« Les Déraisons » d’Odile d’Oultremont

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Ce roman a été choisi dans mon cercle de lecture, après la proposition d’une participante. Je n’avais jamais entendu parler de cette écrivaine belge, qui a obtenu le Prix de la Closerie des Lilas en 2018 avec ce livre-ci, son premier roman.

Note pratique sur le livre

Editeur : 10/18 ; initialement : Editions de l’Observatoire
Année de publication : 2018
Nombre de pages : 235

Note biographique sur l’écrivaine

Odile d’Oultremont est née en novembre 1974 à Bruxelles, dans une famille de la noblesse belge. Elle est scénariste pour la télévision et pour le cinéma. Réalisatrice d’un court-métrage en 2015. Romancière en 2018 pour Les Déraisons.

Quatrième de Couverture

Adrien, employé modèle, mène une vie sans surprises, réglée au millimètre. Louise, artiste peintre, traverse le quotidien en le réinventant sans cesse. Leur rencontre métamorphose leur existence. Louise emporte Adrien dans les méandres de ses fantaisies, Adrien comble Louise d’un amour infini. Mais la vie prend parfois des détours inattendus. Lorsque la santé de Louise se dégrade, forte de son imagination et accompagnée d’Adrien, son allié de toujours, elle décide de se battre. De son côté, Adrien, pour la première fois, déroge à sa routine : il quitte à l’insu de tous son travail monotone pour accompagner sa femme et tente, avec elle et par la force d’un souffle créatif puissant, de vaincre la maladie.
(Source : éditeur)

Mon Avis

L’histoire racontée par ce roman a quelques points communs avec L’Ecume des jours de Boris Vian, du moins si on s’en tient aux grandes lignes du pitch, et on peut supposer que ces ressemblances superficielles ont pu servir d’argument de vente à ces Déraisons, au cours d’interviews ou autres. Le problème, quand on se réclame d’une si glorieuse filiation, c’est qu’il faut se montrer à la hauteur de son modèle – au moins un petit peu – et c’est là que ça coince… Bref, vous ne retrouverez ici ni la merveilleuse poésie ni l’inventivité somptueuse du monde enchanté de Colin et Chloé. Et je crois que cet argument marketing n’était pas judicieux du tout, en orientant le lecteur vers une comparaison peu flatteuse pour cette autrice belge.
Ce qui m’a le plus fortement déplu dans ce livre est son écriture, sa langue. Outrancière, boursouflée, pleine d’une fausseté grimacière. Absolument rien ne sonne juste dans ce livre. Il n’y a que de très rares moments où le lecteur se sent traversé par le petit frisson d’une vérité essentielle, éprouvée et nécessaire à sa vie. L’écrivaine nous fait son grand numéro de bouffonnerie littéraire, à grand renfort de pirouettes et de singeries, mais il faudrait être bien naïf pour s’y laisser prendre. Une surabondance d’adjectifs disgracieux et employés mal à propos donne un style lourdingue.
J’ai souvent entendu dire qu’une écriture, pour être belle, devait dire beaucoup avec peu de mots. Ici, on est plutôt dans la configuration inverse.
Ce que j’ai appris grâce à ce livre ce sont les quatre différentes phases de progression d’un cancer, quand il évolue vers le pire, et à quoi ressemblent les traitements. C’était flou dans mon esprit et maintenant j’y vois plus net.
L’héroïne, Louise, est censée être bourrée d’imagination, de fantaisie et de poésie mais c’est plutôt grotesque et poussif : son imagination ne va pas beaucoup plus loin que d’ajouter du colorant dans son dentifrice matinal ou de donner des prénoms à ses bras, droite et gauche.
Est-ce que j’aurais pu être touchée par cette histoire, racontée dans un style plus gracieux, plus inspiré et plus épuré ? Peut-être. Et c’est donc dommage.
Un roman dont il serait judicieux de se dispenser !
*

