« Laisse chanter la dune » de Florence Toussan

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A l’occasion du marché de la poésie, cette année, en juin, j’ai découvert cette maison d’édition, l’Atelier Imis, qui recouvre un collectif d’artistes et de poètes. C’est grâce à cet événement que j’ai pu lire « Laisse chanter la dune » de Florence Toussan, un beau livre, entre poésie et roman, sous forme de monologue féminin.

Note pratique sur le livre

Editeur : Atelier Imis
Année de publication : 2024
Nombre de pages : 70

Présentation par l’éditeur

En 2017, l’Atelier IMIS présentait dans l’exposition « Proximités-Distances » le film « Une voix ». La voix off, première version de « Laisse chanter la dune » et fil conducteur du film, évoque la vie d’une femme qui nous confie ses espérances, ses doutes, ses rêves, et raconte. Le personnage est interprété à l’écran par Brida Horvát.
Appréhendée hors du temps, l’histoire ne se déroule ni dans un pays ni à une époque donnés. Passé et présent se mélangent, une trajectoire se déploie peu à peu, que des évènements vont faire dévier. L’avenir, incertain, se laisse deviner dans une succession d’atermoiements, de renoncements.
(Sources : internet, quatrième de couverture) 

Mon avis

Aucun indice historique ou géographique ne vient perturber le côté intemporel et universel de cette histoire. Et, en effet, la destinée de la jeune narratrice peut paraitre semblable à des milliers d’autres, depuis la nuit des temps et sur tous les continents. Un destin de femme qui permet peut-être, pour le lecteur, une certaine prise de conscience ou une forme d’éveil, vis-à-vis de la condition féminine.
La jeune fille qui s’exprime devant nous vit sous la domination d’une société patriarcale, elle n’est pas libre d’épouser qui elle voudrait, on la marie de force. Pour autant, les hommes ne sont pas des monstres, leur domination/oppression garde un visage humain, ce qui est peut-être encore pire que la violence, dans un certain sens, car cela décourage les révoltes et les résistances. La jeune fille, devenue femme mariée, puis mère, va peut-être reproduire avec ses filles ce qu’elle a subi elle-même ou, tout au moins, elle ne s’opposera pas au cours des choses, considéré comme normal par tout le monde.
On sent à travers cette histoire le sort inéluctable qui conduit la femme, selon des coutumes et des mœurs préétablies, ancestrales et inamovibles, vers un rôle qu’elle n’a pas choisi, qui la brime, qui l’aliène.
Beaucoup d’émotions se dégagent de ce monologue – énoncé au présent et à la première personne du singulier – exprimant avec vivacité et sensibilité les frayeurs, les élans, les pudeurs, les regrets, les questionnements. La narratrice, malgré la dureté de son sort, ne montre presque jamais de sentiments haineux, révoltés ou colériques, bien qu’elle les frôle parfois, comme dans l’extrait ci-dessous, que je trouve bouleversant de justesse et de finesse.
Le fait que ce texte ait été pensé comme bande-son (en voix-off) d’un film, et que, justement, des images de ce film illustrent ce livre, rend la lecture particulièrement vivante et fait surgir des tas de sensations – visuelles, sonores, cinématographiques – dans l’imagination du lecteur, surtout que le texte en lui-même est riche en rythmes, en images, en évocations sensitives.
Un beau livre, à la fois humain, subtil et d’une émouvante lucidité ; tout à fait à conseiller !

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Un extrait page 31

Cet homme qui est mon mari n’est pas le monstre que je redoutais. La part belliqueuse en moi l’appelle de ses vœux, le monstre, celui qui va se glisser dans ma couche et prendre ce qui lui revient. Je me souviens, je n’ai rien oublié, il vit en moi, cet homme qui sera mon mari, cet inconnu qui me veut et m’a choisie. Mon assentiment, personne ne le demande. Je fabrique l’ennemi dans un coin de ma tête, l’homme à haïr, je m’acharne, j’ai besoin d’imaginer le pire, c’est mieux que de ne rien savoir. J’ai l’angle idéal, égoïste, autoritaire, exclusif, je brode autour de motifs vieux comme le monde. Il vit en moi, partout, se déploie de façon systématique, il envahit, il enfle, il croit, il colonise, brutal et impatient. À lui seul, dans ce coin de ma tête, il devient démesure, fantasme et fascination.
On me maintient à distance. Les hommes opaques ont pris les choses en main, à leur suite, les femmes s’enfièvrent les mains ouvertes et les paumes tournées vers le ciel. Je ne pose pas de question, le secret rend l’attente plus absurde, je suis si jeune, on me dit, toutes les femmes passent par là, je n’ai pas peur, pas vraiment, c’est autre chose, je cherche sous ma peau les signes de l’excitation dont parlent les filles à voix chuchotée lorsqu’elles sont entre elles, loin des femmes, des mères, loin des suspicions.

