« Panorama I » d’Etienne Ruhaud

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Couverture chez Unicité

J’ai déjà parlé ici d’Étienne Ruhaud (né en 1980), à propos de son roman « Disparaître » (2013) puis de son recueil de proses, sous forme de bestiaire, « Animaux » (2020).
C’est aujourd’hui à un recueil d’articles et d’entretiens, couvrant la période de 2005 à 2021, intitulé « Panorama I« , que je vais m’intéresser.

Note pratique sur le livre

Editeur : Unicité
Année de publication : 2024
Avec des illustrations de Jacques Cauda
Nombre de pages : 386

Présentation de l’éditeur

L’ouvrage paraîtra sans doute fourre-tout : nul fil directeur, ici, sinon la volonté d’explorer la littérature contemporaine, parfois au hasard des rencontres, des coups de cœur. Panorama compile effectivement la totalité des articles, notes de lecture et entretiens menés avec des auteurs souvent très différents, et généralement méconnus, de 2005 à 2021. On y trouvera ainsi des critiques de romans, de pièces de théâtre, d’essais, ou, plus encore, de recueils de poésie, parent pauvre de la production actuelle, si abondante. Au hasard des pages, le lecteur fera quelques belles découvertes, entendra la voix, ténue, des oubliés, des obscurs, se baladera, un peu, dans le passé et dans les rues de Paris…

Mon Avis

Avant de commencer cette lecture, j’étais un peu perplexe a priori à l’idée de découvrir des interviews de poètes inconnus de moi ou des textes critiques sur des livres que je n’ai pas lus. Je redoutais que ces presque quatre cents pages me paraissent longues, même si la curiosité était aussi bien présente !
Eh bien, mes craintes se sont vite envolées et la lecture s’est avérée très agréable, rapide, sans temps mort. Il n’y a pas besoin de connaître les auteurs et leurs publications pour se rendre compte que leurs réflexions sur l’écriture sont tout à fait intéressantes et qu’elles ouvrent des perspectives à toute personne qui écrit ou lit des poèmes. Grâce à ces entretiens, nous faisons connaissance avec des poètes, suivons le fil de leur pensée et leur parcours d’écriture. Le vaste panorama de leurs personnalités donne un aperçu de la poésie contemporaine, riche, foisonnante, souvent méconnue du grand public. J’étais par exemple vivement intéressée par l’interview des deux organisateurs du Marché de la poésie (tous les ans, en juin, sur la place Saint-Sulpice à Paris) : Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons, qui nous permettent de rentrer dans les coulisses de cet événement important. Les interviews d’éditeurs, comme Sylvie Gracia des éditions du Rouergue ou Louis Dubost des éditions du Dé bleu, sont très passionnantes et à recommander aux auteurs en quête de publication.
On peut lire « Panorama I » du début à la fin, à la façon d’un roman, ou bien le picorer, un peu chaque jour et sans ordre bien défini, selon ses envies – les deux sont aussi bien.
Ce livre dresse un tableau du vaste paysage littéraire contemporain, de ses questionnements, de ses rouages et modes de fonctionnement et c’est vraiment à découvrir !

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Un Extrait page 83
(Extrait de l’entretien avec Christian Garcin, auteur de romans, de journaux de voyages, d’essais)

Parallèlement, vous faites fréquemment l’éloge du silence, c’est-à-dire le refus des mots, de la littérature, impuissante. Pensez-vous que la peinture, à laquelle vous consacrez plusieurs essais (« Piero ou l’équilibre », « Une odeur de jasmin et de sexe mêlés« ), soit plus apte à transcrire le monde ? Est-ce pour cela que vos textes sont aussi descriptifs, limpides, en particulier les poèmes de « Pierrier » ?

Lorsqu’on écrit on se heurte tôt ou tard au silence. C’est contre lui qu’on écrit. Contre, c’est-à-dire à la fois tout contre, et en luttant contre. C’est toujours le même problème : est-il possible pour un poète de saisir le monde avec les mots ? C’est la question que Rimbaud s’est posée, et on connaît la réponse. Le silence qui en a découlé est fondateur. Pour un romancier, il ne s’agit pas tant de saisir le monde que d’en bâtir un qui dit quelque chose du nôtre, en indique une ou plusieurs réalités, un ou plusieurs possibles, en brassant personnages et lieux, idées et situations, animé par le souci de la langue et de la construction – et surtout par cette part d’inconnaissable qui puise à la lisière du conscient et de l’inconscient, et qu’on appelle « imaginaire ». La peinture n’est pas plus apte à transcrire le monde : elle en dévoile simplement une autre réalité, qui pénètre en nous sans doute plus immédiatement, puisqu’elle évite le filtre des mots. Peut-être en cela (sa plus grande immédiateté), est-elle plus proche de la poésie, qui est image et rythme. Je remarque en tout cas que ceux qui écrivent sur la peinture sont le plus souvent des poètes, et non des romanciers. Mais dans tous les cas, peintre ou écrivain, on creuse identiquement à l’intérieur de soi, si bien qu’on est confronté tôt ou tard à cet infracassable noyau de nuit dont parlait Henry James – c’est-à-dire le centre du labyrinthe qui nous constitue, fait de silence et d’inconnaissable, l’œil noir autour duquel nous gravitons.

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Des Poèmes de Jacques Izoard

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Couverture chez La Différence

Le poète Patrice Blanc, très gentiment, m’a offert ce livre « Le bleu et la poussière » pour Noël dernier, ce dont je lui suis très reconnaissante. J’avais déjà entendu parler du poète belge Jacques Izoard (1936-2008), sans avoir lu aucun de ses recueils – peut-être, seulement, deux ou trois poèmes dans des anthologies, ce qui n’est pas suffisant.

Mes impressions de lecture

Ce livre m’a éblouie, étonnée, charmée, captivée… Chaque poème semble avoir été ciselé jusqu’à la perfection et cela se savoure lentement, en soupesant chaque mot, en cherchant les rapports entre les vers, en laissant surgir les images, les sensations. Parfois, au sein d’une même strophe, des coq-à-l’âne peuvent surprendre le lecteur, des mots qui paraissent surgir de très loin, et le cadre du poème gagne des perspectives insoupçonnées, la profondeur se crée. On sent également toute une recherche sur la musicalité des vers, les sonorités qui se font écho : par exemple, des mots aux premières syllabes identiques. Du grand art !
Parmi le choix de poèmes ci-dessous, j’ai recopié plutôt des textes en rapport avec l’écriture, les mots, la parole, car ce thème apparaît fréquemment dans le recueil. Mais les poèmes sur l’enfance, sur le sommeil, sur des états intérieurs, m’ont également beaucoup plu.