L’Incipit, page 11

La pièce est magistrale. Ses murs dressés comme des remparts soutiennent une voûte suspendue à plusieurs mètres du sol, sculptée en éventail et percée d’une imposante lucarne. Par-delà, le ciel dispense sa lumière matinale, une colonie de nuages traverse lentement le tableau. Adrien ne peut s’empêcher de penser que, de là-haut, Louise doit se marrer.
Dans cette salle de justice, l’air en circulation lente a pris la couleur presque jaune des époques antérieures. Depuis la disparition de sa femme, il y a quelques mois, ici ou ailleurs, à tout moment, c’est comme si le présent était déjà ancien. En filant, Louise a emporté les pigments clairs de l’oxygène, elle s’est barrée avec le blanc. La vision d’Adrien a reculé d’un cran sur la palette Pantone. Même les murs de ce tribunal sont devenus légèrement plus foncés. Adrien observe le trône du président, une simple chaise posée derrière un imposant bureau face à l’assemblée. Dans quelques minutes, il va devoir répondre à des questions officielles, trier les mots, les peser, les modérer, les tempérer, il ignore s’il dispose encore de telles capacités dans son stock intérieur, ces dernières années, il n’a plus rien utilisé de tel.
(…)

*

Un Extrait page 56

Il démarra son discours sur l’énergie commune, bifurqua sur la fierté d’en être, ralentit un instant sur le Mérite, « celui qui vous revient à tous de consacrer vos journées à porter haut et fort le nom et la réputation d’AquaPlus tout en apportant satisfaction aux clients », il poursuivit tout droit, traita de l’efficacité des services, de l’esprit corporate, il accéléra avec la nécessité d’intégration dans le monde de demain, en mutations perpétuelles, de nouvelles technologies, d’adaptation indispensable pour tous et puis il freina net sur « la raison de votre présence ici ».
Nous y voilà.
A cet instant, le silence fut tel qu’il exhuma le bruit d’une armée frappant des bottes sur le pavé. Dans la tête de chacun des employés, on devinait hurler les talons fous, dopés d’ordres et de consignes, cognant de leur caoutchouc rigide le carrelage de la salle des événements spéciaux. Les cœurs se serrèrent de concert, des centaines d’aortes filtrèrent des litres de sang sous une pression magistrale, les estomacs tourbillonnèrent d’un coup sec comme sous l’effet d’une tornade. Même Adrien se déplaça de quelques millimètres, un petit coup à gauche, de l’air s’infiltra dans sa trachée, un soulagement, un écrasement. Pour la première fois sans doute, il se sentit identique aux autres, dans une communion de détresse inattendue. Et si j’étais de ceux que le directeur général a décidé de jeter au néant sidéral ? Cette possibilité l’effleura à peine qu’il la saisit et la propulsa sur le mur d’à côté. Elle éclata comme une pêche, la chair dégoulina, restait l’odeur sucrée de la peur, et puis plus rien. (…)

**

Deux Poèmes d’Eva-Maria Berg

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Pour le défi des Feuilles Allemandes de ce mois de novembre, j’avais envie de parler de poésie allemande contemporaine, assez méconnue en France me semble-t-il, et j’ai pensé tout de suite à Eva-Maria Berg.
J’ai trouvé ces deux textes sur le site « Recours au Poème » – une mine à explorer ! – dont voici le lien.
Ces poèmes datent de 2018. Ecrits initialement en allemand, ils ont été traduits en français par Eva-Maria Berg elle-même.
Ils font référence aux victimes de l’Holocauste et en appellent à notre conscience et à nos mémoires.

Note biographique sur la poète

Eva-Maria Berg, née en 1949 à Düsseldorf en Allemagne, a suivi des études d´allemand et français à Fribourg en Brisgau, séjourne souvent en France.
Publication de poésie, prose, essais, recensions littéraires dans des journaux, revues littéraires et artistiques, certain textes publiés dans des éditions bilingues ou dans leur traduction en français, espagnol et anglais.
Plus de renseignements biobibliographiques sur son site Internet, d’où sont tirées les informations ci-dessus et la photo ci-contre.

