Des haïkus d’automne

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Pour célébrer cette période festive, je vous propose la lecture de quelques haïkus d’automne – la saison que nous venons à peine de quitter et dont nous aurons peut-être la nostalgie dans quelques semaines, en plein cœur de l’hiver.
J’ai trouvé ces courts poèmes japonais dans la jolie anthologie Haïkus d’automne et d’hiver, publiée chez Folio Sagesses (92 pages), réunissant la plupart des grands maîtres du haïku classique, de Bashô à Sôseki, couvrant donc la période du 17e au 20e siècle.
Il s’agit d’une édition traduite du japonais, préfacée et annotée par Corinne Atlan et Zéno Bianu.

Extrait de la quatrième de couverture

« Là
tout simplement
sous la neige qui tombe »

Si la célébration de la floraison éphémère des cerisiers est désormais connue dans le monde entier, l’explosion de rouille, de pourpre et d’or des érables et des ginkos lors de l’apogée automnal n’est pas moins attendue au Japon. Elle est le théâtre d’une mélancolie plus prononcée, d’une beauté qui jette ses derniers feux, avant le flétrissement puis la glace et le givre.

Corinne Atlan et Zéno Bianu

**

Choix de Haïkus


(Page 35)

J’ai tué une araignée –
solitude
de la nuit froide

Masaoka Shiki (1867-1902)

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(Page 37)

Ce chemin –
seule la pénombre d’automne
l’emprunte encore

Matsuo Bashô (1644-1694)

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(Page 44)

Après avoir contemplé la lune
mon ombre
me raccompagne

Yamaguchi Sodô (1642-1716)

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(Page 51)

Dans chaque perle de rosée
tremble
mon pays natal

Kobayashi Issa (1763-1828)

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(Page 56)

Automne
le malheur et rien d’autre –
Je poursuis mon voyage

Taneda Santôka (1882-1940)

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(Page 65)

Monstre
il montre son cul rond
le potiron

Natsume Sôseki (1867-1916)

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(Page 67)

Pluie d’automne –
les hortensias
se décident pour le bleu

Masaoka Shiki (1867-1902)

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Deux Poèmes de Mahmoud Darwich

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Après avoir lu le recueil d’entretiens de Mahmoud Darwich, j’ai eu envie de lire une anthologie de ses poésies et, dans ma librairie habituelle, je suis tombée sur celle-ci, intitulée « Et la terre se transmet comme la langue« , qui venait justement de paraître cette année chez Actes Sud.

Certains poèmes sont un peu plus difficiles d’accès que d’autres ; aussi, la lecture préalable de son recueil d’entretiens ne m’a pas été inutile : une fois qu’on est familiarisé avec sa pensée et ses notions de commencement, d’origine, d’ennemi, d’étranger ou d’exil, il me semble qu’on entre plus aisément dans ses poèmes. Du moins, on est plus conscient de l’arrière-plan et des croyances de Mahmoud Darwich.
Un certain nombre de ses poèmes sont longs de plusieurs pages, animés par un souffle qui ne faiblit jamais, qui ne connaît aucune pause : le lecteur est emporté par ce flux continu, par la beauté des images, par l’universalité intemporelle des sensations exprimées.
Une poésie qui, certes, englobe des impressions politiques, historiquement et géographiquement situées, mais qui s’adresse surtout au plus profond de chacun, à la sensibilité des lecteurs, quels qu’ils soient.

Note pratique sur le livre

Éditeur : Actes Sud
Année de publication : 2025
Traduit de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar
Nombre de pages : 140

Note biographique sur le poète

Mahmoud Darwich est né en 1941 à Birwa près de Saint-Jean-d’Acre en Palestine.
En 1948, son village est détruit par les forces sionistes et sa famille se réfugie au Liban. Mais il revient clandestinement la même année en Palestine pour y faire ses études.
Il commence très jeune une carrière de journaliste tout en publiant ses premiers poèmes. Engagé dans le combat politique, il milite dans le parti communiste israélien, ce qui lui vaut d’être emprisonné à plusieurs reprises de 1960 à 1970 et d’être assigné en résidence à Haïfa. Mahmoud Darwich quitte Israël en 1971 et choisit de s’exiler d’abord au Caire, puis à Beyrouth, à Tunis et Paris. Membre du comité exécutif de l’OLP, il démissionne en 1993 et partage son temps entre Amman et Ramallah.
Il s’est éteint le 9 août 2008 à Houston, Texas.
(Source : Site internet de l’éditeur)

