« Past Lives » de Céline Song

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Affiche du film

Voici un film dont plusieurs personnes m’avaient parlé avec enthousiasme, pour me le recommander, et j’ai pu finalement le voir cette année, avec grand plaisir.
J’étais persuadée, jusqu’à ce visionnage, que ce film était coréen – avant de m’apercevoir qu’il est en fait américain. Et, quand on le regarde, on sent clairement que la cinéaste Céline Song (née en 1988) possède cette double culture et cette appartenance aux deux pays.

Note technique sur le film

Nationalité : américain
Date de sortie en salles : 2023
Acteurs : Greta Lee, Yoo Teo, John Magaro.
Durée : 1h46

Résumé du début

L’histoire commence en Corée du Sud. A douze ans, Nora (Greta Lee) et Hae Sung (Yoo Teo) sont amis d’enfance, amoureux l’un de l’autre et projetant naïvement de se marier ensemble, quand ils seront plus grands. Mais la famille de Nora a décidé d’immigrer au Canada, à Toronto. Nora, qui veut devenir plus tard écrivaine, est plutôt contente de cette installation en Amérique du Nord car « il n’y a pas de prix Nobel de littérature en Corée ». Les deux adolescents se trouvent brutalement séparés, sur deux continents différents. Pendant de longues années, ils n’ont plus de contact l’un avec l’autre. Nora a plus ou moins oublié Hae Sung mais la réciproque n’est pas vraie. A l’âge de vingt-quatre ans, Nora recherche sur Internet le nom de son amour d’enfance, dans le seul but de s’amuser, mais elle s’aperçoit que lui aussi a fait cette recherche, trois ans auparavant. (…)

Mon Avis

Les « vies d’avant » évoquées par le titre font référence à la fois aux épisodes de notre passé lointain, dans cette vie, mais aussi aux vies antérieures qui déterminent notre destinée, dans la croyance bouddhiste. Cependant, c’est surtout le thème des racines qui semble préoccuper la cinéaste : le rapport que chacun entretient avec son enfance, entre attachement nostalgique et nécessité d’évoluer vers d’autres horizons, vers l’âge adulte. On voit bien dans l’attitude de Nora vis-à-vis de cet ancien amour d’enfance qu’elle est partagée entre ces deux tendances, un peu comme Janus qui regarde à la fois vers le passé et vers l’avenir. Si Hae Sung représente pour Nora le temps de son enfance, on peut dire qu’il représente également le pays d’origine de la jeune femme. Elle dit à un moment qu’elle le trouve très coréen (« coréen-coréen ») et qu’avec lui elle se sent à la fois plus américaine et plus coréenne. Sans doute, les sentiments ambivalents de Nora vis-à-vis de Hae Sung reflètent son ambiguïté par rapport à son pays d’origine. Ce film est donc certainement une romance mais aussi un film sur l’émigration, sur la peur de la régression, sur le passage du temps qui nous tire vers l’avant, quoi que nous en pensions.
J’ai trouvé que ce film sonnait juste, par ses dialogues et par sa finesse psychologique, et on voit que cette histoire est inspirée de la réalité autobiographique de la cinéaste. Il y a une grande vérité dans les situations décrites et dans les réactions des personnages et c’est une des raisons qui le rendent beau et réussi.
Un très bon film, vraiment intéressant dans son propos et excellemment joué par des acteurs émouvants !

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« Anatomie d’une chute » de Justine Triet

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Une des affiches

Au moment de sa sortie, j’avais raté ce film. J’en avais eu pourtant de multiples échos, certains très positifs, d’autres plus mitigés. Aussi, j’étais contente, presque deux ans plus tard, de le voir en DVD pour me faire ma propre opinion. Le fait qu’il ait reçu la Palme d’or et qu’il ait obtenu, de surcroît, un grand succès auprès du public me donnait plutôt confiance, a priori.

Note technique sur le film

Nationalité : Français
Année de sortie en salles : 23 août 2023
Genre : Drame
Nombreuses nominations et Prix – Palme d’Or à Cannes en 2023
Durée : 151 minutes (2h31)

Résumé du début du film

Sandra (Sandra Hüller) est une romancière allemande, mariée à Samuel (Samuel Theis), un français, également écrivain. Le couple a un fils de treize ans, Daniel (Milo Machado-Graner), devenu aveugle à la suite d’un accident. Ils vivent tous les trois, avec leur chien, dans une maison à la montagne, dans les Alpes françaises, près de Grenoble. Un jour où Sandra se fait interviewer par une étudiante en lettres, au rez-de-chaussée de la maison, le mari mécontent, installé dans la pièce au-dessus monte le volume de sa musique tellement fort que l’étudiante préfère interrompre l’entretien et s’en va. Quelques moments plus tard, Daniel et son chien, en revenant de promenade, trouvent le corps sans vie de Samuel, sur le sol, en bas du chalet. La thèse d’une chute accidentelle est d’abord privilégiée. Mais l’autopsie et divers indices troublants font bientôt porter des soupçons sur Sandra. Un ami de jeunesse de Sandra, Vincent Renzi (Swann Arlaud) avocat de profession, va venir la conseiller puis la défendre quand elle sera inculpée. (…)