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«Miséricorde » d’Alain Guiraudie

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J’ai vu « Miséricorde » d’Alain Guiraudie, au cinéma, vers le début novembre 2024, peu de temps après sa sortie. L’automne étant la saison des champignons, c’était le moment idéal pour le voir, mais je ne doute pas qu’il reste intéressant et divertissant même à d’autres époques de l’année…

Note pratique sur le film

Nationalité française
Date de sortie en salles : octobre 2024
Genre : Comédie, thriller
Durée : 1h43

Résumé du début de l’histoire

Jérémie (Félix Kysyl) est un jeune homme toulousain. Il arrive en voiture dans le village de Saint-Martial pour assister à l’enterrement de son ancien patron, un boulanger artisanal. Il s’installe quelques temps chez Martine (Catherine Frot), sa veuve. Mais, au bout de quelques jours, le fils de Martine, Vincent (Jean-Baptiste Durand), pense que Jérémie reste trop longtemps auprès de sa mère et il se met dans la tête de le faire partir. Peu à peu, la tension monte entre Jérémie et Vincent. Ils se battent dans la forêt. Mais le curé (Jacques Develay), qui officiait pour les obsèques du boulanger, apparaît soudain et apaise momentanément cette bagarre, en leur conseillant de plutôt cueillir des champignons. A la suite de cela, Vincent cherche toujours à chasser Jérémie de chez sa mère.


Mon avis


C’est un film à l’ambiance singulière, oscillant entre angoisse, humour et drame philosophique, m’a-t-il semblé. J’ai pensé parfois à « Théorème » de Pasolini comme référence assez évidente, puisque le héros est un jeune homme mystérieux dont tout le monde est plus ou moins amoureux et qui suscite le désir et le désastre partout où il passe. Par rapport à l’atmosphère du petit village du Sud-Ouest, très « France de la ruralité profonde », avec ses secrets, ses crimes et ses policiers têtus, j’ai pu penser par moments à certains Chabrol. Mais il y a aussi une grande étrangeté dans ce film – un climat général d’onirisme ou de surréalité – mêlée à des considérations très religieuses sur la culpabilité et le pardon, qui pourraient peut-être également nous évoquer Buñuel. De nombreuses références, donc, qui nourrissent un propos finalement assez chrétien, malgré des apparences qui pourraient scandaliser les cathos les plus rigoristes. Vers la fin, une longue tirade du curé semble vouloir nous rappeler à l’ordre, nous, spectateurs bien tranquillement assis : chacun s’arrange avec sa conscience car chacun est coupable, nous savons que le monde finira dans quelques décennies et cela ne nous empêche pas d’aller au cinéma. Ceci dit, ce ton un peu solennel, voire sentencieux, s’accorde parfaitement avec l’humour pince-sans-rire flottant autour de la cueillette des champignons, qui ne sont ni des trompettes de la mort ni des amanites phalloïdes, comme on l’aurait volontiers imaginé, mais des ceps et des morilles, tout aussi évocateurs ! 

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L’Exposition Surréalisme au Centre Pompidou (hiver 2024-25)

La grande exposition « Surréalisme », célébrant le centenaire de la création de ce mouvement tellement important pour le 20e siècle, s’était tenue au Centre Pompidou entre le 4 septembre 2024 et le 13 janvier 2025.

Voici le texte de présentation de cette expo par le musée

Associant peintures, dessins, films, photographies et documents littéraires, l’exposition présente les œuvres des artistes emblématiques du mouvement (Salvador Dalí, René Magritte, Giorgio de Chirico, Max Ernst, Joan Miró) mais aussi celles des surréalistes femmes (parmi lesquelles Leonora Carrington, Ithell Colquhoun, Dora Maar).
À la fois chronologique et thématique, le parcours est rythmé par 14 chapitres évoquant les figures littéraires ayant inspiré le mouvement (Lautréamont, Lewis Carroll, Sade …) et les principes poétiques qui structurent son imaginaire (l’artiste-médium, le rêve, la pierre philosophale, la forêt… ).