Quatrième de couverture

L’identité palestinienne est au cœur de l’œuvre de Mahmoud Darwich : Que signifie faire partie d’un peuple forcé au déracinement ? Et comment écrire un pays qui ne figure pas sur les cartes du monde ?
Dans les poèmes au souffle épique réunis ici, l’auteur revient sur les mythes que le passé a inscrits dans sa mémoire, seule possibilité pour lui de surmonter le tragique de l’exil et répondre à la question de l’après.
Emprunts d’une douce mélancolie, ces textes portent la voix d’un enfant de Galilée qui a, plusieurs fois, échappé à une mort certaine. Ils semblent être des témoins, quelques pierres au bord d’un chemin qui rappellent le destin d’hommes et de femmes sacrifiés dans l’étau de l’Histoire.

**
Deux Poèmes

(Page 137)

ILS N’ONT PAS DEMANDÉ
QU’Y A-T-IL PAR-DELÀ LA MORT

Ils n’ont pas demandé
Qu’y a-t-il par-delà la mort.
Ils retenaient la carte du paradis mieux
que le livre de la terre.
Une autre question les taraudait :
Que ferons-nous avant cette mort ?
Près de notre vie,
nous vivons et ne vivons pas.
Comme si notre vie
n’était que parcelles du désert disputées
entre les dieux fonciers et nous,
les voisins disparus de la poussière.
Notre vie est un fardeau pour l’historien :
« Chaque fois que je les fais disparaître,
ils ressurgissent de l’absence… »
Notre vie est un fardeau pour le peintre :
« Je les dessine,
je deviens l’un d’eux
et la brume me dissimule. »
Notre vie est un fardeau pour le général :
« Comment le sang coule-t-il d’un fantôme ? « 
Notre vie est d’être comme nous le voulons.
Nous voulons vivre un peu, pour rien… par respect
de la résurrection après cette mort.
Ils ont spontanément cité le philosophe :
« La mort ne veut rien dire pour nous.
Nous existons
et elle n’existe plus.
La mort ne veut rien dire pour nous…
Elle existe
et nous n’existons plus. »
Puis ils ont réorganisé leurs rêves
et se sont endormis debout !

2004

*

(Page 93)

ICI… ET MAINTENANT

Ici et maintenant…
L’Histoire ne se soucie ni des arbres ni des morts.
Aux arbres de s’élever,
de ne pas se ressembler en majesté et en taille.
Aux morts, ici et maintenant,
de retranscrire leurs noms,
de savoir comment mourir, chacun.
Aux vivants de vivre en groupes,
de ne savoir vivre sans une légende écrite…
qui les préserve des écueils du réel mou
et de la rhétorique du réalisme.
À eux de dire :
Nous sommes toujours là
guettant une étoile dans chaque lettre de l’alphabet.
À eux de chanter :
Nous sommes toujours là,
portant le fardeau de l’éternité.

2008

**

Des haïku japonais

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Pour ce mois japonais, je me suis replongée dans l' »Anthologie du poème court japonais« , publiée chez Poésie/Gallimard en 2002. La présentation, le choix de poèmes et la traduction sont de Corinne Atlan et Zéno Bianu. Dans ce livre, les poèmes sont classés par saisons et j’ai suivi ce même ordre.
J’ai essayé de choisir, pour la plupart, des auteurs dont je n’ai encore jamais parlé sur ce blog et qui sont peut-être un petit peu moins connus que Bashô, Issa ou Sôseki.

Printemps

(Page 30)

Barque et rivage
se répondent
dans la longueur du jour

Masaoka Shiki (1867-1902)

*

(Page 44)

Enamouré
le chat oublie le riz
qui colle à ses moustaches

Tan Taigi (1709-1771)

*

Eté

(Page 85)

Le mendiant –
il porte le ciel et la terre
pour habit d’été

Takarai Kikaku (1661-1707)

*

(Page 100)

Sur la pointe d’une herbe
devant l’infini du ciel
une fourmi

Ozaki Hôsai (1885-1926)

*

Automne

(Page 128)

Après avoir contemplé la lune
mon ombre
me raccompagne

Yamaguchi Sodô (1642-1716)

*

(Page 152)

Dénigrer autrui ?
Je me lave l’esprit
en écossant mes pois

Ozaki Hôsai (1885-1926)

*

Hiver

(Page 165)

An qui passe et an qui vient –
anneaux
que traverse un même bâton

Takahama Kyoshi (1874-1959)

*

(Page 185)

L’herbe flétrit
jusque dans les yeux
de la mante religieuse

Yamaguchi Seishi (1901-1994)

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Deux Poèmes d’Abdellatif Laâbi

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J’avais déjà eu l’occasion de parler de ce livre anthologique d’Abdellatif Laâbi, intitulé L’arbre à poèmes, et paru chez Poésie/Gallimard.