Mon Avis

Je savais, avant de voir ce film, comment il finissait (on me l’avait raconté). J’étais donc au courant de l’issue du procès et il y avait assez peu de suspense. Mais cela n’a absolument pas gâché mon plaisir ni amoindri l’intérêt que ces personnages recèlent, par leurs caractères, par leurs questionnements, par les situations qu’ils affrontent.
J’ai été étonnée et choquée par la position du petit garçon dans cette histoire : sommé par la justice de témoigner contre sa mère dans le meurtre supposé de son père. Et obligé de vivre avec un superviseur judiciaire, sans cesse sur ses talons, pendant toute la durée du procès, pour surveiller que rien d’important n’est communiqué entre la mère et son fils, pouvant influencer les témoignages. Ca m’a semblé très violent de faire subir ça à un enfant qui vient déjà de perdre son père… J’ignorais que notre système judiciaire pouvait agir de la sorte et il me semble que ça amène à certaines questions.
Le fait que le jeune garçon soit aveugle peut évidemment faire penser à Œdipe, d’autant plus qu’il se retrouve face à la mort de son père, dans la position d’envoyer sa mère en prison ou de la sortir de ce mauvais pas – c’est-à-dire de vivre désormais en tête-à-tête avec elle, une fois le procès terminé.
Si le procès est l’anatomie d’une chute, on peut dire qu’il est aussi l’autopsie d’un couple qui ne s’entendait plus du tout. Beaucoup de choses pertinentes sont dites sur la vie à deux, sur les tensions, les rancunes, les jalousies et rivalités, la volonté ou non de faire des compromis, la prise de décision ou encore les différentes manières, plus ou moins insidieuses, de prendre l’ascendant sur l’autre. Dans ce sens, l’enregistrement sonore d’une dispute, par le mari, la veille du décès, commence par orienter le spectateur dans un sens bien précis, avant de le désorienter tout à fait.
Il y a une méditation très poussée sur la justice, dans le sens où nous pouvons interpréter tel ou tel indice, présenté comme probant par l’accusation, d’une manière toute différente et, même, parfois, comme un signe d’innocence de Sandra. Ainsi, à plusieurs reprises, nous assistons à ces renversements de situation, où une soi-disant preuve de culpabilité devient insignifiante, par sa remise dans le contexte, par un supplément d’informations, ou par une réflexion plus approfondie. J’ai eu la sensation que Justine Triet voulait nous mettre en garde contre les vérités trop hâtivement acquises. De nombreuses scènes semblent vouloir nous montrer à quel point la réalité est complexe et difficile à cerner. Nous ne pouvons pas nous fier aux apparences, même si elles paraissent évidentes. Il m’a semblé que la réalisatrice faisait ici l’éloge du doute.
Un film que j’ai beaucoup apprécié, pour son scénario intelligent, pour ses personnages très humains aux dialogues crédibles et recherchés, pour ses acteurs excellents, tout à fait dans leurs rôles.

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Une autre affiche

Yannick de Quentin Dupieux

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Quentin Dupieux est un réalisateur (français, né en 1974) dont on parle beaucoup ces dernières années et sur lequel les opinions sont en général très tranchées. Jusqu’à présent, je restais méfiante mais certaines chroniques élogieuses de Prince Écran Noir (son article ici !) m’ont convaincue d’acheter un DVD – et pourquoi pas celui de Yannick, qui colle bien avec le Printemps des artistes !

En effet, le film se déroule entièrement dans un théâtre, et presque tout le temps dans la salle de spectacle, entre la scène où se produisent les trois acteurs et les spectateurs venus assister à un mauvais vaudeville intitulé « Le Cocu« .