Note pratique sur le livre

Editeur : La Différence
Année de publication : 1998
Nombre de pages : 180

Présentation du livre par l’éditeur

Il y a chez ce poète né à Liège, écrit Robert Sabatier dans son Anthologie de la poésie française, une féerie du mystère, un enchantement de l’irrationnel. Malgré sa forme assez mesurée, la poésie de Jacques Izoard nous entraîne dans un univers sensuel et baroque, onirique et quotidien. Il est sûrement un des poètes les plus originaux de sa génération.

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Choix de poèmes

(Page 14)

N’écris que pour écrire
ou pour trouver la faille
d’un gouffre, en toi,
tapissé de bleu,
qui chuinte et qui englobe
ta lasse mélancolie.

*
(Page 22)

Après tes dits et tes proverbes
tes lunes, tes lubies, tes rêves,
ta voix nue surgira
comme une mer qui gronde
au plus profond des fonds.

*

(Page 27)

Assertions s’effondrent.
Dictons volent en éclats.
Et proverbes tressaillent.
Fables ne sont que sable.
D’inaudibles au-secours
s’enfoncent dans les marais.
Puis fleurit l’aphasie.

*
(Page 29)

Entends le vent
qui se coupe en mille veines.
N’entends que le vent
à travers les murailles.
La ville se serre en boule.
Boule de cœur.
Ou boule de mort.

*
(Page 30)

Ne rien dire
Ne veut rien dire.
Demeurer muet
parmi magmas et tourbillons,
voilà l’inerte vie.
Mais sous cendre et sous eau
nous respirons encore.

*

(Page 39)

Papier de sable et de terre.
S’y enlisent les mots, les regards,
les litanies de borborygmes.
Mais les bègues y sont rois.

*

(Page 43)

Spirale n’enroule
qu’autre spirale.
Coquille fait cercle.
Pour arriver au cœur
la marche est incertaine
et très long le chemin.

*
(Page 60)

Campagne à la ronde des mots.
Des faisceaux illuminent
l’aire et l’espace.
Nous retrouvons l’été.
Nous nous affublons
de nuages en loques.

*
(Page 69)

Le sommeil est ce sable
qui te recouvre
et qui te paralyse
avec chaleur, avec douceur.
Et tu sombres
dans ton propre corps.

*

(Page 74)

Nous ne connaissions personne
si ce n’est l’étranger,
l’inconnu bleu
qui ne sait où il va,
ignorant que la ville
engloutit les rêveurs.

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« L’Occupation » d’Annie Ernaux

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Vous aurez peut-être remarqué que j’ai déjà chroniqué un grand nombre de livres d’Annie Ernaux (née en 1940) sur ce blog et il me manquait encore L’Occupation, qui aborde le thème de la jalousie amoureuse. Comme dans presque tous ses ouvrages, il s’agit d’un récit autobiographique assez bref – moins de cent pages.
J’étais particulièrement intéressée de découvrir ce livre car il rompt un peu avec les thématiques habituelles de cette écrivaine (la « transfuge de classes », les parents petits commerçants peu éduqués, etc.) et j’espérais qu’il ressemblerait à Passion simple, de par ses thèmes amoureux. Et ce fut en bonne partie le cas, il y a une certaine similitude entre les deux.

Note pratique sur le livre

Editeur : Folio ; (initialement) Gallimard
Année de publication : 2002
Nombre de pages : 72

Présentation par l’éditeur

«J’avais quitté W. Quelques mois après, il m’a annoncé qu’il allait vivre avec une femme, dont il a refusé de me dire le nom. À partir de ce moment, je suis tombée dans la jalousie. L’image et l’existence de l’autre femme n’ont cessé de m’obséder, comme si elle était entrée en moi. C’est cette occupation que je décris.» Annie Ernaux

Mon avis

Annie Ernaux compare plusieurs fois la jalousie à une possession : elle se sent « maraboutée », elle a l’impression que la nouvelle compagne de son ex-amant peut entrer et sortir de sa tête et qu’elle n’est plus capable de dominer ses pensées ou ses réactions. A l’appui de cet aspect magique, irrationnel, l’autrice a la tentation, à un moment, de planter des aiguilles dans une statuette de mie de pain – attitude qu’elle ne comprenait pas jadis, qu’elle trouvait risible, mais que la jalousie lui suggère soudain. Elle compare aussi la jalousie à une forme de maladie psychique et les métaphores de l’eau et du feu lui semblent justes pour parler des flux de pensées qui l’assaillent dans ces moments. Les analyses psychologiques de l’autrice sur sa propre situation sont d’une lucidité et d’une acuité incroyables : elle décortique ses comportements et ses impulsions – même les moins glorieux – sans, dit-elle, se poser la question de « la dignité ou de l’indignité ». C’est donc, en même temps, une réflexion sur la littérature, où il s’agit avant tout de dire le vrai, une vérité aussi exhaustive et aussi nue que possible. La question de l’impudeur ou de l’exhibition excessive de soi ne concernent pas l’écrivaine car elle considère que, à travers sa propre jalousie, c’est de la jalousie en général qu’elle parle. Son cas particulier ne fait que révéler l’universel, d’après elle.
On pourrait croire à première vue que, contrairement à beaucoup d’autres livres d’Annie Ernaux, emprunts de sociologie et où la notion de lutte des classes est prégnante, L’Occupation, avec ses thèmes passionnels et intimes, relèverait davantage de la psychologie. Mais, après réflexion, on peut trouver dans ce livre-ci des allusions très claires à la lutte des classes. Ce n’est pas un hasard si la femme tellement jalousée est une prof d’université, une habitante des beaux quartiers de Paris (l’avenue Rapp, dans le 7e arrondissement). L’écrivaine se la représente spontanément avec un tailleur et un brushing impeccable – la panoplie parfaite de la bourgeoise ! Et ce n’est pas non plus un hasard si A. Ernaux, dans ses fureurs jalouses, s’imagine téléphoner à cette dame pour lui asséner des insultes ordurières « avec une voix poissarde » – qui nous évoquerait plutôt les classes populaires. Il y a donc l’idée sous-jacente (jamais explicitée par l’autrice) qu’au-delà d’une simple rivalité passionnelle, il se joue quelque chose de plus profond, sur les origines sociales des protagonistes et la haine viscérale des pauvres pour les riches, des défavorisés pour les nantis.
Un livre qui m’a beaucoup intéressée, qui m’a fait réfléchir !