J’ai choisi ces deux poèmes en relation avec le thème du voyage. Ils proviennent tous les deux du recueil « L’étreinte du monde« , qui date de 1993.

Note biobibliographique sur le poète

Abdellatif Laâbi, né à Fès en 1942, est un poète, écrivain et traducteur marocain. Il a fondé en 1966 la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Son combat lui vaut d’être emprisonné de 1972 à 1980. Il s’est exilé en France en 1985. Il reçoit le prix Goncourt de la poésie le 1er décembre 2009 et le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française en 2011. (Source : Wikipedia).

Note pratique sur le livre

Éditeur : Poésie/Gallimard
Année de publication : 2016
Préface de Françoise Ascal
Nombre de pages : 260

**

(Page 59)

En vain j’émigre

J’émigre en vain
Dans chaque ville je bois le même café
et me résigne au visage fermé du serveur
Les rires de mes voisins de table
taraudent la musique du soir
Une femme passe pour la dernière fois
En vain j’émigre
et m’assure de mon éloignement
Dans chaque ciel je retrouve un croissant de lune
et le silence têtu des étoiles
Je parle en dormant
un mélange de langues
et de cris d’animaux
La chambre où je me réveille
est celle où je suis né
J’émigre en vain
Le secret des oiseaux m’échappe
comme celui de cet aimant
qui affole à chaque étape
ma valise

*

(Page 60)

Deux heures de train

En deux heures de train
je repasse le film de ma vie
Deux minutes par année en moyenne
Une demi-heure pour l’enfance
une autre pour la prison
L’amour, les livres, l’errance
se partagent le reste
La main de ma compagne
fond peu à peu dans la mienne
et sa tête sur mon épaule
est aussi légère qu’une colombe
À notre arrivée
j’aurai la cinquantaine
et il me restera à vivre
une heure environ

**

Trois Poèmes de Jean Sénac

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Le nom de Jean Sénac m’était inconnu quand j’ai découvert en librairie ce recueil poétique Pour une terre possible. Il a attiré mon attention, je l’ai feuilleté et acheté.
J’ai découvert un poète très engagé, animé par un grand idéal de liberté, qui eut une destinée dramatique.

Note Pratique sur le livre 

Éditeur : Points
Date de publication : 2013 (en partie posthume)
Edition établie et présentée par Hamid Nacer-Khodja 
Nombre de pages : 289

Quatrième de Couverture 

Poète rebelle à tous les conformismes, Jean Sénac fut un artiste engagé pour qui l’Amour allait de pair avec la Révolution. Il célébra la libération du désir, l’espoir d’un monde plus fraternel, et lutta contre le colonialisme et la censure jusqu’à son assassinat en 1973. Celui qui écrivait « je suis beau parce que je t’aime » conjugua l’amour sensuel avec le politique. 
Dans cette anthologie, il loue la terre et le peuple algérien dont il estimait faire partie. 

Biographie du poète 

Né en 1926 à Béni Saf (Algérie), assassiné en août 1973 à Alger, Jean Sénac a été un poète de tous les combats. Egalement auteur de récits, d’essais et de nombreuses correspondances. Il fut ami de René Char et d’Albert Camus mais aussi du peintre Sauveur Galliéro, de Jean Cayrol et de Mohammed Dib. Il a fondé la Galerie 54 et animé des émissions poétiques qui furent censurées. Il a contribué à instituer une esthétique algérienne dans les lettres comme dans les arts visuels. Son assassinat à l’arme blanche, à Alger, n’a pas été élucidé.
(sources : éditeur et Wikipédia) 

**
Les poèmes ci-après datent des années 1950.

(Page 60)

Ce jardin du tricheur qui bêche la vérité 

4

Poèmes, j’ai payé pour que vous ne soyez pas seulement des strophes mais peut-être un cri résolu dans ce grand chaos qui nous couvre. Poèmes qui m’aidez à croire au prestige du tournesol – son audace éphémère comme son perpétuel loisir. 