Note pratique sur le film

Nationalité : française
Date de sortie en salles : 2 août 2023
Couleur
Distribution : Raphaël Quenard (Yannick), Blanche Gardin (Sophie Denis), Pio Marmai (Paul Rivière)
Durée : 1h04

Quatrième de Couverture du DVD

En pleine représentation de la pièce « Le Cocu », un très mauvais boulevard, Yannick se lève et interrompt le spectacle pour reprendre la soirée en main…

Mon avis

Ce film pose quelques questions pertinentes sur les relations entre l’œuvre d’art (ou prétendue telle) et celui qui est supposé la recevoir et, éventuellement, en penser quelque chose. Dans nos sociétés très policées, le spectateur est censé rester bien sagement à sa place, se taire et garder ses réflexions critiques ou son mécontentement pour des conversations privées, après le spectacle. Dupieux imagine ici ce qui pourrait se passer si cette convention sociale (que le spectateur reste passif et silencieux) était brusquement cassée. Cette idée de départ est assez intéressante et séduisante, il faut le reconnaître. Ca m’a fait penser au 19e siècle, où les représentations théâtrales étaient beaucoup plus tumultueuses que de nos jours, avec de véritables scandales et des pièces qui n’étaient plus rejouées ensuite.
Une fois que cette situation de départ est posée, j’ai eu l’impression que ça s’essoufflait et la brièveté du film (une petite heure) tend à montrer que les idées n’étaient pas si nombreuses.
Certains moments peuvent nous mettre très mal à l’aise ou friser le mauvais goût.
Si le personnage de Yannick commence par être plutôt sympathique, il devient vite inquiétant, voire carrément insupportable – pour ne pas dire cauchemardesque ! – au fil du temps. Raphaël Quenard m’a paru avoir un charisme formidable et il incarne complètement ce héros ambigu, toujours sur la ligne de crête, entre candeur et perversité.
J’ai trouvé dans ce film une bonne dose de démagogie, avec l’idée qu’un spectateur sorti de nulle part et sans éducation, pourrait écrire en quelques minutes une saynète aussi amusante et inventive qu’une pièce de théâtre officielle et reconnue (fût-elle du « mauvais boulevard »). On n’y croit pas vraiment, me semble-t-il.
Un film qui ne m’a pas franchement plu ! Mais il faut reconnaître qu’il n’est pas anodin : même quinze jours ou trois semaines après le visionnage on s’en souvient très bien. Un signe que l’acteur principal est exceptionnel.

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Des Proses de Maria Galina sur des capitales d’Europe

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J’avais déjà présenté la poète russe Maria Galina en décembre dernier, et vous pouvez retrouver mon article ici.
Il s’agit de nouveau du recueil « L’Invisible est lumineux« , paru chez Agullo Editions en 2023.
Ayant découvert que l’un de ses poèmes parle de capitales ou de grandes villes d’Europe, j’ai pensé que ça irait bien avec ce Mois sur le thème du voyage. Dans ce long poème en prose, elle parle successivement des odeurs et des ambiances caractéristiques d’Odessa, de Lvov, de Piter (Saint-Pétersbourg), de Moscou et de Londres. Je partage ici seulement les deux extraits sur Odessa et Londres.

Note biographique sur la poète

Maria Galina est née en 1958 à Kalinine, Russie. Diplômée de la faculté de Biologie de l’Université d’Odessa, elle vit à Moscou à partir de 1987. Autrice d’une dizaine de romans. Elle officie également en tant que traducteur littéraire et a notamment traduit en russe Stephen King, Jack Vance ou Clive Barker. Son roman L’Organisation a été lauréat des prix Marble Faun, Portal et Silver Caduceus. Son œuvre est traduite en anglais, italien et polonais. Elle est également poète et critique littéraire. Elle décide de vivre à Odessa, en Ukraine, dès 2021, où elle consacre l’essentiel de son temps à tisser des filets de camouflage pour l’armée ukrainienne.
(Source : Editeur)

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Page 53

Chaque ville a son odeur. Odessa sent la mer, les algues rejetées sur le rivage, déjà sèches et chaudes, mais aussi et surtout, elle a l’odeur du marché Privoz. Fumet de légumes pourrissants, de boue qui clapote sous les pas, un gros garçon se tient dans une cour pavée, tandis que sa grosse mère crie, se penchant par la fenêtre : Monya, viens manger. Depuis longtemps, Monya est adulte et chauve, depuis longtemps, sa maman est au sheol, dans la pénombre grise, mais elle n’en reste pas moins à la fenêtre jusqu’à ce jour : Monya, crie-t-elle, Monya, vas-tu enfin rentrer, chenapan. Monya resserre sa cravate, arrange sa veste, rajuste sa chemise, il monte lentement l’escalier, sa main gauche plaquée contre la cuisse, et sa maman, sous le chambranle de la porte, dit : tu veux ma mort…

(…)