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Poésie, engagement, mémoire

combien de questions
peux-tu supporter
combien de réponses
peux-tu apporter qu’est-ce
que tu laisses non-dit
ou en suspens
ou tout d’abord ouvert
pour y réfléchir
qu´est-ce que tu écartes
comme inacceptable
ou à quoi refuses-tu
de te rallier
y a‑t-il aussi des questions
qui viennent de toi-même
curieux embarrassé
sceptique bouleversé
en face de ce que
tu vois écoutes
perçois sans aucune
explication et
sans savoir
où elles te mènent
quand tu es confronté
à toi-même

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la mémoire commence par soi-même
il n’y a pas d’échappatoire
ce qui se passe te concerne
peu importe où tu vis
tu es impliqué
par toute injustice
témoin qui doute
témoin indigné
témoin qui craint
de se rebeller témoin
qui veut se rebeller témoin
qui ne peut trouver la paix tant
qu’il se tait témoin
qui essaye de lutter pour trouver
les mots qui reflètent sa
perception et tu cherches
une voix tu la cherches pour
les hommes qui ne sont
pas entendus tu essaies
d’écrire contre
l’oubli dans la conscience

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Deux Poèmes de Grisélidis Réal

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J’ai trouvé ce recueil poétique, intitulé Chair vive, dans ma librairie habituelle. La quatrième de couverture m’a étonnée. J’ai vu que cette poète, écrivaine et peintre avait mené une vie tout à fait hors-norme, revendiquant fièrement son statut de prostituée et militant pour une meilleure reconnaissance de ce métier…
Quoi qu’il en soit, j’ai été touchée par plusieurs de ses poèmes, surtout par ceux écrits en prison. Certains élans de révolte de cette poète suisse francophone ont une belle expression, un fort impact. On sent une poésie écrite avec vigueur et ferveur, assez « tripale » quelquefois. Le vocabulaire du corps, de la chair, occupe une grande place, spécialement dans ses poèmes d’amour et de maladie – ses derniers textes évoquent le cancer qui l’a emportée et les lourds traitements subis.

Note Pratique sur le livre 

Éditeur : Points poésie 
Année de Parution : 2023
Préface de Nancy Huston 
Nombre de pages : 252

Note biographique sur la poète 

Grisélidis Réal (1929-2005) est une artiste, poète, autrice, prostituée et activiste née à Lausanne. Elle est l’auteure d’un roman, Le noir est une couleur (1974), d’un journal de prison et de plusieurs recueils de correspondance. 

Extrait de la Quatrième de Couverture

Réunies ici en un seul volume, les poésies écrites par Grisélidis Réal depuis l’âge de 13 ans forment une œuvre d’une force et d’une cohérence rares. Du symbolisme des débuts au « récit » poétique et poignant de la prostitution, des années de prison à la lutte contre le cancer, ses poèmes racontent les révoltes et les grands amours d’une vie, avec un art et une profondeur uniques. (…)

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Page 79

Promenade II 

À Edeltraud

Entre les barreaux, entre les pierres 
Nous tournons en cercle étroit 
Nos corps faibles et fatigués 
Et nos mains vides et lourdes 
Sous le sévère regard qui veille 

La torture saccadée de la ronde 
N’a ni commencement ni fin 
Toutes pareilles vêtues de noir 
Avec les mêmes visages blafards 
Nous tournons la roue du destin 
Et les ailes déchirées de l’été 

Dehors grandissent des enfants étrangers 
Brûle la poussière sur des routes fuyantes
Éternellement flotte la chevelure verte 
Des prairies sous la caresse du vent 
Éternellement appelle la voix sombre 
De la liberté dans la forêt qui se fane 

Nous déclinons et nous demeurons 
Éternellement brûle en nous la braise 
Des nuits d’amour perdues 
Le rêve mort nous déchire 

Entre les murs, entre les barreaux 
Nous tournons le cercle gris 
De nos corps malades et vides 
Notre lourde charge fatiguée 
La torture éternelle du cercle 
N’a ni commencement ni fin. 