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Un Extrait page 40

Dans l’incertitude et le besoin de savoir où j’étais, des indices écartés pouvaient être réactivés brutalement. Mon aptitude à connecter les faits les plus disparates dans un rapport de cause à effet était prodigieuse.
Ainsi, le soir du jour où il avait repoussé le rendez-vous que nous devions avoir le lendemain, quand j’ai entendu la présentatrice de la météo conclure l’annonce du temps par demain on fête les Dominique, j’ai été sûre que c’était le prénom de l’autre femme : il ne pouvait pas venir chez moi parce que c’était sa fête, qu’ils iraient ensemble au restaurant, dîneraient aux chandelles, etc. Ce raisonnement s’enchaînait en un éclair. Je ne pouvais le mettre en doute. Mes mains brusquement froides, mon sang « qui n’avait fait qu’un tour » en entendant Dominique m’en certifiaient la validité.

On peut voir dans cette recherche et cet assemblage effréné de signes un exercice dévoyé de l’intelligence. J’y vois plutôt sa fonction poétique, la même qui est à l’œuvre dans la littérature, la religion et la paranoïa.
J’écris d’ailleurs la jalousie comme je la vivais, en traquant et accumulant les désirs, les sensations et les actes qui ont été les miens en cette période. C’est la seule façon pour moi de donner une matérialité à cette obsession. Et je crains toujours de laisser échapper quelque chose d’essentiel. L’écriture, en somme, comme une jalousie du réel.

(…)

« Les Onze » de Pierre Michon

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Pour notre cercle de lecture, j’ai proposé cette œuvre de Pierre Michon, avec l’idée qu’une fiction historique mêlant peinture, personnages de la Révolution française, littérature et imagination pouvait être intéressante. Et puis, connaissant la belle plume de cet écrivain, cela vaut toujours la peine de le lire.

Quatrième de Couverture

Les voilà, encore une fois : Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barère, Lindet, Saint-Just, Saint-André. Nous connaissons tous le célèbre tableau des Onze où est représenté le Comité de salut public qui, en 1794, instaura le gouvernement révolutionnaire de l’an II et la politique dite de Terreur.
Mais qui fut le commanditaire de cette œuvre? À quelles conditions et à quelles fins fut-elle peinte par François-Élie Corentin, le «Tiepolo de la Terreur»?
Mêlant histoire et fiction, Michon fait apparaître, avec la puissance d’évocation qu’on lui connaît, les personnages de cette «cène révolutionnaire», selon l’expression de Michelet qui, à son tour, devient l’un des protagonistes du drame.

Mon Avis

J’avais déjà lu et apprécié deux livres de cet auteur : « Vies minuscules  » et « Rimbaud le fils « . C’est pour cette raison que j’ai proposé à notre Cercle de lecture « Les Onze « , sachant aussi qu’il avait reçu un prix littéraire assez prestigieux – il me semble que c’est celui de l’Académie Française. Une autre raison qui me donnait envie de lire ce livre c’est qu’il a un rapport avec l’histoire de l’art – sujet qui m’intéresse.
Est ce que « Les Onze » a été à la hauteur de mes attentes ? Oui et non. J’ai bien aimé retrouver le style très baroque et fougueux de Michon. Une écriture qui part un peu dans tous les sens et qui est très éloignée du minimalisme contemporain. Avec des phrases très longues et rythmées par des espèces de petits motifs qui reviennent sans cesse (« les lys et les roses », « les Limousins », etc.) Du point de vue du fond, j’ai préféré la deuxième partie à la première. J’ai été un peu déçue du fait qu’il n’y a finalement pas beaucoup de pages consacrées à la Révolution ou à l’histoire de l’art du 18e siècle.
Ce qui m’a le plus intéressée c’est quand il dit que tous les révolutionnaires peints sur ce tableau sont en fait, à l’origine, des écrivains ou des poètes ratés. Ce lien qu’il fait entre la création artistique et le goût du pouvoir et/ou la violence et/ou le désir de changer le monde par n’importe quel moyen m’a paru quand même très passionnant.
La question que je me posais pendant presque toute ma lecture c’était : est-ce que finalement ce peintre, ce François-Élie Corentin, a été guillotiné à la chute de Robespierre ou… qu’est-ce qu’il lui est arrivé ensuite ? Et là encore Michon m’a laissée en plan. Plutôt que de répondre à cela il préfère nous parler de Michelet…. une diversion qui n’est peut-être pas si farfelue, à la réflexion, et qui cadre avec le thème général !
Je dirais que « Les Onze » m’a souvent prise à contre-pied et donc qu’il m’a étonnée. Il n’a pas répondu à mes attentes, tout en répondant à des questions intéressantes que je ne me posais pas auparavant, ce qui est bon signe.
Comme j’avais lu il n’y a pas très longtemps « Les dieux ont soif » d’Anatole France, qui abordait lui aussi la période de la Terreur et dont le personnage principal était également un peintre au service de la Révolution, il m’est arrivé pendant ma lecture d’y penser. Bien sûr, les différences entre ces deux livres sont nombreuses, mais on peut se demander si Michon avait ce roman dans un coin de sa tête quand il a écrit celui-ci.
Même si ça n’a pas été la franche passion, j’ai bien aimé ce livre !