Londres sent le produit de nettoyage, les bouffées de parfum, la pourriture à l’heure du reflux, les planches humides, des vaguelettes ondoient sous une lumière verticale. Il y a des femmes en manteaux noirs aux chevilles fines, aux escarpins telles de petites barques, elles ont le menton un peu fuyant, à part cela, elles sont presque parfaites. Ici, nous sommes des étrangers, restons-y donc, nous pourrions devenir des ombres sous les ponts, les trains gronderaient au-dessus de nous, tandis que les gens bien liraient leurs journaux, il parait qu’il y a encore quelque chose qui cloche dans la famille royale… Personne ne saurait nous attraper, rien ne saurait nous nuire, nous serions des ombres parmi les ombres des citadines angoissées qui traversent les docks et les quartiers humides, sentant qu’il y a quelqu’un de sombre et d’effrayant qui les suit, quelqu’un de sombre et d’effrayant qui les attend dans le brouillard, quelqu’un qui reste à se taire en face, sombre et effrayant, quelqu’un marche sur nos pas, quelqu’un marche sur nos pas…

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« Voyage au Pôle sud » de Luc Jacquet

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Affiche

Je suis allée voir ce film au cinéma le 31 décembre 2023, il y a un an et un jour, en pensant que des images de grands espaces, de glaces à perte de vue et de faune sauvage, seraient parfaitement adaptées aux fêtes de fin d’année et à leur ambiance apaisante. Ce fut le cas !
Cette chronique prend place dans mon Mois thématique sur le Voyage, que je réédite depuis deux ou trois ans, en janvier.

Note technique sur le film

Genre : documentaire
Date de sortie en salles : 20 décembre 2023
Noir et blanc
Durée : 1h22
Unique acteur : Luc Jacquet

Présentation du film par AlloCiné

En 1991, Luc Jacquet partait pour sa première mission en Antarctique. Trente ans plus tard, il revient là où tout a commencé pour lui. Une invitation au voyage au cœur d’une nature sauvage et grandiose qui n’a jamais cessé de fasciner les hommes et d’attirer les plus grands explorateurs.
(Source : Internet)

Mon Avis

Ce film est agréable essentiellement par ses belles images de paysages. Le choix du noir et blanc accentue le côté artistique et se prête bien aux images de banquises, de pingouins, de Luc Jacquet marchant seul dans un univers blanc et glacé, mais aussi aux vues de la Terre de Feu et à ses forêts calcinées. A certains moments, les images paraissent presque abstraites, à cause des nombreux reflets dans la glace ou dans l’eau, à cause des formes étranges que prennent les icebergs ou les nuages ou les brouillards en mouvement. Certains effets de flou, d’images en surimpression ou de vues plongeantes participent à l’esthétique générale. Le noir et blanc est brusquement interrompu vers le milieu du film, durant quelques minutes à peine, pour nous montrer un bloc de glace irrégulier qui apparaît bizarrement bleu, puis la couleur disparait de nouveau.
Le voyage du réalisateur vers le Pôle Sud commence en Amérique Latine et son bateau doit passer par le Cap Horn et affronter les dangers de la navigation, ce qui est l’occasion pour lui de rendre hommage aux grands explorateurs du passé, comme Magellan, et à tous ceux, moins célèbres, qui ont fait naufrage dans ces mers australes.
J’ai un peu regretté que Luc Jacquet ne montre pas à l’écran la nombreuse équipe qui l’accompagne très probablement et qui rend son long voyage possible : les personnels du bateau, ceux de l’avion, le caméraman, toute l’équipe technique du film, etc. J’ai trouvé que ce réalisateur (qui est à la fois figurant et voix-off) escamotait toute présence humaine à part la sienne.
La scène où Luc Jacquet se retrouve seul, face à face avec une grande assemblée de pingouins, tous debout et qui l’observent avec un air curieux et accueillant, m’a beaucoup rappelé la scène du film « Rencontre du troisième type » de Spielberg, quand les héros rencontrent les extraterrestres pour la première fois. A ce moment-là, Luc Jacquet nous dit en voix-off que, dans l’Antarctique, il ne se sent plus sur la Terre, qu’il a l’impression d’être sur une autre planète. J’ai particulièrement apprécié ces scènes.
La musique, instrumentale, alterne les ambiances planantes, rythmiques, guillerettes et parfois d’un goût assez moyen (guimauve de violons ou d’arpèges de piano).
Un film agréable, dépaysant, esthétique, tout public, à voir en famille, mais qui ne marquera peut-être pas les mémoires de façon indélébile.

Deux Poèmes de Maria Galina

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Ces deux poèmes sont extraits du recueil « L’Invisible est lumineux« , paru chez Agullo Editions en 2023.
C’est son superbe titre qui m’a donné envie de l’acheter, en plus de sa couverture m’évoquant a priori l’espace et les constellations mais qui s’est avéré, après vérification, être une illustration d’un ouvrage de 1660 représentant une carte de l’Ukraine.
La traduction du russe au français est de Denitza Bantcheva.