Été 1963
Centre de détention de Rothenfeld 

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Page 107

Cantique des gardiennes de prison

Prêtresses de la souffrance
Recueillez dans vos mains nos larmes
Soupesez dans vos mains nos cœurs

Prêtresses du malheur
Qui tenez dans vos mains les clés
Des portes du silence

Vous qui nous séparez
Vous qui nous injuriez
Vous qui nous faites taire

Prêtresses de l’impuissance
Vous reniez la femme
Vous servez l’injustice

Vous donnez à la haine
Une cuirasse de barreaux
Une armure de hautes grilles

Prêtresses de la peur
Vous vous murez vivantes
Vous êtes enfermées

Dans les prisons où vous croyez
Nous tenir prisonnières
Ce sont vos propres tombes

Votre jeunesse passe
Au service de lois inconnues
Au prix de valeurs inutiles

Vous tuez votre cœur
Vous fatiguez votre âme
À prononcer des paroles perdues

Un jour nous serons libres
Et vous resterez seules
À faire des gestes las

Devant des cages vides
Prêtresses de la mort
Aux lourdes mains fermées.

Munich, le 16 juillet 1963

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Des Sonnets de Rainer Maria Rilke (Poésie)

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J’ai reçu en cadeau ce livre de Rilke « Les élégies de Duino » qui sont suivies par « Les Sonnets à Orphée ». C’est dans ce deuxième recueil que j’ai choisi deux poèmes à vous présenter pour le défi des Feuilles Allemandes, organisées par Éva et Patrice du blog « Et si on bouquinait un peu » et par Fabienne du blogue « Livr’Escapades« . 

Ces poèmes de Rilke – aussi bien les élégies que les sonnets – sont parfois d’un abord difficile, un peu hermétiques, aussi j’ai choisi des textes parmi les plus accessibles (tout étant relatif), l’un sur le thème du temps et l’autre sur celui de la mort ou du rapport entre la vie et la mort, si je ne me trompe. Bien sûr, ces sonnets sont rimés, dans leur version originale allemande, mais leur traduction en français n’est ni mesurée ni rimée. Une certaine musicalité semble cependant conservée.

Quatrième de Couverture 

Les Élégies de Duino et Les Sonnets à Orphée sont deux des plus beaux monuments de la poésie allemande, que Rilke a sans nul doute enrichie de nouvelles possibilités d’expression. 

Ces deux cycles se présentent par groupes de poèmes ou de thèmes fondamentaux – la mort, l’amour, la naissance, l’enfance, la métamorphose, la terre et l’ange – se développent comme autant de leitmotive et parfois se répondent ou s’opposent, avec des rappels comparables aux rappels de teintes des peintres. 

Courte biographie de Rilke

Né en 1875 à Prague, mort en 1926 dans le sanatorium de Val-Mont en Suisse, Rainer Maria Rilke est un écrivain autrichien. Après des études d’art, de littérature et de philosophie, il se lie avec Lou-Andreas-Salomé et exerce le métier de journaliste. Il rencontre des artistes comme Paula Moderssohn-Becker. Il voyage beaucoup : Italie, Russie, France. Il est durant quelques années (1904-1906) le secrétaire de Rodin. Il voyage en Afrique du Nord, en Europe. Il met dix ans à écrire « Les Elégies de Duino« , l’un de ses principaux chefs d’œuvre. Il participe rapidement à la Première Guerre Mondiale, en 1916. A partir de 1919, il s’installe en Suisse et encourage les débuts du peintre Balthus, ayant une liaison avec sa mère, Baladine Klossowska. Il meurt d’une leucémie à l’âge de 50 ans.

Note Pratique sur le livre 

Éditeur : Flammarion 
Première publication en allemand : 1923
Première publication en français : 1943 ; date de cette édition ci : 1992
Traduction, présentation et commentaires de Joseph-François Angelloz 
Nombre de pages : 314

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CHOIX DE DEUX SONNETS

Page 193

XXII

Nous sommes les trépidants.
Mais le pas du temps,
prenez-le comme une bagatelle
parmi ce qui toujours reste.