(Source : Site web du Centre Pompidou)

Mes Impressions sur cette visite

Le Surréalisme a toujours su créer des images fascinantes, par l’intervention de l’inconscient dans la création artistique et par la juxtaposition d’objets ordinairement dissociés. La fameuse citation d’Isidore Ducasse (Lautréamont) : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » plaisait infiniment à André Breton et à ses amis, cela se voit. Ainsi, les tableaux de Chirico, de Dali et, peut-être encore davantage, de Magritte, semblent illustrer cette citation de Lautréamont de façon exemplaire. Le Chant d’amour de Chirico nous propose une architecture improbable, un mur aveugle sur lequel est cloué un gant, à côté d’un bas-relief antique d’une taille disproportionnée, le regard tourné vers ailleurs ou nulle part. L’Armoire surréaliste (cf ci-dessous) de Marcel Jean, associant l’intérieur d’une armoire avec un paysage, sème la confusion entre le dedans et le dehors, ou peut-être même, entre notre intimité secrète et la nature, ouverte à tout vent.
A côté de cette inspiration, il y a aussi des peintres, comme Max Ernst ou Yves Tanguy, qui imaginent des mondes oniriques, des paysages inconnus, fantastiques, des êtres chimériques et des créatures sorties tout droit de leurs rêves ou de leurs cauchemars.
Souvent, je ne suis pas très sensible à la photographie mais ici, au contraire, j’ai énormément apprécié les photos présentées, que ce soit celles de Dora Maar (1907-1997), de Brassai (1899-1984), de Grete Stern (1904-1999), etc.

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Texte mural sur le thème « Forêts »

« Temple où de vivants piliers laissent parfois sortir des paroles confuses. » La forêt était pour Charles Baudelaire le cadre où se tissaient les fils de ses « correspondances », où se nouaient les relations voilées entre les êtres et les choses. Après la psychanalyse jungienne, qui associe la crainte de la forêt aux révélations de l’inconscient, la forêt devient pour les surréalistes le théâtre du merveilleux, une forme possible du labyrinthe, le lieu d’un parcours initiatique. Héritier du romantisme allemand, qui choisit la nuit contre « les lumières » et du philosophe et poète Novalis qui réaffirme la dimension sacrée de la nature, Max Ernst fait de la forêt l’un de ses sujets de prédilection. Lorsqu’en 1941, le peintre cubain Wifredo Lam retrouve son pays natal, ses peintures de jungles célèbrent cette nature primitive, vierge du saccage colonial.
(Source : musée)

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Choix de Tableaux

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Giorgio DE CHIRICO – Chant d’amour, 1914
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André MASSON – Sous-bois, vers 1923
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Yves TANGUY – Vent, 1928
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Max ERNST – L’Ange du foyer, 1937

Cartel sur « L’Ange du foyer (Le Triomphe du Surréalisme) » de 1937 :
Max Ernst peint L’Ange du foyer en 1937, dans une Europe en proie aux soulèvements fasciste, franquiste et nazi. Cette montée de la terreur, inarrêtable, sourde aux appels à la raison, s’incarne dans cette créature aussi monstrueuse que grotesque. Le titre et le sous-titre disent ironiquement le désarroi de l’artiste face à cette menace inéluctable : « C’était l’impression que j’avais à l’époque, de ce qui allait bien pouvoir arriver dans le monde. » Funeste prémonition : en septembre 1939, arrêté comme « étranger ennemi », auteur d’une peinture qualifiée de « dégénérée », Ernst est interné au Camp des Milles, près d’Aix-en-Provence. Evadé, il parvient à rejoindre New-York en 1941.

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René MAGRITTE – Les Valeurs personnelles, 1938
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Marcel JEAN – Armoire surréaliste, 1941
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Grete Stern – Sueno n°17 – 1949

Des Poèmes de Valérie Canat de Chizy et de Morgan Riet

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Couverture du côté Valérie Canat de Chizy

La collection « DUO L » des éditions de la Lune bleue propose des livres en tête-bêche qui mettent à l’honneur deux poètes, un homme et une femme, autour d’un thème commun. 
Le 3e livre de cette collection est paru en été 2024 sur le thème des Liens. Il allie Après l’averse de Valérie Canat de Chizy (née en 1974) et Comme un lieu entre de Morgan Riet (né en 1974).
Ces poèmes sont accompagnés des dessins de LaOdina (aquarelle, pastel et encre).
A noter : les éditions de la Lune bleue ne souhaitent pas recevoir de manuscrits.