Mon Avis très bref

J’ai trouvé ce recueil intéressant, avec un ton original, des atmosphères insolites et diversifiées. Certains poèmes étaient un peu trop déroutants, de bout en bout, pour que des images me viennent. D’autres étaient déroutants seulement au départ et je rentrais petit à petit dans un monde qui finissait par me dire quelque chose (impression très agréable). Ceci dit, le mélange de fantastique avec des phénomènes réels donne des résultats piquants et pas communs, créant des décalages, des flottements. J’ai aussi beaucoup aimé sa petite suite de poèmes sur certaines grandes villes d’Europe et j’en reparlerai dans un futur article.
Comme choix de poèmes à partager ici, j’ai opté pour la plus grande clarté possible.

Note biographique sur la poète

Maria Galina est née en 1958 à Kalinine, Russie. Diplômée de la faculté de Biologie de l’Université d’Odessa, elle vit à Moscou à partir de 1987. Autrice d’une dizaine de romans. Elle officie également en tant que traducteur littéraire et a notamment traduit en russe Stephen King, Jack Vance ou Clive Barker. Son roman L’Organisation a été lauréat des prix Marble Faun, Portal et Silver Caduceus. Son œuvre est traduite en anglais, italien et polonais. Elle est également poète et critique littéraire. Elle décide de vivre à Odessa, en Ukraine, dès 2021, où elle consacre l’essentiel de son temps à tisser des filets de camouflage pour l’armée ukrainienne.
(Source : Editeur)

Quatrième de Couverture

Ce recueil de poèmes, le septième de Maria Galina a été écrit peu de temps avant la guerre en Ukraine, et achevé à la veille du conflit. Il contient une trentaine de poèmes plus ou moins longs, dont huit s’inspirent de la Description d’Ukranie [sic] qui sont plusieurs provinces du royaume de Pologne (1650) de l’ingénieur et cartographe Guillaume Levasseur de Beauplan. Les textes basés sur la Description alternent avec des poèmes qui évoquent un monde plus proche du contemporain, ou des univers assimilables au domaine fantastique. L’ensemble du recueil est parcouru par des thèmes communs : la beauté étrange de l’Ukraine ; la menace ou les séquelles de la guerre ; la difficulté d’y voir clair dans ce qui se passe ; le choix entre fuir et rester ; les liens entre la vie et la mort. Beaucoup de textes laissent reconnaître, pour le lecteur familier des romans de Galina, son art d’entrelacer le fantastique avec un réalisme empreint d’angoisse.

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CHOIX DE DEUX POEMES

Page 19

Il n’y a pas de gare ici, dit le vieillard.
Mais moi, je me souviens qu’il y en avait une. Je me rappelle la place qui la jouxtait… les marchandes de graines de tournesol. Et de pommes. Des seaux entiers de pommes à vendre. Des pommes jaunes aux joues tavelées. Sans doute ramassées au pied des arbres.
Personne n’en achetait, mais les marchandes n’en restaient pas moins là.
Peut-être, dit le vieillard, est-ce un faux souvenir.
La mémoire doit vous jouer des tours.
Comment, les pommes, je les aurais rêvées ?
Les gens commencent toujours par inventer des pommes.
Mais quand même, objecta-t-elle, j’ai dû prendre un train pour venir ici.
Je ne serais pas surpris si vous aviez toujours vécu ici, répondit le vieillard.
En tout cas, il doit bien y avoir une gare. Dans chaque ville, il doit y avoir un endroit d’où l’on peut partir. Partir à jamais. Sinon, ce n’est pas une ville, c’est n’importe quoi.
Il n’y a pas de gare ici. Peut-être que jadis, il y en avait une. Il y a très longtemps. Et même un aéroport.
Alors, demanda-t-elle, c’est impossible de s’en aller d’ici ?
Si vous voulez, je peux vous emmener en barque, proposa le vieillard.
Non, merci, fit-elle, merci beaucoup. Ce n’est pas la peine.
Alors éloignez-vous, dit le vieillard, sur cet endroit, on peut tirer de partout.