Tout ce qui se hâte
déjà sera passé ;
car ce qui demeure
seul nous initie.

Garçons, ô ne jetez pas votre courage
dans la vitesse,
dans l’essai de voler.

Tout est reposé :
obscurité et clarté,
fleur et livre.

*

Page 227

XIII

Devance toute séparation, comme si elle était derrière
toi, semblable à l’hiver qui à l’instant s’en va.
Car parmi les hivers, il en est un sans fin, tel
que, l’ayant surmonté, ton cœur en tout survivra.

Sois toujours mort en Eurydice – monte en chantant plus fort,
en célébrant plus haut remonte dans le pur rapport.
Ici, parmi ceux qui passent, sois, au royaume du déclin,
sois un verre qui tinte et dans le tintement déjà se brise.

Sois et connais en même temps la condition du non-être,
la raison infinie de son intime vibration,
afin de l’accomplir entièrement cette unique fois.

Aux réserves, employées aussi bien que voilées et silencieuses,
de la nature totale, sommes indicibles,
ajoute-toi avec allégresse et anéantis le nombre.

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« Une écriture bleu pâle » de Franz Werfel

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Lors des Feuilles Allemandes de novembre 2023, Patrice et Eva avaient parlé de ce roman d’une manière très élogieuse. Voici le lien vers leur article.
Cela m’a donné envie de découvrir ce livre pour l’édition 2024 de ces mêmes Feuilles Allemandes.

Cette lecture rentre aussi dans le défi de l’écrivain, poète, éditeur et blogueur Etienne Ruhaud, « un classique par mois« , où il s’agit de découvrir chaque mois un auteur classique que l’on n’a encore jamais lu. Voici le lien vers son blog Page Paysage.

Note Pratique sur le livre 

Éditeur : Le Livre de Poche (biblio), anciennement Stock 
Année de publication : 1955 (pour la présente traduction) 1991
Traduit de l’allemand par Robert Dumont 
Nombre de pages : 127

Note biographique sur l’écrivain

Franz Werfel, né en 1890, à Prague, et mort en août 1945, à Beverly Hills aux États-Unis, est un poète, romancier et dramaturge autrichien. Werfel est un des protagonistes du courant expressionniste de l’entre-deux-guerres. Ses principaux thèmes sont la musique, l’histoire et la foi catholique (sans être catholique lui-même). Il est marié avec la compositrice Alma Mahler, veuve de Gustav Mahler, de 1920 à sa mort. Il est ami de Kafka, de Max Brod, d’Heinrich Mann, de Schönberg. En 1940, Il émigre avec sa femme aux Etats-Unis pour fuir les invasions nazies. Il obtient la nationalité américaine l’année suivante. Il meurt à 54 ans d’une crise cardiaque.
(Sources : Wikipédia, éditeur)

Quatrième de Couverture 

L’ambiance étouffante de Vienne en 1936, les petites lâchetés de la classe politique face à la montée du fascisme, les silences d’une bourgeoisie soucieuse de sa tranquillité. Et surtout, la misère morale des faibles en quête de puissance. Léonidas ou l’ambition peinte aux couleurs du cynisme. Une écriture bleu pâle est aussi le roman de la bâtardise, de la mauvaise conscience et du remords : thèmes chers à Werfel qui, aujourd’hui, s’impose comme l’un des grands désespérés de la littérature moderne. 