**

(Page 64)

Morale d’Ombla

À son tour l’oiseleur est pris
au jeu tranquille de sa cage
Il n’avait pas vu son image
que lentement l’oiseau séduit.

Il ouvre l’air il pousse un cri
le temps de retrouver l’usage
de sa conscience et son visage
s’allume aux chardons de la nuit.

Pour éclairer le colibri. 

**

(Page 172)

94

Jeunes gens de mon pays,
j’écris pour vous dans l’avenir,
vous qui viendrez libérés de la colère des ancêtres,
vous pour qui je ne serai plus l’oppresseur.

Vous ne fermerez pas la fontaine à ma soif,
ni jetterez à mon amour
l’os vigilant de vos charniers.
Malédiction bavarde ! Démagogies du Clan !
Que je me nomme Jean ne sera plus pour vous un signe d’injustice.

Jeunes gens,
un vieux monde en moi croule
et le grain se détruit.

Oh, j’appelle la nuit !
Que la nuit passe vite !
Au jour je vous salue.
Vous me reconnaissez.

** 

Trois Poèmes de Geoffrey Squires

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J’ai découvert ce livre « Choix de poèmes » par hasard. Après l’avoir rapidement feuilleté il m’a semblé intéressant par la concision de ses textes et une pureté assez froide dans l’écriture. Je l’ai donc acheté.
J’ai apprécié surtout le début du livre, disons la première moitié, correspondant aux premiers recueils du poète, axés sur les paysages, la nature. Ensuite, il m’a semblé que ça devenait assez répétitif, sans aucune image du monde réel, une poésie lacunaire, hachée, avec beaucoup de bégaiements peu explicites – j’avoue ne pas être sensible à ce genre-là.
Faisant l’impasse sur cette fin de livre, j’aime mieux m’attarder sur la partie qui m’a plu…

Note Pratique sur le livre

Editeur : Unes
Année de publication : 2024
Edition bilingue, choix anthologique de poèmes
Traduit de l’anglais (Irlande) par François Heusbourg

Note biobibliographique sur le poète

Geoffrey Squires est né en 1942 en Irlande. Diplômé d’anglais, il obtient un doctorat en psychologie. Enseignant à l’Université. Il publie son premier recueil de poésie, Pierres noyées, en 1975, remarqué pour son innovation formelle héritée de la poésie américaine de l’époque, en réaction à la poésie irlandaise lyrique de l’après-guerre. Viennent ensuite Silhouettes en 1978 et XXI Poèmes en 1980, poésie de la perception et de la conscience immédiate qui se muent en longues séquences méditatives dans Poèmes en trois sections en 1983. Poète du corps en mouvement dans l’espace, de l’évocation des lieux et des associations mémorielles, Squires conduit sa poésie vers une clarté de paysages qui s’approche de l’abstraction dans les années qui suivent, avec Paysages et silences en 1996 ou la série Sans titre au tournant des années 2000. (…)
(Source : éditions Unes, début du livre)

*

Voici quelques uns des poèmes que j’ai préférés.

Page 9

Comme l’enfance semble détachée 
et lointaine 
je me souviens de grands arbres 
et de l’obscurité et d’être porté 
à l’étage. La petite lampe, 
le vent, la neige bloquant l’allée 
grand-mère morte dans la chambre d’amis

Page 39 

Comme lorsque nous sommes face à un arbre ou une plante 
avec la forte impression qu’il pourrait parler 

S’il n’avait pas été soudain frappé de mutisme 
une seconde plus tôt, ou n’avait oublié 
tout ce qu’il était sur le point de dire 

Et nous attendons

Page 69

C’est plus facile de parler n’est-ce pas
quand on fait quelque chose
à la cuisine par exemple
ou en promenade ou en un long voyage

Comme si les mots
ne pouvaient supporter leur propre poids
et que nous avions besoin de quelque chose d’autre
une activité qui n’aurait rien à voir
avec ce qui était en train de se dire 

Une belle anthologie poétique aux éditions de la Lune bleue

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La poète, peintre et éditrice Lydia Padellec a eu l’aimable idée de m’inviter à participer à une anthologie poétique – un grand merci à elle !
Ce livre est dédié à notre ami poète Gilles Cheval (1973-2023).
Parue en mars 2024 aux éditions Lune bleue/Trouées Poétiques, cette anthologie s’intitule Tous ces visages au creux des paumes et elle réunit 39 poètes contemporains.
Renouant avec l’art de la carte postale, ces 39 poètes ont envoyé à Lydia des poèmes manuscrits, parfois accompagnés de dessins ou de peintures, par la poste.