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Page 26

Nous avons offert nos voix
A l’homme fort
Au leader charismatique
Au manager efficace
Maintenant nous marchons
En parlant avec les mains
C’est tout ce qui nous reste

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« In Water » de Hong Sang Soo

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Affiche du film

J’ai découvert le cinéaste Hong Sang Soo sur le tard : l’année dernière seulement, grâce au film « De nos jours« , que j’ai énormément apprécié !
Il était temps, d’ailleurs, que je le découvre car Hong Sang Soo (né en 1960 à Séoul) a commencé à faire des films à partir de 1996… et qu’il avait déjà trente réalisations à son actif.
Cette année, en voyant que ce nouvel opus « In water » passait non loin de chez moi, je me suis bien sûr réjouie et précipitée.
Un film qui a deux caractéristiques remarquables : sa brièveté (à peine plus d’une heure) et le flou de ses images (il vaut mieux être prévenu, sinon ça peut être perturbant !)

Note Pratique sur le film

Nationalité : Sud-coréen
Genre : drame
Date de sortie en salles : (festival de Berlin) 2023 ; (en France) été 2024.
Couleur, Version originale sous-titrée
Acteurs : Shin Seok-ho (Seoung-mo) ; Ha Seong-guk (Sang-guk) ; Kim Seung-yun (Nam-hee, l’actrice)
Durée : 61 minutes

Résumé du début de l’histoire

Un jeune réalisateur, pas très à l’aise financièrement, a emmené un cadreur et une actrice avec lui sur l’île touristique de Jeju (en Corée) dans le but de tourner un court-métrage. Mais le jeune réalisateur est en panne d’inspiration, à court d’idées, et notre jeune trio erre toute la journée dans les paysages de cette île, entre plage, rochers, petites rues, en attendant que le jeune réalisateur ait le déclic providentiel (qui va venir effectivement). Ils discutent tous les trois, de sujets divers et variés, par exemple de la recherche de reconnaissance artistique, du vent froid qui souffle sur l’île ou encore de l’éventuelle existence des fantômes. (…)

Mon avis

Ce film est flou, plus ou moins selon les moments, ce qui donne aux images des effets d’aquarelles ou de peintures. J’ai pensé que ce grand flou reflétait l’incertitude du personnage principal, le fait que ce jeune réalisateur, à l’écran, ne savait pas quoi filmer. Il y a certaines scènes, vers le début du film, où on a également l’impression que Hong Sang Soo ne sait pas encore où il va nous emmener, qu’il nous propose quasiment des improvisations entre les trois acteurs, postés dans une petite rue, à deviser longuement sur la joliesse des fleurs de colza. Il y a donc certainement un effet miroir entre Hong Sang Soo et son personnage de cinéaste un peu perdu – du moins, le spectateur le ressent ainsi. On assiste, au cours du film, à la naissance du film, à l’émergence d’une idée, qui prend forme devant nos yeux. Il m’a semblé qu’une scène était particulièrement significative : lorsque la jeune actrice raconte à ses deux acolytes que, la nuit précédente, elle a entendu une voix crier : «Reprend tes esprits !», nous nous demandons si c’est à nous, spectateurs, que cette phrase s’adresse, ou si c’est le personnage du jeune réalisateur qui passe par des crises nocturnes de désespoir (les deux interprétations ne s’excluant pas).
La fin du film nous montre le court-métrage tourné par notre jeune trio – le cinéaste ayant enfin trouvé l’idée de scénario qui lui convient. Une fin très émouvante, qui éclaire tout le reste de l’histoire depuis le début, et qui recèle une grande poésie. Au regard de cette fin, nous repensons à tout ce qui a précédé et cela prend sens. L’aspect improvisé du début semble soudain étayé de signification et d’intention, une fois que nous sommes parvenus à la fin.
Un beau film, assez expérimental, dans lequel il faut pouvoir accepter le flou des images et des intentions, à travers l’incertitude, l’errance et le vague à l’âme des personnages ! 

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Des Poèmes de Nicole Brossard

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Grâce au blog de Madame lit, qui accorde une place privilégiée à la littérature québécoise, j’ai eu envie de me procurer ce recueil poétique de Nicole Brossard, Temps réel du poème, paru en 2023 aux éditions du Castor Astral.
Je vous propose de retrouver ici l’article de Madame lit sur cette poète.

J’ai beaucoup admiré cette poésie qui allie profondeur de réflexions et finesse des sensations, corps et esprit, immédiateté et éternité. Chose rare, les propos sur le langage qui émaillent ces poèmes sont extrêmement émouvants et parlent à notre sensibilité. A un moment, la poète cite le nom de Derrida ou, plus loin, une phrase de Barthes et, dans la plupart des poèmes, l’arrière-plan théorique semble dense et conséquent mais, pour autant, le lecteur s’y retrouve tout à fait, quelles que soient ses connaissances préalables. Poésies savantes et cependant accessibles, à condition de laisser les mots agir sur nous.