Mon Avis

J’ai apprécié de lire ce double recueil en gardant à l’esprit le thème commun des liens. Un thème assez vaste pour permettre de multiples inspirations. Il m’a semblé que Valérie Canat de Chizy explorait surtout les liens interpersonnels : relations avec des amis, avec le père défunt, avec le chat aux yeux bleus, rencontres imprévues. Mais elle nous parle aussi du lien avec la nature ou de celui avec les mots, par les conversations, les textos, l’encre des poèmes. Chez Morgan Riet, le thème des liens m’a semblé plus caché, plus allusif, à retrouver en filigrane de texte en texte. Ce sont certains mots qui nous frappent : le lien avec le passé (dans « Dédale« ), une nostalgie, les ponts des poèmes « Longues-sur-Mer » et de « Comptine« , la fenêtre ouverte qui fait le lien entre intériorité et monde extérieur, la « grève des phonèmes » (dans « Autant dire« ) qui inspire le poète. Les poèmes de Valérie Canat de Chizy n’ont pas de titre mais leur forme épurée et limpide suffit à nous éclairer, en toute liberté. Les textes de Morgan Riet sont au contraire titrés, ce qui oriente agréablement notre lecture et met en relief certains mots, certaines interprétations. L’humeur des deux poètes m’a semblé complémentaire également : Valérie Canat de Chizy se tourne résolument du côté de la joie, des liens heureux, tandis que l’atmosphère chez Morgan Riet est davantage en « Demi-teinte« , ce qui est d’ailleurs le titre d’un de ses très jolis poèmes sur la musique.
Un livre fort agréable, dont le double regard apporte de très riches juxtapositions et parallèles.

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Aux anges qui passent

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Couverture du côté Morgan Riet.


Cette fenêtre
qu’on ouvre
au mitan des heures qui s’étirent
et bayent
aux corneilles,
et au chant du linge
séchant au vent,
et aux chats pachas
alanguis, avachis
sur les murs, les trottoirs
et les balcons alentour ;

cette fenêtre
qu’on ouvre
aux anges qui passent,
et depuis laquelle on regarde
à l’intérieur
de soi,
tout en courant
sur la corde d’un songe.


Morgan Riet


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mon père je sais
qu’il est là

penché au-dessus
des nuages

et qu’il veille
sur moi

je change les fleurs sur la pierre tombale
comme chaque fois

l’eau se fait rare

remplir l’arrosoir
prend du temps

dans l’absence et le silence
flotte un je ne sais quoi

de lui

Valérie Canat de Chizy

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Deux Poèmes de Valérie Canat de Chizy et de Morgan Riet, en relation avec les arts

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La collection « DUO L » des éditions de la Lune bleue propose des livres en tête-bêche qui mettent à l’honneur deux poètes, un homme et une femme, autour d’un thème commun. 
Le 3e livre de cette collection est paru en été 2024 sur le thème des Liens. Il allie Après l’averse de Valérie Canat de Chizy (née en 1974) et Comme un lieu entre de Morgan Riet (né en 1974).
Ces poèmes sont accompagnés des dessins de LaOdina (aquarelle, pastel et encre).
A noter : les éditions de la Lune bleue ne souhaitent pas recevoir de manuscrits.

Le mois prochain, je consacrerai une note de lecture plus développée à ce livre.

Aujourd’hui, je vous propose la lecture de deux poèmes en rapport avec le Printemps des artistes : la musique de Mozart chez Morgan Riet, l’écriture et ses aventures félines chez Valérie Canat de Chizy.

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(Page 9)

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Demi-teinte

Midi passé,
Et Wolfgang de se la jouer
petite musique de nuit,
avec son soleil de portées
tout grand ouvert
à ce qui vient m’absorber à bas bruit

Midi passable.
Le vent n’a pas
chassé tous les nuages –
Dans les alpages
du ciel, ici et là,
bêle bleu pâle

ma rêverie
de peu
d’arpèges.

Morgan RIET

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(Page 9)

mes mots sont des empreintes
traces de pattes

le chat sans doute
est passé par là

ses coussinets
recouverts d’encre

au soleil
il fait sa toilette

le matin ses yeux
dans les miens

bleu d’enfance

j’y puise des étoiles

Valérie CANAT de CHIZY

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« Le Tableau volé » de Pascal Bonitzer – Film

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Ayant vu et apprécié il y a bien longtemps (2012) un film de Pascal Bonitzer – « Cherchez Hortense » pour être précis – je gardais une bonne image de ce réalisateur. Aussi, quand j’ai remarqué en mai 2024 qu’il venait de sortir un film à propos d’un tableau volé et du monde des marchands d’art, j’ai pensé que ça collait très bien avec mon Printemps des Artistes et j’y suis allée !