Si vous souhaitez en savoir plus sur cette anthologie, rendez-vous sur le site des éditions de la Lune Bleue en suivant ce lien.

Pour tout renseignements supplémentaires et commande :

Contacter l’éditrice via ce mail : [email protected] ou le formulaire de son site en page Contact.

*

Voici la présentation de ce livre par l’éditeur

La nouvelle anthologie Tous ces visages au creux des paumes est parue en mars, coéditée par La Lune bleue et les Trouées poétiques. Elle réunit 39 poètes, toutes générations confondues, hommes et femmes, qui ont envoyé à Lydia Padellec leur carte-poème de France, de Belgique, de Turquie, d’Allemagne et du Québec.

Liste des 39 Poètes

Nora Atalla, Gabrielle Althen, Samantha Barendson, Albertine Benedetto, Eva-Maria Berg, Louis Bertholom, Claudine Bertrand, Arnaud Bourven, Maïa Brami, Marie-Anne Bruch, Valérie Canat de Chizy, Georges Cathalo, Anne-Cécile Causse, Judith Chavanne, Marie-Josée Christien, Philippe Cloes, Chantal Couliou, Deniz Dağdelen Düzgün, Flora Delalande, Denise Desautels, Danièle Duteil, Emmanuelle Favier, Bruno Geneste, Jean-Albert Guénégan, Cécile A Holdban, Christophe Jubien, Hervé Martin, Philippe Mathy, Maximine, Roland Nadaus, Colette Nys-Mazure, Etienne Paulin, Dimitri Porcu, Diane Régimbald, Morgan Riet, Jacqueline Saint-Jean, Jean-Claude Touzeil, Mario Urbanet, Yekta.

Collage de couverture : LaOdina

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Choix de Poèmes

Page 9

Albertine BENEDETTO

L’hôtel comme une termitière

D’un mur à l’autre les bruits
cataractes gargouillis éclats
derrière chaque porte la vie
on ne saisit que
ce qui accroche
une absence de fluidité juste
de quoi imaginer
le corps nu sous le jet

boîte à fantasmes l’hôtel
toutes ces vies jetées sur un lit
fantômes habillés de poèmes
vies d’entre deux
passage
pour affaire ou pour amour
comment savoir
la vie des anonymes

au matin salle des bustes
leurs faces ont l’expression morne des cippes
ils s’en vont laissant leur clé dans des niches

**

Page 19

YEKTA

Les voiles blancs du ciel
vent flottant sur les ruines de l’orage.

Négatif de l’éclair,
l’arbre brûlé dresse ses fourches noires
– malheureux messager
dévoré par le feu
dont il a porté la parole.

Et au loin, le tonnerre, encore.
Un roulement vagabond de ténèbres.

**

Page 16

Marie-Anne BRUCH

Extrait de Promenades (haïku)

Cet arbre frêle
me permettra-t-il de prendre
en photo le vent ?

**

Notes biographiques

* Albertine Benedetto, née en 1960, vit à Hyères. Prix Jean Follain 2018 pour Le présent des bêtes (Al Manar, 2016). Dernière parution : Sous le signe des oiseaux (L’Ail des ours, 2021)

* Yekta, né en 1979 dans la Vallée aux Loups, vit à Paris. Poète, musicien, performeur, plasticien. Dernière parution : A l’article de la naissance (La Lune bleue/ Trouées Poétiques, DUO L, 2023)

* Marie-Anne Bruch, née en 1971. Prix Arthur Rimbaud en 1996. Dernières parutions : La Portée de l’ombre (Rafael de Surtis, 2020), Excursions poétiques (Z4 Editions, 2023).

(Source : Editeurs)

**

Trois Poèmes d’Albane Gellé

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Ayant déjà lu et apprécié un ou deux recueils d’Albane Gellé, j’ai acheté cette anthologie personnelle de 2022, intitulée « Equilibriste de passage » et qui reprend des poèmes publiés dans dix-sept recueils, parus entre 1993 et aujourd’hui, mais également des inédits.
Pour reprendre la présentation du Castor Astral au sujet de ce livre :
Au fil des poèmes, Albane Gellé évoque des souvenirs, le deuil, l’amour, des bribes de conversation et des fragments de vie. Elle construit un univers fragile et aérien où la nature et l’eau occupent une place centrale.