Note biographique sur la poète

Nicole Brossard est née en 1943 à Montréal. Elle compte parmi les chefs de file d’une génération qui a renouvelé la poésie québécoise dans les années 70. Elle a publié une trentaine de livres dont Le Centre blanc (L’Hexagone), Le Sens apparent (Flammarion) et Musée de l’os et de l’eau (Cadex).
(Source : Editeur)

Quatrième de Couverture

Nicole Brossard est née à Montréal en 1943. Poète, romancière et essayiste, elle aime dire : « Il faut protéger les circuits du cœur et de l’intelligence. » Elle a reçu les prix les plus prestigieux au Canada et, en France, le prix Benjamin-Fondane.

*

Choix de trois Poèmes

Page 35

la littérature est façon d’être
une manière de traduire je suis
toucher là où d’autres existent
à peu près partout nous sommes
avides de sensations
les images du corps nous quittent rarement
nous laissons des marques d’affection
partout de près ou de loin dans le vertige
du pas à pas l’éternité

*

Page 39

ETERNITE

toutes les formes d’éternité ont été
précisément inventées chaudes ou intenables
monologue ultime, soif intime
c’est à bout portant que l’éternité se loge
dans nos lits, épreuve orale
dans nos récits
l’éternité envahit la vie
la partie silencieuse du délire

*

Page 122

on nous la chaparde un peu plus chaque jour
mais elle revient en douce
derrière la nuque effleurer
notre moelle fine de grande captation et d’univers,
l’âme dérobée

tout cela est simultané
j’utilise plusieurs temps de verbe
inquiète de savoir si un jour
nous parlerons de nos poumons universels
si d’un seul élan nous enjamberons
les grands deuils d’amour

une fois par jour
elle se déplace
jamais plus de quelques centimètres
l’âme encore affolée

**

Des Haïkus de Cécile A. Holdban

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J’ai trouvé ces poèmes dans le magnifique recueil « Toutes ces choses qui font craquer la nuit« , qui m’a été offert par une amie poète.

Des poèmes en contact rapproché avec la nature. Une plongée au milieu des arbres, des plantes (ronces/mûriers en particulier), l’observation attentive des lichens, des champignons, des moindres roches, galets et cailloux. Les diverses sensations sont célébrées : couleurs, nuances, parfums à humer les yeux fermés, silences et sons qui remplacent parfois la vision, comme dans ce titre où la nuit craque. La poète semble ressentir une telle proximité avec la nature qu’il lui arrive de s’identifier aux arbres (cf. tercet 122 ci-dessous et elle termine un autre de ses tercets par « vivre comme un arbre ») ou aux animaux (cf. le tercet 92, ci-après, où elle « se sent chevreuil »). Dans certains textes, elle évoque son travail de peintre, la lumière sur ses pinceaux, la recherche d’une nuance particulière, les réactions de son œil/de sa pupille face aux phénomènes naturels.
Un superbe recueil, à conseiller chaudement à tous les amateurs de haïkus et de poèmes brefs.

Quatrième de Couverture

Ce livre a été écrit et dessiné par Cécile A. Holdban à l’automne 2021, lors d’une résidence littéraire et artistique à l’Atelier du Bas Cros, en Ardèche.
C’est le troisième titre de la collection « Écumes » dont l’objet est de proposer des livres hybrides à partir de textes et d’autres formes de création.
Alternant haïkus, tercets et poèmes en prose, les textes engagent ici un dialogue subtil avec les images – fragments de paysage traversés d’oiseaux –, pour laisser place aux sensations et aux pensées.
(Source : éditeur)

Biographie de la Poète

Cécile A. Holdban est née en 1974 à Stuttgart en Allemagne. Poétesse, peintre et traductrice française d’origine hongroise, elle vit et travaille à Paris. Longtemps libraire, elle se consacre aujourd’hui à son travail de création et collabore avec plusieurs maisons d’éditions et revues. Elle publie régulièrement dans la revue Ce qui reste, traduit du hongrois et de l’anglais les livres qu’elle aime, anime divers lieux et ateliers autour de combinaisons de mots ou de couleurs.
(Source : éditeur)

Note Pratique sur le Livre

Editeur : Exopotamie
Genre : Poésie, Haïkus
Année de publication : 2023
Nombre de Pages : 108

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Choix de Haïkus

28

Pudeur de roche
dévoilée
par la guipure du lichen

*

32

Après trois jours de pluie
le soleil rebondit
mieux qu’une balle

*

47

Vieux frêne
les termites ont creusé
une cité antique

*

55

Souche de châtaignier
les papillons
ressuscitent l’arbre

*

92

Coups de fusil lointains
soudain
je me sens chevreuil

*

109

Je cherche ma part d’inconnu
même dans le chemin
cent fois parcouru

*

122

Je parle aux arbres
cela fait-il de moi
une sorte d’arbre ?