Comme on peut le lire sur la fiche Wikipédia du film : Le scénario est imaginé à partir de l’histoire réelle du tableau Les Tournesols fanés disparu en 1942 et réapparu en 2004.

Note Pratique sur le film

Nationalité : Français
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie en salles : 1er mai 2024
Distribution : Alex Lutz (André Masson), Louise Chevillotte (Aurore, la stagiaire), Léa Drucker (Bertina, experte chez Scottie’s et ex-femme de Masson), Nora Hamzawi (Maître Egerman, avocate de Martin Keller), Arkadi Radeff (Martin Keller, le jeune ouvrier de Mulhouse)
Durée : 1h31

Résumé du début de l’histoire
(d’après Wikipédia, complété par mes soins)

André Masson, commissaire-priseur au sein de la prestigieuse maison de vente Scotie’s, établie à Paris, est contacté pour authentifier un tableau présumé d’Egon Schiele. Ce tableau aurait été découvert par un jeune ouvrier de Mulhouse, dans sa maison obtenue en viager quelques années plus tôt. D’abord sceptique, André Masson reconnaît bientôt un tableau mystérieusement disparu depuis 1939…

Mon Avis

C’est un film où s’opposent nettement les classes sociales. D’un côté : les riches marchands d’art parisiens et leurs clients de la très haute bourgeoisie. Des clients que l’on nous montre volontiers acariâtres et racistes, souhaitant vendre leurs œuvres d’art pour que leurs enfants n’en héritent pas. Ce monde qui brasse beaucoup d’argent nous apparaît très vite comme un monde de requins sans scrupules, où l’hypocrisie et l’égoïsme règnent en maîtres. A côté de ce monde hyper-privilégié et très fermé sur lui-même, nous avons la maison du jeune ouvrier de Mulhouse. Il travaille de nuit, vit avec sa mère dans une relation qui nous semble assez fusionnelle, et fréquente des copains de toutes origines et de milieux aussi peu favorisés que le sien. Lorsque le commissaire-priseur et l’experte de chez Scotie’s lui apprennent que son tableau a été volé à une famille juive par les nazis pendant la deuxième guerre mondiale – ce jeune ouvrier déclare qu’il ne veut plus de cette toile, qu’il ne veut pas avoir de sang sur les mains. Malgré son manque d’éducation et de culture, il est donc le seul à avoir une conscience éthique – en opposition à tout cet autre milieu, pourri de fric, qui sait peut-être reconnaître un authentique Egon Schiele en un simple coup d’œil mais qui n’a aucune morale.
J’étais étonnée qu’à aucun moment du film on ne prononce les mots « beau » ou « beauté », ce qui peut paraître paradoxal quand on veut parler d’art. Cela me parait révélateur du fait que, pour les riches et les puissants, l’art est essentiellement synonyme d’argent et l’aspect esthétique leur est complètement indifférent. Quant au monde des ouvriers, il ne se croit sans doute pas légitime, pas autorisé à porter un jugement sur la possible beauté d’une œuvre picturale, et à plus forte raison d’un bouquet de tournesols fanés, peints par Egon Schiele. Cet artiste maudit, expressionniste, sulfureux (accusé à son époque de pornographie), aux lignes torturées et anguleuses, s’est inspiré dans cette toile des Tournesols de Van Gogh – sauf qu’il choisit de représenter des fleurs fanées, flétries, mourantes, comme un contrepied morbide aux visions très solaires du maître hollandais.
Je n’ai pas tellement adhéré aux histoires de mythomanie de la stagiaire. Cette partie du scénario m’a semblé avoir des faiblesses, des incohérences et l’utilité de ces scènes paraît douteuse. Ceci dit, l’actrice qui tient ce rôle (Louise Chevillotte) est excellente et elle réussit presque à rendre cette stagiaire convaincante et nécessaire. Tous les acteurs sont d’ailleurs très bons, à commencer par Alex Lutz, qui endosse parfaitement son personnage.
Les ambiances luxueuses et feutrées, aux éclairages tamisés (appartements bourgeois, Drouot et autres salles des ventes, hôtels de grand standing) sont également bien rendues, crédibles.
Un film de bonne qualité (qualité très française), intéressant, bien joué, mais qu’il n’est pas nécessaire d’aller voir sur grand écran. On n’en ressort pas bouleversé. Attendre de le visionner à la télévision ne serait pas une mauvaise idée.

