassée d’une ville, toute autre ville qui offrait la sécurité et le calme d’une nuit de sommeil ininterrompu sans carabine pointée sur la figure au réveil était plus que suffisante. Mais elle était bien moins que suffisante pour moi. Vous n’avez jamais vécu là-bas, donc vous ne pouvez pas savoir comment c’était. N’importe quel gosse intelligent deviendrait fou. Est-ce que j’étais censé me satisfaire de quelques minutes de sexe sans amour, une fois de temps en temps ? Peut-être d’un délit, prémédité ou accidentel ? Est-ce que les billes, la pêche, le base-ball et la chasse au lapin pouvaient être des raisons de sortir de son lit le matin ? Vous savez bien que non.

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« Dans l’angle mort » de Jean-Philippe Sedikhi

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En assistant à une lecture publique de poésie, en novembre dernier, j’ai pu écouter des poèmes extraits de ce recueil, « Dans l’angle mort« , lus par l’auteur lui-même, Jean-Philippe Sedikhi.
Leur simplicité et leur évidence m’ont plu, cette langue franche et directe s’accorde bien avec les préoccupations sociales, très urbaines, exprimées par l’auteur. Des situations de la vie quotidienne, telles que chacun a pu les éprouver dans nos sociétés actuelles, sont décrites, mises en lumière, par quelques traits caractéristiques.
Une poésie soucieuse de fraternité, de justice – une poésie engagée dans un sens humaniste. On sent Jean-Philippe Sedikhi à l’écoute des plus fragiles, de ceux qui souffrent, des exilés ou des exclus.
En cette période de l’Avent, où l’on prépare les festivités, les cadeaux, les agapes et les réunions familiales, la lecture de ces poèmes nous rappelle aussi de nécessaires solidarités…

Note pratique sur le livre

Éditeur : L’Harmattan, collection Poésie(s)
Année de publication : automne 2025
Préface d’Eric Dubois.
Nombre de pages : 112

Note sur le poète

Jean-Philippe Sedikhi écrit de la poésie, des nouvelles et des histoires jeunesse. Ses écrits ont été publiés dans plusieurs revues francophones : Traversées, Poésie première, Poésie mag et L’atelier du roman.

Quatrième de couverture

Bienvenue dans l’angle mort de nos sociétés : celui qu’on oublie, celui qu’on tait.

Dans ce premier recueil, Jean-Philippe Sedikhi dresse, poème après poème, un tableau brut et bouleversant de l’invisible. Sa poésie, influencée par Raymond Carver et Jacques Prévert, est directe, sans fioriture, mais d’une puissance rare. À travers des scènes du quotidien, il nous parle d’exil, de solitude, de pauvreté, d’errance et de dignité. Il capte la beauté fragile d’un instant, l’éclat d’une détresse, le silence d’un regard.

Ce recueil n’est pas un simple livre de poésie : c’est un cri discret, un témoignage sensible, un miroir tendu vers ceux qu’on ne voit plus.

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Choix de poèmes


(Page 24)

Dans l’angle mort

Il est une casquette,

Une vieille veste,

Un t-shirt troué,

Il est midi sans manger,

Il est un euro dans un gobelet,

Il est dans l’angle mort où l’on ne regarde jamais

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(Page 57)

Gratte Papier

Il se demandait souvent ce qu’il deviendrait avec son diplôme en poche,

Il s’imaginait gratte papier,

Dans un petit bureau sombre avec une pile de dossiers et ça lui donnait envie de pleurer.

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(Page 78)

Cloche pied


J’écris ce poème pour les petits français,

Pour les enfants de Camus,

Pour les enfants de l’Étranger,

Pour ceux qui ont un nom qui marche à cloche pied.

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(Page 98)

Dans l’ombre de soi

Englouti,

Dans l’ombre de soi,

Incapable de pénétrer l’épaisseur du monde,

Etrange personnage mutique,

à la peau fragile,

Aux sens aiguisés,

A la mémoire fertile,

Au corps endolori,

Accélérant le pas vers le rendez-vous des choses perdues.

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