Résumé du début de l’histoire

L’histoire se passe à Vienne à l’époque de la montée du nazisme. Le héros du roman s’appelle Léonidas, il a cinquante ans et il occupe la haute fonction de directeur de cabinet du Ministre de l’Enseignement. Nous ne tardons pas à apprendre que Léonidas est d’extraction modeste. S’il est parvenu à un degré si élevé de l’échelle sociale c’est surtout grâce à son mariage avec une femme riche et puissante. Et, pour remonter encore plus loin dans son parcours, ce qui lui a permis de rencontrer une si brillante femme fut le costume de soirée hérité d’un de ses amis juifs, suicidé. C’est donc à un suicide qu’il doit toute sa belle carrière et cette tache originelle est certainement quelque chose qui le hante et qu’il aimerait oublier.
Un matin, alors qu’il prend son déjeuner avec sa femme, il aperçoit parmi son volumineux courrier de haut fonctionnaire, une lettre manuscrite à l’encre bleu pâle. Cela provient d’une ancienne maîtresse, Véra, abandonnée dix-huit ans plus tôt. Il espérait ne plus jamais entendre parler d’elle. Son trouble est à son comble. Il cache d’abord la lettre dans une de ses poches avec l’intention de la déchirer sans la lire.
(…)

Mon Avis

Les analyses psychologiques sont merveilleusement conduites. Le portrait de chacun est finement ciselé, même pour les personnages secondaires. Bien sûr, le caractère du personnage principal, Léonidas est le plus fouillé et nous assistons, surtout à travers des dialogues, au déploiement de ses réactions et de ses pensées, dans toute leur saisissante ambiguïté. Par quelques scènes clé, ce caractère se révèle, et nous ressentons tantôt de la compassion pour lui tantôt de l’antipathie.
Nous croyons à un moment qu’il est un homme courageux, lorsqu’il prend la défense d’un professeur juif devant le ministre dont il dépend. Il semble vouloir s’opposer à l’antisémitisme ambiant, c’est-à-dire à tous les autres membres de son cabinet. Puis nous comprenons que c’était seulement une impulsion passagère et sans lendemain. Dès qu’il a pu discuter avec Véra et apprendre la vérité, il ne se sent plus aucune solidarité ni point commun avec les juifs et sa lâcheté refait surface de plus belle.
On pourrait penser par moments au personnage de Bel Ami de Maupassant face à ce Léonidas, qui est lui aussi un bellâtre arriviste et menteur, parvenu à la fortune grâce à sa femme. Mais les deux personnages sont tout de même très différents. Léonidas est beaucoup plus émotif, agissant sous le coup de ses impulsions et voguant au hasard des coups de chance. Il n’est pas un calculateur comme Georges Duroy. Aussi, il suscite chez le lecteur des sentiments variés et contrastés, là où Bel-Ami nous paraît immonde de bout en bout. Il est un personnage bien plus nuancé et subtil, sans aucun doute.
J’ai aimé aussi la construction de ce roman, qui mêle habilement différents thèmes, sentimentaux, politiques, sociaux, moraux. L’intrigue réserve plusieurs grosses surprises, des sortes de coups de théâtre, tout à fait intelligents et intéressants.
Un roman très remarquable, d’une finesse rare, qui n’a pas pris une ride ! Je l’ai lu avec un plaisir très vif !

Un Extrait page 39

En plus de la naissance et de la mort, l’homme connaît sur son chemin terrestre une troisième étape catastrophique. J’aimerais l’appeler, sans être entièrement satisfait de cette formule trop recherchée, l' »accouchement social ». Je veux parler de ces crispations douloureuses qui accompagnent le passage de l’état de non-valeur du jeune homme à sa première affirmation dans le cadre de la société existante. Combien périssent au cours de cet accouchement ou en gardent, tout au moins, des séquelles leur vie durant ! C’est déjà une belle performance d’atteindre la cinquantaine en jouissant de la considération générale. À vingt-trois ans, en vrai garçon attardé, je me souhaitais continuellement la mort, surtout quand j’étais attablé avec la famille du Dr Wormser. Je guettais chaque fois, le cœur battant, l’entrée aérienne de Véra. Son apparition à la porte me plongeait dans un ravissement qui me nouait la gorge. Elle embrassait son père sur le front, donnait une tape amicale à son frère, puis me tendait la main, le visage absent. (…) 

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Des Poèmes de Nicole Brossard

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Grâce au blog de Madame lit, qui accorde une place privilégiée à la littérature québécoise, j’ai eu envie de me procurer ce recueil poétique de Nicole Brossard, Temps réel du poème, paru en 2023 aux éditions du Castor Astral.
Je vous propose de retrouver ici l’article de Madame lit sur cette poète.