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Une petite excursion à Giverny

Je vous propose aujourd’hui quelques photos d’une excursion que nous avons faite à Giverny, dans la célèbre maison de Claude Monet (1840-1926), chef de file du mouvement impressionniste.
Il a passé dans cette maison les 40 dernières années de sa vie.
Les jardins sont magnifiques et bien connus pour le grand étang aux nénuphars, dont Monet s’est inspiré pour « Les Nymphéas ».
On peut y voir aussi les petits ponts japonais qu’il a figurés dans certains tableaux, ou encore d’autres vues qui évoquent ses toiles.
Nous y étions fin août 2024, à une saison où les fuchsias, les capucines, les hortensias, les roses, les anémones du Japon (et d’autres plantes dont j’ignore le nom) étaient bien fleuris. A d’autres périodes de l’année, on peut imaginer que d’autres floraisons sont visibles. Le jardin est conçu pour pouvoir se visiter d’avril à octobre, avec autant de beautés.
Les nombreux tableaux qui sont accrochés dans la maison sont des copies mais ils donnent un bon aperçu de ce que pouvaient être le décor et l’ambiance, du temps de Monet.
Pour se rendre là-bas à partir de Paris (gare Saint-Lazare, ligne J du TER) il faut compter environ 50 minutes jusqu’à la gare de Vernon puis prendre une navette (petit train) qui met 20 minutes à relier Giverny, après quoi il vous restera encore une dizaine de minutes de marche pour atteindre votre but.
On peut conseiller la réservation des billets sur Internet quelques jours avant la visite, qui permettent d’accéder à l’entrée « coupe-file » et de s’éviter ainsi une longue queue devant la porte – précaution vraiment appréciable car l’endroit est très fréquenté !

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Des Poèmes d’Anne Barbusse extraits de « Ma douleur planétaire »

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Couverture chez Tarmac

« Ma douleur planétaire » est un livre poétique d’Anne Barbusse, paru en mars 2024 aux éditions Tarmac.
La poète évoque dans ce livre sa vie à la campagne pendant la période des confinements puis des couvre-feu, elle établit des rapprochements entre le progrès technologique dévastateur, le réchauffement climatique, la propagation du covid, la sécheresse de la terre, la nature qui souffre et qui pourtant continue à produire de belles et bonnes choses (roses, pommes de terre, figues, fleurs d’amandiers, fèves et pois, vignes, etc.). Cette poésie s’offre comme un long flux de parole, sans aucune interruption ou coupure par des points, mais avec le rythme du souffle impulsé par les virgules. Les vers libres sont généralement longs, permettant des développements étoffés, où l’émotion et la réflexion sont intimement liées. La poète s’insurge parfois, en opposant un « nous » à un « vous », et pointe du doigt ceux qui roulent en 4*4 avec les vitres fermées, tous les tenants d’un consumérisme effréné, habitants des villes et/ou addicts aux écrans bleus. Elle s’enflamme également pour le mouvement « MeToo », qui prend une ampleur particulière dans ces années de confinements. Mais c’est avant tout une belle ode à la nature, aux paysages et aux éléments, aux plantes et aux travaux de la terre, à certains animaux aussi (oiseaux, cigales, renards, etc.), avec de superbes images, métaphores, trouvailles.
Un très beau livre, qui réveille à la fois les consciences écologiques et l’imaginaire poétique.

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Quatrième de Couverture

Une année au rythme des confinements des saisons et des couvre-feu pour tresser la parole poétique et la parole médiatique, « recycler le lyrisme et les déchets », tenter le point de vue de la campagne, de la néo-ruralité et de la terre-femme, structurer un animisme militant, se réaccorder au vivant. Il ne s’agit pas de sauver mais de faire parler ce qui reste, pour que l’écriture soit une ZAD, qu’un combat planétaire (et non mondialisé) émerge et que la langue écologique y prenne sa part.
Anne Barbusse

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Un Extrait page 90-91

les cigales sont sirènes

accrochées aux troncs nus, invisibles
comme la lourdeur de l’été sous l’éclat indivisible du ciel, elles
ouvrent les mondes des cris, elles hurlent
notre douleur d’avant orage, les mâles appellent
les femelles exténuées et nous n’entendons que l’apparence d’un chant,

nous ne sommes qu’habitants transitoires de la terre détruite et la cigale
est reine d’un seul été,

dernier et souverain, dont nous
ne comprenons aucune stridence élaborée, les troncs des arbres
sont refuges filtrés de soleil, avant de mourir elle crie de toutes ses ailes
et approfondit le silence des canicules éblouies,