Note sur la poète

Albane Gellé est née en 1971 à Guérande. Elle a publié une trentaine de livres dont Nos abris (Esperluète), Eau (Cheyne) et Cher animal (La Rumeur libre). Elle a reçu le prix des Découvreurs. Près de Saumur, elle a créé une structure poético-équestre.

Page 21
(Extrait du recueil « Hors du bocal« , éditions du Chat qui tousse, 1997)

Ne pas mettre la charrue avant les bœufs. Ne pas arriver en retard. Ne pas tomber dans l’excès. Ne pas grimper aux arbres. Ne pas prendre les auto-stoppeurs. Ne pas marcher sur les pelouses. Ne pas laisser les enfants faire n’importe quoi. Ne pas déranger.

Être capable d’assumer les conséquences de ses actes. Savoir gérer son budget. Consommer avec modération. Prévoir ses vacances. Parler avec discernement. Canaliser ses émotions. Se méfier des inconnus. Respecter les idées de chacun. Fermer les portes à clé. Faire un peu de sport. Être bon joueur. Attendre son tour. Mettre de l’eau dans son vin. Offrir ses condoléances. Avoir de la repartie. Frapper avant d’entrer. Réfléchir avant d’agir. Partager la douleur. Tenir compte des circonstances. Faire acte de présence. Respecter les priorités. Donner son avis. Être objectif. Faire bonne figure. Applaudir Bien fort.
ET PUIS QUOI ENCORE.

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Page 116
(Extrait du recueil « Bougé(e)« , éditions du Seuil, 2009)

Dans la tête en désordre des rectangles qui bougent il y en a un c’est une photo de mon père mort en noir et blanc un autre pour toute la brume restée dans le cercueil un autre encore pour mes paroles prononcées à la nuit et mes terreurs devant personne demain après les arbres il restera comme une valise immense debout remplie de mes rectangles.

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Page 225
(Extrait de « Va grande roue« , inédit)

À Valérie Rouzeau et Cécile À. Holdban
À Pascal Dessaint et Isabelle Hochart

les oiseaux bien sûr savent.
habitent les saisons, soulèvent leurs grandes peurs.
les oiseaux sont passerelles, entre visible
et invisible, n’ignorent pas la matière,
éprouvent les vibrations.
les oiseaux touchent les arbres et
les oiseaux touchent les vents,
résistants, presque transparents.
les oiseaux disparaissent,
petits savants sans prétention,
envers et contre les forces sombres,
agiles atomes de lumière,
supportant sans se plaindre la grande pesanteur.
les oiseaux savent que vivre est malgré tout possible
avec le chant.

**

Haïkus des Cinq saisons d’Alain Kervern

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Couverture chez Géorama (éditeur)

Ce livre m’a été offert par ma mère et c’est effectivement un très joli objet, avec de belles illustrations, de belles mises en page et typographies, un papier de qualité. Et ce qui est encore mieux à mes yeux : le texte est vraiment éclairant, érudit dans le bon sens du terme, agréablement ciselé. Les choix de poèmes m’ont beaucoup plu, et le tout forme un ensemble très réussi, qu’on peut lire et relire avec un plaisir renouvelé.

Extrait de la Quatrième de couverture

Qu’est-ce qu’un haïku ? C’est, en quelques mots, la saisie poétique instantanée d’un événement personnel, si modeste soit-il. Le haïku nous apprend souvent à ressentir ce qui est devenu invisible aux yeux de tous.
La tradition littéraire japonaise a codifié ce mode d’expression selon des règles simples qu’Alain Kervern nous dévoile dans ce très beau recueil de présentation, agrémenté d’exemples de haïkus anciens et contemporains. La structure de ce livre s’inspire de celle de l’almanach poétique du Japon (saïjiki) qui répertorie l’ensemble des mots de saison caractérisant les émotions saisonnières vécues au long d’une année. (…)

Mon avis en bref

Le choix de présenter les différents « mots de saison » nous permet de nous imprégner des us et coutumes japonais. Par exemple, le choix du mot « lanterne » pour l’automne nous renvoie à Le Fête des morts du 20 septembre, aux ornementations des temples et jardins ou encore aux quartiers de plaisir (aujourd’hui disparus) des villes animées. Tout cela nous est expliqué dans le texte et nous permet de mieux comprendre et saisir le contexte des haïkus qui suivent. D’autres mots tout aussi emblématiques de la culture japonaise, comme chrysanthème, sourire de la montagne, premier rêve de l’an, etc. sont ainsi mis en valeur à travers ces pages.
J’ai appris aussi, grâce à ce livre, l’existence d’une « cinquième saison » qui est en réalité le jour de l’an, c’est-à-dire à peu près la période de nos Fêtes de fin d’année, où fleurit tout un vocabulaire particulier lié à des activités rituelles.
Un livre que je conseille sans réserve, pour son intérêt culturel autant que littéraire.