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Un extrait page 108

C’était un joker, comprenez-vous ? Cette peinture était un joker à jouer dans un moment crucial : si Robespierre prenait définitivement le pouvoir on produirait le tableau au grand jour comme preuve éclatante de sa grandeur et de la vénération qu’on avait toujours eue pour sa grandeur ; on dirait hautement qu’on avait commandé en secret le tableau pour en faire hommage à sa grandeur, et au grand rôle qu’on lui destinait ; et on lui dirait clairement qu’on était avec lui, qu’on avait même été représenté avec lui, qu’on avait tenu à honneur d’apparaître à ses côtés. On ferait jouer l’alibi fraternel. Si au contraire Robespierre chancelait, s’il était à terre, on produirait aussi le tableau, mais comme preuve de son ambition effrénée pour la tyrannie, et on prétendrait effrontément que c’était lui, Robespierre, qui l’avait commandé en sous-main pour le faire accrocher derrière la tribune du président dans l’Assemblée asservie, et être idolâtré dans le palais exécré des tyrans. Ainsi cette peinture, le Grand Comité de l’An II siégeant dans le Pavillon de l’Égalité, comme elle devait originellement s’appeler, soudain publiée serait un flagrant délit de pouvoir – une scène du crime, si vous voulez. Voilà le pourquoi des Onze. Eh oui, Monsieur, le tableau le plus célèbre du monde a été commandé par la lie de la terre avec les plus mauvaises intentions du monde, il faut nous y faire. (…)

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« La Ruine de la littérature » d’Arthur Schopenhauer

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Aperçu dans ma librairie habituelle, le nom de Schopenhauer (1788-1860) a attiré mon attention sur la couverture de ce petit livre « La Ruine de la littérature » – un titre assez accrocheur, voire polémique, qui titille la curiosité ! Comme j’aime bien ce philosophe allemand et son écriture agréable, à la fois claire et accessible, j’ai tout de suite été convaincue d’acheter ce petit essai.
Cette lecture prend place dans Le Printemps des artistes.

Note Pratique sur le livre

Editeur : 1001 Nuits (Fayard)
Date de publication originale : 1851
Traduit de l’allemand par Auguste Dietrich
Nombre de pages : 77

Quatrième de Couverture

« La majeure partie des livres est mauvaise, et on n’aurait pas dû les écrire. »

Avec toute la rigueur du philosophe et son humour assassin, Arthur Schopenhauer s’insurge contre les auteurs, les traducteurs, les journalistes de son époque, ceux qui parlent pour ne rien dire, imposent le prêt-à-penser.
Une plaidoirie implacable et une leçon de style mordante.

Mon Avis

Schopenhauer s’en prend assez vigoureusement à la littérature de son époque : à travers les différents défauts qu’il relève chez les littérateurs contemporains, il dessine en creux les qualités de style qu’il apprécie. Clarté, simplicité, objectivité, justesse de l’expression, concision, lui paraissent particulièrement désirables. On peut supposer qu’il prône un style plutôt classique, basé sur la raison et l’exercice de la pensée. Il n’aime pas les écritures négligées, pas suffisamment travaillées, ou qui laissent trop de place à l’interprétation ou à l’imagination du lecteur – ce qu’il appelle le style subjectif. Il souhaite que le lecteur, au moment où ses yeux suivent les lignes imprimées, pense exactement la même chose que l’écrivain.
J’ai pensé, pour ma part, qu’un style d’une clarté aussi limpide, précise et persuasive était certainement très adapté à la philosophie ou à des ouvrages didactiques, des exposés, mais que dans certains domaines littéraires ça ne pouvait pas convenir. Par exemple, Schopenhauer ne semble pas prendre en compte le pouvoir de suggestion et les ambiguïtés mystérieuses de la poésie, tout ce qui est flou, tout ce qui est étrange ou ce qui rompt avec la logique ordinaire. Pour cette raison, j’imagine que le philosophe allemand aurait détesté la poésie symboliste – les Mallarmé, Valéry, etc. – s’il avait vécu cinquante ans plus tard.
Mais, tout de même, ce livre est encore tout à fait moderne par la dénonciation de certains travers des littérateurs et des critiques. Ainsi, quand il s’en prend aux journalistes qui publient anonymement leurs critiques, il les traite de coquins, de lâches, de malhonnêtes et on se dit que lui-même a probablement fait les frais de ce genre d’agissements, pour manifester une telle colère.
J’ai aussi réfléchi au rôle de la pensée dans la littérature. Il me semble que beaucoup de livres, de nos jours, sont essentiellement ressentis – destinés à provoquer des émotions, des impressions, des effets perceptifs mais on n’est pas toujours sûr qu’il y ait une vraie pensée derrière. Est-ce un bien ou un mal ? Schopenhauer est persuadé que c’est un mal. Mais on ne sait pas trop.
Un petit essai extrêmement instructif, et qui soulève des questions vraiment cruciales sur l’écriture !

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Un Extrait page 7

Un grand nombre de méchants écrivains ne tirent leur subsistance que de la sottise du public, qui ne veut lire que le produit du jour même. Il s’agit des journalistes. Ils sont dénommés à merveille ! En d’autres termes, on pourrait les qualifier de « journaliers ».
De nouveau, on peut dire qu’il y a trois sortes d’auteurs. En premier lieu, ceux qui écrivent sans penser. Ils écrivent de mémoire, par réminiscence, ou même directement avec les livres d’autrui. Cette classe est la plus nombreuse. En second lieu, ceux qui pensent tandis qu’ils écrivent. Ils pensent en vue d’écrire. Cas très fréquent. En troisième lieu, ceux qui ont pensé avant de se mettre à l’œuvre. Ceux-ci n’écrivent que parce qu’ils ont pensé. Cas rare.
L’écrivain de la seconde sorte, qui attend pour penser qu’il doive écrire, est comparable au chasseur qui part en chasse à l’aventure : il est peu probable qu’il rapporte lourd au logis. Par contre, les productions de l’écrivain de la troisième sorte, la rare, ressembleront à une chasse au rabat, en vue de laquelle le gibier a été capturé et entassé à l’avance, pour déborder ensuite en masses serrées de son premier enclos dans un autre, où il ne peut échapper au chasseur ; de sorte que celui-ci n’a plus qu’à viser et tirer – c’est-à-dire à déposer ses pensées sur le papier. (…) 