alors cloîtrés parmi
les pierres des maisons nous entendons cet appel, le monde est lourd
et nous sommes emmurés par volonté, car le jardin
est impénétrable, livré au soleil écartelé de vérité,

malgré les arbres élémentaires et
dysfonctionnels, les bras frais au bord du ciel, cigales parmi les troncs,
certitudes écorchées

je ne connais pas la fureur du monde, j’achève l’été
et je mens à la verticalité de l’univers, l’épidémie rebondit ironique et vivante,

nous ne sommes que les passants du monde, j’écoute mon inconscient
aligner les mots de l’amertume, demain il fera plus chaud que durant l’enfance
froissée et chiffonnée, avec les étés dénoués au-dessus

du ciel explosé de soleil, la terre écrasée crépite d’insectes et je m’endors, emmurée
et parjure, dans la catastrophe annoncée

que les peuples nient, aveugles par volonté, faisant
la fête dernière jusqu’à la fin écartelée, entre canicules et pandémies ils conduisent
leurs 4*4 toujours blancs ou noirs, vitres fermées pour cause de clim et GPS, ils
conduisent jusqu’au gouffre, isolés dans l’habitacle comme cosmonautes
dans l’espace,
de toute manière le paysage n’est plus que peinture lointaine, de
l’autoroute
les arbres n’ont ni odeur ni fureur, les touristes traversent les campagnes tâchant
d’échapper au Covid,

tout voyage n’est que le duplicata
d’un trajet,

(…)

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« Un semblant de chamade » de Jean-Marc Feldman

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Si vous surfez de temps à autres sur WordPress, vous connaissez sans doute le blog poétique et photographique de Jean-Marc Feldman, « l’ancre nomade« , auquel je suis une fidèle abonnée.
A l’occasion de la parution de son premier recueil poétique, fin 2024, nous avons échangé nos livres et j’ai eu ainsi le privilège de le découvrir.

Pour davantage d’informations sur ce livre, un lien vers le blog de l’auteur : https://jeanmarcfeldman.wordpress.com/recueils/

Quatrième de couverture

Voici que les pentes se déshabillent de vêtements millénaires et nous renvoient à nos excès passés et présents. Voici qu’elles interrogent notre présence et notre existence.
Qu’est-ce qui fait corps, dans l’inclinaison des pentes et de l’esprit, dans le ressac des événements ?

Ces préoccupations parcourent ce recueil poétique. Nous y avançons au rythme des saisons, la terre dictant notre pulsation, et nous frayons une piste qui, de page en page, par petites touches, se fait plus précise.

Note sur le poète

Jean-Marc Feldman écrit depuis une quinzaine d’années une poésie des lieux et des vivants. C’est aussi un montagnard, habitant au pied des falaises de Chartreuse, parcourant depuis toujours les espaces alpins.
Acteur culturel polymorphe, il publie ici son premier recueil poétique. Ses textes paraissent dans de nombreuses revues et sur son blog.

Mes impressions de lecture

« Un semblant de chamade » se lit avec plaisir : c’est comme une promenade que l’on fait en compagnie du poète, au milieu de ces paysages grandioses et périlleux. C’est une vraie immersion parmi ces montagnes, avec les sensations physiques et psychologiques qui surgissent au cours du cheminement. On voit bien la solitude et la fragilité de l’homme, errant dans cette immensité, avec les interrogations profondes que cette nature lui inspire, les réflexions sur la condition humaine ou encore les souvenirs qui se font jour. Même si les roches et les dénivelés ne sont pas précisément décrits, le lecteur les visualise très bien, à partir de quelques mots. L’évocation des saisons successives est également très agréable à suivre. Quant aux superbes photos en noir et blanc, œuvres de Jean-Marc Feldman, elles rythment notre parcours de lecture, la rendent particulièrement vivante et concrète !

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(Page 64)

Un pic perché et une lune écarquillée

Ici est un pic perché
de schistes
d’entrailles de notre monde
un empilement de soubresauts
Ici la trace rebute et seul je m’y love
J’assiste les vents
qui sans relâche cherchent passage
leur complainte et leur peine

Je m’y enfouis Homme matière
celui qui dans son giron marmonne
et repère dans le fouillis et la grandeur
le fil de son histoire
et des montagnes les noms
leur compagnie

Je déchiffre des embranchements du destin
le si peu que nous sommes
rejetons d’infimes secondes
de portes ouvertes ou fermées
paroles de justes tombées à point nommé
quand scélérats sont les décrets
le fil par lequel tient le souffle
les nuits entrechoquées d’une lune écarquillée
l’immensité
et la petite lumière