J’ai beaucoup admiré cette poésie qui allie profondeur de réflexions et finesse des sensations, corps et esprit, immédiateté et éternité. Chose rare, les propos sur le langage qui émaillent ces poèmes sont extrêmement émouvants et parlent à notre sensibilité. A un moment, la poète cite le nom de Derrida ou, plus loin, une phrase de Barthes et, dans la plupart des poèmes, l’arrière-plan théorique semble dense et conséquent mais, pour autant, le lecteur s’y retrouve tout à fait, quelles que soient ses connaissances préalables. Poésies savantes et cependant accessibles, à condition de laisser les mots agir sur nous.

Note biographique sur la poète

Nicole Brossard est née en 1943 à Montréal. Elle compte parmi les chefs de file d’une génération qui a renouvelé la poésie québécoise dans les années 70. Elle a publié une trentaine de livres dont Le Centre blanc (L’Hexagone), Le Sens apparent (Flammarion) et Musée de l’os et de l’eau (Cadex).
(Source : Editeur)

Quatrième de Couverture

Nicole Brossard est née à Montréal en 1943. Poète, romancière et essayiste, elle aime dire : « Il faut protéger les circuits du cœur et de l’intelligence. » Elle a reçu les prix les plus prestigieux au Canada et, en France, le prix Benjamin-Fondane.

*

Choix de trois Poèmes

Page 35

la littérature est façon d’être
une manière de traduire je suis
toucher là où d’autres existent
à peu près partout nous sommes
avides de sensations
les images du corps nous quittent rarement
nous laissons des marques d’affection
partout de près ou de loin dans le vertige
du pas à pas l’éternité

*

Page 39

ETERNITE

toutes les formes d’éternité ont été
précisément inventées chaudes ou intenables
monologue ultime, soif intime
c’est à bout portant que l’éternité se loge
dans nos lits, épreuve orale
dans nos récits
l’éternité envahit la vie
la partie silencieuse du délire

*

Page 122

on nous la chaparde un peu plus chaque jour
mais elle revient en douce
derrière la nuque effleurer
notre moelle fine de grande captation et d’univers,
l’âme dérobée

tout cela est simultané
j’utilise plusieurs temps de verbe
inquiète de savoir si un jour
nous parlerons de nos poumons universels
si d’un seul élan nous enjamberons
les grands deuils d’amour

une fois par jour
elle se déplace
jamais plus de quelques centimètres
l’âme encore affolée

**

Une émission radiophonique sur le poète et écrivain Denis Hamel

Mon ami, écrivain et poète, Denis Hamel (né en 1973) a accordé fin octobre 2024 une interview à Christophe Jubien, dans son émission La Route inconnue, sur Radio Grand Ciel.
La Route inconnue est une émission de poésie vivante, contemporaine.
Dans cette interview, Denis Hamel s’exprime plus particulièrement sur son récit autofictif « Joseph Karma » publié aux éditions du Petit Pavé en 2022.
Après l’interview, Cédric Merland lit quatre extraits de ce récit.
Puis, dans une deuxième partie d’émission, Jacques Morin et Georges Cathalo présentent quelques revues poétiques.

« Les Climats » de Nuri Bilge Ceylan

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J’ai déjà chroniqué ici plusieurs films de ce réalisateur turc et je l’apprécie toujours autant.
« Les Climats« , un film déjà ancien (2006), que je viens de découvrir en DVD, a su me surprendre. Il m’a semblé aborder des thèmes chers à ce réalisateur, comme la notion de mal, sous des formes différentes et renouvelées. A travers des thèmes amoureux, affectifs, intimes, qui ne sont pas habituels chez lui, il explore une fois encore les tendances troubles et néfastes de l’âme humaine.