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Un Extrait page 65

Un défaut du style aujourd’hui plus fréquent, dans l’état de décadence de la littérature et l’abandon des langues anciennes, mais endémique seulement en Allemagne, c’est la subjectivité. Elle consiste en ce qu’il suffit à l’écrivain de savoir lui-même ce qu’il pense et veut ; quant au lecteur, il n’a qu’à s’en tirer comme il peut. Sans se soucier de celui-ci, l’auteur écrit comme s’il tenait un monologue ; tandis que ce devrait être un dialogue, et un dialogue dans lequel on doit s’expliquer d’autant plus clairement, qu’on n’entend pas les questions du lecteur. Précisément pour cette raison, le style doit être non subjectif, mais objectif ; et, pour ce faire, il convient de placer les mots de telle façon qu’ils contraignent directement le lecteur à penser exactement ce qu’a pensé l’auteur. Mais cela ne sera le cas que si l’auteur s’est toujours rappelé que les pensées, en tant qu’elles suivent la loi de la pesanteur, accomplissent plus facilement le chemin de la tête au papier que du papier à la tête ; aussi devons nous les aider en ceci par tous les moyens à notre disposition. La chose une fois faite, les mots ont un effet purement objectif, comme un tableau à l’huile terminé ; tandis que le style subjectif n’a pas d’effet beaucoup plus sûr que les taches sur un mur, dans lesquelles celui-là seul dont elles excitent accidentellement l’imagination voit des figures, alors que les autres ne voient que des pâtés. 

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La Naissance du jour de Colette

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J’ai beaucoup lu Colette quand j’étais jeune – disons entre vingt et trente ans – mais je l’avais un peu oubliée par la suite. Grâce à notre Cercle de lecture, où « La naissance du jour » a été choisi, j’ai pu renouer avec cette écrivaine fine et sensitive.

Ce livre a été lu dans le cadre du Printemps des Artistes car la plupart des personnages sont des écrivains ou des peintres : Colette, Carco, Segonzac, Hélène Clément.

Note Pratique sur le livre

Editeur : Flammarion (GF)
Année de première publication : 1928
Préface et chronologie par Claude Pichois
Nombre de pages : 167

Présentation du début de l’histoire

Ce livre se présente comme un récit autobiographique, écrit au présent. Pendant des vacances d’été, Colette vit dans sa maison de Provence, au bord de la mer. Elle fréquente un groupe de jeunes gens, écrivains et artistes, dont certains sont célèbres à l’époque (Carco, Segonzac), qui animent, pimentent et égayent ce séjour estival. Ils la traitent comme un maître respecté car elle a atteint la maturité – le milieu de la cinquantaine – et une grande renommée littéraire. Colette, pendant ce séjour, relit également les lettres de sa mère disparue, et s’émeut devant leur beauté. Parmi son groupe de jeunes amis, elle en a repéré deux, la jeune artiste peintre Hélène Clément et l’artisan tapissier Vial, qui l’intéressent tout particulièrement et qu’elle aimerait bien réunir en couple. Mais c’est sans compter avec les sentiments des intéressés et notamment de Vial, qui n’est pas indifférent au charme de Colette…

Mon Avis

Comme dans tous les livres de Colette, les descriptions poétiques de la nature, des paysages, des fleurs, des animaux, sont merveilleusement ciselées et m’ont ravie. On est comme devant des tableaux, dessinés, colorés, éclairés, animés, et j’ai pensé parfois au style très artistique de Julien Gracq.
La manière d’évoquer les caractères des personnages, les méandres de leurs intentions ou de leurs hésitations, les subtilités de leur psychologie, paraissent très minutieuses et d’une finesse extrême. Ces passages demandent de la concentration car Colette procède par allusions, ellipses, métaphores sophistiquées, pas toujours évidentes à interpréter, et le lecteur peut se laisse désarçonner s’il n’est pas totalement vigilant.
Nous sommes ici dans une autofiction qui mélange visiblement les éléments de réalité et les choses plus romancées, arrangées, voire idéalisées. Ainsi, on a l’impression que l’intrigue sentimentale autour d’Hélène Clément et de Vial est peut-être une invention de Colette, ou du moins la partie la moins véridique du livre. On sent que Colette pèse très soigneusement ce qu’elle nous révèle de sa propre personnalité, de ses réactions, de ses habitudes de vie ou de ses désirs. Bien qu’elle adopte souvent le ton de la confidence, ce sont des aveux très bien contrôlés, me semble-t-il, où elle prend garde de toujours soigner son image de grande dame, sage et bienveillante, plus expérimentée et donc plus perspicace que les autres. Elle semble surplomber royalement son petit cercle de jeunes amis artistes et les regarder avec une certaine distance attendrie. Elle a l’air aussi de leur préférer largement la compagnie des plantes et des bêtes, auxquels elle consacre la plus grande (et la meilleure) partie de ce livre. Par ce trait de caractère, elle se rapproche de sa mère dont une lettre – donnée en incipit – nous apprend qu’elle renonçait à un séjour chez sa fille pour le seul plaisir de voir fleurir son cactus rose. Une façon de nous prévenir d’emblée que la nature a plus de prix, aux yeux de sa mère et aux siens, que les relations humaines.
Un livre admirablement écrit, avec des descriptions exceptionnelles, des atmosphères poétiques… mais dont l’intrigue romanesque est assez mince et finalement très secondaire par rapport à la célébration de la nature, des sensations immédiates, des beautés de la Provence en été.

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Un Extrait Page 34

Une des grandes banalités de l’existence, l’amour, se retire de la mienne. L’instinct maternel est une autre grande banalité. Sortis de là, nous nous apercevons que tout le reste est gai, varié, nombreux. Mais on ne sort pas de là quand, ni comme on veut. Qu’elle était judicieuse, la remontrance d’un de mes maris : « Mais tu ne peux donc pas écrire un livre qui ne soit d’amour, d’adultère, de collage mi-incestueux, de rupture ? Est-ce qu’il n’y a pas autre chose dans la vie ? » Si le temps ne l’eût pressé de courir – car il était beau et charmant – vers des rendez-vous amoureux, il m’aurait peut-être enseigné ce qui a licence de tenir, dans un roman et hors du roman, la place de l’amour…

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Un Extrait Page 152

Les pins filtrent l’ondée ralentie ; en dépit de leur baume, des orangers mouillés et de l’algue sulfureuse qui fume en bordure de mer, l’eau du ciel gratifie la Provence d’une odeur de brouillard, de sous-bois, de septembre, de province du Centre. La grande rareté qu’un horizon brumeux sous ma fenêtre ! Je vois le paysage trembler, comme à travers une montée de larmes. Tout est nouveauté et douce infraction, jusqu’au geste de ma main qui écrit, geste depuis si longtemps nocturne. Mais il fallait bien fêter à ma manière la pluie, – et puis je n’ai de goût, cette semaine, que pour ce qui ne me plaît guère.