**

mot de saison : « Lune de printemps »

Lune gorgée de printemps
que je la touche
et de l’eau en coule

Kobayashi Issa (1763 – 1827)

*

Lune de printemps
d’un jaune peu ordinaire
serait-elle malade ?

Matsumoto Takashi (1906-1956)

**

mot de saison : Herbes d’été

Une fois fauchées
les herbes d’été
mille parfums se libèrent

Hosomi Ayako (1907-1997)

*

Dans les herbes d’été
une chèvre
comme tissée de coton

Ueno Yasushi (1918-1973)

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mot de saison d’automne : Lanterne

Un premier amour
sous la même lampe
visage contre visage

Taïgi (1709-1771)

*

Plus que la magnificence
des lanternes
cette lumière qui serre le coeur

Masaoka Shiki (1867-1902)

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mot de saison : glaçons en suspens (tsurara)

Pas de frise de glaçons
au bord du toit
mais de nouveau le couchant.

Rankô (1726-1798)

*

Il n’a aucune intention meurtrière
le lourd rideau de glace
sous lequel je passe

Kodama Niro

*

Lointaine maison
perles de glace en feston
dans des chutes de lumière

Takahama Toshio (1900-1980)

**

mot de saison : premier rêve de l’an (hatsuyume)

Premier rêve de l’an
en larmes j’y ai vu
mon pays natal

Kobayashi Issa (1763-1827)

*

Premier rêve de l’an
je le garde pour moi
et j’en souris tout seul

Itô Shôu (1859-1943)

**

Des haïkus de poètes japonais parus dans la revue « Ashibi »

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J’avais publié l’année dernière un choix de haïkus de poétesses japonaises publiés dans la prestigieuse revue Ashibi, et extraits du livre La lune et moi chez Points. Vous pouvez retrouver cet article ici si vous le souhaitez.
Aujourd’hui, je complète donc ce panorama par un choix de haïkus écrits par des poètes masculins, et toujours extraits de ce même recueil.

Printemps

Prunier blanc en fleur –
La lumière du crépuscule
s’approche doucement

Shô Hayashi

*

Je ne veux pas encore vieillir –
Le tourbillon de pétales
enveloppe mon corps

Gorô Nishikawa

*

Des chats errants
courent comme des fous –
Fin des grands froids

Atsuo Nasu

*

Un premier papillon
hésitant
sur la paume du vent

Hisahiko Nagamine

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Été

Sur le point de tomber,
la pivoine
exhale un parfum plus tenace

Mikio Matsumoto

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Un grand papillon noir
avec son ombre
toute sa courte vie

Ryôsuke Nonaka

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Cent cercles
de tournesols –
La tête me tourne !

Sei’ichi Teshima

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Des pattes du cafard
que j’ai manqué d’écraser
restent là

Tsutomu Fujino

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Automne

Le chant du grillon
s’arrête net, l’obscurité
commence à bouger

Tsutomu Fujino

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Les feuilles de ginko
tombent
en forme de clair de lune

Seishi Sagawa

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Dans les bûches entassées,
les restes d’une jambe
d’un épouvantail

Ryôsuke Nonaka

*

Cueillette des champignons –
des voix d’hommes
au-delà du brouillard

Tsutomu Fujino

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Grands ou petits
les chrysanthèmes
ni critiques, ni rivaux

Kazashi Kimura

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Hiver

Derrière les feuilles rouges,
dans sa chute
le soleil flotte

Teihô Okada

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Dernière nuit de l’an,
à cet âge
jamais atteint par mes parents

Kunio Satô

*

Un martin-pêcheur
brise son ombre pour pêcher
dans l’eau hivernale

Teihô Okada

*

J’attends le printemps
le printemps, là,
dans mon cœur

Kitô Akiyoshi

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