*

168

Un miroir
face à une fenêtre
je joue avec mon absence

*

201

Les souvenirs
ricochent plus longuement
que les galets

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« Le Mal n’existe pas » de Ryûsuke Hamaguchi

Image
Affiche du film

J’avais entendu parler de ce réalisateur japonais, Ryûsuke Hamaguchi, à propos de son précédent film, « Drive my car » (2021) qui avait remporté un certain succès de la part du public et de la critique. Avec notamment l’Oscar du Meilleur Film International.
N’ayant pas eu l’occasion de voir « Drive my car » (qui avait aussi l’inconvénient, à mes yeux, de durer trois heures), la sortie de ce film-ci a attiré ma curiosité.

Note Technique sur le Film

Nationalité : Japonais
Année de sortie (au Japon) : 2023, (en France) : avril 2024
Récompense : Grand Prix du Jury à la Mostra de Venise 2023
Genre : Drame
Durée : 106 minutes

Résumé du Début

Un homme à tout faire, Takumi, et sa petite fille de huit ans, prénommée Hana (qui signifie « fleur » en japonais), vivent dans le village de Mizubiki, près de Tokyo. Ils sont environnés de grandes forêts où le père apprend à sa fille à reconnaître les différentes sortes d’arbres. Takumi passe beaucoup de temps à couper du bois à la hache. Il aide aussi les autres villageois à puiser de l’eau dans la rivière voisine ou à cueillir des herbes aromatiques. Mais, bientôt, on apprend qu’une entreprise de promoteurs de la ville a le projet d’implanter un « glamping » (contraction de « glamour » et « camping ») en amont de leur village, pour permettre aux citadins de goûter les joies de la nature. Au cours d’une intéressante réunion d’information, deux consultants de l’entreprise – un homme et une femme, plutôt jeunes – tentent de répondre aux inquiétudes des villageois et reçoivent leurs doléances avec plus ou moins d’habileté ou d’embarras. Le principal souci réside dans la future implantation d’une fosse sceptique en amont du village, qui polluerait les rivières et les nappes phréatiques. Les deux consultants promettent de faire remonter ces doléances à la direction de l’entreprise. (…)

Mon Avis

C’est une histoire qui semble prendre des orientations différentes à plusieurs moments, comme ces virages de route que la caméra filme quelquefois, vus de l’arrière d’une voiture. Ainsi, au début, le film est particulièrement lent et presque muet, entièrement tourné vers la nature, la contemplation, et le mouvement répétitif du coupage de bûches. Une impression de documentaire se fait jour. Et puis, on assiste à un changement de rythme, plus vif, et les dialogues deviennent l’enjeu principal, au cours des réunions qui suivent, entre l’entreprise et les villageois puis, au sein de l’entreprise, entre les deux consultants et leur patron. L’opposition entre la campagne – lente, silencieuse, solidaire, immuable – et la ville – bavarde, calculatrice, rapide, où chacun souffre de solitude – se manifeste clairement. On voit que les employés et les dirigeants de l’entreprise ont un maniement du langage perverti, factice, alors que les villageois parlent un langage de sincérité et d’expérience réellement éprouvée. Lorsque les deux consultants présents à la réunion décident de prendre le parti des villageois et d’aller vivre auprès d’eux, l’antagonisme entre les deux mondes tend à disparaître. Le propos n’est pas manichéen : les gens de l’entreprise ne sont pas nécessairement « méchants », les villageois ne sont pas non plus « les gentils », comme la fin le prouve et comme le titre l’affirme.
J’ai été surprise par la dernière partie du film, avec la disparition de l’un des personnages – j’essaye de ne pas trop divulgâcher. Cela amène à s’interroger sur les liens entre Takumi, l’homme à tout faire, et sa petite fille. Des liens qui paraissent bizarrement distants. Le père oublie régulièrement d’aller chercher sa fille à l’école et, lorsqu’il arrive là-bas, Hana est déjà partie, toute seule, pour rentrer à pied chez eux. C’est déroutant et on se demande si cette petite fille ne serait pas une allégorie de la nature (son prénom veut dire « fleur ») – une nature que l’on oublie, que l’on finit par malmener.
La fin est tout à fait étrange. Quand la lumière s’est rallumée dans la salle, les personnes autour de moi ne cessaient de s’interroger et de hasarder toutes sortes d’hypothèses. En tout cas, on comprend que la nature sauvage se venge des êtres humains.
Un film dont le propos écologiste n’a rien de simpliste. Un scénario intéressant, riche, complexe. Une musique tout à fait belle, des paysages superbes. Cela mérite d’être vu.

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