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« En ce moment précis » de Dino Buzzati

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Mon ami Denis Hamel m’a conseillé ce recueil de petites proses assez inclassables, qui tiennent à la fois du journal intime, de l’essai littéraire, de la poésie en prose, de la nouvelle très courte,… une hybridation totalement réussie par l’écrivain italien.
Je pensais jusque-là que Dino Buzzati (1906-1972) était l’auteur d’un seul livre vraiment important – Le Désert des Tartares (1940), que j’avais aimé – aussi je ne m’étais pas du tout renseignée sur le reste de son œuvre. C’aurait été dommage d’ignorer ce livre-ci, qui a été un énorme coup de cœur. En fait, il m’a encore plus plu que le Désert des Tartares.

Note Pratique sur le livre

Editeur : 10/18
Année de publication : (initiale en Italie) 1963 ; (en français) 1965
Traduit de l’italien par Jacqueline Rémillet
Nombre de Pages : 381

Quatrième de Couverture

« J’écris avec un crayon.
Un vieux bout de crayon, trouvé dans une vieille boîte, par hasard.
Je l’ai taillé et sur le peu de papier blanc
qui me reste ce soir, j’écris. »
Avec un vieux bout de crayon
ou autre chose,
sur des feuilles de papier blanc ou non,
pendant plus de vingt ans,
Dino Buzzati tient une manière de journal.
Singulier journal,
constamment au-delà de l’événement,
où l’instantané même apparaît transfiguré.
Jamais Buzzati n’exprima dans une forme
aussi concise et dure le combat quotidien
qu’il mena contre ses chimères,
sa hantise de vieillir et sa solitude.

Mon Avis

C’est un livre – un ensemble de carnets, plus exactement – que Buzzati écrivait comme un journal intime, pour lui-même, et on ressent une grande exigence de sincérité et de lucidité à travers toutes ces pages. Mais ce regard désabusé sur la vie passe toujours par la métaphore, le symbole, le conte, pour s’exprimer. Nous sommes à la fois dans un monde poétique, onirique, allusif et au plus près de la réalité. Il est rare de lire un livre aussi profond et aussi beau que celui-ci.
Buzzati évoque la plupart des grands thèmes de la vie et c’est clairement un livre d’expérience(s). Ce que l’écrivain vieillissant a compris au sujet de l’existence, il nous le livre sous forme d’histoires souvent étranges, surprenantes, mystérieuses.
L’auteur évoque tout particulièrement les attentes déçues, les ambitions et les désirs qui ne seront peut-être jamais réalisés, les chances que nous ne savons pas saisir : des thèmes assez proches de ceux du Désert des Tartares, au fond.
Mais bien d’autres thèmes sont également abordés : l’égoïsme ambiant, les nostalgies tenaces, les vanités humaines, les façons parfois bizarres dont nous gérons nos peurs, nos angoisses, nos attachements.
Plus que tout, les relations ambiguës et assez mauvaises entre les jeunes et les vieux semblent l’intéresser très vivement. Il tente de persuader la jeunesse d’être plus indulgente et moins arrogante avec les vieux, en leur rappelant qu’ils seront bientôt comme eux. En même temps, il considère le paternalisme des vieux vis-à-vis des jeunes comme quelque chose d’assez toxique, m’a-t-il semblé. L’étude qu’il fait de ces rivalités entre générations est très approfondie – et on sent nettement son amertume. Il constate que les vieux attendent des jeunes qu’ils marchent dans leurs traces, qu’ils soient leurs épigones, alors que les jeunes ont le désir bien différent de tracer leur propre chemin, et si possible dans la direction opposée à celle des vieux. (Il ne le dit pas comme ça, je résume grossièrement).
Buzzati m’a paru être un homme inquiet, pessimiste, mais il garde une vision humaniste du monde, son regard sur les autres est compréhensif et souvent attendri. Les déceptions ou l’amertume ne l’ont pas rendu dur ou acerbe.
Un livre très remarquable, qui m’a beaucoup apporté, fait réfléchir et émue.

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J’ai choisi deux extraits qui parlent d’écriture, de son travail d’écrivain.

Un Extrait Page 70

Mars 1946. On écrit un jour une ligne, comme ça, parce qu’elle vient spontanément. Comme on dirait aïe ! en recevant un coup de bâton. Du temps passe et on relit son travail. Pardieu, mais c’est bon. On le fait lire à un ami (et c’est là que commence la trahison). « Bien, » dit-il, « pourquoi est-ce que tu ne le fais pas publier ? » « Tu parles sérieusement ? » « Certainement, je m’y entends, moi. » « Et comment veux-tu que je fasse ? » « Comme ci et comme ça », explique l’autre.
On essaie, on réussit. On le lit à la ronde. Ils disent : C’est bon, cela prend tournure. Prendre tournure ! Après cette ligne-là on en écrit une autre et puis une autre encore, et puis tant et tant. On vous les publie, on vous les paie, c’est merveilleux. Seulement maintenant ce n’est plus comme de dire : Aïe ! Dans un certain sens, c’est une chose calculée. Chaque fois que la pointe de notre stylo touche le papier, au fond il y a la pensée de celui qui demain nous lira. C’est comme une ombre qui se penche sur notre épaule tandis que nous écrivons. Et l’idée qu’elle se moque de nous nous épouvante. Maintenant je me demande : si cette pensée disparaissait, si je savais que personne ne lira jamais ce que je fais, qu’est-ce que j’écrirais ? Les mêmes choses qu’aujourd’hui ? Allons, aie le courage d’être sincère. Non : elles seraient ressemblantes, mais pas complètement semblables. Ou bien n’écrirais-je rien ? Le temps est-il passé où nous écrivions pour notre seul absolu besoin personnel ? Ne ferions-nous plus rien et tout ce que nous faisons est-il faux ? 