Note Pratique sur le film

Nationalité : Turque
Année de sortie en salle : 2006
Acteurs Principaux : Nuri Bilge Ceylan (Isa), Ebru Ceylan (Bahar), Nazan Kesal (Serap), Mehmet Eryilmaz (Mehmet),
Durée : 1h38

Quatrième de Couverture (DVD)

Isa est un intellectuel turc, égoïste et manipulateur, qui blesse et se blesse. Bahar, sa compagne à la beauté mélancolique, se dérobe faute d’être comprise. Eté aveuglant à Kas, automne morne à Istanbul, hiver enneigé dans les montagnes d’Anatolie : les saisons se succèdent, reflétant les climats changeants de ces deux êtres seuls, à la poursuite d’un bonheur qui ne leur appartient plus.

Mon Avis

L’histoire est racontée avec beaucoup d’ellipses, de silences et de non-dits – surtout dans la première moitié du film – mais, peu à peu, à travers certains dialogues révélateurs, nous comprenons de mieux en mieux de quoi il retourne. Le début du film se déroule en été, à Kas, une station balnéaire du Sud de la Turquie, possédant des superbes plages et des vestiges grecs antiques. Nous voyons un couple qui est manifestement en crise, qui ne s’entend plus : ils ne se parlent presque plus, la jeune femme pleure à plusieurs raisons sans que nous sachions pourquoi. A d’autres moments elle est prise d’un rire immotivé, nerveux, amer. Lors d’un dîner avec un couple d’amis, son comportement parait de nouveau hostile et moqueur – étrange. Après une demi-heure de film environ, le spectateur se dit que cette jeune femme est bien difficile à vivre, que son caractère est pénible… à moins qu’elle n’ait des choses très sérieuses à reprocher à son compagnon. Et c’est justement ce que la suite du film s’emploie à nous montrer. Nous nous apercevons effectivement que cet homme est un personnage peu reluisant, que son comportement avec les femmes est empreint de violence, de mensonge, de trahison, de bas calculs et de manigances. Il est prêt à faire des promesses qu’il n’a aucune intention de tenir, il pense pouvoir disposer des êtres à sa guise, imposant un jour une rupture douloureuse à sa compagne puis, quelques mois plus tard, essayant de la récupérer parce qu’il a entendu dire qu’elle a un autre homme dans sa vie.
Il est intéressant que Nuri Bilge Ceylan ait choisi d’interpréter lui-même ce rôle d’homme malfaisant et qu’il ait choisi sa propre femme, Ebru Ceylan, pour jouer le rôle de la compagne maltraitée – alors que tous les deux ne jouent pas dans ses autres films. Il a également demandé à ses parents d’apparaître dans une courte scène de ces « Climats« , où ils semblent tenir leur propre rôle d’une manière très naturelle. On peut penser que le cinéaste souhaitait s’investir plus charnellement dans ce film, et qu’il désirait laisser transparaître quelque chose de sa vie de couple réelle, à travers certains regards, certaines intonations de la voix, certains gestes de tendresse…
On peut se demander si Nuri Bilge Ceylan veut dénoncer par ce film les comportements abusifs et machistes envers les femmes, le manque de respect envers elles. En tout cas, c’est l’interprétation que j’en ai faite, en tant qu’Européenne des années 2020. Dans les scènes de rue ou de café filmées par Ceylan et, d’une manière générale, dans les lieux publics, nous ne voyons presque pas de femmes, à côté d’une majorité écrasante d’hommes. Si le couple qu’il nous montre appartient à une classe sociale supérieure, exerçant des professions intellectuelles liées à la culture, aux mœurs libérées et occidentalisées (la jeune femme s’habille à l’européenne, les cheveux découverts), nous pouvons cependant constater que le féminisme n’est pas encore à l’ordre du jour dans les mentalités de ce pays.
Un excellent film, aux images superbes, aux significations profondes.