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L’Exposition « Tokyo, naissance d’une ville moderne » à la MCJP

La Maison de la Culture du Japon à Paris (MCJP), située dans le 15e arrondissement, non loin de la Tour Eiffel, avait organisé, entre le 6 novembre 2024 et le 1er février 2025, une exposition d’estampes sur le thème « Tokyo, naissance d’une ville moderne ».
Il s’agissait de nous montrer des vues de Tokyo, témoignant de l’évolution et surtout de la modernisation de la ville au début du 20e siècle, notamment à la suite du grand séisme de l’année 1923, qui la détruit en grande partie. On remarque aussi une influence occidentale dans ces reconstructions, adoptant souvent des architectures d’acier, de verre, de béton ou d’autres matériaux non japonais.

Présentation de l’expo par la MCJP (court extrait)

Edo, l’ancienne capitale shogunale, devient Tokyo en 1868 et se modernise à grande vitesse tout au long de l’ère Meiji. Mais en 1923, durant l’ère Taishô, le grand tremblement de terre du Kantô dévaste la ville. Si les derniers quartiers qui avaient conservé l’atmosphère d’autrefois disparaissent, la reconstruction va permettre à Tokyo d’accélérer sa modernisation.
C’est cette transformation radicale de Tokyo en ville moderne durant les années 1920 et 1930 que donne à voir la nouvelle exposition de la MCJP. 
Pour l’occasion, le Edo-Tokyo Museum lui a prêté une centaine d’œuvres de sa collection : un grand nombre d’estampes modernes rarement présentées en France, ainsi que des affiches, des photos ou encore des accessoires de mode. Ces estampes aux styles variés et novateurs, signées des grands graveurs de l’époque, oscillent entre fascination envers ces bouleversements et nostalgie pour le Tokyo d’autrefois.
(Source : site internet de la MCJP)

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Choix d’estampes et quelques cartels

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Kobayashi K. – La Société Nipposha, quartier de Ginza

Cartel de « La société Nippôsha, quartier de Ginza à Tokyo » :
Kobayashi Kiyoshoka
1876
Estampe

Suite à l’incendie qui détruisit en 1872 les quartiers actuels de Ginza, Marunouchi et Tsukiji, un projet de construction d’immeubles en brique est mis en place dans le quartier de Ginza. Ce projet urbain d’un type nouveau comprend l’élargissement des voies pour la circulation des calèches, l’installation de réverbères à gaz, la plantation de grands arbres et le remplacement du bois par la brique, résistante au feu. Des rues occidentales, encore jamais vues au Japon, font alors leur apparition. La société Nippôsha, fondée en 1872, qui publie le journal Tokyo Nichi Nichi Shinbun, ancêtre du Mainichi Shimbun, déménage en 1874 dans ce nouveau quartier bâti en brique.

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Kobayashi Kiyoshoka – Vue d’Ushimachi à Takanawa – 1879

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Inoue Yasuji – L’avenue Ginza la nuit – entre 1870 et 1890

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Koizumi Kishio – Les gazomètres de Senju

Cartel de « Cent vues du grand Tokyo à l’ère Showa : Les gazomètres de Senju« 
Koizumi Kishio
Septembre 1930

En 1893, une usine de production de gaz de ville de la Tokyo gaz Company est implantée dans le quartier de Senju, situé au nord-est de Tokyo le long de la rivière Sumida, rejointe en 1926 par une centrale à charbon, installée par la même société. La succession d’immenses gazomètres et de cheminées dessine ici un paysage urbain singulier représenté au moyen de lignes claires et de couleurs crues.

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Kawase Hasui – Le Pont de Nihonbashi

Cartel de « Le pont Nihonbashi à l’aube« 
Kawase Hasui
Gravure sur bois
1940

Cette œuvre est l’une des plus célèbres de Kawase Hasui. Cette représentation du pont Nihonbashi rappelle Vue du pont Nihonbashi au petit matin d’Hiroshige de la série Les Cinquante-trois relais du Tôkaidô. L’ancien pont Nihonbashi, kilomètre zéro de la route de Tôkaidô et point névralgique de la circulation et de l’économie japonaises depuis l’époque Edo est remplacé en 1911 par un pont de pierre à deux arches. Ici Hasui tire parti d’une composition verticale pour mettre en valeur les lampadaires de bronze, symboles du pont de Nihonbashi.

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Kawase Hasui – Jardin d’iris du sanctuaire Meiji-jingû – 1951

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