*

Un Extrait page 344

26 octobre 1957. Écris, je t’en prie, deux lignes seulement, même si tu es bouleversé et que tes nerfs ne tiennent plus. Mais chaque jour. En serrant les dents, à la rigueur même des imbécilités sans aucun sens, mais écris. Écrire est une de nos illusions les plus ridicules et pathétiques. Nous croyons faire une chose importante en traçant des lignes contournées, noires, sur le papier blanc. Mais quoi qu’il en soit, c’est là ton métier, tu ne l’as pas choisi mais il t’a été donné par le Destin, lui seul est l’issue par laquelle, si c’est possible, tu pourras t’échapper. Écris, écris. À la fin, parmi des tonnes et des tonnes de papier bon à jeter, une ligne pourra être sauvée. (Peut-être. )

« L’intérimaire » de Brigitte Lozerec’h

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Mon amie Pascale avait trouvé ce roman dans une boîte à livres et avait été intriguée, sans connaître du tout ce titre ou son autrice. Après lecture, elle m’en a parlé très positivement et j’ai souhaité lui emprunter, intéressée par les thèmes – le monde du travail, l’instabilité relationnelle et professionnelle, les relations homme-femme, la vocation d’écrivaine d’une jeune femme.

Note pratique sur le livre

Editeur : ; initialement : Pauvert
Année de publication : 1982

Quatrième de Couverture

Ce n’est pas l’amour qui lui fait peur, ce sont les hommes. Ce n’est pas le travail qui lui fait peur, ce sont les bureaux, l’Organisation, la société conventionnelle et hiérarchisée. On dit qu’elle n’a pas d’ambition. Elle vit seule dans une petite chambre. Chez les commerçants de son quartier, elle s’invente des amants, protecteurs imaginaires, pour qui elle achète ses biftecks en double. Son travail d’intérim l’envoie ici ou là, quinze jours, trois semaines. Brigitte, à trente ans, est ce qu’elle était à seize : quelqu’un qui ne sait pas où est sa place, ni si elle en a une, qui refuse de ressembler aux autres, et qui voudrait être comme eux. Elle ne peut pas. Un inavouable, un honteux secret la ronge depuis l’enfance, elle qui a connu « les verts enfers des amours enfantines ».
L’enfance. Bonne famille nombreuse, chrétienne, bretonne, de gauche. Cinq frères, quatre sœurs. Père ingénieur, mère admirable. Apparemment tous unis, bien élevés, faisant l’admiration des voisins du Vésinet. À l’école, Brigitte est déjà une brebis galeuse, cancre irrécupérable et qui compte pour du beurre dans les jeux de la récréation. En grandissant, elle se met aussi peu à peu au ban de sa famille. 

Mon Avis

Ce récit ne cache pas son côté autobiographique, l’héroïne portant le même prénom que l’autrice. D’autre part, la nature des événements relatés et le fort engagement de l’écrivaine dans l’analyse des personnages et des situations, témoignent de la véracité de cette histoire. C’est justement ce que j’ai aimé dans ce livre : l’écrivaine est toute entière dans sa plume, son émotion (raisonnée) est palpable à travers ces pages. On est loin de l’écriture « froide et distanciée » et c’est tant mieux. Car la chaleur, la générosité de Brigitte Lozerec’h sont tout à fait superbes. Aussi bien dans les descriptions de paysages, dans les suggestions d’états émotionnels, dans les évocations de relations humaines complexes, je suis rentrée complètement dans son monde. Vraiment, une très belle écriture !
Assez rapidement dans le livre, nous apprenons que Brigitte Mauduy, l’héroïne, a « un lourd secret » et que cela lui pèse tellement que toutes les facettes de son existence adulte en portent les séquelles. Ainsi, sa vie professionnelle instable, sa peur des hommes, son manque d’amis, le petit studio lugubre où elle a choisi de loger, ses relations très difficiles avec ses parents et avec sa très nombreuse fratrie (ils sont dix enfants). Le lecteur apprendra quel est ce douloureux secret vers les deux tiers ou les trois quarts du récit. A ce moment-là, le livre prend un tournant différent, en même temps que la vocation littéraire de l’héroïne s’affirme davantage et qu’elle semble vouloir affronter plus directement ses traumatismes passés et « régler ses comptes » avec sa famille.
Le nombre et la diversité des thèmes abordés m’ont également séduite, qu’elle parle du féminisme, de la vie sociale, du monde du travail, des rapports entre les hommes et les femmes, des mentalités de son époque, de l’éducation des enfants, de son voyage seule aux Etats-Unis, des réflexions de son éditeur sur ses différentes tentatives de manuscrits, de ses propres recherches et attentes littéraires, etc.
Un livre fort, percutant, intelligent, qui n’a pas pris une ride ! On peut regretter que la postérité n’ait pas rendu justice à cette écrivaine, qui l’aurait vraiment mérité, et que je trouve par exemple, plus intéressante que Françoise Sagan…

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Un Extrait page 157

Mais on me glissait : »Elle est bien gentille, mais elle ne sait pas grand chose. Que peut-elle bien t’apporter ? Elle donne du souci à sa mère et à ses sœurs. Elle ferait mieux de s’occuper de ses enfants… Sa moralité n’est pas de béton. Qu’est-ce que vous faites quand vous êtes ensemble ? T’emmène-t-elle voir des gens ?  » Étonnée, amoureuse, je répondais : » On se promène et elle me fait visiter les coins de la presqu’île qu’elle connaît jusqu’aux moindres rochers. Elle me raconte les lumières aux différentes heures de la journée, elle me parle des habitudes du port et des mouvements des bateaux au lever du jour…  » Et tout cela était vrai, tout cela était la simplicité de nos relations et me donnait un grand bonheur. Nous marchions côte à côte en nous parlant. Souvent elle se penchait pour faire des bouquets avec de toutes petites fleurs roses qui poussaient à ras de la dune. Je la regardais et je l’aimais. Je regardais ses gestes et je les aimais. Je ne perdais rien du vent dans ses cheveux que j’aimais. Mais nos promenades intriguaient. « Tout de même, ma petite fille, elle a au moins vingt-cinq ans de plus que toi, tu n’as que faire dans son ombre, c’est malsain tu sais. » J’étais bien la seule à savoir que j’avais beaucoup à faire dans son ombre où il y avait pour moi une lumière, car j’y apprenais la vie. (…) 

Un Extrait page 57-58

Tout nous séparait, Sophie et moi, et surtout l’ambition. Elle en avait à revendre. On pouvait toujours lui rajouter du travail, elle l’acceptait comme du gâteau. Le service était en pleine expansion et il n’était pas question qu’elle fût maintenue à l’écart du moindre projet, de la plus petite innovation. Elle aimait côtoyer les Présidents-Directeurs Généraux, les journalistes en vogue, les jeunes cadres supérieurs ambitieux auprès de qui elle mesurait je ne sais quoi en elle-même. Elle voulait être à la hauteur à tout prix. Moi, surtout pas. D’emblée je préférais me dire que nous n’avions pas la même toise pour nous mesurer. Je me mettais en marge, je me réfugiais dans le refus de reconnaître la moindre hiérarchie. Je montrais une indifférence peut-être un peu forcée, mais cela, Sophie ne semblait pas s’en rendre compte. Ne pas m’aplatir et ne pas mâchonner du « Monsieur le Président » comme elle soulignait mon appartenance à ce milieu et le dédain que j’en avais. Pour moi, rien n’était plus sec que cet univers-là. Pour Sophie, c’était comme une étendue d’herbe grasse et riche. Je n’y voyais que de la rocaille. De temps en temps elle me montrait une certaine jalousie. « Tout de même, ma petite Maimaine, moi je serais née parmi eux comme vous, je ferais mon chemin en les utilisant joyeusement ! Vous avez une chance inouïe et vous n’en faites rien… Vous avez tort. » Je faisais l’enfant capricieux qui fait la moue devant ses beaux jouets. J’étais sincère. Jamais je n’aurais voulu construire ma vie avec ces gens-là d’une manière ou d’une autre. (…) 

Cinq de mes textes parus sur le site de Recours au poème

Très heureuse et honorée d’avoir cinq de mes poèmes sélectionnés par le site Recours au poème, en ces mois de septembre/octobre 2024 (Numéro 228).
Merci à Carole Mesrobian et au comité de lecture.

Cet ensemble de poèmes fera partie d’un recueil plus vaste, intitulé « Cristallins secrets« , en cours d’écriture.

Voici le lien vers cette page de Recours au poème :

Merci de votre attention.

« Quand tu écouteras cette chanson » de Lola Lafon

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Couverture chez Stock

J’avais entendu parler de ce livre grâce au blog de Crémieu-Alcan « Les 100 Livres » – dont je vous donne le lien ici – qui en faisait un éloge appuyé, et que je remercie de ce conseil, sans lequel je n’aurais probablement pas découvert cette écrivaine.

Comme Lola Lafon dresse dans ce livre un beau portrait d’Anne Frank et qu’elle parle de l’écriture de son fameux journal, cette lecture prend place dans « Le Printemps des Artistes ».

Extrait de la Quatrième de Couverture

Le 18 août 2021 j’ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l’Annexe. Anne Frank, que tout le monde connaît tellement qu’il n’en sait pas grand-chose. Comment l’appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment. Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre ? Celle d’une jeune fille, qui n’aura pour tout voyage qu’un escalier à monter et à descendre, moins d’une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant.

Mon Avis

Dans ce livre, Lola Lafon dresse un portrait très touchant et très convaincant d’Anne Frank. Elle ne cherche pas à nous la présenter comme parfaite ou exemplaire, et à plusieurs reprises elle souligne quelques défauts, quelques traits de sa personnalité qui ont pu agacer ceux qui l’ont connue, mais l’adolescente nous reste évidemment sympathique et son image n’est nullement écornée par ces imperfections. Au contraire, on a l’impression au fil des pages qu’Anne Frank devient plus proche de nous, son fort tempérament, sa grande vitalité et vivacité d’esprit nous deviennent presque familiers.
J’ai apprécié que Lola Lafon mette l’accent sur les talents d’écrivaine d’Anne Frank, qui désirait véritablement créer une œuvre littéraire et pas seulement laisser un témoignage historique, même si son Journal est les deux à la fois.
« Quand tu écouteras cette chanson » est composé de très courts chapitres, dans lesquels l’écrivaine aborde tour à tour plusieurs sujets : la personnalité d’Anne Frank telle que de multiples témoignages, images d’archives, articles ou entretiens ont pu la révéler, les impressions de Lola Lafon lors de sa nuit au Musée Anne Frank et la manière dont ce drame résonne dans sa propre vie et dans son histoire familiale, les raisons pour lesquelles elle a choisi de passer une nuit dans ce musée précis plutôt que dans un musée consacré aux Beaux-Arts, ses réflexions sur l’adolescence, sur l’écriture, sur l’antisémitisme et le négationnisme, sur la judéité, sur les totalitarismes de tous bords qui détruisent de jeunes vies innocentes.
L’écriture est d’une belle limpidité, concise et claire. Elle va droit à l’essentiel, sans détours ni digressions.
Ce fut pour moi une belle et forte lecture, qui a sans doute réveillé de très lointains souvenirs du Journal d’Anne Frank, lu quand j’avais treize ans, et mes perceptions d’adulte ont ravivé et rejoint ces anciennes impressions.
Un livre qui donne aussi envie de peut-être relire ce célèbre Journal, avec un œil plus mûr.

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Un Extrait page 45

L’histoire des juifs d’Europe Centrale, je m’en suis écartée à l’adolescence. J’ai tourné le dos à l’abîme. Je ne voulais pas entendre, pas savoir. Leurs cauchemars ne seraient pas les miens. Ce que je souhaitais, c’était faire partie d’une famille normale. Qui ne soit le sujet d’aucun livre d’histoire, qui ne suscite ni pitié, ni haine.
Au collège, je les adorais, celles qui arboraient une croix dorée autour du cou. Elles étaient merveilleusement normales. Leur insouciance me subjuguait, cette nonchalance lorsqu’elles évoquaient les cours de catéchisme, leur communion à venir. Au lycée j’enviais tous ceux issus de familles à la généalogie paisible ; on y mourait banalement, de maladie ou de vieillesse. Je tombais amoureuse d’hommes qui avaient connu leur arrière-grand-père. Je tombais amoureuse de femmes dont la famille était si nombreuse qu’il fallait louer une maison pour se réunir à Noël. (…)